INTRODUCTION
Je ne parlerai pas ici des avantages de ragriculture , de rinfluence qu^elle a sur la civilisation et les moeurs ; cette question a tellement été discutée dans tous les temps , elle est encore agitée aujourd'hui par un si grand nombre d'écrivains , qu'elle est pour ainsi dire devenue banale , et les conséquences qu on en tire sont heureusement tout-à-fait vulgaires ; mais il n'en est pas de même si Ton considère Fagriculture sous le rapport historique , et , nous devons le dire , nous ne possédons pas un écrit satisfaisant sur cette matière.
Des auteurs anciens nous ont transmis quelques dé* tails sur plusieurs pratiques agricoles, mais ils se placent à une époque ou l'agriculture avait déjà reçu un certain perfectionnement. S'ils veulent remonter à son origine , ils entrent dans le domaine de la mythologie, nous parlent de Cerès, de Triptolème, et par conséquent ne nous apprennent rien.
Sur ce point nous en sommes réduits aux conjectures. Cependant il serait , je crois , un moyen de saisir un fil d ' Ariadne pour se diriger à travers les épaisses ténèbres qui embrassent les premiers siècles ; il consisterait à étudier les antiques monumens sur lesquels sont figurés des instrumens aratoires, et, par la forme plus ou moins parfaite de ces instrumens-, nous jugerions avec presque certitude de l'état de l'agriculture dans l'antiquité (i).
(i) Voyez deux mémoires sur les instrumens d^agriculture des anciens , par Monge , îosérés dana ka iteuails lie F Institut.
Vllj
On ne peut pas mettre en doute que les hommes , avant ]e premier degré de civilisation , ne vécussent de fruits et de gibier. La prévoyance , fille du besoin, a enseigné Tart de conserver vivantes, pour les trouver sous sa main dans les momens de disette , les bétes sauvages que Ton poursuivait quelquefois vainement dans les forêts, et dès lors, avec les moins farouches et les plus faciles à dompter, on forma des troupeaux. On réunit aussi , dans un petit espace , les végétaux dont les fruits formaient la base la plus assurée de la noiUTiture, et Tagriculture fut inventée.
Mais quel moyen ou plutôt quel instrument employa- t-on pour préparer la terre à recevoir des semences et des plantations? Le seul que Ton pût alors se procurer , un bâton pointu. Encore aujourd'hui , les nègres de quelques parties de TAfrique et les sauvages américains duChiloé , étant à peine au premier degré de civilisation , ne se servent pas d'autres instrumens d'agiûcullure.
Ce bâton employé de diverses manières , selon que les circonstances l'exigeaient, fut modifié avec le temps en raison des fonctions auxquelles on le destina. Pour retourner aisément la terre , on Taplatit dans le bout et on lui donna de la largeur, à peu près comme une spatule; on y ajouta une cheville en travers pour appuyer le pied et Tenfoncer plus aisément dans la terre , et cette pelle grossière , figurée sur un tombeau romain , et publiée par Fabretti , fut le modèle des pi^emières bêches. On s'aperçut que, pour tracer de petites rigoles, soit pour Técoulement des eaux, soit pour y déposer des semences , un bâton terminé en crochet était plus commode , et dès cet instant la houe
fut inventée. On voit une figure de cet instrument dans une médaille de Syracuse .
Ce qu'il y a de singulier, c'est que le bâton crochu , d'une invention si simple qu'on le trouve chez tous les peuples plus ou moins civilisés ou barbares, est resté , depuis des milliers d'années jusqu'à ce jour, le type uniforme de nos charrues les plus vantées , les plus pei'fectionnées. Est-ce que le génie des hommes, aidé par tous les progrès que nous avons faits en physique et en mécanique , ne saurait aller au-delà ] estce qu'il n'existe pas dans les conceptions humaines , pour soulever et renverser la terre, d'autres types d'instrument que le bâton crochu? Il serait bien à désirer que d'habiles mécaniciens fussent frappés de cette réflexion.
Pour travailler dans les terres i*ocailleuses , on alongea le crochet que Ton rendit très-pointu , on raccourcit le manche, et l'on eut ainsi le premier. modèle des pics , dont nous retrouvons la figure sur les anciens monumens égyptiens. Dans les terres plus légères , on chercha au contraire à élargir le crochet , qui devint alors une lame de bois, puis de pierre tranchante, et enfin de fer ; telles sont nos pioches et nos houes. Muratori en a dessiné plusieurs modèles qu'il a recueillis sur d'antiques tombeaux. Les formes se perfectionnèrent par la suite ; une pierre antique , publiée pai* Yinkelman (i) ,représente une houe dont la lame fourchue , ou au moins très-échancrée au taillant, est encore en usage dans quelques parties méridionales de l'Europe.
Il paraît qu'une fois que la houe fut trouvée , la
(i) Monumcnti antichi , 1. 1 , n" 31.
charrue ne tarda pas à Têtre. Un instrument gravé sur des tombeaux étrusques indique parfaitement bien le passage de Tune à Tautre; il consiste en un bâton un peu arqué, beaucoup plus gros du coté du crochet ; devant celui-ci est un coude assez prononcé pour placer la partie supérieure qui représente la lame ou le soc , dans une position parallèle au manche. Ce dernier peut très-bien figurer la flèche , le coude devient le sep , et le crochet le soc. Il ne s*agit plus que de faire tirer l'instrument par des animaux , et voilà une charrue toute trouvée. Probablement que cet instrument n était pas plus perfectionné chez les Hébreux au temps où Samgar, juge d'Israël , s'en servit à la place de massue pour combattre les ennemis du peuple de Dieu.
Long-temps après , on ajusta au-dessus du crochet un manche^ pour diriger l'instrument pendant que des bœufs le tiraient, et la charrue resta pendant plusieurs siècles dans cet état, comme on peut l'établir par des médailles et des monumens antiques , datant de plusieurs époques. Il paraît que ce ne fut que long-temps après son invention qu*on lui donna un soc de fer, invention que les Grecs attribuent à Cérès.
Parmi les monumens qui représentent ces premières et grossières charrues , nous citerons .un camée, publié par Ménétrier (i) , où elle est figurée absolument comme nous venons de la décrire ; deux abeilles sont attelées à la flèche, tandis qu'une troisième la dirige au moyen du manche. Une autre charrue, dessinée par Spon sur un tombeau antique, et
(i) Symbolica Dianœ Ephesias.
une médaille de la yille d*£nna , publiée par Combe , la représente d'une façon encore plus simple; elle consiste en une fourche dont les deux branches forment un angle droit ; Tune , fort courte , sert de soc ; Tautre^ alongée, sert de manche. Une pièce de bois; droite dans une des figures , arquée dans la médaille , est ajustée au milieu de Pangle formé par le soc et le manche , et sert de timon pour atteler les animaux. Enfin une onyx du Muséum de Florence représente une charrue d'une invention encore plus grossière ; le manche , le soc et le timon sont d^une seule pièce , et ont la forme d'une ancre de vaisseau.
Toutes ces charrues n'atteignaient qu'imparfaitement le but pour lequel on les avait inventées ; elles dédûraient , elles soulevaient la terre , mais elles ne la retournaient pas. Les versoirs y furent ajoutés , mais à une époque postérieure, car on ne les trouve figurés sur aucun monument antique, et je crois que Virgile est le premier auteur qui en pai'le. Ces versoirs ne consistèrent pendant fort long- temps qu*en deux chevilles fixées dans le sep ; et encore aujourd'hui y dans beaucoup de pays , même en Europe , on n'en emploie pas d'autres. Les Romains, cependant, en formèrent avec des planches, comme nous Tapprend Varron (i).
Il ne manquait plus que des roues et un contre pour que le bâton crochu devînt une charrue, telle que nous remployons encore aujourd'hui.
Les roues furent inventées peu de temps avant Pline , et si Ton s'en rapporte à cet auteur , ce fut dans la Gaule cisalpine que Ton s'en servit pour la
(4) Cuin tabellis additis ad vomerum simul et satum frumentum aperiunl io porcis, et SQicant fossas, quo pluvia aqua delabatui*.