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LES INTÉRÊTS MARITIMES FRANC ATS

Aussi bien, vis-à-vis de nous-mêmes, quand l'Allemagne dépensait sans compter ses efforts pour venir combattre dans nos propres eaux coloniales, en Indochine comme en Afrique, notre pavillon, c'est à ces mêmes tendances d'un impérialisme mondial, de cette Welt-Politik qui l'ont conduite à l'abîme, qu'elle obéissait.

Que la leçon nous serve à nous-mêmes.

Hélas ! nous ne le dissimulons pas : C'est, chez nous, plutôt l'insuffisance de l'effort que nous devons avoir à craindre, d'après les enseignements du passé, que son exagération. Que la rude école des événements nous pénètre au moins pour l'avenir de la nécessité de maintenir constamment cet effort au niveau de notre statut national.

Lorsqu'il s'agit de dégager les principes et les grandes directives, en un domaine quelconque, c'est la doctrine pure qu'il faut énoncer, en la débarrassant de tout ce qui, même dans le champ des faits, peut la démentir ou l'affaiblir. Ce qu'il nous faut donc, je le répète à nouveau, c'est tendre à posséder la marine de notre politique et de nos besoins économiques.

Cette marine, nous ne l'avons pas. Nous l'avions si peu, qu'avant la guerre, le mouvement maritime de nos propres eaux ne nous laissait que 24 pour cent du total. Et si, de ces 24 pour cent, on défalque ce qui était représenté par les grands services subventionnés, le privilège du pavillon, les services spéciaux, on voit ce qui restait pour la libre industrie maritime proprement dite.

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C'est cette anomalie qu'il faut, à tout prix, faire cesser.

On a dit, pour excuser une telle situation, que nous manquons de fret d'exportation. Aucune erreur plus inexcusable n'aura pesé plus lourdement sur noire armement, comme sur la collaboration qui lui est nécessaire de la part des sphères financières. Les 76 pour cent de trafic étranger dans nos eaux, trafic en lequel nos rivaux et pour une bonne part nos ennemis trouvaient de larges profits, attestés par l'intensité, l'énergie avec laquelle ils poursuivaient leur lutte contre nous sur notre propre terrain, sont là pour prouver les éléments que nous sommes à môme de fournir à l'activité maritime. Il n'est point osé de dire que si notre paillon avait bénéficié d'une part majeure de trafic que venaient lui enlever chez nous nos concurrents, notre situation sur les mers eût été tout autre.

Les modifications apportées par la guerre vont, par leur répercussion sur nos ressources naturelles, aussi bien que par la transformation des courants économiques, changer, d'ailleurs, pour une large part, on n'en saurait douter, nos capacités de production dans le compartiment des grandes matières premières génératrices essentielles du fret. Notre infériorité d'hier tenait, certes, nul ne l'ignore, à des causes très multiples et très complexes qu'il serait trop long, et d'ailleurs superflu, de rappeler ici, car elles ne rentrent pas dans le cadre de cette étude.

Qu'il me suffise de l'affirmer : Ces causes sont toutes contenues dans un certain nombre de conditions dont la solution dépend de non-

de nous seuls : Qu'il s'agisse des voies de communication intérieure, de la jonction du rail avec le navire, du recrutement du personnel, de la construction et de l'exploitation des ports, pour citer ces seuls points sans omettre les tractations avec nos acheteurs et vendeurs d'outre-mer, domaine dans lequel il ne tient également qu'à nous d'être les meilleurs défenseurs de nos intérêts.

Quand on envisage l'ensemble des problèmes économiques dont dépend le statut sur mer d'une nation, on se rend aussitôt compte que ce statut ne représente point un facteur unique ; il est, au contraire, un bloc formé par le faisceau d'un certain nombre d'autres facteurs indépendants et qui viennent, par la force même des choses, se grouper en une collectivité commune dont chaque élément doit, pour assurer le succès, travailler pleinement, intégralement et en harmonie étroite, avec l'ensemble des autres éléments intervenants.

C'est ainsi qu'on ne saurait aborder un sujet à la fois si délicat, si compliqué et si entier, sans passer tour à tour en revue, et la situation des masses démographiques en présence, et l'organisation des transports intérieurs nationaux, et le jeu des ports, et les limites comme l'étendue du champ d'action à envisager, et la comparaison avec les éléments similaires de la concurrence extérieure.

Seul l'examen rationnel, indépendant, sans indulgence comme sans parti-pris de louanges.

permet seulement d'arriver aux exactes déductions nécessaires.

Ce sont ces différents points de vue que nous allons examiner tour à tour en limitant nos investigations et notre examen à l'Amérique Latine, champ d'observation qui nous est imparti

La Démographie française à l'extérieur

Comme le reste de la démographie française de l'extérieur, celle qui a trait à l'Amérique Latine est imprécise et incomplètement connue.

En effet, aussi invraisemblable et extraordinaire, aussi inexcusable qu'apparaisse la chose, il n'existe sur ce point, cependant essentiel dès qu'on aborde l'examen de notre rayonnement dans le monde, aucune donnée. Nos Rapports Consulaires sont muets là-dessus ; de même que tous les vœux, toutes les requêtes énoncées jusqu'à ce jour, touchant la conception et la rédaction rationnelles de ces Rapports, sont restés sans écho : Comme s'il ne s'agissait pas là d'un ensemble de données, faute desquelles il est impossible, ni de connaître exactement quelles sont les ressources et les capacités d'action de notre personnel au dehors, ni de savoir quels sont les mouvements progressifs ou régressifs de notre exportation d'hommes.

Nos Rapports Consulaires sont livrés à l'entière discrétion et parfois à la fantaisie de leurs rédacteurs. Certains postes produisent un Rapport annuel ; d'autres un Rapport de temps en

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temps, à quelques années d'intervalle ; d'autres encore se libèrent de cette obligation.

L'inégalité entre ces travaux, dont la réunion devrait pourtant constituer un tout de documentation solide, permanente et régulière, n'est pas moins déplorable. Certains sont d'une très haute valeur, alors que d'autres représentent le niveau moyen de devoirs d'écoles primaires. Nombre de nos consuls — et ceci n'est point un blâme, puisqu'aucune organisation régulière n'est parvenue à voirie jour jusqu'ici afin de les guider et de les seconder dans cet ordre d'idées — s'attellent à un sujet de leurs préférences et négligent tous les autres : Tel ce consul français en Afrique du Sud, qui, chaque année, envoyait consciencieusement un mémoire de tout premier ordre sur l'élevage de l'autruche, travail qui fit l'admiration de certains savants faisant partie de la Commission de la Réglementation Cynégétique au Ministère des Colonies voici quelques années. Mais comme les autres sujets n'intéressaient pas ce représentant, il les passait purement et simplement sous silence.

Certains Rapports sont une sèche énumération du mouvement commercial, par catégories, sans autre commentaire. Ailleurs, c'est un étalage de conseils ayant couru partout, et de lieux communs usés, que le consul s'est cru obligé de rédiger.

Le seul renseignement démographique que l'on trouve dans cette collection de nos Rapports Consulaires est celui d'un consul d'Adana qui, jadis, commençait sa rédaction par ces mots « Ma circonscription ne contient ni sujets ni in-

térôts français. » Aveu qui laisse rêveur quant aux fonctions que pouvait bien remplir dans ce poste cet honorable fonctionnaire !

On a demandé, — nous le faisons ici aujourd'hui encore, — que, comme cela se pratique à l'étranger et notamment en Suède, les Rapports Consulaires, qui n'ont ni à être de la fantaisie, ni de la littérature, soient conçus sur un plan uniforme, d'après un cadre ne varietur, obligeant chacun des rédacteurs à répondre sans en omettre aucun, sur tous les sujets intéressant notre vie extérieure, et à le faire avec une régularité absolue, dont l'inobservance soit à même d'entraîner des sanctions. Moyennant quoi, annuellement, nous posséderons une documentation d'ensemble, où pourront venir puiser les renseignements nécessaires, d'une manière intégrale, complète et pleine d'enseignements, tous ceux qui se sont donné mission d'étudier les conditions de notre rayonnement et de notre expansion au dehors.

Aussi bien importe-t-il que, dans ces travaux, la démographie ait une place à part, nettement déterminée. Il faut que nous sachions constamment quel est le mouvement de nos colonies à l'étranger ; de quels éléments elles se composent ; si elles sont en progression ou en diminution ; et aussi, quels sont leurs desiderata, leurs réclamations, leurs demandes, leurs conseils : Ce pourquoi, soit dit incidemment, une liaison étroite, intime et constante, est nécessaire entre nos Chambres de Commerce à l'Etranger et nos consulats.

Ceci dit, et quelque approximatives que puissent être, pour les raisons que j'ai dites, les évaluations qui vont suivre, passons en revue nos colonies de l'Amérique Latine.

Les renseignements qui vont suivre se reportent à la période qui a immédiatement précédé la guerre, puisque, depuis ce moment, de profondes modifications, — temporaires, faut-il espérer — , ont bouleversé les éléments d'appréciation dont on disposait.

Au Mexique, la colonie française est évaluée à 15.000 personnes environ, dont la grande majorité est originaire des Alpes : à telles enseignes, qu'à Mexico, on appelle le principal groupement de nos compatriotes établis dans cette ville des « Barcelonnettes ».

En Amérique Centrale et en Colombie, nos colonies, peu nombreuses d'ailleurs, sont d'une évaluation à peu près impossible, étant donné le fractionnement de cette partie du Nouveau Monde.

Au Venezuela, vivent quelques centaines de Français ; comme en Bolivie, en Equateur, au Paraguay.

Par contre, au Brésil, la colonie française est généralement comptée pour 4.000 à 5.000 personnes.

En Uruguay, environ 2.000 Français constituent une colonie bien homogène, et, au Pérou, vivent 1.000 ou 1.200 de nos compatriotes.

Au Chili, nous possédons une superbe et compacte colonie de 18.000 âmes, où dominent des originaires du Sud-ouest.

Enfin, en Argentine, 80.000 Français sont ins-

crits aux Consulats, l'élément basque tenant dans cet ensemble la place que l'on sait.

Mais, étant donnée l'imprécision que notre négligence a laissé survivre dans le statut national des Français de là-bas, et le fait que la question du jus soli et du jus sanguinis n'a point été résolue encore, les renseignements recueillis à ce propos au cours de la mission Pierre Baudin, en 1915, ont amené à une évaluation d'environ 200.000 Français ou « francisants ». Ce dernier terme servant à désigner ceux de nos compatriotes d'origine immédiatement française, mais dont la nationalité est contestée par l'état des choses que je viens de mentionner.

Gomme on le voit, et contrairement à l'opinion répandue dans le public, l'importance de la population française en Amérique Latine représente un coefficient considérable ; plus considérable encore quand on tient compte de ce fait que la valeur économique d'une colonie au dehors n'est nullement fonction de son importance numérique. Ce qui importe au point de vue de ce que M. Jean Périer, notre éminent attaché commercial à Londres, appelait « l'exportation d'hommes », c'est la qualité même de ces éléments. Ainsi, en Amérique du Sud, les Anglais et les Américains possèdent d'énormes intérêts et une part de premier plan dans le mouvement général ; or, leurs colonies dans cette partie du monde sont infiniment peu nombreuses ; beaucoup moins que les nôtres. Mais elles sont constituées par des personnalités appartenant au monde du grand armement, du haut négoce, de

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la banque ; en un mot, par des dirigeants concrétisant entre peu de mains, avec le maximum d'autorité et de rendement, les intérêts de leurs pays dans cette partie du monde.

A côté de cela, les Espagnols, et, à un degré moindre, les Italiens, sont représentés là-bas par de très grandes colonies, oscillant entre 1.500.000 âmes pour les premiers et un million pour les seconds ; malgré cette supériorité numérique, le mouvement économique italien en Argentine est inférieur à ce qu'est le mouvement économique anglais ou américain, et même français, parce que la colonie italienne est surtout composée d'artisans, de petits négociants, d'ouvriers, et que le nombre des dirigeants commerçants, industriels, financiers ou agricoles, est moindre.

Quant aux Espagnols, pour la plupart ouvriers, manœuvres, leur influence économique, là comme dans toute l'Amérique du Sud, est tout à fait de second plan.

Ce point de vue de la démographie des colonies de chaque nation à l'étranger est non seulement à la base de toute étude abordant le domaine de l'expansion nationale extérieure, mais il est aussi bien au point de départ de tout travail ayant pour l'objet l'examen du statut maritime, ainsi que je vais essayer de le démontrer.

Notre victoire est payée d'un prix terriblement lourd ; une fraction de la jeune génération a donné sa vie pour sauver la patrie et assurer son triomphe. Combien, hélas ! clairsemés vont

se trouver les rangs des hommes jeunes, instruits et actifs, énergiques, sur qui reposait l'espoir de notre renaissance. C'est parmi eux seuls, cependant, que pouvaient se recruter les éléments de l'exportation d'hommes indispensable à notre rayonnement économique mondial.

Il importe donc plus que jamais que nous formions chez nous une élite de jeunes hommes préparés à leur mission d'action économique extérieure : non seulement préparés, mais spécialisés dans le champ qui doit leur être dévolu ; car on l'oublie trop souvent, c'est cette préparation, c'est cette spécialisation qui seules peuvent assurer le succès. Tel qui réussira aux États-Unis échouera en Amérique du Sud. Tel autre qui aura affirmé sa supériorité en Extrême- Orient demeurera inférieur en Orient.

Nous devons donc, en ce qui touche l'Amérique Latine, champ dévolu à cette étude, former et renouveler constamment un état-major sélectionné d'hommes énergiques, instruits, possédant l'espagnol — et le portugais s'il s'agit du Brésil — assurés de trouver dans la rémunération de leur travail supérieur un sort large et hautement honoré, secondés par des cadres, eux aussi, à la hauteur de leur mission.

Si nous faisons cela, notre démographie métropolitaine, aussi appauvrie soil-elle, si ménagère doive-t-elle être de l'exportation de ses hommes, nous assurera cependant la plénitude de notre activité, de notre progression nécessaire dans les pays d'outre-mer.

Au demeurant, quiconque a étudié ces questions sur place s'est convaincu que, dans une

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grande colonie comme celle de l'Argentine, il suffit de deux ou trois cents de ces hommes de valeur pour atteindre ce résultat ; de môme qu'au Pérou, tout notre mouvement économique, toute notre autorité dans le pays, reposent sur douze ou quinze individus de valeur supérieure.

Ce qui est vrai là, l'est partout au dehors. Et nous trouvons, dans cette constatation, un affermissement de notre foi en l'avenir, en même temps que nous nous rassurons quant aux conséquences, dans le cadre qui nous occupe ici,, des pertes effroyables subies par notre jeunesse.

Au demeurant, elle agit toujours, la doctrine énoncée jadis par un homme très éminent, mais qui fut bien néfaste au pays comme dirigeant d'un grand organisme financier, à une assemblée générale et qui fit alors quelque bruit : « Nos « affaires extérieures sont conduites par des « étrangers, parce que nous ne trouvons pas « chez nous déjeunes gens français en mesure de « le faire. » Cependant, en même temps que cet homme prononçait ces paroles à la fois si fausses, si décourageantes et si mauvaises, l'institution qu'il dirigeait comptait des pléïades de licenciés en droit auxquels était dévolue, pour tout avenir, la perspective de devenir, quelque jour lointain, chefs de bureau à des appointements mesquins.

Un sujet aussi vaste et aussi complexe que celui abordé ici comporte maints développements, on le conçoit bien. Il ne m'appartient pas de m'y lancer. Qu'il me suffise d'indiquer qu'une des conclusions auxquelles on est amené vise la

réforme de notre enseignement ou tout au moins d'une partie de celui-ci, et son orientation vers les spéculations pratiques.

Point davantage il ne faut que des affaires françaises ou même de gros capitaux français, confiés à des firmes étrangères, soient désormais gérés hors de l'intervention directe de nos nationaux. La méconnaissance de ce principe aura été une des lourdes fautes commises par nous. Et comme il avait raison ce correspondant d'un port de l'Amérique du Sud qui m'écrivait dernièrement :

« Telle compagnie française avait inauguré un « service dans ma résidence. Elle n'a pas réussi « parce qu'elle avait confié son agence à un étran- « ger, chargé en même temps de représenter les « intérêts de compagnies concurrentes. Comme « il est naturel, cet étranger favorisa ses natio- « naux et notre tentative échoua ainsi. »

Gomment apprécier l'aveuglement ou l'insouciance de grands dirigeants de l'armement auxquels de semblables et si absolues données ont échappé, alors qu'ils prenaient la louable initiative d'étendre l'activité de notre pavillon à un champ nouveau ?

Ce sont là des erreurs dont il faut faire table rase si nous voulons trouver demain dans le domaine privé, comme dans celui de l'intérêt général, la juste et large rémunération de nos efforts.

Chambres de commerce et Consulats français à l'étranger

Notre action sur les grandes places du dehors se concrétise en deux organismes également importants, dont le fonctionnement rationnel intégral et de plein rendement est en corrélation directe avec l'intervention économique, donc maritime, dans chaque pays visé : le Consulat et la Chambre de Commerce.

On a beaucoup critiqué nos consuls ; et la plupart de; ceux qui ont étudié notre organisation consulaire ont attribué à l'infériorité de celle-ci, comme de son personnel, une part importante, sinon majeure, dans notre régression relative devant les progrès supérieurs de nos rivaux, au cours de ce dernier demi-siècle.

Ces critiques ne sont pas injustifiées. Je n'entends nullement dire ici que tous nos consuls possèdent, à un degré égal, le zèle nécessaire au bon exercice de leurs fonctions et à la défense des intérêts dont ils ont la garde. Je n'ignore pas davantage certaines défaillances qui ont jeté sur ce corps une note défavorable dont l'écho s'est multiplié au point de le diminuer dans son ensemble aux yeux de l'opinion métropolitaine-

Mais on l'admettra bien: Quelle est donc la collectivité qui, dès qu'elle est quelque peu nombreuse, n'offre pas semblable exemple; et en quoi des cas isolés, aussi regrettables soient-ils, peuvent-ils déprécier cette même collectivité tout entière ?

Un fait est certain : Dans l'ensemble, notre action consulaire n'obtient pas les résultats que tirent de la leur nos rivaux. Il est permis d'estimer que cela tient, non pas aux individualités, — car il n'est pas admissible qu'il suffise qu'un citoyen de valeur entre dans la carrière pour perdre ses qualités, — mais à notre organisation même.

Celle-ci, il faut le dire nettement, car la chose est intimement solidaire de notre prospérité maritime, tient à la conception incomplète et erronée que nous avons eue jusqu'ici du rôle du consul.

Cette opinion ne m'est pas propre; et j'en veux pour preuve les initiatives parlementaires, les projets, les études publiées depuis quelques années sur ce sujet.

D'excellents programmes de réforme consulaire ont été mis en avant. Ils se résument en ces points essentiels : Spécialisation des consuls par régions linguistiques ; minimum de stage dans chaque poste ; avancement sur place, afin d'éviter que, sitôt arrivé dans sa nouvelle résidence, le consul n'ait d'autre objectif que d'en partir pour gravir un autre échelon de la hiérarchie dans un poste supérieur ; séparation du logement personnel du consul d'avec l'office, de telle façon que ce dernier se trouve toujours au cen-

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tre des affaires dans chaque ville, et que les changements de personne demeurent sans influence sur l'installation administrative; solidarité étroite entre cette organisation et celle de la Chambre de Commerce de la môme résidence. Certains entrevoient avec raison cette solidarité poussée jusqu'à la communauté dans la publication désormais régulière des documents statistiques ou économiques. Enfin, point très important : Il faut que, désormais, nos consuls cessent de faire figure de parents pauvres devant la plupart de leurs collègues étrangers. Il importe qu'il y ait équilibre absolu et constant entre les émoluments dévolus à notre corps consulaire et le coût de la vie dans chaque résidence.

Ailleurs, j'ai dit que t. 000 francs en France n'équivalent qu'à 500 et parfois 250 francs dons telle ou telle contrée. Il faut absolument que 1.000 fr. d'appointements représentent 1.000 IV. pour le personnel consulaire dans le poste qui lui est assigné.

Ainsi pourvues dans des conditions qui lrut» permettront une existence et une représentation en harmonie constante avec les nécessités locales, mais surveillées dans l'exercice de leurs fonctions par une inspection indépendante possédant toute autorité quant aux sanctions nécessaires, quand la chose s'impose, — lacune étrange qui existe à l'heure actuelle dans notre organisation consulaire, — nos Maisons de France rendront alors à notre fonctionnement économique au dehors tous les services que l'on attend d'elles et que, quoi qu'on ait tendance à

le croire, la valeur individuelle de nos consuls est parfaitement à même d'assurer.

Il faut autre chose encore : C'est que nos représentants au dehors se sentent enfin soutenus, encouragés dans leur mission souvent si épineuse ; qu'ils ne vivent plus dans la crainte perpétuelle d'être lâchés en haut lieu dès qu'un incident, conjoncture inévitable, surgit. Et que ne leur soit plus désormais imposée cette lamentable et désastreuse doctrine du « pas d'affaires », par laquelle les dirigeants de notre diplomatie ont eu trop souvent tendance à acheter leur propre quiétude au prix des intérêts, même les plus immédiats parfois, du pays.

Il importe aussi que, partout où le caractère secondaire d'une place ou de la colonie que nous y possédons ne comporte pas l'établissement d'un consulat, nous multipliions les agents consulaires, auxiliaires précieux n'imposant point décharges au budget ; informateurs secondaires, mais indispensables à notre action, et desquels on assurera à la fois le recrutement, la tenue et le zèle par des récompenses honorifiques judicieusement distribuées à cette si intéressante catégorie de bons serviteurs du pays.

Les Chambres de Commerce Françaises à l'Etranger rendent d'inappréciables services.

Qu'il soit institué de ces si utiles aréopages partout où ils ont fait défaut jusqu'ici. Que leur action soit, elle aussi, en union étroite et permanente avec celle des consulats.

Les Chambres de Commerce à l'étranger sont groupées en un organisme unique institué récem-

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ment dans la métropole sous le nom d'Union des Chambres de Commerce Françaises à l'Etranger. L'ampleur et l'autorité de ce groupement doivent être encouragées, affirmées. Et doit disparaître dans la plus large mesure celle dispersion des efforts qui fait que l'Office National du Commerce Extérieur est seulement un des éléments de notre action au dehors quand il devrait les résumer tous; ce, pendant que,« en tirailleurs », chacun pour son compte, donc sans largeur ni facultés de réalisation, de multiples organismes secondaires fonctionnent, chacun apportant ainsi plus un affaiblissement qu'une aide à notre action économique extérieure.

Ainsi, nous posséderons une institution groupant sous une impulsion unique tous les facteurs matériels, toutes les données, toutes les requêtes, les desiderata, les indications, les renseignements propres à guider notre activité au dehors, et plus particulièrement dans le domaine maritime, lien essentiel entre cette action et la production, la consommation métropolitaines.

Ces idées ne me sont point personnelles ; elles sont dans l'air, si je puis dire. Des hommes politiques, des écrivains parmi ceux jouissant de la plus haute autorité, maints organes s'en sont fait les champions.

Le temps des controverses indéfiniment poursuivies sans sanctions ni réalisations est p Nous n'avons plus le loisir, devant les nécessités impérieuses, urgentes, en présence desquelles nous nous trouvons, de nous livrer à d'interminables, à de byzantines discussions. Arrêtons

enfin, adoptons un programme dont on peut dire que la période detude est terminée, étant donné que tout ce qu'on pouvait dire ou écrire à son sujet l'a été.

En dotant sans délai la France de ces réalisations unanimement désirées, le Parlement aura bien mérité de la nation.

Le Statut civil et militaire des Français du dehors

Un autre point qui mérite de retenir tout particulièrement l'attention est la fixation, trop longtemps attendue, elle aussi, du statut civil et militaire des Français de l'étranger. Notre propension à éluder la conclusion des problèmes en la différant, aussi bien que la priorité trop fréquente des discussions de politique pure sur celles touchant à nos grands intérêts nationaux, nous ont fait laisser en suspens jusqu'en 1 - > 1 4 la détermination du statut de nos compatriotes des colonies françaises au dehors. C'est ainsi que la guerre a surpris sous ce rapport les 200. 000 Français de l'Argentine en plein désarroi. Nombre de jeunes gens nés de parents français, Français aux yeux de notre loi, étaient réclamés par la nationalité argentine et avaient satisfait au service militaire là-bas. La mobilisation survenant, ces mêmes Français ont été appelés par nous. D'innombrables conflits sont nés de cette situation Défaste dont le Parlement, el en particulier le Sénat, ont entendu les échos. ( Se point si important n'est pas réglé encore aujourd'hui. Il faut qu'il le soit, dans le sens le plus large et le plus

imbu des contingences, des faits, des impérieux besoins de notre peuple. S'il en était autrement, nous assisterions à la désorganisation immédiate, pour ne pas dire à l'effondrement de certaines de nos grandes colonies de l'extérieur. Et tous les efforts qui seront tentés pour rétablir notre situation dans ces pays où elle a été déjà compromise par l'absence de nos éléments les plus actifs alors que nos ennemis et nos concurrents amis avaient laissé sur place ceux de leurs concitoyens utiles à leur action économique, seront frappés de stérilité.

Ce serait là un désastre appelé à avoir sur notre situation maritime en ces pays une influence néfaste et probablement définitive.

Affaires et Capitaux français en Amérique du Sud

Nous possédons en Amérique Latine des intérêts économiques considérables. Ceux-ci ne portent pas seulement sur les échanges ; ils intéressent également le domaine financier.

Il est assez difficile de déterminer même approximativement le coefficient de capitaux français inscrits dans les affaires de ces différents pays, étant donné la part de ces capitaux qui y ont été introduits par intermédiaires interposés.

Rien qu'en placements de notre épargne dans le seul Brésil, on évalue à 5 milliards le capital français participant aux grandes entreprises des Etats-Unis brésiliens.

Si l'on ajoute à cela la part de commandite dans les affaires privées, les prêts faits à des Etats, voire à des Villes, la somme est encore très probablement supérieure.

Il est certain que dans la période en laquelle nous entrons aujourd'hui, un mouvemenl considérable et nouveau sera créé en vue de demander à nus propres territoires d'outre-mer la plus grande part qu'ils pourronl fournir des matières premières nécessaires à notre consommation.

Est-ce à dire cependant que nous devions nous désintéresser désormais de ces contrées du dehors où sont nos placements, à qui plus de sagesse et de soin dans l'information eût évité, il faut bien l'avouer, tant et de si graves mécomptes ? On doit affirmer le contraire.

En effet, l'action financière est, aussi bien, à la base de l'activité économique, commerciale, industrielle et maritime.

Là où cette action est absente, on ne saurait envisager avec certitude la prospérité du pavillon national.

Par contre, ce qui importe à un haut degré, et ce sur quoi il est de notre devoir d'insister ici d'une manière très particulière et très pressante, c'est la nécessité désormais absolue, irréductible, que partout où existe notre intervention financière, celle-ci soit étroitement solidaire des avantages réservés à notre industrie, à notre marine.

Nous devons nous pénétrer enfin de ce qu'on a appelé, justement : le patriotisme économique. Il ne faut plus désormais, — dût pour cela s'exercer formellement, voire brutalement, l'intervention de nos Pouvoirs Publics, — assister à ce spectacle à la fois désastreux pour nous, humiliant pour notre amour-propre et notre sagacité, de grandes entreprises se montant à l'étranger, sollicitant et obtenant de notre épargne une large participation, et dirigées, comme je le disais tout à l'heure, en dehors de la collaboration de nos nationaux. Puis, avec notre argent et notre crédit, allant demander à nos concurrents directs de devenir leurs fournisseurs ; consolidant et

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alimentant ainsi l'industrie de nos plus redoutables adversaires ; et nous laissant, à nous, tous les risques de l'entreprise, ses aléas, ses pertes, voire les échecs, conjoncture trop souvent advenue ; enfin, nous laissant pour seul prix de notre mise, un intérêt généralement restreint, alors que notre argent a été d'une façon sûre et définitive enrichir ceux contre qui nous avons à lutter chaque jour dans le champ économique : Vérité qui, au demeurant, ne s'applique pas aux seules affaires privées, et dont maints gouvernements emprunteurs nous ont donné à trop de reprises le très fâcheux exemple.

Prêtons, soit. Intervenons largement dans le domaine financier. Mais que la répercussion de ces interventions demeure toujours et invariablement dans la proportion de ce qu'elles sont en faveur de notre propre production; de même que notre pavillon doit être l'intermédiaire entre cette dernière et les pays d'outre-mer. Car, en cette singulièrement détachée conception que nous avons eue, sous le rapport qui nous occupe ici, de nos intérêts les plus immédiats, c'est notre pavillon qui, lui aussi, s'est vu directement lésé par le fait que le fournisseur choisi par l'emprunteur payant avec notre argent appartenait à une nation concurrente de la nôtre sur mer; et notre industrie maritime s'est ainsi trouvée la première frustrée d'uu trafic <|ui, légitimement, normalement eût dû lui revenir intégralement.

Désormais, tout emprunt fait au dehors devra stipuler que les marchandises achetées avec l'argent consenti par notre épargne à L'emprun-

teur sera, dans une proportion égale à notre intervention financière, réservé à la production française quant aux achats provenant de ces fonds, de même que l'embarquement, sur un navire français, dans un port français, sera rigoureusement et formellement stipulé dorénavant.

Le temps est passé, en admettant que le fait ait jamais été admissible, où nous pouvions nous permettre la vanité d'être de grands seigneurs puérilement indifférents à ces préoccupations immédiates.

Et si, à ces dispositions nécessaires, notre armement ajoute la volonté de supprimer les multiples et trop souvent nuisibles intermédiaires interposés entre l'apprêteur et lui, notre flotte de commerce connaîtra une ère de développement rationnel et progressif dont le souci de notre grandeur future commande de souhaiter ardemment la venue.

Notre ignorance des choses de l'extérieur se sera accusée en tous les domaines. Tel celui des missions militaires.

Certes, notre défaite de 1870 pesa lourdement au dehors sur notre renom. Il était presque fatal que les puissances secondaires, qui venaient demander aux grandes puissances militaires d'Europe des instructeurs, se tournassent de préférence vers ceux qui s'étaient révélés, pour une période heureusement finie aujourd'hui, les maîtres en l'art de la guerre.

Il n'en demeure pas moins que nous fûmes, là encore, d'une négligence, d'une insouciance, d'un défaut d'information également impardonnables.

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Un exemple: Voici vingt-cinq ans, le Gouvernement chilien sollicita du nôtre l'envoi d'une mission militaire. On la refusa alors sous prétexte « qu'aucun officier français ne devait être « détourné de ses obligations tant qu'un Alle- « mand foulerait la terre d'Alsace ».

Berlin, informé de notre refus, lit aussitôt ses offres, lesquelles furent acceptées incontinent. On envoya là-bas un chef de mission du nom de Von Kœrner. Cet Allemand est resté au Chili vingt ans. Il a fait de l'armée chilienne une réplique en diminutif de l'armée allemande; 250 ou 300 millions de matériel ont été commandés par le Chili en Allemagne ; et comme le Chili est une des principales puissances militaires du Sud- Amérique, il devint à son tour le fournisseur des éducateurs militaires des autres Républiques. Si bien que quand on parcourt ces pays, de l'un à l'autre, — à l'exception du Pérou où fonctionnait en 1014 une mission française, militaire et navale, de l'Uruguay et de l'Etat du Sao-Paulo au Brésil, — partout, c'est l'armée, c'est le matériel, ce sont les instructeurs à l'allemande que l'on retrouvait.

Avec notre victoire, un revirement, dont les premiers indices se sont déjà manifestés, va se produire. Sachons en tirer le plein parti au point de vue moral, politique, militaire, économique: donc, là encore, maritime.

Liens scientifiques et industriels

Dans nos relations avec les peuples d'outremer, et plus particulièrement peut-être avec les Latins, nous nous sommes toujours préoccupés, à un haut degré, des contacts intellectuels, littéraires, artistiques. Cela est en harmonie avec notre mentalité de nation hautement cultivée, comme avec la place que les lettres, les arts et les spéculations supérieures de la pensée tiennent chez nous-mêmes.

Loin de mon esprit certes, — et j'y insiste — l'intention de diminuer en quoi que ce soit la valeur du facteur intellectuel dans les rapports internationaux. Une telle énonciation soulèverait à juste titre la réprobation des sphères cultivées. Aussi bien ne correspondrait-elle point à notre propre doctrine. Et toutefois il me faut bien, dans l'ordre d'idées qui nous est imparti, aborder sous un certain angle ce sujet parce qu'il est fonction directe des contacts économiques et maritimes entre peuples.

Ce pas de l'intellectualilé sur la matérialité dans notre doctrine en matière de propagande extérieure, je le perçus de façon fort nette en suivant pendant la guerre les travaux d'un Comité

Parlementaire dont j'ai l'honneur de faire partie. Le but de cette assemblée était précisément d'étudier la propagande française au dehors. Un jour, la réunion portait sur les méthodes propres à affirmer notre influence en pays latins transatlantiques. Il y avait là des nommes extrêmement éminents, possédant tous un nom faisant autorité. Chacun émit son opinion; et celle-ci concorda sans discordance : Il fallait poursuivre là bas, pour le bien de notre pays, une intense campagne de propagande intellectuelle sous toutes ses formes ; envoyer des conférenciers, au besoin même des troupes théâtrales ; aller même jusqu'à organiser des expositions artistiques; se mettre en rapports avec les personnalités dirigeantes du monde intellectuel sud-américain ; et, cela va de soi, insister sur l'action de la presse.

Pas un de mes collègues, hommes cependant très avertis et personnifiant tous, en un domaine quelconque, la haute pensée française, ne souffla mot du côté économique l

Quand je fus bien convaincu que celui-ci ne serait point abordé, je pris à mon tour la parole et tins à réminent aéropage ce langage :

« Messieurs, il vient d'être dit des choses très justes, fort réfléchies et dont la réalisation est souhaitable. Permettez-moi de vous exposer cependant qu'elles représentent seulement un côté de la question dont l'étude nous est soumise. »

A ces mots, mon auditoire tendit l'oreille; les têtes ^ redressèrent vers moi; les binocles Burèrent en me dardant ; et j'eus la sensation très nette qu'aux yeux de tous ces hommes émi-

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