‹ Les interprètes de l'armée a'Afrique (archives du corps)Chapitre 13 sur 73 · PREMIÈRE NOTE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE NOTE

Le corps des interprètes de l'armée d'Afrique, tel qu'il existe aujourd'hui, n'est pas entouré de la considération qui lui serait nécessaire pour remplir dignement la mission honorable et délicate dont il est chargé .

Sa réputation est tellement mauvaise, ses conditions d'existence sont tellement précaires, qu'il n'est point de candidat, qui se respecte un peu, qui puisse tourner son ambition vers cette carrière ; et si, ce qu'il y a de bon dans ce corps supporteencore patiemment cette position, c^ est dans l'espérance d'une purgation prochaine de tout ce qu'il y ade mauvais parmi les membres qui le composent, et de 1 création d'un avenir meilleur.

Le personnel actuel des interprètes de l'armée, sau quelques exceptions très-recommandables, est peu digne en effet, d'inspirer la confiance et l'estime ; les causes d cet état de choses sont faciles à comprendre :

!• La conquête d'Alger ayant révélé tout- à-coup un besoin nouveau, celui d'intermédiaires entre nous et le peuple

qu'on allût conquérir^ on dut faire appel à tont ce qui savait parler la langue arabe . Mais le personnel de choix^ réuni à Paris^ était insuffisant par le nombre, et force fut alors d'accepter à peu près tous les candidats qui voulurent bien se présenter. Si Ton ne fut point sévère pour les conditions de science et d'instruction primaire chez ces derniers^ on le fut encore moins pour celles de la moralité des guides-interprètes, recrutés à Toulon, à la veille du départ de Tannée.

La position très-inférieure, qu'on fit, dès le début, à ces employés, rendit d'ailleurs moins scrupuleux dans le choix que Ton en fit; on ne craignait pas de créer, sans beaucoup de contrôle et sans beaucoup de discernement, des agents que Ton pouvait exclure du jour au lendemain, du sein de Tarmée, si leurs services n'étaient pas satisfaisants.

Il résulte de là que quelques-uns d'entr'eux, de conscience peu timorée, n'éprouvant pas la nécessité de conserver la dignité d'une position si peu relevée, se laissèrent aller aux séductions dont ils furent entourés de la part des arabes, si corrupteurs de leur nature, et firent de leurs fonctions un moyen de spéculation.

Ces exemples furent rares, il faut bien le dire ; mais les coupables firent rejaillir sur les innocents la réprobation dont ils furent flétris.

2** Une autre cause de déconsidération, pour le corps des interprètes de l'armée, fut l'adjonction, qui lui fut faite, des interprètes auxiliaires. Les besoins du service, toujours croissants, imposèrent l'obligation de se servir, avec moins de scrupule encore qu'auparavant, de tous les éléments qu'on eut sous la main; on prit, en aveugle, des indigènes

auxquels notre contact avait déjà donné quelques connaissances de la langue française. Tous ces nouveaux candidats, qui se présentèrent et que Ton accepta, étiûent, pour la plupart, des jeunes gens de mœurs fort dissolues.

On crut avoir établi, entre eux et les interprètes classés y une grande ligne de démarcation, en les appelant auxiliaires. Mais qu'était une semblable ligne de démarcation^ entre des employés nommés par le gouverneur général, et d'autres nommés, il est vrai, par le ministre de la guerre, mais révocables, les uns et les autres, sans conseil d'enquête ?

Les désordres auxquels les interprètes auxiliaires ne tardèrent pas à se livrer, leurs habitudes de corruption à prix d'argent, sucées avec le lait de leur mère, le peu d'élévation de leur caractère, leurs mœurs très-relâchées, les avilirent bientôt, non-seulement aux yeux de l'armée, mais aux yeux des indigènes eux-mêmes. Dès-lors, tout ce qui porta le nom d'interprète fiit rejeté bien loin dans l'opinion publique, qui confondit naturellement les interprètes classés et les interprètes auxiliaires,

Faut-U s'étonner, d'après cela, que le recrutement, dans ce corps, n'ait jamais offert plus de ressources?

Ne faut-il pas s'étonner, au contraire, que toutes les personnes honorables de ce corps ne l'aient pas quitté, pour chercher d'autres moyens d'existence, accompagnés de plus de considération et de sûreté pour lavenir ?

Il est de la plus grande urgence de porter un prompt remède au mal déjà si invétéré que nous venons de signaler. On y parviendra en créant, pour les sujets méritants du

corps^ une position honorable^ et en retranchant de leur sein, pour les ranger dans une catégorie tout-à-fait séparée, ceux que leur instruction insuffisante doit en faire rejeter, et ceux que leur mauvaise conduite doit en exclure, bien que la nécessité du moment impose la nécessité de s'en servir.

Si les besoins du service n'étaient pas aussi étendus, ou si les candidats étaient, pour le moment, assez nombreux, la question serait bien simplifiée : car on se débarrasserait, à rinstant même, de tous les indignes, on conserverait les bons, on leur en adjoindrait d'autres, également bons, choisis parmi les candidats, et Ton organiserait, sur des bases solides, un corps à tout jamais considéré.

Malheureusement, il n'en est pas ainsi. Nos relations si multipliées avec les indigènes nous obligent, non -seulement à conserver les employés actuellement exfstants, mais à créer de nouveaux emplois.

Si nous envisageons la question sous le point de vue de l'avenir, nous trouvons quelque chose de rassurant dans rétablissement des Ecoles que le gouvernement se propose de créer, et qui, nous l'espérons, formeront de nombreux candidats, moraux et intelligents ; nous le trouvons surtout dans le sort meilleur qui sera fait aux interprètes, et qui déterminera les jeunes gens bien élevés à suivre une carrière, désormais honorable et avantageuse .

Mais il s'agit de fournir au présent, tout en songeant à l'avenir. 11 faut, tout en assurant le corps, ne pas briser la carrière d'individus dont on a accepté les services-pendant bon nombre d'années ; il faut principalement agir de façon à ce que le service de l'armée ne reste pas en souffrance.

La meilleure mesure à prendre^ dans cet état de choses^ est, suivant nous, d'établir deux catégories bien distinctes parmi ces employés du gouvernement; de faire en sorte que cette distinction soit bien tranchée ; qu'il y ait distinction de costume, distinction d'insignes du grade, distinction de dénomination, enfin, mais par dessus tout, distinction de position sociale, analogue à celle qui existe entre les officiers de l'armée et les sous-officiers.

Établissons d'abord la base essentielle de la première catégorie, cette base essentielle, qui relèvera aux yeux de tous et donnera aux employés, qui y seront admis, la considération qu'ils doivent avoir : c'est la nomination du Roi .

Leur assimilation, dans leurs différentes classes, aux officiers de l'armée en découle tout naturellement. Les droits à la retraite et autres avantages en sont les conséquences obligées.

H ne faut point se le dissimuler, pour peu que Ton y mette de sévérité (et, dans l'intérêt même du corps, cette sévérité même sera nécessaire) on ne trouvera que peu d'éléments, môme parmi les interprètes que l'on appelle aujourd'hui interprètes classés. Nous pensons que cette difficulté n'aura point de caractère fâcheux pour l'organisation. Qu'importe, en effet, que notre première catégorie ne compte d'abord que très-peu de sujets, si l'on a la presque certitude d'un prompt et bon recrutement, et que le service trouve, dans la deuxième catégorie, toutes les ressources Jiécessaires?

Nous proposons d'établir, ainsi qu'il suit, nos deux catégories d'interprètes :

catégorie. — Nous attachons une grande im- •e que la dénomination des interprètes soit crainte que de fâcheux souvenirs ne les pourpre et ne nuisent à leur réhabilitation complète»

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ière subdivision. — Nous appellerons ceux-ci nterprèteSy ou simplement interprètes.

: classes seront indispensables :

îs-interprètes de l"' classe, id. de 2"' classe.

Première catégorie. — Nous attachons une grande importance à ce que la dénomination des interprètes soit éssïgée, de crainte que de fâcheux souvenirs ne les poursuivent encore et ne nuisent à leur réhabilitation complète.

Nous appellerons donc ceux-ci Drogmans militaires ; ils seront brevetés du Roi et auront rang d'officiers.

Nous pensons que trois classes suffiront dans cette catégorie ; ces trois classes seront :

1® Drogmans principaux ; 2» Drogmans de !'• classe; 3* Drogmans de 2"' classe.

Nous ne voyons pas l'utilité d'une 3™' classe ; on y suppléera par les interprètes de la deuxième catégorie .

Cette suppression procurera le double avantage d'exclure du corps des drogmans militaires les interprètes actuels de S"' classe non méritants, sans les priver de leurs emplois, et d'élever les méritants, comme récompense de leurs services et de leur instruction .

Deibxième catégorie. — Nous diviserons cette catégorie en deux subdivisions. Les employés qui les composeront seront à la nomination de M. le Gouverneur général ; ils n'auront point rang d'officier.

Première svèdivision, — Nous appellerons ceux-ci Élèves-interprètes y ou simplement interprètes. Deux classes seront indispensables :

Elèves-interprètes de l*"* classe, id. de 2™* classe.

C'est dans la première de c^s classes que Ton rangera ceux des interprètes, actuellement classés, qui ne pourront pas être maintenus parmi les drogmans militaires. Nous verrons plus tard, dans les allocations de solde, que leur position pécuniaire n'en sera pas altérée. Les élèves-interprètes formeront Tune des pépinières d'où Ton tirera les drogmans militaires ; les autres seront tirés des écoles, de même que les officiers, dans l'armée, se recrutent des écoles et des sous-officiers. Nul drogman militaire ne pourra être tiré d'une autre source .

Deuxième subdivision. — Nous appellerons les employés de celle-ci interprètes auxiliaires ; elle se composera de cette myriade d'interprètes dont on a besoin, dans chaque localité, pour des emplois tout-à-fait subalternes, pour les petits postes, pour la garde des troupeaux, etc., etc.

Plus tard, et si des services tout-à-fait extraordinaires ou un mérite transcendant demandaient une récompense signalée ou une position éminente, on pourrait créer un Drogman en chef de r armée. Mais, pour ce moment, cette création ne nous paraît nullement utile.

Une hiérarchie est indispensable dans le corps dont nous proposons la réorganisation. Nous pensons qu'il faudrait qu'il y eût, dans chaque province, un drogman principal, qui fût le véritable chef des drogmans et interprètes de cette province. Mais nous ne croyons pas à l'utilité de la centralisation de tout le service de T Algérie par un drogman en chef à Alger. Cette centralisation serait faite par rétat -major général, dont le corps des drogmans militaires ressortirait essentiellement.

Dans chaque province, le drogman principal correspondrait, pour tout le service, avec le chef d'état- major de la province. Le service entier serait tout naturellement centralisé à l'état-major général de Parmée.

La question de Tadmission des drogmans militaires a été traitée ailleurs; disons seulement, en passant, que les élèves-interprètes et les auxiliaires seraient nommés par le gouverneur général, sur la présentation du chef d'étatmajor général de l'armée, et d'après la proposition faite par le drogman principal de la province où se ferait la proposition.

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