RAIMBERT
Ancien agent consulaire de France à Tabarque, et directeur des Pèches de corail de La Calle.
Ainsi que nous l'avons vu plus haut, il fut attaché, en <lUalité d'interprète, auprès du général de Bourmont, et ^ ce titre, il accomplit une mission importante en Tunisie, ^près la prise d'Alger, il accompagna le général Damréïïvont, qui, avec sa brigade, alla occuper, sans coup férir, la ville de Bône.
De 1830 à 1836, Raimbert rendit de très-utiles services
par ses relations anciennes avec les indigènes, et fournit
de nombreux et précieux renseignements sur la province
de Constantine . Il termina sa carrière comme interprète
auprès des généraux commandant à Bône .
BOrrARI (Antoine)
Né à Bizerte (Tunisie), en 1796, fils de Tagent consulaire de France à Bizerte. Guide-interprète en 1830.
Le 15 novembre 1830, cet interprète fut attaché au tribunal civil d'Alger, qui venait d'être créé.
OflScier du Nichan de Tunis .
DANINOS (Abraham)
Etait né à Alger, en 1797 ; naturalisé français, il avaL été, pendant près de quatorze ans, interprète traducteu assermenté auprès du tribunal de commerce de la Sein et, de plus, membre de la Société asiatique de Paris.
L'imprimerie royale et la poste générale eurent de 1 diverses traductions ; il avait écrit divers ouvrages en langue française et arabe, et notamment un petit vocabalaire en langue vulgaire, qui fut distribué aux oflBciers qui firent partie de l'expédition d'Alger en 1830.
Mandé par le ministre de la guerre, il donna sur la ville d'Alger tous les renseignements qu'on lui demanda, et qu'il lui fut possible de donner à ceux qui assistèrent à la descente de nos troupes sur le sol africain.
Nommé guide -interprète en 1830, Abraham Daninos fut le plus puissant auxiliaire de M. Torpin, alors commandant de la frégate pilote ; et ce fut grâce à ses connaissances approfondies et à son infatigable zèle, que M . Tor-
pin put opérer des mouvements heureux, mouiller sans hésitation devant certains points, éviter des eaux dont il ignorait complètement la perfidie des courants.
En 1833, ce fut lui qui accompagna, de Paris à Alger, la commission d'enquête, en qualité d'interprète ; quatre années plus tard, par ordre du ministre de la guerre, il accompagnait en France l'envoyé d' Abd-el-Kader .
Avant la prise d'Alger, le roi Charles X lui avait produis la croix de la Légion d'honneur; la révolution de 1830 ^'empêcha de l'obtenir.
Mort le 7 février 1872, h Alger, dans les fonctions d'in- ^xprète judiciaire.
RÉMUSAT (Henry)
Né le 26 mars 1798 à Alep (Sjrrie), de parents fran- ^5iis,
Entra de bonne heure dans le personnel du consulat de F*Tance de Tripoli de Syrie, où il occupa le poste de confiance de drogman.
En 1830, dès qu'il fut question de diriger une expédition contre Alger, Rémusat se hâte d'accourir et d'offrir ses Services au général en chef, à Toulon, où il reçut, le 10 Hiai, son brevet de guide-interprète de Tune des divisions ^e l'armée expéditionnaire, avec laquelle il débarqua, quelques jours après, sur la plage de Sidi-Ferruch .
Attaché à l'état-major du maréchal Clauzel, du général Berthezène et du duc de Rovigo, qui se succédèrent
îaç
dans le commandement en chef des possessions afiï il ne cessa de rendre de très-utiles services^ Dotai pendant Texpédition de Médéa. Nous avons vu pti la lettre que lui adressa le général en chef^ ii la si œttAi campagne.
En 1832^ on le chargea de la mission délicate et rouse de se rendre d'abord h Bône^ puis à Boi 1835, et enfin à Mostaganem en 1836, auprès Ibrahim, pour traiter delà pacification du pays.
En 1838,1e maréchal Valée, proposant Rémusat] vancement, écrivait h son sujet :
• On cite avec éloge son ztle, son dévouement, sa dis sa probité. »
En 1839, on lui confiait la direction des affaire de la province d'Alger, et, comme récompense < iîervices rendus dans ces fonctions, on relevait classe, le 1" avril 1840 (i).
Durant Texpédition de Rachgoun et de Tlemcec
(1) Son ordre de service était conçu en c<.»s termes :
5j^ Alger, le 30 octobn
Monsieur Tinterpr^te Rémusat,
M. le ciipitaine d'Allonville m'a rendu compte qu'ih geait, aprtîs son départ, de la tenue du bureau arabe et A somcnt du rapj)ort journalier. Partant moi-mêçne, demair mon quartier-général au Fondouk, je vous préviens quVn sence, vos rapports devront être adressés à M . le généra chef de Fétat-major général, qui exercera en outre le comn] des troupes de la division.
Le général commandant la province <
RULHIÈ&ES
attaché au général Bugeaud^ et il eut un cheval tué sous lui au combat de la Sikkak.
L'année suivante^ lors de Pin vasion des Zouatiia par Témir Abd-el-Kader, Sémusat^ l'un des premiers à s'élancer en avant contre l'ennemi, était blessé d'un coup de feu. Cette blessure, les fatigues de la guerre et l'exercice forcé du cheval, pendant longues années, l'obligèrent à demant derun poste sédentaire à Alger; mais, en 1841, il repre- ! nait le service actif, et était attaché à S . A . le duc de Nemours, pour faire la campagne de Titery.
11 était promu de 1'* classe, le 1*"" août 1843. Dans cette position, soit aux affaires arabes, au conseil de guerre, ou employé à l'état-major général, il rendit encore de trèslongs et très-utiles services, jusqu'en 1863, époque de sa ïuise à la retraite.
Rémusat est le traducteur de V Histoire de V Afrique y de Kairouani, œuvre importante, qui, en 1840, a été pu- Miée par M. Pélissier de Raynaud dans la collection des Ouvrages de la Commission scientifique algérienne . Il a ibumi, par ses notices et ses traductions de documents ^abes, une bonne partie des matériaux qui ont servi au général Daumas à publier divers livres sur l'Algérie. Il est mort à Alger, le 12 avril 1874. Rémusat était chevalier de la Légion-d'honneur, du 23 janvier 1848.
GAUTHIER ET BOURCET Élèves de l'École des Langues.
Nous n'avons pu nous procurer aucun renseignement sur ces deux interprètes qui, partis, de Paris avec Tétatmajor de Tarmée, avec le grade de S'' classe, donnèrent leur démission, et rentrèrent en France, peu après la prise d'Alger, dégoûtés, qu'ils étaient, de se voir donner, pour collègues, des individus méprisables.
HUDER
Huder avait, dans l'armée, le grade de chef de bataillon. Étant attaché au général Guilleminot, notre ambassadeur à Constantinople, il s'était livré à l'étude des langues arabe et turque, qu'il parvint à posséder parfaitement.
En 1830, il faisait partie de la brigade des interprètes de l'armée expéditionnaire.
Au mois d'octobre 1830, il allait, à bord du brick le Rusé, accomplir une mission auprès du Bey d'Oran,
Nous le retrouvons, quelque temps après, chargé d'une mission diplomatique à Tunis, puis enfin, en 1831, envoyé à Bône, dont la population, étroitement assiégée pw les troupes du bey de Constantine, avait imploré les secours de la France .
Huder, ayant le titre de consul, débarqua à Bône avec une compagnie de zouaves indigènes, commandés par le capitaine Bigot. Mais bientôt, par suite des intrigues d'un personnage de la ville et d'un Turc, ancien bey révoqué, qui voulaient, l'un et l'autre, se créer une position indépendante, une révolte éclata : la Kasba, que nos sol-
lats occupaient^ nous était enlevée par surprise et trabison^ et dès lors Huder se vit forcé d'évacuer la place* Cette opération ne se fit pas sans tumulte et combats . Le commandant Huder fut tué^ en s'embarquant dans une chaloupe^ et une bonne partie des zouaves^ ainsi que le capitaine Bigot^ succombèrent également .
DELAPORTE (Jacques-Denis)
Ancien interprète de l'armée d'Egypte ;
Interprète en chef, à Alger, en 1832,
Né à Paris, le 14 avril 1777, d'une famille dont la fortune fut emportée dans la tourmente révolutionnaire . Dès son jeune âge, Delaporte, élève de l'Ecole des langues orientales, fut attaché, par le général Bonaparte, à cette phalange de savants et de gens de lettres, qui suivit le «rainqueur des Pyramides en Egypte, et, pendant l'occupation, il rendit les services que les généraux en chef étaient en droit d'attendre de son intelligence et de ses palités morales.
Rentré en France, après l'évacuation, Delaporte passa ians le ministère des relations étrangères, et fut successi- «rement employé dans les postes consulaires de Tripoli ie Barbarie et de Tanger. Dans la première de ces résiiences, il eut l'occasion de relever les inscriptions de Leptis-Magna, sur lesquelles il adressa au prince de Bénévent, en 1806, le curieux mémoire, reproduit plus tard, en avril 1836, dans le journal de la Société asiatique ie Paris.
Nommé membre de la Commission des sciences et arts d'Egypte, Delaporte fut Tun des collaborateurs du grand ouvrage sur PÉgypte, dans lequel il publia l'abrégé chronologique de l'histoire des Mamelouks d'Egypte, tiré et extrait des historiens arabes .
Pendant sa gestion du consulat de France à Tanger, Delaporte s'acquitta avec honneur et distinction des devoirs de sa charge, et sut contribuer ainsi à l'applanissement de certaines difficultés pendantes entre l'autorité locale et des sujets étrangers. C'est pour de bons offices de ce genre qu'il reçut de S. M. Catholique la croix de l'ordre de Charles III. A l'époque de la conquête d'Alger par la France, les connaissances spéciales de Delaporte marquaient sa place dans l'administration de la nouvelle colonie ; aussi fut-il appelé, sur les instances du duc de Rovigo, à la tête d'un service important : celui de l'organisation du corps des interprètes de l'armée. Nous n'avons pas besoin de revenir sur ce que nous avons déjà dit : les anciens interprètes de 1830, élèves de l'Ecole des langues orientales ou anciens officiers de mamelouks, avaient donné leur démission pour ne pas être confondus avec les auxiliaires indigènes, recrutés sans discernement. L'interprète en chef Delaporte avait entrepris la laborieuse tâche de purger le corps, mis sous ses ordres, de tous ceux qui le déshonoraient. Il y réussit, en partie, mais son intégrité éveilla certaines susceptibilités bien difficiles à convaincre . Delaporte préféra se retirer plutôt que de consentir au maintien de gens tarés dans le corps dont on lui avait confié la haute direction, et qu'il voulait sortir de l'état déplorable dans lequel on le laissait tomber.
A ses fonctions d'interprète en chef^ il réunissait aussi tlles de directetir des affaires arabes, que lui avait laistes le commandant de La-Moriciëre. Sous le prétexte le son âge ne lui permettait plus de monter à cheval et î faire un service actif, en parcourant les tribus, Dela- )rte se démit de ses doubles fonctions, et obtint son rappel ins les consulats. 11 avait été décoré de la Légion d'honîur, sur la proposition du général Voirol. Peu après, Delaporte était naturellement désigné au loix du ministre des affaires étrangères, pour occuper le )ste consulaire qui venait d'être créé à Mogador. D ac- »mpagna, en 1836, à Méquinez, le baron de la Rue, en- )yé du roi Louis-Philippe auprès de l'empereur du aroc, et, après avoir reçu son eœéquatv/r, il se rendit à ogador. Dans cette nouvelle résidence, Delaporte con- ,cra ses loisirs à l'étude de la langue berbère, alors peu »nnue; il recueillit un certain nombre de manuscrits, irichis, par ses soins, d'une traduction interlinéaire, d'aunt plus précieuse, qu'elle donnait ainsi les premiers îxtes berbères, d'une certaine étendue, qu'on ait possédés isqu'alors.
En 1841, il rentra en France. Désormais, vivant dans . retraite, Delaporte, dont chacun avait pu apprécier iménité non moins que la modestie et le savoir, parigea son temps entre les soins de l'éducation de ses ennts et la satisfaction de ses goûts littéraires, auxquels la use française, elle-même, ne resta pas étrangère. Il iblia un spécimen lithographique de la langue berbère, intenant des textes, avec lecture et transcription, et il t désigné comme devant occuper la chaire de langue
berbère, que le gouvernement se proposait alors de créer. Mais ce projet Ait abandonné, comme réminiscence du temps passé . Delaporte consacra surtout les dernières années de sa vie à Tétude de la langue copte, considérant ainsi, sous une autre forme, PÉgypte^ qu'il connaissait déjà si bien sous le point de vue arabe.
Delaporte était membre de la Société de géographie, et, en outre, décoré du Nichan de Tunis.
Tel est le récit succinct de la carrière remplie par Delàporte, comme interprète de Tannée d'Egypte, puis de celle d'Algérie, et, enfin, dans les consulats. Atteint de la maladie qui devait le ravir à l'affection de sa famille, il succombait, à Paris, le 23 janvier 1861. Ses enfants, dans la prévision d'une fin qui paraissait imminente, accoururent d'Alger, du Caire, de Constantinople, se grouper autour du patriarche de la famille, et lui demander une dernière bénédiction. Mais chacun d'eux, contraint par l'exigence de ses fonctions à l'étranger, devait s'éloigner, de nouveau, avec le regret de ne pouvoir rester à son chevet, à ses derniers instants. Delaporte s'éteignit avec le calme, la sérénité et la résignation qu'inspire la conscience d'une vie honnête et pure, écoulée dans l'accomplissement de tous les devoirs.
11 a laissé trois fils, qui, marchant sur ses traces, ont également cultivé, avec succès, l'étude des langues orientales:
1® L'aîné, Honorât Delaporte, secrétaire-interprète, puis chef du bureau arabe départemental, à Alger, a public des ùialogues très-estimés et divers ouvrages, pour servir à
rétade de la langue arabe. Il s'est éteint^ à Alger^ en 1871, après une carrière honorablement remplie, regretté de sa jeune famille et de ses nombreux amis.
Il était chevalier de la Légion d'honneur, officier du Medjidié de Turquie et du Nichan de Tunis .
Amédée Jaubert et Burnouf, ces deux orientalistes illustres, lui avaient servi de parrains, pour son admission comme membre de la Société asiatique.
En 1845, Honorât Delaporte, envoyé en mission au Maroc, s'était signalé par l'énergie qu'il déploya, lors du naufirage du Papin, sur la cote de Mazagan ;
2* Henry Delaporte, le cadet, a été consul général de France au Caire et en Syrie ;
3** Enfin, Philippe, le plus jeune , est actuellement le représentant de la France à Tripoli.
Nous devons une partie des renseignements biographiques, qui précèdent, à M. Belin, gendre de Delaporte père, actuellement consul général, secrétaire interprète à l'ambassade de Constantinople.
PALMA (Paolo bi)
Capitaine marin génois, faisait déjà, vers 1815, de fréquents voyages à Bône, pour y échanger des marchandises contre des grains. Il s'établit, ensuite, à Constantine, où lesbeys l'autorisaient à ouvrir une maison de commerce, dans laquelle les indigènes trouvaient à acheter toutes sortes de produits européens.
Après la prise d'Alger et Toccupation de Bône, di Pain] conseilla au bey El-Hadj Ahmed, avec lequel il avait d( relations intimes, à traiter avec la France. Le bey fit, e effet, à ce sujet, quelques ouvertures ; mais les intrigua du khalifa Ben Aïssa et des fanatiques composant le par de la résistance^ ainsi que celles des juifs Ben Badjou c Bou Djenah, dont on eut Timprudence de se servir comm intermédiaires, entravèrent toutes ses bonnes dispositions Dès lors, l'expédition de Constantine ayant été résolue Paolo entra en correspondance avec son ami, M. Raimbertj ancien directeur de l'établissement de La Galle, chargé, par le gouvernement, de recueillir des renseignements sm Constantine .
La correspondance de Paolo di Palma servit énormément à nous éclairer sur la situation des esprits et la topographie du pays. Pendant le premier siège de Constantine, en 1836, il dut rester caché dans une cave, durant plusieurs jours : son mortel ennemi, Ben Aïssa, qui défendait la ville, voulait le faire décapiter. Jusqu'en 1837, époque du second siège et de la prise de Constantine, Paolo di Palma ne cessa d'entretenir une correspondance trèssuivie avec Raimbert, à l'aide d'un indigène dévoué, qui portait, cousues dans la semelle de ses souliers, les lettres échangées .
Maître de Constimtine, le maréchal Valée nomma Paolo di Palma interprète militaire, fonctions qu'il remplit pendant quelques années. Il est mort à Constantine.
NOËL (Victor)
Né à Lyon, en 1815;
Interprète militaire, en 1838.
Le nom de Noël figure sur un état des interprètes, en fonctions à cette époque, mais il ne dut pas faire un long séjour en Algérie, car nous perdons ses traces presque aussitôt. Il est probable que, comme tant d'autres, il fut désillusionné, et qu'il abandonna cette carrière, quand il vit, de près, la composition du corps.
Nous n'avons retrouvé, le concernant, d'autre document que la lettre curieuse, qu'il écrivait à M. Jouannin, prenûer secrétaire interprète du roi Louis-Philippe, pour demander à être employé en Algérie :
Paris, 26 octobre 1838.
Monsieur,
« Il y a quelques jours, j'étais à la Bibliothèque royale, où je vis plusieurs de mes camarades des Langues orientales. Comme je leur <^numérais les démarches que j'ai faites pour Tobtcntion d'un emploi, et les obstacles que j'ai rencontrés ; comme je leur peignais ma position désespérée, et leur faisais part de ma résolution de partir pour l'Afrique, tous me blâmèrent fortement de n'avoir pas eu retours, à vous. Monsieur, dont ils me vantèrent l'obligeance et la bonté.
» L'espérance est une si douce chose, qu'après toutes mes déceptions, je n'hésite pas à espérer encore ; et puis, j'ai eu tant de protecteurs circonspects et méticuleux, ils m'ont toujours paru si indifférents, dans leur protection, que ce m'est un bonheur ineffable de Vous savoir cette bienveillance, cette franchise, cette générosité de
caractère, qui, lors môme qu'elle reste sans résultats, est toujours pr6f(5rable à ce zèle de certaines personnes, si difficile à exciter et si facile à s'éteindre. Mes amis, en m'apprenant qu'il est encore quelqu'un, au monde, qui peut s'intéresser à moi, ont cicatrisé bien des plaies de mon âme. Aussi, est-ce avec une grande joie et une par* faite confiance que je vous écris.
» 11 m'a semblé. Monsieur, que rien ne serait plus propre à vous donner la mesure des services que vous pourriez me rendre, auprès des personnes avec lesquelles votre qualité d'interprète du Roi vous met en relations, qu'un exposé simple et fidèle de ma vie, depuis que j'ai quitté la France, qu'un index de mes travaux et de mes idées, si j'ose m'exprimer ainsi. Je n'allèguei*ai rien, dans mon récit, que je ne puisse prouver par des papiers ou par des témoignages de diverses personnes bien connues. Le voici donc :
» Je suis parti de France, pour l'Egypte, au mois de mai 1834. J'avais alors 19 ans. Après avoir étudié, pendant une année, la langue arabe, à l'école de médecine d'Abou-Zabel, près du grand Caire, et au grand collège musulman de cette ville, la mosquée El-Azahar, j'ai été nommé traducteur de l'école de minéralogie, et j'en ai rempli les fonctions, jusqu'à ce que le Vice-Roi l'eût abolie et réunie à l'école polytechnique, c'est-à-dire l'espace d'un an.
» Quoique je pusse espérer, au grand Caire, un avenir brillant par l'amitié et la protection du général Clot-Bey, du Directeur de l'école polytechnique, Kakidjin, de Soleïman Pacha, du ministre de la guerre, Mokhtar-Bey, etc. , cependant, l'insipide monotonie de la vie du Caire, le désir de voir et d'étudier d'autres pays, le dégoût que j'éprouvais à rester loin de mon pays, toutes ces causes me firent négliger les offres avantageuses, et, entre autres, un emploi de traducteur au Ministère de la guerre. Je partis. Nous allâmes, un peintre, un botaniste et moi, nous embarquer à Suez, et nous débarquions à Thour, port assez mauvais de la Mer Rouge, où nous rencontrâmes, à leur retour de l'intérieur de l'Afrique orientale, MM. Combes et Tamisier, qui sont mes amis, et que je connais de longue date.
Après avoir séjourné un mois au couvent du Mont-Sina!, je lais-
sais mes compagnons, qui, riches de plantes et do dessins, voulurent retourner au Caire. J'allai tout seul à Thour, et m'embarquai pour Djedda, d*où je me rendis à Médine, et, de là, à la Mecque, Têtu à la turque, et remplissant tous les actes religieux d*un dévot musulman. (Test à cette conduite que je dois d'avoir visité la Ka*aba, le temple de Salomon, la mosquée des Ommiades, à Damas, etc.
> De la Mecque, je me suis rendu dans le Ncdjcd, k Al-Haca, sur le golfe Persique. C'est en traversant ainsi l'Arabie, du sud au septentrion, que j'ai fait des remarques sur les Arabes, qui m'eussent CiC' d'une grande utilité, si j'avais pu continuer la traduction du
poèma d'Antar.
D'Al-Haca, je suis allé à Bassora, à Choustcr, Ispahan, Téhéran,
Kcnnouka, Bagdad, Balbek, Damas, Jérusalem.
» Voilà, à peu près. Monsieur, l'itinéraire de mon voyage en Orient. J'ai cil peur de me rendre fastidieux, en vous citant un plus grand nombre de villes et d'endroits. Quoique, pendant les six mois que je voyageai en Perse, j'eusse appris un peu de persan, j'y pariais plus souvent en turc ou en arabe littéral, comme des voyageurs de différentes nations parleraient latin.
9 De l'Euphrate jusqu'à la Méditerranée, la langue ai*abe domine ; mais de ville à ville, de village à village, elle subit des variations étonnantes, dans les mots, la prononciation et la syntaxe. Je m'étais beaucoup occupé des dialectes de la Syrie, et, depuis mon retour en France, j'avais formé le projet d'un ouvrage, où, cherchant les causes de leur affinité avec l'arabe pur, le phénicien et l'hébreu, etc., j'aurais pu fournir des lumières à l'histoire. Mais toujours la ques* tion de vivre est venue mettre un obstacle à l'exécution de mes plans. Je me suis aussi attaché à l'étude du dialecte de la Barbarie, et les relatious que j'ai eues avec les pèlerins d'Alger, du Maroc et de Tunis, m'ont rendu cet idiome familier.
» Mon voyage en Osient ne m'a pas été seulement avantageux sous le rapport de la linguistique. Si, la plupart du temps, seul, au milieu des peuples sémitiques, je me suis senti comme affaissé, abruti, dans ce chaos d'ignorance et de contradictions, dès que j'ai
été en point de contact avec l'Europe, mes idées se sont réveillées, agrandies, et ont pris un essor d'autant plus grand, qu'elles avaient été plus longtemps comprimées, annulées, dans ce combat de mille sensations diverses. La connaissance que j'ai acquise des lois, des hommes et des choses de l'Orient, m'a permis, peut-être, de le voir sous un point de vue plus neuf, plus juste, que beaucoup de voyageurs . J'aurais donc pu écrire ; mais qu'on a peu d'esprit et de savoir, quand on est sans ressources pour vivre ! ^ . . Toujours est-il que, si j'étais employé à des transactions avec des mahom<!tans , l'expérience, que j'ai, de tout ce qui les regarde, me serait utile.
• M'étant embarqué, à Beyrout, à la fin de juin t837, j'arrivai à Livourne, après une traversée de 48 jours, dans laquelle nous avons failli périr, par une erreur du capitaine. Le choléra me conduisit à Florence, où, pendant tout le temps que j'y restai, j'ai étudié l'hébreu et le syriaque, sous le célèbre professeur Poggi. Après avoir fait quelques tournées dans la haute et basse Italie, je me suis embarqué au port de Livourne, et, quinze jours après, j'étais à Paris.
» J'avais donc enfin remis le pied sur le sol de la patrie, cet objet de mes rêves, depuis quatre ans, cette terre promise, où je devais recevoir la récompense de mes labeui*s ! Par l'intermédiaire do M. Jomard, auquel je fus recommandé, je pus faire la connaissanec de MM. les professeurs du Collège de France et de l'École orientale de la bibliothèque du roi. Mais j'avais beaucoup voyagé, beaucoup étudié, par conséquent beaucoup souffert et beaucoup dépensé. J'avais regardé Paris comme le port de salut, où je serais récompense de tous mes sacrifices, et où je verrais mes connaissances utilisées... Et je ne trouve rien. . . . que quelques personnes, pleines, pour moi, d'une bienveillance que je n'oublierai jamais, mais impuissantes à me faire obtenir un emploi et me mettre enfin à l'abri de la misère. Grâce pourtant à Tobligeance de M. Jomard et de M. Raynaud, je pouvais travailler au dépouillement des manuscrits orientaux de la Bibliothèque, et j'avais commencé la traduction du 5« volume d'Antar, dont M. Hammer a déjà traduit les quatre premiers volu-
mes en anglais. Mais malheureusement la maladie que j*ai faite depuis les vacances, tout en m'empôchant d'y travailler pour le moment, m'a interdit, sans retour, sa continuation par les nouvelles dépenses qu'elle m'a occasionnées. Tous mes rêves de gloire se réduisent donc maintenant à avoir du pain .
» C'est, en conséquence. Monsieur, de l'unique position dans laquelle je me trouve, que je prends la liberté de vous écrire. J'ai l'espoir que vous la verrez avec quelque intérêt, et que vous m'aiderez à vaincre des difficultés que bien des jeunes gens rencontrent au début de leur carrière.
» Tous mes désirs tendaient, naguère, à être employé à Paris, parca qu'à mon séjour dans la capitale se rattachent plusieurs de mes projets. Mais ayant vu combien cela est difficile, pour ne pas dire impossible, je me trouverais heureux d'être attaché à l'armée d'Afrique, en qualité d'intei*prète . Un de mes amis, Urbain, a déjà obtenu cette faveur.
n Vous m'excuserez, Monsieur, si, malgré la promesse que je m'étais faite d'être succinct, j'ai abusé de votre temps par ma prolixité. Quand le cœur saigne, quand on est courbé sous le poids de l'infortune, on se rend souvent ennuyeux par un long verbiage; mais n'est-ce pas excusable ?
» Agréez, etc. . . .