‹ Les interprètes de l'armée a'Afrique (archives du corps)Chapitre 61 sur 73 · NOTICES DIVERSES · texte numérisé non relu

NOTICES DIVERSES

BRESNIER

Bresnier, Louis-Jacques, né à Montargis (Loiret), le 11 avril 1814, était simple ouvrier typographe, quand il entreprit les études orientales . Parvenu à une rare habileté dans son art, et dévoré de la noble ambition d'acquérir un rang dans la science, il partageait ses journées et ses nuits entre ses occupations ordinaires et ses études classiques • Encouragé par de nobles esprits, il parvint seul à achever son éducation littéraire . Il suivit les cours de langues orientales de S. de Sacy^ Quatremère, Jaubert^ Garcin de Tassy, Caussin de Perceval, et les leçons de J.-J. Marcel.

S« de Sacy lut, parmi ces maîtres célèbres, celui qui développa le plus ses précieuses facultés pour les langues. Aussi, Bresnier devint-il un des élèves les plus distingués de ce grand orientaliste . Lorsque le gouvernement décida de régénérer le corps des interprètes, laissé trop longtemps

à rabandon, et d'introduire à Alger renseignement de la langue arabe, S. de Sacy désigna Bresnier pour venir continuer, au Nord de l'Afrique, les traditions de son enseignement 0).

Ce fut le 17 octobre 1836 qu'il commença son cours d'arabe; à Alger, Tandis que ses leçons, si méthodiques, si nettes, et si faciles à retenir, formaient autour de lui les premiers interprètes d'origine française, il consacrait la plus grande partie de ses loisirs à composer une grammaire, comme pour étendre, sur la nouvelle colonie, les bienfaits de sa mission : car il pensait qu'un peuple vaincu par la force des armes, n'est qu'imparfaitement conquis tant que le vainqueur ignore sa langue. Pensée juste, puisque c'est par la langue seulement qu'on peut apprendre à connaître les usages, le caractère et la constitution d'une société demeurée sans archives, comme au temps d'Abraham.

Quelques années après son arrivée, Bresnier était nommé secrétaire-rapporteur du jury d'examen des interprètes militaires. Dans ces pénibles fonctions, qui l'obligeaient à parcourir les trois provinces, il sut se concilier la sympathie respectueuse des jeimes gens soumis aune inspection dont il savait adoucir la rigueur sans en amoindrir l'efficacité .

En 1853, il recevait la croix de la Légion-d'honneur, juste récompense de ses généreux effi)rts. Après avoir puissamment contribué à purger le corps des interprètes, de tous ceux, recrutés au début, qui, par ignorance ou in-

(1) Gustave Dugat. Les Orientalistes,

conduite, n'étaient pas dignes d'y figurer; après avoir contribué aussi à régénérer ce corps, en n'y faisant plus admettre que des jeunes gens français ou naturalisés, possédant une solide instruction et une moralité bien établie, Bresnier, comme récompense, demandait, dans les termes suivants, à être lui aussi admis dans ses rangs :

Alger, 27 décembre 1855.

A Monsieur le général de TourviUe^ chef (Télal-inajor général^ président du jury d^ examen des interprètes de Vannée.

Je prends la liberté de me présenter à vous comme candidat interprète militaire.

J'ai vingt-cinq ans d'études, de pratique et d'enseignement de la langue arabe, dont dix-neuf et quatre mois en Algérie. Je connais aussi, par des études consciencieuses, le turc et le persan.

J'ai fondé et répandu l'étude de la connaissance de l'arabe en Algérie, par mon enseignement public et par divers ouvrages. Je contribue aussi, suivant mes faibles moyens, à l'amélioration intellectuelle et à la constitution du corps d'interprètes militaires depuis 1846, époque de l'organisation.

Je suis habitué au cheval, et d'une constitution très-propreau service actif. Je connais les fonctions et les devoirs du corps. Je demande donc, comme récompense et comme seul avancement depuis vingt ans, la faveur accordée à plusieui*s de mes disciples, d'être admis dans le corps des interprètes militaires auquel j'appartiens, en quelque sorte, par ma coopération constante à son développement et par la nature même de mes fonctions .

Je suis avec respect, etc

Signé: L.-J. Bresnibr.

(1) Papiers de famille, communiqués par M"* veuve Bresnier.

Le nouveau règlement s'opposait à ce qae Bresnier ^ admis dans le corps autrement qu'avec le grade d'interprète titulaire de 3' classe.

11 ne pouvait réellement pas accepter une position, qui, dans Tordre hiérarchique, le plaçait au-dessous de ses propres élèves .

Dès lors, il renonça à embrasser cette carrière .

Dans la matinée du 21 juin 1869, Bresnier avait conduit, à la campagne, son ami Berbrugger, qui revenait de France, malade. Vers midi, en entrant à la Bibliothèque, où il allait faire son cours habituel, il fut frappé par une mort foudroyante.

« Tel fut le maître que vous avez connu^ nous a dit, sur le bord de la tombe de Bresnier, son collègue et ami, M. Cherbonneau. Jamais il ne refiisa ses conseils ni les secours de son expérience à ceux qui venaient les lui demander; car Bresnier possédait, au plus haut degré, une qualité précieuse entre toutes : il était naturellement bon. »

Par l'attrait et la douceur de son caractère, il se faisait, en effet, des amis de toutes les personnes avec lesquelles il était en relations, et la pratique rendait cette amitié de plus en plus solide . Partout où il y avait du bien à faire, on le voyait empressé, compatissant, animé surtout du désir de prodiguer les soulagements . Sa bonté, comme son intelligence, avait besoin d'un aliment. Il fut membre du bureau de bienfaisance musulman et de la société de la Famille. Tant de science, acquise pendant plus de trente années de travail, tant de qualités aimables, voilées par une modestie que le moindre éloge eflfarouchait, ont, à

jamais disparu^ et sitôt!... Désormais^ il ne reste plus^ de cette existence consacrée à l'enseignement et au bien public, qu'un souvenir dans le cœur de ses amis et de ses élèves ; que des regrets ineffaçables dans Tâme d'une compagne, dont la vive affection était le plus grand bonheur de sa vie.

Il serait bien difficile d'énumérer tous les services que l'enseignement de Bresnier, fait avec une rare intelligence et avec une sorte d'enthousiasme, a rendus à notre colonie, pendant une période de plus de trente-deux années . Bresnier a formé un grand nombre d'élèves •

Ses publications sont les suivantes : (i)

1* De renseignement de l'arabe, à Alger [Journal asia^ tiqusy mai 1838) ;

2** Esquisse de la langue arabe parlée à Alger {Journal asiatique y décembre 1 838) ;

3® Cours pratique et théorique de langue arabe. Alger, imp. Bastide, un fort vol. in-8° ;

4* Djaroumiya, grammaire arabe élémentaire^ de Mohammed ben Dawoud el-Sanhadjy , texte arabe et traduction française, accompagnés de notes explicatives. — Alger, imp. Bastide, un vol. in-8*>;

&> Anthologie arabe élémentaire, choix de maximes et de textes variés, la plupart inédits, accompagné (Tun vocabulaire. — Alger, imp. Bastide, un fort vol. in-8*;

6* Chrestomathie arabe, lettres, actes et pièces diverses, — Alger, imp. Bastide, un fort vol. in-8";

(I) Chez Ad. Jourdan, libraire-éditeur, neveu et successeur de M. Bftstide, à Alger.

7* Éléments de calligraphie arabe. — Alger, imp. Bastide, un cahier in-8® oblong.

Bresnier était de la Société asiatique; membre fondateur et vice-président de la Société historique algérienne;

Chevalier de la Légion d'honneur ;

Officier d'Académie et officier du Nichan de Tunis.

Bresnier avait^ en outre^ un talent admirable comme calligraphe arabe : souvenir de l'enfance et de la première profession !... Tous ses livres s'ouvrent par un frontispice exécuté par lui avec un art consommé. Le philologue se trouve donc doublé d'un artiste.

La Bibliothèque d'Alger^ dans la salle du cours de langue arabe^ possède de lui un tableau calligraphique^ qui est un vrai chef-d'œuvre.

Une cérémonie, à la fois émouvante et pleine d'intérêt, avait lieu, le samedi, 28 septembre 1872, dans l'une des salles de la Bibliothèque de la rue de TÉtat-major.

Les interprètes de l'armée d'Afrique, représentés par leurs collègues de la division d'Alger, procédaient à une heure de l'après-midi, à la remise du buste, en marbre, de leur éminent et regretté professeur d'arabe, Bresnier.

Le buste, sorti des ateliers de M. Bassot, se trouve placé au fond de la galerie qui fait face à la porte d'entrée, conduisant aux différentes salles de lecture. Les principaux traita qui caractérisaient le savant, mort il y a quelques années, c'est-à-dire le regard à la fois sévère et doux, le sourire fin et légèrement sceptique, sont expri-

mes avec un rare bonheur, et font vite oublier les quelques imperfections que le marbre trahit toujours . Au-dessous est gravée Tinscription suivante :

Louis BRESNIER

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