LE KHODJA SI AHMED EL-BADAOUI
On ne s'étonnera point que^ dans un travail exclusivement consacré au corps des interprètes^ nous disions quelques mots d'un homme qui^ depuis près de trente ans^ est leur zélé et fidèle collaborateur. Nous voulons parler de Si Âhmqd el-Badaouï^ khodja ou secrétaire pour la lanfcue arabe, employé au gouvernement de l'Algérie. Ce vieux serviteur, aujourd'hui âgé d'environ cinquante-trois ans, est né à Alger, où il reçut de bonne heure, une solide instruction à la grande Mosquée.
Il se trouvait en voyage à Miliana, lorsque Abd-el- Kader nous déclara la guerre et envahit la Mitidja. Toutes les routes étant interceptées par l'ennemi, afin de nous empêcher de communiquer avec le peuple arabe, Badaouï se vit dans l'impossibilité de rentrer dans sa famille, qui continuait à habiter Alger. Ses capacités étant connues, l'émir Abd-el-Kader le prit auprès de lui, en qualité de secrétaire, et le mit souvent à la disposition de ses khalifas Berkani, Ben Allai, Bou Hamidi, Ben Harrach et Ben Salem, lorsqu'ils allaient en expédition, dans une direction quelconque.
Ben Salem, qui affectionnait beaucoup le jeune secrétaire, le demanda à Abd-el-Kader, et obtint qu'il restât exclusivement attaché àsa personne pendant plusieurs années.
Ben Salem, battu par nos colonnes, du côté de la Kabylie, perdit son influence, et dès lors fut abandonné de tous les siens . Badaouï profita de cette débâcle pour ren-
trer à Alger parmi les siens, dont il était séparé, depuis si longtemps, par la force des choses.
Le jour même de son arrivée, le colonel Daumas, directeur des afiaires arabes, le manda près de lui et le présenta au maréchal Bugeaud, qui le plaçait, en qualité de secrétaire, auprès de son interprète principal, M. Rochœ.
Dans cette nouvelle position, Badaouï fit avec nos troupes, de nombreuses expéditions ; après celle, entre autres, contre les Flissa, il assistait à la bataille d'Islj, et à la campagne du maréchal, dans la vallée de Bougie.
Avec le maréchal Randon, il allait aux Babors, en 1853, et dans la grande Kabylie, en 1854 et 1857.
Fendant cette période de guerres, il fut constamment le compagnon inséparable des interprètes principaux Léon Roches et Schousboë; il était ensuite mis à la disposition de M. le baron de Slane, lorsque le gouvernement créa le journal arabe le Mobacher, pour inculquer aux indigènes nos idées de civilisation. Badaouï, écrivain distingué, initié aux affaires les plus confidentielles, d'un esprit vif, ayant réellement le don de la rédaction, contribua puissamment à mettre la nouvelle feuille en vogue, parmi ses corréligionnaires, par ses articles attrayants, et ne froissant jamaisla susceptibilité religieuse ou de race de ceux pour lesquels il écrivait.
Il occupe, aujourd'hui encore, ses fonctions de secrétaire qui exigent autant de tact que de discrétion et de fidélité : et nous espérons que la récompense honorifique, souvent demandée pour lui, qu'il a si bien méritée par ses nombreuses campagnes et par les services réels qu'il nous a rendus, ne se fera pas attendre.
Les interprètes se sont concertés, pour entreprendre un travail, destiné à être un véritable monument historique et littéraire. U consiste à recueillir, sur toute la surface de l'Algérie, ces chants ou rapsodies populaires, que Ton entend journellement dans les villes et surtout sous la tente. Les indigènes arabes et kabyles ont, comme tous les peuples, leurs bardes et leurs improvisateurs . Ils chantent la guerre et l'amour avec la même verve. Les poésies du genre narratif, sur des événements importants qui ont impressionné les imaginations, sont très-nombreuses. Les hymnes religieuses, les complaintes ou les lamentations pour célébrer la mémoire d'un mort, ne sont pas en moins grande vogue. Rien ou presque rien n'est écrit : tout cela se transmet verbalement de père en fils . Mieux que personne, nous sommes à même de recueillir et de traduire ces curieux documents, qui donnent une idée exacte de l'individualité d'un pays, et sont l'expression naïve du génie poétique et même des sentiments de ses habitants .
Tous nos camarades ont répondu à notre appel, et notre recueil, comprenant le texte arabe ou kabyle avec une traduction littérale en français et des notes explicatives, sera publié dans làRevueAfricaine.lt'à provenance de chaque morceau ou fragmentpoétique sera indiquée avec soin, ainsi que le nom de celui qui r aura recnieilli. Ce sera en un motune véritable œuvre de corps, à laquelle tous les interprètes auront collaboré.
Les interprètes militaires de la place d'Alger viennent d'offirir à M. le Proviseur du Lycée d'Alger un prix spécial, pour l'élève qui se sera le plus distingué dans l'étude de la Langue arabe , pendant l'année scolaire 1876.