‹ Les interprètes de l'armée a'Afrique (archives du corps)Chapitre 69 sur 73 · INTERPRÈTES AUXILIAIRES · texte numérisé non relu

INTERPRÈTES AUXILIAIRES

Tenue unique, — Dolman semblable à celui de la petite tenue des interprètes titulaires ; avec cette différence que le collet en drap bleu foncé sera remplacé par un collet en drap bleu de ciel, pour les différencier des interprètes titulaires.

L'HÎTEEPRÈTE PRINCIPAL SCHOUSBOE

Le lundis 12 juin 1876, ont en lien les obsèqnes de M. Schousboë, ancien interprète principal du Gouvernement général, en retraite, décédé la veille. Un nombreux cortège d'officiers, de notabilités appartenant à la population civile européenne et indigène, rendaient un dernier hommage à cet homme de bien, aimé de tous. A chaque coin du cercueil marchait un interprète décoré. Puis venait le fils du défunt, interprète militaire luimême, ayant, à sa droite, M. Féraud, interprète du Gouverneur général, et, à sa gauche, le pasteur protestant, religion à laquelle appartenait le défunt.

Plusieurs interprètes, accourus de l'intérieur, à la nouvelle de la mort de leur doyen, suivaient à quelques pas. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. le colonel de la Soujeole, sous-chef d'état major général; le commandant d'état-major Grenier; les commandants Aublin et Strohl, de la section des aflFaires indigènes; Machuel, professeur d'arabe au Lycée; et Desoblain, ami intime du défunt.

En tête du cortège venaient ensuite M. le gouverneur général Chanzy, les généraux Vuillemot, d'Eudeville, Melchior, Letourneur, Péan et l'amiral Du Quilio, suivis de députations d'officiers de tous les corps de la garnison, de fonctionnaires, de bourgeois de la ville, et d'indigènes.

Les honneurs militaires étaient rendus par une compagnie de zouaves.

Sur le bord de la tombe, après les prières du pasteur, M. Charles Féraud, interprète principal, a, d'une voix émue, prononcé les paroles suivantes :

Permettez-moi, messieurs, de vous prier d'arrôter encore un instaat vos pas sur les bords de cette tombe prête à se fermer.

Successeur du brave Schousboè au poste de coDÛance qu'il occupa si dignement pcndant^plus de vingt ans, c'est à moi que revient le triste et pieux devoir de lui adresser un dernier et suprême adieu, au nom de ses camarades et amis, et aussi, de vous remercier tons d'un témoignage de sympathie qui nous est précieux et nous honore.

Ce n'est certes point à M. le Gouverneur général que peuvcot s'adresser nos remerciements : car nous coimaissons les liens d'amitié qui unissaient, il y a trente ans, Je lieutenant de zouaves Cfaaozj à l'interprète militaire Schousboë, liens que le temps n'a fait qœ resserrer davantage jusqu'à cette heure néfaste.

Avant de nous séparer de celui que la mort nous a ravi, retraçons, en quelques mots, son existence si bien remplie. Il y a toigoars uo enseignement dans l'évocation du passé d'un homme de bien qui disparaît; or, Schousboë, à plus d'tin titre, était un homme de bien. Aussi simple que modeste, aussi humain qu'affable, nous, qui TavoDS vu de près, constatons que c'était le plus obligeant des hommes. Le sentiment du devoir fut, durant sa vie, le mobile de toute sa conduite. Fanatique, c'est-à-dire enthousiaste de son métier délicat son cœur si pur éprouvait un profond dégoût pour tout ce qui n'était pas élevé, honnête.

Laborieux et intelligent, réservé et discret, plein de lo^Tiuté et de désintéressement, il n'avait d'autre ambition que l'estime de ses chc£s et la satisfaction du devoir accompli .

Je m'arrête, parce que la louange est inutile ; elle froisserait lo mânes de notre collègue ; il convient de respecter, après la mort, le caractère de celui qui, en vie, effaçait en toutes circonstances S3 personnalité. Cela ne ferait, du reste, qu'augmenter nos regn-ts. Ne parlons donc que de la carrière qu'il a parcourue.

Schousboê, FriSddiik-Nicolas, oaquit, le 15 mai 1810, à TaDge^. Son père estait, dans cette ville marocaine, consul gônénl du gouvernement danois. C'est là que notre camarade, notre doyen, au contact des représentants des diverses puissances chrétiennes, apprit, dès son bas Age, la plupart des langues européennes, en même temps que Tarabe, ce qui devait faire, de lui, un polyglotte des plus distingués.

Dès sa jeunesse, il avait puisé, dans l'éducation de la famille, ces principes d'honneur qui dominèrent toujours dans sa vie, et il acquit ainsi une maturité et une dignité précoces.

Son père, botaniste et dessinateur d'histoire naturelle, bien connu du monde scientifique, lui avait enseigné tout ce qu'il savait luimême. Il le préparait, avec toute la sollicitude paternelle, k lui succéder un jour à son poste diplomatique. Mais une catastrophe vint -tout-à-coup modifier ces beaux projets d'avenir. Dès lors, le jeune Schousboê, profondément affecté de ce désastre qui ruinait les siens, .partit pour Paris, mu par dévouement filial, afin de venir en aide à sa famille, en utilisant ses connaissances en linguistique.

C'était en 1837, époque de nos grandes guerres en Algérie. Le corps des interprètes n'était pas ce qu'il est aujourd'hui, et le Ministre accueillit, à bras ouverts, un sujet de la valeur de Schousboê. En raison de sa qualité d'étranger, qu'il ne devait pas tarder à faire changer par la naturalisation de citoyen français, il dut s'engager, au préalable, dans la légion étrangère, et, au mois de septembre 1837, Schousboê était attaché au colonel Bedeau, commandant supérieur de Bougie, en qualité de sergent-secrétaire -interprète.

La place de Bougie était alors étroitement bloquée par les Kabyles, qui, un an auparavant, dans une conférence pacifique, avaient traîtreusement massacré le commandant supérieur de Musis et son interprète.

Malgré l'exemple de ce guet-apens et le péril auquel il s'exposait, Schousboê, n'iicoutant que l'ordre de son chef, se rend de nouveau, et à plusieurs reprises, en parlementaire, auprès des assassins de la veille, et renoue les relations interrompues entre Bougie et les Kabyles.

Bq 1839, Schousboë était détaché à Blidah : toutes les troapes de ceiUi garnison partant en expédition, on le laissait, avec son jeune collègue Gocrt, pour organiser une milice indigène, à Taidc de laquelle il soutint, pendant plusieurs jours, les attaques réitérées de ces fameux Hadjoutes de la Mitidja.

Mais tout cela n'était que le prélude d'une existence bien autrement active. Bedeau, ce beau type du soldat des temps antiques, qui, dans tous ses grades et les divers commandements qu'il exerça en Algérie, voulut toujours avoir Schousboë avec lui, Temmena dans la province d'Oran, où Ton portait alors de rudes coups à la puissance d'Abd-el-Kader.

Bedeau, Cavaignac, La Moricière et Bugeaud «e disputaient, on peut le dire, le brave interprète Schousboë, dont ils avaient apprécié le mérite ; et c'est ainsi que notre camarade ne manqua aucune des campagnes de cette période de luttes sanglantes et acharnées, de ces phases d'expéditions pénibles, partageant les dangers et les fatigues du soldat, mais le cœur content, parce qu'on travaillait pour conquérir l'Algérie et pour la gloire de la France.

^housboc assistait à la prise ou plutôt à la reddition forc(« de l'émir Abd-el-Kader, et c'est lui que le général La Moricière choisissait pour ne pas perdre de vue le héros algérien prisonnier, jusqu'au moment de son embarquement pour France.

Appelé à remplacer, auprès du Gouverneur général de l'Algérie, l'interprète principal Léon Roches, nommé consul général, Schousboë, qui occupa ce poste important pendant plus de vingt ans, sut, par son caractère loyal et dévoué, acquérir plus que de la confiance : on avait de raffection et du respect pour cette noble figure et ce noble cœur.

Nos illustrations militaires algériennes, Bugeaud, La Moricière, Baraguay d'Hilliers, duc d'Aumale, Changarnier, Cavaignac, Marey, Charon, Pélissier, de Martimprey, Randon et Mac-Mahon, auprès desquels il fut successivement attaché, l'honoraient de leur estime, disons même de leur amitié.

Schousboë, interprète principal en 1848, avait acquis tous ses grades à la suite de faits de guerre, en suivant rigoureusement la hiérarchie.

Secrétaire-ioterprète de la Commission scientifique algérienne dès 1839, il fondait, en 1856, avec ses amis Berbniggcr et Bresnier, la Société historique algérienne.

Chevalier de la Légion-d'honneur, en 1845, après ses campagnes multiples dans la province d'Oran, il était promu officier de TOrdre en 1854, au retour de l'expédition de la grande Kabylie. Le gouvernement danois lui donnait la croix de commandeur de Danebrog, et la Suède et Tunis le nommaient officier de leurs Ordres.

Je n'ai fait qu'effleurer la longue carrière de notre ami . L'heure de la retraite a sonné pour lui en 1872. Il a accepté cette fin de la vie active avec résignation, car il était alors tout centriste.

Les malheurs du Danemark, pays de ses aïeux, ceux plus cruels encore de la France, sa patrie d'adoption, avaient rempli son cœur de chagrins et d'amertume. Ils ont achevé ce que les fatigues de la guerre avaient considérablement atteint : sa santé .

La tête était encore lucide, que les jambes paralysées ne le soutenaient plus depuis un an.

Il y a une semaine, aussitôt mon retour de la province d'Oran, j'accourais le revoir.

« Je craignais, mon cher, me dit- il en m'aperccvant, de ne plus vous reconnaître. Chaque fois qu'un camarade vient me visiter, je commets des méprises et des quiproquos qui me navrent. Quoi! mon fils m'a appris, pendant votre absence, que vous veniez de changer encore une fois d'uniforme. Depuis deux ans, et de la veille au lendemain, vous passez si souvent du bleu au rouge, du rouge au noin d'une façon si étrange et baroque, que je m'y perds. Je suis aveuglé devant cet arc-en- ciel. Que n'avez- vous donc conservé la sévère tenue bleu céleste traditionnelle, que j'ai créée en 1854, et portée si longtemps ; au moins, celle-là, si connue dans l'armée et surtout par les colons et les indigènes, était bien à nous, et, n'offusquant personne, n'était pas sujette à changements. »

Ces réflexions étaient marquées au sceau du bon sens. Lui, d'habitude si réservé, s'échauffait peu à peu en parlant. Je dus le calmer, en lui faisant abandonner un sujet qui l'irritait. Assis à son chevet, je lui parlais de mon long voyage dans le pays qu'il connais-

sait 81 bien. Hemoen sortoiit, où s'était écoulée sa jeanesse, lo rappelait les plus agréables soaTeoirs.

Comme au dédia du jour, lorsque le soleil éclaire une fois eiicoR de ses rayons lumineux les montagnes de rhorizon, ces souTenirs si chers donnaient à Fesprit de notre paiiYre camarade a ne dero^ lueur de contentement.

Hélas! c'était la fin!

Avec un regard doux et mélancolique, il me serrait la main, pois s'endormait pour ne plus se réveiUer. U est passé de ce monde dans l'autre, sans souffrir, après une longue léthargie, entouré des soins les plus dévoués et les plus aimants.

Pauvre Schousboê ! pauvre, en effet, car il ne possédait rien absolument, pas même l'espace qui va contenir ses restes, sur cette teire algérienne, pour laquelle il a tant travaillé, tant son désintéressement a été grand !

Adieu, cher ami, — toi qui fus notre protecteur et notre guide. — Repose en paix. Nous rendrons à ton fils, que nous sommes heoreux de posséder dans nos rangs, ce que tu fis pour nous.

Mon brave Schousboê, toi pour qui nous avions tous une vénération filiale, tu ne seras pas oublié par le corps des interprètes militaires, que tu as tant contribué à sortir de ses langes. Et quand nous voudrons parler à nos jeunes camarades d'un homme droit et honnête, d'un ami sûr et dévoué, ton nom viendra toujours sur nos lèvres, et on te citera pour modèle !

Adieu, ou plutôt, au revoir !

Les interprètes ont fait T acquisition d'un terrain où repose la dépouille mortelle de Schousboê, et y ont placé une pierre tombale où sont gravés ces mots :

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