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LE PERE

PRIEZ POUR SON AllE.

On assure que , dans le tumulte des événemens qui suivirent la révolution de juillet, ce marbre fut brisé.

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— £h bien?.4. disait Charles à Oranger , qaand ils s'arrêtèrent au boat du jardin.

— L'oeuvre s'accomplit , reprit Edouard en jetant les yeux autour de lui. Je t'avais dit que les élémens ne nous manqueraient pas» Ils sont prêts à réparer d'une main ce que l'on voudra briser de l'autre» Le génie du bien spécule maintenant sur le génie du mal. Que celui-ci provoque : c'est son rôle. A ce prix seul nous aurons Funanimité popu-» laire. Dans toute la France on est bien travaillé par les craintes sourdes , par le scandale de queU ques intrigues de cour assez mal déguisées ; mais il y a des loyautés qui ne nous seront acquises que le jour où le déni des droits de la France deviendra palpable comme une insulte , évident comme la lu-* mière.. J'ai sondé les résolutions : elles sont fortes. Chacun sait ce qu'il doit faire si mes prédictions se confirment ; et je m'applaudis d'avoir aventuré mes pas au-delà des scrupules que s'imposent les consciences timorées ; car, certes , j'aurai bien mérité de ma patrie en contribuant à tracer des limites autour de l'éruption qui se prépare* Qui sait alors ce que fera TÈurope ; si les échos du continent répéteront le cri de liberté , si nos frontières ne seront pas envahies ? Eh bien , le sang , que nous aurons économisé dans la guerre civile ira se verser glorieusement sur les champs de bataille , et les jours de 89 reluiront alors sur ma tête. Ceci est de tradition chez nous , Charles. Mon père eut ses grades sur le Rhin. Ton père , digne et côura*

genx magistrat , ne fat pas inutile à ta compression de Tanarchie. Si Tordre est cette fois inséparable de la liberté , le drapeau tricolore n'ira pas s'incliner et se perdre sous Tépée d'un dictateur.

— Mais , Edouard , quels sont tes appuis dans ce projet ? Sois franc !

— Quelques-uns ne sont que des complices , je l'avoue ; mais c'est le petit nombre. N'importe ! leur contact m'a blessé. Sans la grandeur de la cause, de tels hommes m'eussent fait honte. Le croiraistu, Charles? parmi ces courtisans courbés sous les faveurs , parmi ces hommes sur lesquels la sueur du peuple s'abat comme la rosée en sinécures , honneurs , décorations et croix ; qui touchent la main des Bourbons , qui posent sur la poussière de leur pieds des lèvres où la louange se distille ;'quî dépravent la volonté première , séduisent les penchans vicieux , et parent des mots d'amitié , de dévouement, de zèle , l'amour des joies du monde , la soif de l'or , le besoin des voluptés et du luxe...

— £h bien ! dit Charles en pâlissant...

— £h <bien ! mon ami , ces gens-là s'en mêlent!

— Un frisson mortel courut dans les membres de Charles; il posa sa main sur son visage. Sa conscience fut blessée du trait qu'on ne lui lançait pas.

— Cela t'indigne , bon Charles , et cela m'indigne de même. Oh ! la trahison est infâme. Caresser en maniant le poignard , flatter pour mordre , pousser doucement vers un précipice , se jouer, des

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sermens , recevoir de cenx qu^on cherche à Tendre ; pais , après avoir deviné la chute d'an trône en Y Aidant par Tavidité , prétendre spéculer encore sar la popularité parla perfidie, sur la considération par une volte-face , c'est le dernier terme de l'opprobre , l'extrémité du déshonneur. A ces gens-là noas avons demandé des gages , des garanties. Ils sont étreints , liés , pris comme dans des étaux de fer , par des promesses d'or. Que veuk-tu ? l'humanité est ainsi faite et mêlée. Tout le monde n'a pas notre ame pure , ton caractère loyal et ta sincérité sans tache.

— Edouard....

— Charles , je te le répète , ces complices-là sont bien peu* Courtisans du monarque , ils se sont faits les espions du peuple , et tout bon général doit avoir des intelligences dans le camp ennemi. Le chef-d'œuvre est de confier à ce fumier de la cour le grain de la liberté qui germera : d'un autre côté se trouve toute une génération qui n'a pas vieilli dans l'espoir de mourir sur ce globe sans assister au crépuscule de la régénération sociale : patrimoine que dissipa l'empire et que nous léguerons à nos fils. £n cela plus heureux que nos pères et les leurs !

— Que Dieîi t'entendç !

^- £t ne nous entend-il pas ? L'aveuglement règne à ce Saint-Cloud qui vit tant de pouvoirs s'intaller sous ses murs et périr ! Le nom de l'étranger s'y prononce comme une réponse à l'ironie , aux

plaintes populaires t Pénètre au milieu de ces con' ■eillers du parjure dont les secrets sent divulgués, sans qu'ils s*en doutent, dans ces alcôves où la pensée du rêve est une imprudence , car il y a des yeux pour la lire sur les bouches assoupies , des oreilles pour redire ce qui ne.se dit qu'à l'oreille : tu verras Tinsolent mépris ne pas prendre la peine de se cacher ; l'étiquette , avec ses lois , peser les paroles qui viennent du dehors et les passer au parfum , comme on fait faire la quarantaine du lazaret aux vaisseaux qui viennent de^ l'Inde avec la fièvre jaune. Ils ont dit que le peuple avait donné sa déipission ; et , fidèles au sang de Louis XV , c'est sur un mot spirituel qu'ils se lancent dans une entreprise de ce genre. Ils parlent de monter à cheval pour ne pas monter en charrette ! Ils ne monteront qu'en poste. Je le répète : eux seuls peuvent accomplir tout ! C'est leur folie qui fera notre gloire ; car on se reposerait volontiers sur eux s'ils savaient bien ce qu'on gagne à ne pas vouloir s'em* parer de tout. Ces petits Napoléon , que l'ombre du grand ferait rentrer sons terre , veulent essayer contre la France ce qu'il tenta contre l'Europe. Ils auront leur Sainte-Hélène : quelque prisoa pour dettes à Bruxelles ! Nous ^ avertis par la révolution, corrigés par la terreur , c'est du sein de la loi que nous arriverons à la liberté : c'est sur les bases qu'ils ont faites que nous camperons , jusqu'à ce que l'édifictf politique soit replacé sur les bases de la Constituante.

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— Alors , Édoaard , viendront les mécomptes dont je t*ai menacé , les déceptions qu'il est dans le destin des hommes pars d'encourir. Le sol se dérobera sous tes pas. Hué de tes contemporains, ta ne seras pas compris. D'autres mettront la main snr ton ouvrage. Tu te seras brûlé à la flamme de ton patriotisme. On fera balte après deux minutes de progrès, et Granger le républicain ne sera qu'une dupe sublime.

— Charles ! dit Edouard avec force et en lui saisissant la main, j'en ai peur; mais le sacrifice est fait. £h bien ! qu'il en soit ce qu'il pourra. J'aurai fait mon devoir : viennent les déceptions , les perfidies : j'aime mieux être trahi que de tra- • hir. Laissons cela : parlons de nous, de toi, de Marielle , de moi ! Tiens ! connais-tu cette écriture?

— Non!

— Ni moi. £t voilà ce que j'en fais.

— Pourquoi déchirer?...

— Mon pauvre Charles , on voulait nous brouiller : ce ne sont que des lettres anonymes.

— Sur moi ! sur Marielle !...

— Prècisément.

— £t tu ne sais pas? tu ne devines nullement qui a pu...?

— Je n'y ai pas songé deux secondes. Les lâchetés ~sont des mensonges , et ce n'est pas cela qui m'a fait revenir , car il y a près d'un.mois qu'elles me sont parvenues. J'ai appris ta blessure au pied

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en même temps. Ta as été malade. Gela doit avoir reculé tes travaux? Tu les reprendras. Je ferai de même.... Ëh ! mais.... tu as Tair tout préoccupé, de ces misères sans doute ? Tu es bon enfant , par exemple ! Et que ne t*en écrivait-on sur moi qui ai rejoint ta femme ? Mon vieil ami, mon pauvre Charles , quinze ans d'amitié sont un gage , et je viens de me lier , à la vie , à la mort , avec des gens qui ne m*en ont pas donné de semblables.... Tiens ! si tu veux m*en croire , nous irons déjeûner : l'air est vif, et quatre nuits en poste m'ont aiguisé terriblement l'appétit. Viens-tu?

— Je te suis , répondit Charles.

Le reste du jour fut consacré à toute la famille. Madame Bouvet raconta ses bains de mer sous les voûtes de rocailles, Edouard des anecdotes sur quelques hommes politiques , des essais de plantations et de fermes modèles par des riches propriétaires de l'Auvergne. Landrin le questionna beaucoup sur ce chapitre ; Hosalie entretint monsieur Feuchères de quelques recouvremens qu'il poursuivait à Marseille. Madame Miiiin s'intéressa beaucoup à l'établissement du frère Eugène, capucin , qui recrutait des prosélytes à la foi et à son ordre sur le littoral du Midi. Toinette trouvant| Charles triste, ' lui dit à l'oreille que tout cela était fort ennuyeux. L'heure de se séparer sonna. Les voyageurs avaient besoin de repos. On se retira.

Alors Rosalie se pencha, la rougeur au front, sur le bras de son mari ; Oranger , en riant , souleva sa

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légère compagne , Charles et Marielie échangèrent un regai^d. Il fut doiiloureux , jaloux , rapide. Les adultères ne dormirent pas.

XVh

Après tout , le crime est on paradoxe : Macbiivd et Escobar le permetteat. Le champ de bataille, réchafaad et l'antodafié sontasses Ûen tus par les juges et les prêtres. II est seulement reçu qu'on pendra les maladroits ; le tout est de bien calcula-.'

Quinze jours s'étaient écoulés! Jours de tourmens pour les coupables qui se parlaient du regard et se redoutaient en se cherchant. Oranger ne quittait pas la maison , remettait Tinstant de reprendre ses travaux , avouait en riant sa paresse , montrait son excuse en embrassant Marielle, et, par de gaies allusions , força Rosalie hpnteuse à cacher ses joues pourpres de plaisir dans le sein de Charles. La figure de celui-ci avait contracté l'expression d*un rire qui n'était pas au fond de sa pensée. Quelquefois les yeux étincelans de Marielle l'épouvantaient : quelque chose de sinistre semblait être prédit par cet avertissement qu'il cherchait à ne pas comprendre. £t il se surprenait hésitant à saisir roccasioD

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d'an Cêt^^à^téteque l'Espagnole rech«*cfaait de tous ses moyens. Pendant la lecture du journal que chaque matin Granger faisait à voix haute près de Rosalie qui dessinait sous les yeux de son mari , une correspondance occulte et par gestes avait lieu. Quelquefois Charles voulait éviter cette hardiesse. Alors Marielie tombait dans une rêverie fixe. Son cou se gonflait , ses doigts se froissaient avec force, et ces symptômes spasmodiques faisaient craindre à l'artiste que , dans un égarement d'esprit produit par le désespoir, Marialle , cédant à l'accablement de ses remords, n'aTouàt tout. Cette terreur le poursuivît si violemment k l'aspect des décompositions brusques du visage de la malheureuse , qu'il n'eut plus l'énergie de rompre. D'ailleurs , malgré la circonspection qu'il s'était imposée depuis le retour d'Edouard , son amour avait gt*andi de toute l'impossibilité de la voir. Il la surveilla , lui prit quelquefois les mains , lui montra des yeux supplians, et les premières marques d'intérêt de cette complicité reprise renouèrent plus fortement la 4rame d'une liaison dont les périls s'aggravaient.

Enfin un soir, comme après le dîner on se rendait dans le jardin , pendant que Granger donnait la main à Rosalie , Marielie retint Charles*

— Vous me fuyez !

-^ Marielie , quelle idée !

— Vous me fuyez , vous dis-je! Écoutez, Charles : je veux vous voir, vous parler, demain pendant la nuit , toute la nuit.

— Mais c'est impossible ! Rosalie. . . . Edonard. . . .

— Je le yeux ! Tout tous fait obstacle maintenant.

— Mon amie....

— Pas un mot. Il faut que Rosalie dorme. Cest votre affaire. Il faut que Granger soit absent. N'importe les moyens : trouvez-les. Mon péril augmente. J'en yeux sortir. Charles!... la Seine est là-bas. J'ai la tête perdue... C'est fait de moi si tous ne ▼enez demain.

• Et elle le quitta précipitamment.

Charles saisit un prétexte : celui d'aller voir sa mère. Il se rendit chez un docteur, se plaignit d'insomnies d'ailleurs réelles , obtint une consultation signée pour se faire composer une potion calmante qu'il ne devait pas prendre ; et tranquille sur ce point, il chercha commentforcer l'absence de Oranger. A la Nouvelle-Athènes, il eut l'occasion de s'assurer qu'à l'exception du concierge, alors occupé dans sa loge , ]a maison était déserte. Il s'arma d'un levier pour faire une brèche dans un pan de mur qui donnait sur un marais inhabité. C'était un travail au-dessus de ses forces : il y renonça. Il imagina de mettre du désordre dans les appartemens pour faire croire que des yoleurs s'y étaient introduits. Cela ne pouvait retenir Granger vingt-quatre heures. En6n il s'aperçut qu'un vaste cylindre de fer apportait les eaux de l'Ourcq dans cette direction pour alimenter des réservoirs , et qu'un des tuyaux fournissait la fontaine de la cour en passant

à quelques pieds d'un soupirail. En quelques heures , toutes les caves furent inondées ; et le portier, suivi de Victor , monta dans l'atelier de monsieur Charles pour lui dire l'événement qui venait d'avoir lieu. Victor fut dépêché à Boulogne; Oranger arriva vers le déclin du jour ; et sous sa direction , des ouvriers se mirent à la besogne qui devait les tenir sur pied toute la nuit. Oranger pesta ; mais il sentit que sesconnaissances et l'œil du maître étaient indispensables en cette occasion; et lorsque Charles , qui regretta vivement de n'être utile à rien, le vit résigné, il se rendit à la campagne avec les excuses de son ami.

Bientôt tout fut calme dans Boulogne. Rosalie s'endormit dans les bras de Charles , après avoir essayé de lutter contre le sommeil par ces. doux' propos et ces causeries pleines d'ame que trouve , dans les mystères de l'alcôve, l'esprit caressant d'une femme. Alors Charles descendit par sa croisée dans le jardin , et courut vers Marielle qui l'attendait.

Marieile était pâle et défaite : une expression fiévreuse se lisait dans ses lèvres tremblantes , dans ses yeux fatigués , dans son désordre. Charles en fut frappé. Ce n'était plus cette figure où les sourires se succédaient avec malice et qui laissait deviner l'amour avec pudeur : l'abattement et le désespoir s'y dessinaient profondément. Elle s'assura de la fermeture des volets, interrogea le silence en prescrivant d'un geste à Charles l'immobilité , plaça la lumière de sorte qu'aucun de ses rayons

ne pût être deviné ; puis revint à lui, s'assit sur ses genoux , cacha sa tête dans le sein du coupable , et trouva des sanglots.

— Ces larmes te font mal , ma pauvre amie !

— Je voudrais mourir , Charles ! car vous ne m'aimez plus ! Je languis , vous le voyez , et vous êtes calme. Il faut que ma vie vous fasse trembler pour que vous ne me délaissiez pas. N*y a-t-il que la crainte de ma mort qui vous émeuve ?

— Tu es injuste , Marielle ! Tes angoisses , tes craintes sont les miennes ( Tu ne peut pas croire que je reste indifférent à la douleur que j'ai causée, après tant de témoignages d'affection, de si sincères épanchemens , tant de preuves données et reçues d'un amour qui s'est encore accru depuis que je ne te sais plus heureuse ! tu ne peux croire que Charles ne meure mille fois par jour au spectacle de l'avenir qui t'attend , du malheur qui ne doit faire qu'un coup de ta destinée, de la sienne I Ton imagination t'emporte ! Séparée de moi par des accidens que la prudence m'engage à ne pas écarter, tu t'élances en idée vers un isolement I tu ne me vois plus pour le soutenir ! Déti*ompe-toi , Marielle ! quel que soit le but que te désignera le délire de ta tête on les arrêts du sort , j'y serai.

— Oh ! non, Charles, cela ne se peut ; un homme ne court pas les mêmes périls ; que lui importe après tout d'être infidèle? qu'il le taise , rien ne se sait ; maïs moi , le puis-je? Trop prompte sans doute à me créer des terreurs , je crois deviner quelque-

fois qu'Edouard a tout deviné ; s'il doutait de nous, il n'aurait pas à demander d'autres preuves. Je crains mon sommeil , mes rêves , ses caresses qui me révoltent, auxquelles je voudrais me soustraire, qui sont une torture pour mon imagination , un piège pour mes sens. Charles, oh ! par nos ardentes naits d'été , quand , parmi les folles erreurs du sommeil , je m'éveiUe à demi , croyant sentir ton cœiir battre auprès du mien , ton haleine sur mon cou , ta présence près de moi , un mot fatal et cher, un nom qui me poursuit et s'attache à ma vie , erre alors sur mes lèvres , et je m'éveille en sursaut pour ne pas céder au besoin de le dire, à Tinvincible charme que j'y trouve.... Que Rosalie est lietu*euse!... Dans ces efforts pour me contraindre, dans cette éternelle illusion qui m'abuse , il y a de la mort pour nous, pour moi qui mourrai de honte si Edouard le sai^ ; pour vous , Charles , s'il veut se Tenger ! Il y a de la mort : il y en a !

— - Eh bien I Marielle , que veux-tu ? que devonsnous faire ? y a-t-il en ceci quelque recours contre le hasard , quelque moyen d'éviter un éclat ? Parle , et je ferai tout.

— Tout !.... Écoutee-moi donc , écoutez-moi, Charles. Chaque jour un vertige me prend : je sens que la moindre indisposition va révéler ce que je cache et que je traîne avec moi... le dénonciateur de notre faute I... Cet enfant doit donner la mort à sa mère! Il doit faire bien des victimes... s'il ne pérît pas !

418 LES IlfTIMES.

Il y ent od long silence , et Marîelle se jeta sor un fauteuil en lançant à Charles on r^ard significatif ; ce regard lattéra , il essaya de réyiter, mais il le retrouva sar-le-cfaamp plus fixe, plus résolu ; toute la civilisation du faux point d*honnear y était écrite en caractères de sang. Charles n'osa répondre. L'adultère planait comme un démon sur cette scène muette ; il montrait à ses complices , dans un plateau de sa balance , trois personnes prêtes à s'en- ^ tr'égorger : dans l'autre , il déposait avec un sourire les misérables débris d'un être , ignorant encore ce que c'était que la vie, et dont la destruction devait être la sécurité de tons.

— Eh bien f reprit Marielle avec énergie , toqs ne répondez pas !

— Marielle , que Toulez-vous dire ? car il faut , que je n'aie pas compris. .

— Il me le demande ! ajouta-t-elle en serrant les dents avec violence, il me le demande ! Sa vie ' vous intéresse donc plus que la mienne ? où plutôt c'est sa mort et celle de sa mère qu'il vous faut à la fois : oh ! je m'en doutais bien ; je vous avais de- * viné ; vous me fuyiez quand je périssais , vous reteniez Rosalie quand je vous faisais signe de me suivre. Vingt fois , le matin , éperdue , mourante , en délire , ; j'ai couru pour vous trouver,, vous dire un mot, ^ demander un sourire , une larme , un conseil ; j'é- | tais seule : vous comptiez sur mon désespoir qui vous affranchirait, sur mon égarement qui me conseillerait de me détruire... Ah ! que n'ai-je écouté

mon courage! aa lien d'être mon complice pour cet enfiint, vous n'auriez été que le meurtrier d'une femme que vous n'aimez pi us,et la vague du fleuve, en pesant sur mon sein, eût à jamais enseveli votre làcbe amour qui m'abandonne , et votre terreur plus lâche encore qui n'ose me sauver après m 'avoir perdue.

— Marielle ! vous me parlez d'un crime ; vous me le présentez pour la première fois... je le comprends à peine , et vous osez me reprocher de ne pas l'accepter avez l'entraînement d'une action généreuse. Donnez quelque chose à Tétonnement d'une semblable proposition , à des mœurs que le sort n'a jamais familiarisées à des combinaisons si noires. Moi vous éviter 1 moi désirer votre suicide ! en sommes-nous déjà là, Marielle ? Vous vous égarez. Avoir à choisir entre deux meurtres... Dans quel abîme sommes-nous tombés f

— Dans une nécessité fatale , impérieuse , répliqua sur-le-champ l'Espagnole. Allez ! on meurt lorsqu'on veut mourir , et je ne tenais à la vie que par vous ! par vous , qui m'avez faite ce que je suis ! Mais Rosalie est revenue, votre cœur a repris ses chaînes ! Il ne me reste qu'un recours, qu'un appui... ma force... Oh ! Charles, il n'en sera pas ce que vous pensez!... Je ne me suis pas aventurée à ce point de vous parler sans savoir désormais que faire avant de désespérer pour moi-même : et vous arpprendrez bientôt ce que peut Marielle quand on lui donne une rivale et qu'on brise sans pitié l'alliance qu'elle avait chérie.

— Marielle , ne pooyons-nous fair ?

— Fuir 1 maii» Charles , c'est ]à ce qui ne se peut ! où ne noasretrouveraîent-ils pas ? Fuir ! c'est le comble du malheur : c'est aller au - devant de la honte , de F éclat qui ternit et qui tue : c'est hâter une catastrophe et mettre la mort dans le sein d*Édouard , qui viendra nous chercher , fût-ce même à l'autre bout du monde , pour te frapper et me punir ! Me punir, moi ! Oh ! j'ai pu le mériter : mais rien de pareil ne s'accomplira ; il ne m'infligera ni son pardon ni sa colère. Non!.,. Fuir est lâche quand i^ reste une ressouixe , et je ne suis pas devenue coupable pour reculer. Je tiens à la vie , à la France : je tiens surtout à ce secret ignoré du monde et su de toi seul. Non ! je n'irai pas prome* nerà l'étranger refiTronterie dans le scandale, avouer à tous un amour qu'il faut taire , une tante que seul tu connais et comprends : on ne me comprendrait pas ; je ne serais plus ce que je suis , l'orgueil de mon sexe, l'honneur de ma mère, la première parmi mes semblables. Méritée ou non , ma réputation est ma vie ; elle doit mourir intacte avec moi ! C'est la flétrissure publique , c'est le déshonneur révélé que tu me proposes/ J'aime mieux... tout... que cela ! Marielle peutl)raver le mal; mais elle ae saurait vouloir être avilie , montrée au doigt , heureuse au sein du mépris. Va, Charles ! il est facile de cesser d'être ; il faudra prendre mon parti sans toi : mais souviens-toi , malheureux , que ce sera par les calculs de ta peur que deux êtres au*

LES ADULTiRES. 421

rôtit cessé de vivre , tandis que je t'ofirais le choix.

— Le choix ! grand Dieu ! le choix !

— Il hésite encore ! cria*t-elle en se tordant les mains et en se promenant ps(r la chambre.

— - Marielle !

— Écoutez bien , Charles ! écoutez f Je dois me rendre à Belleville après-demaih ; j*irai seule. Vous resterez ici pour qu*Édouard ne puisse aller chez ma mère, où je ne serai pas , mais où Ton croira qôejé Tais. Sivons ne savez pas vous arranger de sorte à me laisser , là , tout ce qu'il faut pour que ma honte disparaisse , vous connaissez mon caractère , vous savez ce que je puis : eh bien I attendezvous aux résolutions les plus terribles. Charles , naon désespoir ne ménagera plus rien ! Je saurai si je suis trompée , si vous ne m*avez pas sacrifiée à Rosalie , si vous ne m'aimez plus , si je ne suis plus rien pour vous... et alors , pesez bien mes paroles , souvenez-vous de cette entrevue , car c'est la dermète; vous verrez si Maiîelie ment lorsqu'elle parle des fureurs où peuvent la précipiter la nécessité d'un aven et le désespoir de sa honte.

Marielle en achevant ces mots , prononcés avec force , tressaillit et s'arrêta.

Charles allait parler; elle étendit la main vers lui pour qu'il gardât le silence , puis elle écouta ; mais 11 n'y avait dans la maison qu'un calme de mort.

— Qu'avez -vous dit, Charles?.... Bien; j'ai cm... mais je me suis trompée : c'était comme une porte qui se referme avec discrétion.

422 LES INTIMEE

— Voulez- VOUS que j'aille voir, Marielle?

— Non, mon ami ; silence cependant....

— Je n*entends rien , Marielle , et ce sont nos craintes qui vous occupent..

— Charles , il y a quelqu'un dans le corridor ; écoutez.

En effet, un léger froissement se fit entendre : tous deux devinrent pâles, et prêtèrent Toreille, mais le bruit ne se renouvela pas.

Après deux minutes d'attente muette , Marielle ouvrit vivement sa porte et courut dans l'obscurité, puis rentra , pi:it une lumière eft sortit de nouveau. Quand elle revînt le calme du sang-froid se devinait sur sa figure.

— C'est le vent qui aura fait trembler quelque chose : la maison est silencieuse ; Marguerite est dans sa chambre ; et , par les jours des volets fermés , j'ai vu Rosalie qui dormait. Fox aboierait si quelque étranger pénétrait dans la maison, et le bruit que nous avons cru saisir était trop faible pour

, un pas d'homme. Mais j'ai froid ; cette émotion a

glacé tout mon sang ! et "^oilà pourtant comme

j'existe depuis leur retour ! Ah ! j'ai même connu de plus horribles transes, Charles! J'ai douté de ta force; de l'amitié que tu me dois, de tout : excepté de mon amour et de mon malheur, et je me vois encore suspendue sur un précipice, si la peur de te compromettre me laisse dans l'horrible transe où je suis , sans autre appui que mon esprit qui s*égare et ma jalousie qui te soupçonne.

LES ADULTERES. 423

— Marielle , mon amie ! reyiens à de plas douces pensées, à des sentimens plus dignes de toi. Seuls nous sommes coupables : seuls nous devons porter notre faute. £n détruisant dans ton sein Fenfant qui doit vivre pour notre amour, songe aux risques divers qui se présentent ; il n'y a pas de sécurité , même dans le mystère. Sais-tu bien qu'il y va de la santé d'une mère qui ne sait pas vouloir l'être , qu'elle risque sa vie en Tôtant , qu'un tel courage est une imprudence , et que pour sauver sa réputation elle se tue ?

— Je ne vois , Charles , que le danger du moment ; je ne connais pas celui de l'avenir, et je le brave : l'un est certain , l'autre ne l'est pas. Eh bien ! quand je devrais risquer ma vie , que ce ne soit du moins ni par un suicide volotitaire , ni par la fuite : car dans ces deux cas l'honneur serait perdu , le secret révélé ; cela se saurait d'Edouard , et je ne veux pas qu'il nous rejoigne avec mépris , pour se venger de toi, ni qu'il apprenne de mon cadavre que j'ai pu passer des bras d'un autre dans les siens , sans lui dire que Marielle n'était plus digne de ses embrassemens. Ah ! <fesi lorsqu'il est revenu que je devais en finir avec la vie.

— Mais sais-tu les ravages d'une santé qu'on brise? sais-tu que tes yeux privés d'éclat, ta figure de sa beauté...?

— Ma beauté , Charles ! Oh ! c'est bien cela qui m'occupe. Qu'importe que ma beauté meure ! et pourquoi n'a-t-elle pas plus tôt péri ! Je ne vois , je

ne yeax plus roir qae ce saint respect qu'on porte à Ta Tertu , que la considération dont on entoqre les femmes, quand la surface de leur YÎe n'a pas donné prise à la médisance. C'est ce sentimeat qui fait notre force à nous , qui perdons tout quand cela seul nous échappe. Ah l cette chute était affreuse ! le remords ne me fait pas tant d'horreur que le mépris. Je veux bien tomber dans ton esprit , jansais dans celui des autres. L'amour me tiendra lieu de la paix du cœur. Il me trompera sur moi-ndéme. D'ailleurs , crois-tu , Charles , que ployée sons Topprobre , exilée , appelant par ma présence le rire insultant de la dérision sur les figures de ceux que j'oserais envisager et qui sauraient qui je suis , je deviendrais une bonne mère? Non ! l'opprobre déprave, le mépris corrompt. Je suis vouée à ne ja-> mais aimer cet enfant. Je ne l'aime pas! Il ne vient au monde que pour me déshonorer, que pour inscrire sur mon front l'adultère , que pour me donner le choix de l'étouffer quand il ne sait ce que c'est que vivre , ou de languir au chevet de son berceau , près du corps d'Edouard ou du tien, sous le poids du mépris universel. Je suis jeune : je tiensà la vie; mai» je tiens plus peut-être au monde et à l'opinion, Charles! Je tiens à ce qu'Edouard n'ait pas pitiéde moi, à ne pas être mise à la merci de son pardon , et, s'il faut encore te le dire, à ne point briser par les. tortures du chagrin le cœur de cet homme qui croit à ma pureté comme à sa propice vertu. C'est à ma réputation et à lui que je dois sacrifier cet enfiint et

LES ADULTilXS. 4»

peut-être ma vie. Je le ferai. Tiens, tout cela me fàtigae; il le Ëiat! J'ai pesé tout; j'ai tout réfléchi. Voistu! il y a six grandes heures que je suis là, les poings sur les yeux , le feu dans le sang ; j*ai rêvé mille ]^ojets, conçu des hardiesses effrayantes. Puis, en«fin j'ai pensé que mou complice d'hier devait Tétre de même aujourd'hui; que nous étions inséparables; que, mort ou meurtre, salut ou désespoir, je devais t'entrainer ; que tu m'approuverais ou me tuerais , f»r il faut l'un ou l'autre. Ta résolution dictera la mienne. Charles, je ne t'ai pas dit tout ce que je ferai, si tu me livres à moi-même. Il y aura dans ce que tu vas résoudre un avenir dont je tremble , qui fera bien des malheurs, si je n'ai je ne sais quel poison pour brûler dans mes entrailles les traces de notre crime. Tu vois ce poignard, qu'à tout événement depuis quinze jours je porte sur moi ; il ne xne frappera qu'après t'avoir réduit à n'avoir plus <le femme qui puisse te consoler de ma perte*

— Je te jure, Marielle...

— Ne me fais pas de sermens , je ne voudrais pas y croire. Vois-tu, Charles! mon exaspération est grande. Hier j'ai couru sur le bord de la Seine : il était nuit... vous étiez à quelques pas de moi. J'entendais vos voix se mêler : la tic;nne et celle de Bi)salie ; puis les choses que vous disait Edouard , et dont il riait. Je ne sais ce qui m'a retenue , car il n'y avait qu'à se laisser aller, et tout était dit : mais j'avais ta promesse ; tu devais venir, j'ai voulu vivre. Depuis , tout s'est envenimé en moi : mon-

^B LES DCTinS.

sang s'est calciné sous mes chairs ; j'ai moins d'envie de moarir depuis que je songe que tu consentirais peut-êtce à m'onbiier. Oh ! je yeux que ton sort et le mien soient indissolublement unis ! qu'il y. ait entre nous des fiançailles que tu ne paisses rompre , des gages que je puisse invoquep; Tiens , Charles , ce misérable fruit de notre faute ne serait-il bon qu'à cela , il faudrait encore que ma volonté s'accomplît. Ce sera un horrible secret entre nous ! Puisque notre mariage est impossible sur terre anx yeux des hommes , il faut qu'il y ait entre nous le lien du crime. Alors peut-être tu craindras ma jalousie , tu ne voudras pas te jouer de mes angoisses , et tu ne chercheras à me tromper qu'avec la certitude que nous mourrons tous deux si je lésais. Tu trembles.... Charles, je t'en conjure, ne refuse pas , mon ami , car d'un seul mot ta vas frapper bien des coups ! Tu ne sais pas ce que je puis tenter, et les malheurs qu'un seul mot imprudent peut amasser autour de nous !

— Mais, Marielie, ce n'est plus vous qui parlez! c'est le délire , le délire seul ! Il faut attendre que vous soyez plus calme , , essayer de fuir sous des noms empruntés , gagner un pays sur la terre duquel on n'ira pas nous atteindre.

— Charles ! je vous devine. Ce n'est pas ma position qui vous effraie : c'est ma jalousie. Ce n'est pas le péril que vous voulez écarter, c'est moi ! Si je vous suivais , vous m'abandonneriez ! et vous ajournez la résolution qu'il faut prendre , pour vous

LES ADULTERES. 427

dégager de tout embarras. Vous n'éviterez rien ; ce nionient est décisif. Si tous tous éloignez sans vous engager par les plus terribles sermens , je ne compterai plus que sur moi , je ne prendrai plus conseil que de moi. Même pour fuir, j'ai besoin que le nœud de la complicité nous étreigne... Youlez^vous un choix, je vous le laisse! Choisissez entre votre enfant... ou ma rivale !

Elle se tut pour attendre une réponse. Charles avait tressailli. Un sourire efirayant restait fixe sur la figure enflammée de Marielle , et ce fut un instant de calme entre eux, pendant lequel une horloge eonna deux heures.

Charles venait d'être soustrait à son apathie par la vibration du timbre ; et Marielle , qui n'avait pas pris garde à cet incident , regarda ce mouvement de Charles comme un symptôme simulé d'inquiétude.

— Ne prenez pas le change , il n'y a personne ! murmura-t-elle avec ironie.

— Écoutez ! dit Charles en se levant tout-à-coup.

— Voulez-vous spéculer sur de fausses peurs ? Ne l'espérez pas.

— Silence î reprit Charles d'une voix sourde en lui saisissant la main avec violence. Écoutez !

Il y avait quelque chose de si véhément dans ce geste , que Marielle se tut. Mais l'incrédulité resta sur ses lèvres dédaigneuses.

£t le même bruit qui précédemment les avait inquiétés se fit entendre.

428 LES IKTIKBSL

Manelle se dégagea de la main de Gharies éb s'élança comme un trait rers la porte , qu'elle ouvrit ; Charles , paralysé par un tremblement uni- Yersel , entendit un cri soudain. Il retrouva son énergie , s'élança de même veiv le corridor : mais un mot qui retentit le retint.

— Ma bonne maîtresse , pardonnez-moi , je vous prie.

— Que Êiisiez-vousici? parlez, dites. Je le veux..

— J'avais entendu- quelqu'un , je croyais , je voulais. ••

— Et vous demandiez pardon pour cela ? vous mentez , Marguerite. D'abord pourquoi tremblez^ vous?

— Madame Granger, c'est la surprise*^.

— U y a une heure que vous rôdez par ici* Je le sais, je vous ai vue...

— Oh ! mon Dieu ! Madame, ne me perdez pas»

— Dans quelle intention vous tronviez-vous tout-

à-l'heure dans ce corridor ?•••

— Cela ne m'arrivera plus , je vous jure.

— Suivez-moi , je vais vous reconduire , vous enfermer, m'assurer que vous ne recommencerez pas. Demain vou» m'éclaircirez (sela sans doute.

— Oh ! madame , que ce soit à vous seule. Je vous prie.

— Marchez ! nous verrons.

Et le bruit des pas alla se perdi*e dans les étages* supérieurs.

ChaHcvi entisai^ soqdain toua les résnltats de cet éyénemeat aouyeau. La faîte seule derenaît prudente. II eu tirerait un argfument inyîncible sm* Tesprît de Marielle , se proposant de ne le faire Ta* loir qu'après ayoir lassé cette tête de fer par des temporisations habiles.

Quand elle l'entra , ce fat d^nn pas ferme. Elle posa son flambeau sur le marbre de la cheminée , promena ses yeux dans la chambre , puis regarda Charles ; mais il y ayait un calme profond sur sa figure.

— Elle sait tout , Charles !

— Te l'aurait-elle dit ?

— Je Fai bien vu.

-— Que faire ?

— Je ne sais,

-^ Vous êtes bien calme , Marielle !

— Le suisrje , croyez-yous ?... Elle vent me par* 1er, me dire un secret !••• Me yoici à la merci de ma seryante... C'est tout simple. Il a tant fallu parler pour yous convaincre ! Les renseignemens ne lui manquent pas.

— Marielle!

— C'est quelque marché qu'elle me proposera pour se taire. C'est bien naturel... Et puis, une fois le silence acheté , ce sera de même le jour suivant. Le silence peut se vendre à tant la minute, et ces gens-là savent calculer. Il y aura de Téchafaud dans tout cela. Charles , faisons donc notre marché de sorte à vivre le plus long-temps pos*

sible. DiscQtons sar le prix, pour acheter un plus long répit. Qae lai proposerons-nous ? dites.

— Mon amie , ne perdons pas les minutes dans ces tristes sarcasmes.

' •** Goncevez-Tous quelque chose qui puisse noas tirer de là tous les deux? Moi j*y renonce.

— Marielle , vous m'épouvantez. Ce calme est effrayant. Je m'attache à vous : si vous youlez bra- Tcr le péril , bravons-le de concert ; si vous voulez fuir, fuyons ensemble ; si vous voulez mourir, tuonsnous.

— Dites, Charles ! . . . meurt-on deux fois pour deux crimes ?

— Marielle ! qu'osez- vous désirer?

— Une femme est plus hardie que toi ! Le scandale m'e£Praîe plus que l'adultère , et toi la mort t'épouvante plus que le meurtre. Je ne crains que les regards , et tu ne crains que le bourreau.

— Je crains le sang , Marielle , et je veux fiiir avec vous pour vous arracher à deux crimes....

— Fuyez seul , Charles , ou plutôt restez et rejoignez Rosalie ; j'ai perdu tout empire sur vous. Reste , malheureux ! la fuite te dénoncerait ; sans doute cette misérable ne sait pas qui se trouvait là. Tu nieras tout d'ailleurs , et je ne te dénoncerai pas , moi... Reste ! Fuir avec toi , oh ! ce ne serait sans doute que pour m'éloigner d'ici que tu feindrais un instant de m'accompagner. Il n'y a d'autre motif dans cet exil , qui serait volontaire de ta part, que la crainte de me voir près de toi. O mon Dieu!

LES ADULTERES. 431

mourir quand je suis si jeune ; mourir quand je me sentais encore tant de désir de vivre ! Et voÛà celui qui a tout fait , mon embarras , mon crime , mes idées de vengeance et de douleur ! ma destinée qui s^avance et que je n'éviterai pas ! Une vile paysanne , une servante me mettra sur le chemin de la prison , me jettera vers des juges , me livrera , raoi qu'il disait aimer , à l'infamie publique , à l'horreur d'une condamnation dégradante ; et lui , protégé par mon silence^ par mon amour... et sa lâcheté ! me laissera Técbafaud pour prix de ses désirs satisfaits , de son amour d'une heure , trop rassasié! Car sa Rosalie est si douce«... et près de moi le péril est si grand !... Va , je t'ai connu. Tu peux laisser les autres sous le poids du crinie, mais tu ne seras jamais criminel par amour et complice par dévouement. Tu as les vertus que donne la peur, les passions qui ne compromettent jamais.

Et Marielle courba sur le marbre la lame élastique du poignard qu'elle avait retiré de son sein. Sa faible main faisait ployer cet acier court et brillant comme une mince baleine de corset. Charles , éperdu , comprenait ce terrible scrupule , cette peur d'être abandonnée qui triomphait dans l'esprit de Marielle de toutes ses objections : il vint à elle.

— Cruelle ! comme vous vous égarez dans vos méfiances , comme vous appelez au secours de vos craintes le fiel du mépris , la pensée fixe de ma déloyauté ! Ne fallait-il pas rivaKser de précautions pour arriver au jour où nous serions amenés à

prendre une résolntion décisive? Toates ont des chances, MarieUe! Maïs le inonde est grand. Celui qui vent l'obscarité la trouTe. Sans aller très4oin même , une faible cloison souvent a caché des existences qui se cherchaient ; la retraite la plus sûre est souvent la plus proche. Le déguisement le plus impénétrable est toujours le plus simple. La province est là. Notre nom peut se perdre dans la fouie. La solitude, mon amie, a ses plaisirs, sa paix, son bonheur ; et notre enfant , douce et innocente créature , nous consolerait des sacrifices faits à sa vie....

— Non , lui dit Marîelle , non ; tout cela est faux. Nous le voudrions , que cela ne se pourrait. La vérité se fait jour tôt ou tard. Le mépris viendrait me prendre ,* et je n*en veux pas. On m'appellerait l'adultère , et je n'aimerais pas mon fils. Puis vous vous sentiriez libre , et je ne peux accepter ce départ sans un contrat qui vous rende mon égal. Rosalie peut vous reprendre ; Édonard ne pourrait que me tolérer. L'homme ne pard<»Be pas sans s'avilir ; la femme qui ne pai*donne pas s'avilit ! Je puis rester : et je vous le propose. Voas me refusez : laissez-moi !

Ce terrible débat usait les forces de Charles , et cependant il ne permit pas à ses lèvres l'horrible transaction exigée par l'Espagnole. Mais il ne perdait aucun de ses mouvemens , et la suivait avec inquiétude tandis qu'elle se promenait tantôt à pas lents , tantôt à pas précipités. Elle tomba sur un

fauteuil et dans uue rêverie sombre. Ses yeux s'arrêtèrent sur un objet qu'elle ne regardait pas ; ses doigts se pressaient et craquaient avec bi*uit. Enfin elle se leva Tiolemment :

— Nous partirons , dit-elle , nous partirons demain ! Je Teux Toir Marguerite. Je veux savoir tout ce qu'-elle sait, promettre ce qu'elle voudra. Charles , je me meurs d'inquiétude pour toi , tandis que tu m'opposes un silence d'airain. Écoute. Veille ici !... Eh bien ! si tu peux rester sans risque, je me soumettrai seule aux chances de l'avenir. Je ne te demanderai pas que tu quittes ceux que tu me préfères; mais au moins jusqu'au dernier moment je pouiTai te voir. La Seine est là... Quand ma grossesse me trahira , je me tuerai et tu seras libre...

Puis elle saisit la lampe et disparut.

Charles, resté dans les ténèbres, se demanda corn* ment le silence avait pu convaincre celle qui n'avait pas reculé devant ses objections ; comment le calme s'était glissé dans ce cœur plein de tempête. Une demi-heure s'écoula , et tout en voulant se persuader d'être tranquille et d'attendre , il s'émut tellement peu à peu et comme à son insu , qu'une terreur voilente le fit tressaillir et l'entraîna par les escaliers obscurs à la piste de Marielle. Il arriva sous les combles : la chambre de Marguerite était ouverte et obscure , ses meubles renversés. Les deux battans de la fenêtre laissaient un libre passage à l'air. Il alla vers le lit : à la clarté sombre

434 LES INTIMS.

qui venait des étoiles , quelqu'un semblait dormir ; il appela doucement, puis plus fort : on ne répondit pas. Il s'abaissa sur le lit, et suspendit sa respiration pour écouter celle de Marguerite. Il n'entendit que le vent qui se jouait dans les arbres du jardin , et des pas mystérieux sur les marcbes de l'escalier. Enfin , épouvanté, mais cherchant à nier l'évidence, il redescendit , et rencontra Marielle sur le palier du premier étage.

A demi renversée sur la rampe , son bras détendu et armé d'un poignard semblait tenir cette lame d'acier par une pression involontaire : l'Espagnole ne paraissait pas savoir qu'elle était là. Cette lame ensanglantée s'allongeait entre les plis blafards de sa longue robe de nuit , qu'elle parcourait des yeux avec une curiosité effrayante , comme une danseuse qu'une tache d'huile tombée sur sa tunique suspend dans ses pas gracieux ; entre ses lèvres violettes , relevées avec une ironie tragique , ses dents retenaient un blasphème prêt à foudroyer Charles. Lui, accouru avec toute la vitesse du désespoir , avait arrondi sa main sur la clarté vacillante de la lampe ; et c'était une terreur répandue partout , que ces escaliers creusés dans l'espace et le silence , que cette fantasque silhouette d'un couple cachant de son ombre tout un mur , sur lequel se courbaient , s'aplatissaient , se hérissaient en pointes , deux têtes , quatre bras , une lampe et un poignard. C'était le somnambulisme de Macbeth ; là tout le drame du crime et du remords ; là une parodie immobile et

LES ADULTERES. 435

défigurée dii désespoir ; ceci faillît peur : cela aurait fait rire un enfant.

— - Suivez-moi! lui dit>elle Venez , Charles.

Et elle repoussa la porte , prêta Toreille d'un air égaré.

— On crie , n'est-ce pas ?

— Non , Marielle ; personne ne bouge.

— Ah ! c'est le sang qui bat dans mes tempes ! En ai-je après moi , du sang !

— Qu'avez-vous fait , juste ciel !

. — Rien!... Tenez! N'en est-ce pas? j'en vois partout... C'est la lumière qui me fascine les yeux et les ténèbres qui papillonnent encore. Charles , mon ami ! soutiens moi... C'est pour toi que je l'ai tuée.

r— Malheureuse ! il faut fuir.

— Oh ! maintenant , non. Ya , on ne te soupçonnera pas , Charles ! J'ai été près d'elle Elle

n'a pas répondu. J'ai voulu savoir si elle avait tout appris; je l'ai conjurée, suppliée , suppliée avec des cris , avec des blasphèmes : la malheureuse n'a pas voulu me tranquilliser... la peur l'a rendue muette. Oh ! si elle avait su combien j'étais peu à moi ! combien un mot , un seul mot , m'eut fait de bien ! Comme ma tète était brûlante , pei'due!.... Elle est morte ! Écoute. Ouvre ce tii^oir : moi , je n'en puis plus... Oh ! j'en mourrai. Dieu! que cela faii

mal de tuer !... Donne-moi ces papiers. Bien !

Approche le flambeau... que je les brûle. Ce sont des bilkts de banque. Compte-les : il y en a dix.

Bien ! je dirai que je les lui avais remis du matin... pour les porter à la Nouvelle- Athènes. On aura voulu la voler , on l'aura tuée. C'est ce qu'on dira. Ce sera tout simple!... Charles, déshahille-moi : jette ceci dans le foyer. Mets-y le feu. 11 y a peutétrç du sang. J'en ai plein les doigts ; la lame m'a coupée. Ce ne sera rien... Écoutez-moi , mon ami ! c'est pour toi , pour toi seul , que j'ai fait ce crime. Oh ! Charles , pourquoi m'y as-tu forcée? Charles , demain , oui , demain , je préparerai tout pour notre fuite ; si les soupçons s'élevaient, nous fuirions... où tu voudras^ Mais il n'y en aura pas. Qui oserait? Si l'on ne soupçonne que moi , ne dis rien ! reste auprès de Rosalie. Je mourrai seule. Va , il n'y aura

pas déjuges, pas d'échafaud ! Adieu, Charles

Ah ! je me meurs I Quelle chose horrible ! une femme , faire cela ! le conçois-tu?.... Silence.... j'entends du bruit ; on vient , on sait tout. Charles,

vois par cette fenêtre j'ai soufflé la lumière

Qu'est-ce ?

— C'est Jélyot qui sort.

— Ah ! je respire ! Attends un instant. Mais non! Le jour paraît déjà. Oh ! Charles , que l'on ne t'aperçoive pas sm*tout. Rentre , mon ami. J'entends la grille qui retombe.... Jélyot est dehors! Oh! mon Dieu! qu'ai-je fait ! Charles!..,. Charles!.... voilà donc où tu m'as conduite !

£t un profond évanouissement succéda.

Charles , ému d'horreur , éperdu de pitié , tremblant de froid comme par un violent hiver, ne

LES ADULTiRES. 437

quitta Marielle que lorsqu'il la yit plus paisible. Toutefois elle vint dans le jardin , l'aider à gravir chez lui ; et pour essayer de mettre dans son crime toutes les vraisemblances sur le compte d'une aventure de bandits , elle retrouva , frêle et frissonnante qu'elle était , la force de reporter l'échelle sous la fenêtre de Marguerite.

Quand elle eut tout remis en place , elle disparut , et le silence ne fut plus interrompu dans la petite maison , si ce n'est par le vol des oiseaux qui , çà et là , sur la branche balancée , au bord de leurs nids , sur les allées de sable , gazouillaient alors, mais comme des préludes , en attendant que le premier rayon de soleil vint briller dans l'espace et donner le signal des joyeux concerts du matin.

Fin DU PKEMIER VOLUME.

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