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La pestede'Flor^2|ut^pp(j2tè« cla{i*,'aoî bapi*.
Il n'est qae dix heures; mai&te scil^H d*^YKÀdpnne en plein sur la petite ville d'Essonne. Aux alentours , dans la large plaine de Saint-Jean-de-Flle , sont encore suspendues des masses de vapeurs , et dans quelques parties clair-semées , sur le vert pâle des prairies , on distingue les taches mouvantes des taureaux qui paissent en liberté.
Essonne semble plus gaie sous Finfluence d'un si beau jour. Dans le bas-fond où elle est assise se déploie , sur deux lignes exactement parallèles , la «eule rue qu'elle possède. Mais cette rue est toute une ville. L'aristocratie locale ne s'étonne pas de voir vivre côte à côte le brillant limonadier qui a un salon de trois billards, le sonore forgeron qui
jette des étincelles dans l'établissement de son voisin l'aubergiste da Grasd-Crotssant , la marchande de noaveautés dont les parures étalées sous Terre sont un peu hâlées par la poussière du grand chemin , et le coiffeur qui rase à deux sous le dimanche. Tout cela yit en paix , sans orgueil de Titrage ni d'enseigne , et le coup d'œil n'est pas blessé par ce péle-méle disparate. Rien n'est TiTant comme Essonne. A chaque instant un nouTel équipage la traTerse. Tantôt le roulier aTCc sa blouse , ses pesans chcTaux , seS épaisses roues ; tantôt les Toita- \i%;^Ul;f^«.rti6!ksâgériés'cW¥ect leur population de Top- /ge(Utsv''blsisésYiï^ les^ihoidens de grandes routes, blasés «spr j^t^ol^^tés du relais, endormis, non rasé&^*)^At^ues' foulards jaunes à la tête ; tantôt la chsisç d^ p^o^t^; itantôt le courrier , qui seul a le priwtQg^/^VÛorC^ €^lop à 1a montée , paroe que le ^ouTernemea^ l«i fournit des postillons «t de& chevaux à crever. Enfin , toujours delà nouveauté, du bruk et du mouvement.
Depuis quelques minutes la poussière qui cooronoe les deux montées d'Essonne était abattue ; il y avait calme plat sur la grande route. La ville de passage avait repris sa physionooiie rustique; quelques fermières au bonnet blanc rabattu sur Toraille , relevé sur le front , apparaissent aux croisées poddreuses de» ailes de laitue ; c'est dimanche: les maris sont au café , les mamans sont à la messe; on peut causer.
D/evant l'auberge du Dauphin , ordinairement si
ISaONNE. 7
bruyante, tout est tranquille; un postillon , chargé de deux seaux d'eau , est à causer avec le yalet d'écvrie , grand garçon , qui , au Heu de passer attentÎTemefit son grain , jette la paille et Tavoine par dessus le van , tout occupé qu'il est , tantôt à répondre au postillon , tantôt à regarder une petite fille , qui , depuis bien toi^g-temps , relève les tiges de son géranium. Elle est peut-être distraite aussi.
— Dis donc , Marc , que donnes-tu à nos chevaux?
— Parbleu I de l'avoine.
— Et que £iis-tu là ?
— Dame ! j'en prépare un picotin ; faut bien enlever ta paille.
— Ah ! c'est différent. Je croyais , du train dont tu yas , que tu ôtais tout ensemble la paille et l'avoine , et que tv donnais le reste à * nos chevaux.
— Il n'y a pas de bon sens à ce que vous dites là , maître Baptiste.
— Je ne sais pas s'il n'y a pas de bon sens, je sais toujours qu'il n'y a pas beaucoup d'avoine. Mais regarde donc par ici, reluqueur de filles, et rangetoi !
— Que voulez-vous ?
— Hâte-toi donc. Les vois-tu venir? Tiens ! quels enragés ! On dirait qu'ils vont accrocher Essonne. Il y a du danger , oui , à descendre ainsi. Gomme si les chevaux ne coûtaient rien I
— Est-ce que cela noad vient ?
— Tout juste , mon ami ; gare-toi !
Et comme de vrais fous Charles Bouvet et Edouard Oranger avaient plutôt roulé que descendu la montagne d'Essonne.
Ils s'élancent par la portière , tous deux simplement costumés , en blouse , en bonnet grec , avec leurs guêtres du cuir , un lâche madras autour du cou.
— C'est bien , Victor, nous nous arréteroos ici ; depuis Fontainebleau nous allons comme de vrais damnés ; n'as-tu pas appétit , Edouard ?
— Nous aurions pu attendre jusqu'à Paris, Charles.
— Jusqu'à Paris , jusqu'à Paris ! songe que c'est encore huit lieues à faire , et que nous ne relaierons plus.
— «Allons ! va pour le déjeûner.
— Monsieur l'aubergiste , car c'est sans doate à l'aubergiste du Grand-Dauphin que nous croyons avoir l'honneur de parler ?
— Oui monsieur.
— Eh bien ! il nous faut servir à déjeûner sor-Iechamp. Nous voulons du léger. Avez-vous des huîtres? avez-vous un poulet ? une sole frite , quelques fruits , du café , de la liquem* , et en route. Vous avez entendu?
— Dis donc toi, là qui vannes , qu'est-ce qu'il y a de curieux dans le pays ?
— Ma fine ! monsieur , il y a le clocher , qui ,
sauf le respect que je tous dois , est fort beau , même après celui de Gorbeil ; il y a la filature qui est fermée , parce que c'est dimanche , et l'église qui est ouverte pour la même raison ; il y a...
-— En Toilà assez ! £h bien, Edouard , tu le yois, il nous faudra toujours regretter l'Italie. Te rappelles-ttt les campagnes de la Lombardie , ces moindres cantons, ces hameaux où sur chaque porte était une figure délicieuse de Tilanelie qui chantait sa chanson , où à chaque distance le paysage changeait ayec l'horizon, où dans chaque église végète sur un mur humide et décrépit un chef-d'œuvre du Corrège ou du Guerchin , où toi|t est parfum , lumière, amour, poésie? Que dis-tu, Edouard?
-— Je dis que l'exaltation gâte beaucoup de choses ; qu'il ne faut pas demandera un pays les agré* mens d'un autre , et que nous ferions beaucoup mieux , au lieu de philosopher ici, les pied^ dans la poussière , d'aller voir ce qui se passe là-bas , au milieu de ce concours de voitures. C'est peut-être l'installation d'un maire ou la visite d'un archevêque. ,
— Allons voir l
Les deux amis se prirent sous les bras et se dirigèrent avec plus d'indifférence que de curiosité vers la petite église d'Essonne. A mesure qu'ils en approchaient , ils virent descendre , des voitures stationnées sur le parvis , ils virent sur les marches de l'église , de loin , de près , alentour , de jeunes filles uniformément vêtues de blanc , couvertes d'un
10 LES urnmEs.
Toile, et loutes tenant un livre à la maÎD. A tai joie griTs des hocnines , à l'empressement délicat des femmes , il était aisé de comprendre que les parens allaient accompagner leurs filles à la première conamamon.
— Parbleu ! Edouard , disait le plus grand des deux voyageurs à l'autre , si à cbaqne pas tu t'arrêtes pour regarder ces pâles figures de France , ces papas ffhassifs et tout ce menu bétail bourgeois, tu empiéteras sur ma spécialité et tu pourras fournir l'univers de caricature».
— Je croyais reconnaître quekju'un...» C'est an sonrenir Tague. . . .
—-Ce souvenir est-il bon ou maurais?
— Ni l'un ni l'autre : il est différent plutôt ! C'est ce bon bomme coértet violet, qui semble danser d'impatience dans son habit trop large , et bàîUe comme un cbaRtre, avec cette bonne maman pendue à son bras. Je jurerais que j'ai tu cette physionomie boursoufflée sur le visage de quelque imbécile de ma connaissance.
— Tu connais les quatre parties du monde!
Malgré leurs habits de voyageur, qui tranchaient,
par leur forme et la poussière amassée aux plis, sur la feule parée , tout éclatante de la blancheur du dimanche, Edouard et Charles n'attirèrent pat un regard.
C'est un oubli que nous sommes comtrainta de réparer. Le plus grand , <\m parait anssr le plus je«iie, Charles, a peu d'embonpoint; des yeux
aoirB donnent sedls à sa figare une expression de force ; il y a de la négligence et de la méianooJie dans son maintien ; il est de ceux dont on dit proyerbialement que la laine «se le fouiTeau. Ses cbeyeux, bruns sans bouc! are se relèvent sur on front large et sont ramenés néglîgennnenrt sur les tempes; son nez aquilia ne trace pas iune ligne exacte et droite , et ses lèvres sont celles de FAntinoûs. Le f^os âgé , 'qni est de quelques lignes plus petit , Édonard , a de Tenjonement sur son visage épanoui , soos ses cheveux châtains et frisés. Ses yeux sont biens ; il y a de la candeur et de la réflexion, de la décision et de la bonté dans ses manières , en« fin l'embonpoint d'une belle santé colore ses joues, anime ses gestes , et semble faire pencher Téquilibre de la volefeté en sa faveur dans cette alliance républicaine de deux sympathies.
ËU'cemoraent donc tous les yeux, tous les cœurs, toutes les paroles étaient pour ces jeunes filles , pour ces fleurs d'innocence et de beauté qui allaient, avec un cœur simple et une fpi profonde, accomplir ' le premier acte de leur religion . Edouard et Charles suivirent la foule.
Par la porte ouverte de Téglise , un parfum de printemps, une odeur de feuille verte glissait à travers toutes ces mousselines , frissonnait dans ces chevelures ondoyantes d'enfans , sur ees têtes de bons vieillards blanches, chauves et polies. Contre les piliers, sous lesvoutes, entre les bancs de chêne, on se presse pour suivre de l'œil, encourager du
geste , celle qui est Totre cousine , votre nièce ^ votre filleule : et toutes sont pâles ; c*est le résaltat d*une forte émotion chez les femmes. Enfin Torgae, l'orgue éclatant comme un orage, détonne à iravei*s ces arches, comme l'ouragan à travers les sapins du nord, type architectural des temples primitifs. Tout est splendeur , exaltation , ravissement <lans cette harmonie de la prière se mêlant aux voix des enfans , à la lumière du soleil d'avril qui se joue jaune et blanche sur des tableaux usés et flottant dans leurs cadres , à l'encens qui fume et monte en colonnes brisées jusqu'à la voûte.
Alors un prêtre parut ; il rangea sur deux lignes les jeunes filles et disposa les hosties de la communion. Une sage lenteur présidait à tous les préparatifs de la cérémonie, les cierges ne s'allumaient que par degrés. 'Edouard et Charles étaient les seuls peutêtre qui n'eussent pas toute la patience exigée pour l'accomplissement d'un mystère.
Cependant la porte à deux battans de la sacristie
• s'ouvrit pour laisser voir monsieur le curé en aube
blanche et le front rayonnant d'un saint orgueil.
Le bedeau portait sur -sa face un reflet du même
sentiment. A Essonne, il n'y a pas de suisse.
Quand le curé eut contemplé l'élite de ses paroissiennes, il donna le signal , et les jeunes filles, qui avaient d'abord défilé par une des nefs latérales pour entrer dans la sacristie , en sortirent avec leurs cierges allumés sur deux rangs , et en chantant le cantique de la Vierge.
Edouard et Charles s'étaient rangés da côté de la porte afin du mieux jouir du coup d'œil : peut-être aussi pour sortir plus aisément.
La procession avait à demi défilé devant eux, lorsque Edouard , avec une vivacité que n'avait pu réprimer la solennité du moment , s'écria : — Dieu l la jolie figure ? les beaux yeux ! Charles !
Cette exclamation fut entendue, mais elle ne causa aucun scandale. On regarda l'interrupteur, et on comprit qu'il portait son excuse sur sa figure.
Rien n'arrive à son adresse comme un compliment. Celui-ci fut si vif, si direct , que la jeune fille qu'il concernait se détourna étom*diment, et ne se trompa pas dans l'instinct sûr et prompt qui la conduisit à regarder Edouard. Quelque rapide que fut cet élan de curiosité , réprimé sur-le-champ par la sainteté du lieu , par l'étiquette bien sentie de la situation , la jeune fille n'eut pas moins le malheur de pencher involontairement son lourd cierge en dehors de la ligne perpendiculaire. Par suite de ce mouvement , le feu se communiqua au voile brodé de la jeune personne qui la précédait. £n un instant , la flamme se dégageant au milieu d'une atmosphère de fumée , gagna les diverses parties de la coiffure ; des cris s'élancèrent de toutes parts et le désordre fut dans la procession.
Les jeunes filles poussaient encore des cris , que Charles s'était précipité vers la demoiselle au voile brodé ; il étouffa les flammes dans ses mains , et la transporta , demi-mort , dans la sacristie.
Là on fit revCfAk* la côminuiiiatite ; moDBMir le tf&ré ^ d'un ton paterne , i*engagea de «on mieux à se consoler de cet accident , et promit de la faire cfotnmnnier le lendeixidîn , arec sa maladroite compagne, qui Pavait suivie^ tremblante et confuse, jusque dans la sacristie.
— Marielle , vous êtes une étourdie, s'écna , af>rès <|ue toute frayeur fut passée^ une dame braûe dont un accent encore plus étranger que méridional reodait la voix distincte et incisive.
-- Vous m'en voye2 désolée , ma mère ; mais je snis encoi^ à m'expliquer comment un tel malheur , a pu m'arriver ; c'est à peine si je me suis retournée.
— Il ne fallait pas vous retourner du tout ^ mademoiftelle. Si au couvent de San -Juan, par^lle tkose m'était arrivée , on en eût parlé dans toute la Galice. L'abbesse du couvent m'eût enfermée poiur quinze jours sous terre ; mais en France
" — Sont-ils sévères , en Galice , madame Milita ! ajouta , en manière de réflexion , un gros petit homme qui n'avait cessé de prodiguer son flacon d'eau de Cologne et ses gors baisers , à la jeune perisonne évanouie. Sont-ils sévères , en Galtce !
— Âb ! monsieur , il faut l'être ! Voyez le résultat 'de cette étottrderie ; si mon enfant, si la yotre, mouraient la nuit prochaine, que devveiidi^aientèll^s sans communion?
— Je n'en sais rien , madame Mi 11 in ; mais à tout péché miséricorde ; il laot qu'il y en ait ponr les voiles brûlés.
£$$ONN£. 15
— YoQft ètet trop kidulg^t : gi , au li«u d'être ^ctime de cet aecid^il , yotrf &\h ïlos^ilie en t^vit été la cause » JA ne sai» pas 09 <|«e tqv» auriez dil, ' — Allons , mon pèi*e ! madamo MiUiii i ne désolez pas Marielle ; elle est plus malheureuse que moj^ Viens ici , ma bonne amie* £h bien ! nous communierons demain ; n'est-*ce pas ?
— Trés-bîen , mon enfant ! ajouta la maman qui jusqu'alors n'avait rien dit , pour ne pas laisser faire aux autres ce que son empressement maternel exécutait ayec tant de sollicitude ; puis pour sceller une paix q«e personne ne songeait à rompre , elle alla chercher Marielle , boudeuse dans son coin , et la ramena près de Rosalie, qui, tout-à-fait remise, embrassa tendrement sa camarade de pension.
Pendant ce mouvement , nos deux jeunes gc^s faisaient les empressés autour de la famjll;e. Édonaini avait plusieurs fois essayé 9 mais vainement , d'adresser quelques mots sans suite à Marielle , qui n'avait pas oublié Texclaipation du jeuue homme, cause première de sa maladresse* Ma* rielle éiaît aloi's toute à Rosalie , dont les regai'ds ne s'étaient pas encore tournés vers Charles , qui depuis le commencement de cette scène avait pris, sans trop savoir pourquoi , un intérêt fort vif k sa position.
1 — Ah çà I mes enfans , dit celui qui paraissait être le père , il est bientôt midi à ma montre de Bregu^; nous n'avons plus que faire de communion aujourd'hui. Allons déjeuner !
Tous se levèrent incontinent. Marielle offrît le bras à sa mère. Rosalie et son père , qui allaient plus lentement , suivirent les derniers ; la maman s'arrêta pour remercier en peu de mots , mais avec effusion , Charles et Edouard.
Charles se disposait à faire convenablement son salut d*adieu à la compag^nie, lorsque son ami l'arrêta par le bras , et lui dit à l'oreille : — Il faut voir; attends.
— Parbleu ! tu as raison.
— Oui , comme je te l'ai dit , j'ai vu cette figure d'homme quelque part , et je voudrais en avoir le cœur net.
Arrivés au dehors du parvis , madame MîUîn , Marielle et Rosalie montèrent en voiture , et disparurent en quelques minutes du côté de la route qui conduit à Corbeil par Nangis.
•— Sais-tu , Edouard , qu'elle est fort bien, cette petite incendiée ? De beaux yeux bleus , ma foi ! de jolies dents , un nez à caprice. Type français , j'en conviens , rien de romain, comme ce que nous avons vu ; mais enfin un ensemble ravissant. Je n'aurais pas été fâché de faire plus ample connaissance; mais ces bourgeois, c'est d'une sévérité inabordable. Est-ce que tu connais les environs ? Sais-tu où l'on va en prenant cette route ?
-« Ma foi , non ! Ce que nous avons de mieux à imaginer, si tu tiens à connaître leur maison de campagne, c'est de suivre les grands parensqui ont l'air, surtout le père, de se méfier de nos intentions.
• Essayons ; à toi l'aventure. Sais-ta par où le prendre?
— Parle-lui politique.
— Oui , en hommes qui viennent d'Italie , ce serait fort adroit !
— Haisonne agriculture*
— Je n'ai jamais connu que les feuilles d'acanthe , en étudiant les cinq ordres.
— Dis-lui ce que tu voudras...
— Pardon , mais je crois avoir eu l'avantage de voir monsieur quelque part.
— Sans doute ! et il y a de ça cinq minutes , à l'église d'Essonne , où j'ai eu l'honneur de remercier ces messieurs du zèle qu'ils ont apporté à soigner ma fille Rosalie.
— Ce n'est pas cela. J'ai vu monsieur il y a quelque temps , et je l'ai dit ce matin à mon ami , que voilà , en descendant de notre chaise de poste h rhôtel du Dauphin. Nous arrivons d'Italie.
— Ah ! ces messieurs viennent d'Italie , ajouta la mère' de Rosalie ; que ce doit être heau ! Ces messieurs ont dû voir notre saint Père ?
— Voilà l'autre , grommela le mari entre ses délits. Je veux m'en débarrasser, et elle va leur parler du saint Père. Ces étourdis ne demandent pas mieux.... Madame , vous allez peut-être causer quelque indiscrétion en cherchant à connaître les particularités du voyage de ces messieurs...
— Au contraire , monsieur, nous serions charmés de répondre à la curiosité de madame en lui
apprenant toat ce qu'elle désire savoir sur le» mœurs et les usages de l'Italie. A Florence « par exemple, les modes françaises l'emportent sur l'imitation anglaise qui a peu de partisans , et c'est avec une rapidité presque télégraphique que les modes de Paris sont transmises 9U-delà des Alpes. Les chapeaux et les robes dont on ra£fole aujourd'hui à rOpéra , feront dans dix jours l'admiration des promeneurs de Florence. En fait de mode la censure laisse tout passer ; si bien qu'on a découvert , à cause de cet abus , une conspiration bien montée , pliée dans un patron de robe à la Marie Stuart»
-^ C'est plaisant , c'est drôle ; n'est'-ce pas , mon ami?
«— Puisque tous le trouyez , n|^ femme , cela doit étreu Cependant mon avis est que nous doublions le pas , car madame Millin et nos petites filles doivent attiendi>e.Ces messieurs vont sans doute i Yillabé. Appuyer à droite, passer la barque, tourner à gauche , et gravir la montagne. Tout à vous.
— Nous vous tiendrions compte, monsieur, de vos bonnes informations « mais nous n'allons nulle part. Nous nous promenons en attendant le déjeûner.
•-*- Us visent au- mien sans doute , pensa le groi( homme. Du côté opposé, messieurs , la campagne est plus agréable ; je vous conseille de ne pas xnan^ quer l'occasion de la voir , si vous avez encore une heure à rester à Essonne. EUe est fort agréable*. .^ Mais , madame , vous ne marchez pas.
BS$ONNS. 19
*~ Eomt , oomaie «iqu« tous disioni » madame , «ftt uiie ville sérieuse. On ne 9*y amuse pas avec coa* scîence.Il y a beaucoup de fatuité dans ceux qui la looent avec exagération. C'est un soufflet donné sur la joue de ceux qui n'auront jamais Foccasion d'y aller. Il n'y a qu'un moyen de renverser l'orgueil d'un voyageur qui en use ainsi ; c'est de lui dire qu'on a fait le tour du monde.
•— Est-ce que ces messieurs l'auraient fait ? s'écria avec eliroi le mari, craignant m» nouvel appendice à la conversation.
— Non , non , monsieur.
— Heureusement !
— Allons, Feucbères, nevousËdb^^pl^a, voilà la grille : nous sommes arrivés*
— Monsieur Feuchères! dît Edouard... Attends donc y Charles , tu es toujours trop prompt.
— ' Gesjmessieurs ne voudraient pas accepter notre léger déjeuner? murmura à demi-^ipot moqsieiu* Feucbères , en se tenant prêt à fermer la grille.
— Merci de votre aimable invilAtion, le not^ nous attend.
— Alors ce sera pour une autre foif.
lia grille fut fermée.
-^ Parbleu ! je tiens mon homme 1 Monsieur !
monsieur ! monsieur Feucbères I
— Les damnés , que me veulent^ils ?
*<-*Ab! mon dieu, mille pardons d? vous avoir fait revenir smr vos pas. Mais je me rappelle enfin la circonstance dans laquelle j'ai eu l'avantage de
Toas connaître. C'est mon père , Jules Oranger, qui a bâti Totre maison de campagne , celle-ci , en
— C'est fort honorable pour moi , monsieur ; qae puis-je faire pour le fils d'un homme que j'ai estimé ?
— Monsieur, vous
— Tiens ! ajouta madame Fenchères , mais j'ai beaucoup connu ainsi tnonsieur votre père. Si bien qu'il me doit encore quelques parties de merceries qu'il avait prises en à-compte des travaux qui la mort l'a empêché d'exécuter pour nous.
— Je m'acquitterai pour lui , madame ; j'aurai l'honneur de vous revoir, si vous le permettez.
— Mais certainement.
Et les saints furent enfin échangés de part et d'autre.
— Certainement ! certainement ! c'est bien facile à dire à vous autres femmes , répliqua l'époux Feochères en tournant le dos au fils de son architecte; mais , voyez-vous, ces familiarités de hasard ne m'ont jamais plu.
— Voilà comme vous êtes , mon ami !
— Tout homme raisonnable doit être ainsi, madame. Je respecte fort vos avis , mais je tiens à ce que voiis suiviez les miens.
— A quoi bon tout ce que vous dites là ?
— Eh ! mon Dieu ! je le sais ! mais voilà notre fille Marielle et madame Millin. N'ayouspas l'air de causer de ces choses- là. Il faut toujours qu'ooe
femoie ait l'apparence de la supériorité dans le monde : en tête-à-téte , c'est différent...
— Charles , as-tu tu ?
— Très-bien. Edouard , écris donc l'adresse. Ah cà , tu es bien rêveur.
— * Cette petite brune , Espagnole du Italienne , peu importe , est fort jolie.
— Est-ce que tu perds la tête , toi aussi? Allons déjeûner !
hmB CAMA&ASBS.
Cela sent le gentilhomme. OnTres la fenêtre.
— Le drôle loge dans une fort belle maison , dit Edouard en tirant à lai les brides du cheval. Le cabriolet s'arrêta court devant la façade d'un hôtel moderne de la rue de Provence. La porte cochère était ouverte , et laissait voir , au bout de deux cours , un de ces jardins miniatures dont Tavarice de nos propriétaires a dépouillé tout le centre de Paris.
Le concierge lisait en ce moment les journaux sans 'se soucier de l'inviolabilité de la bande ; Charles lui demanda si monsieur Frédéric de Lannan était visible.
— C'est au second , répondit le cerbère ; et les deux amis devinèrent aussitôt, par cette réponse in-
LES CASàRAOES. 23
coMptèle ) qu'ih coQraietit la diaiice de m pas partenîr j^sqa'à lewr tfaBiaraiie , et que le gardîeti se résen/^it une excuse dans le cas où Frédéric serait intéressé à tenir ea porte close.
En effet , dans «ne Taste antichambre garnie de chaises et de patères pmir suspendre les manteaux , un petit groom à livrée écarlate , qui bâillait devant un numéro du Mercure de France , les reçut d'un air fort embarrassé. Le mensonge n'a pas une figure plus novice^ *^
— Si ces messieurs veulent laisser leur nom, je...
— Ne nous fais pas faire antichambre , mon ami , ton makre y est toujours pour nous.
— Je n'en doute pas , monsieur , mais je puis vo«s jurer...
Fort à propos , et pour dégager sa concience d'an parjure, une porte s'ouvrit au fond : le maître parut avec une dame d'une haute stature qui , à Taspect des nouveaux venus , fit une pirouette sur le talou , un pas en arrière, et ramena prudemment devant 49es yeux ie long voile de mousseline qui flottait à «on chapeau de paille.
Frédéric affecta soudain* envers elle l'atr affairé et poli d'un galant homme , qui reçoit et reconduit une étrangère po«r le première fois de sa vie ; il ôffrvt sa main à la dame avec un respect tout'à-&it grave ^ dit au groom de faire avancer une voiture ; puis se tournant vers les deux amis qui s'incli- Usnent i — Messieurs les mauvais sujets, je «uts à vous dans la minute.
Seulement et tandis que la dame aux traits inyisibles s'appuyait en tremblant sur la main de son hôte, Frédéric fit à ses nouveaux yisiteurs un signe mystérieux en se mordant les lèvres.
— Tu ne devines pas qui c'est ? dit Charles à Edouard , lorsque TinconAuc et son cavalier forent disparus.
— Avec lui, j'ai trop l'embarras des suppositions , pour me hâter de le croii:e fidèle , et six mois passés loin de Paris me font faire une foule de conjectures à son égard.
— Pourtant je jurerais que c'est encore elle,
— C'est , .à te vrai dire , ce qui m'est bien
Et en disant ceci , Edouard pénétra dans un salon magnifique dont les fenêtres drapées de franges rouges donnaient sur un vaste balcon.
Us avaient à peine mis le pied sur les tapis de cet élégant Eldorado y dont la décoration était ra- TÎssante, que, prompte comme la foudre, une jeune femme , petite , mais parfaitement prise , blonde et à la mine évaporée , se précipita d'une chambre voisine et courut au balcon regarder dans la rue à travers le jour des persiennes , puis se prit d'un fou rire et se laissa presque aller à la renverse sur un divan. La stupéfaction des deux messieurs qu'elle aperçut alors fut loin d'arrêter cet essor de joie ; et Frédéric qui revenait à la hâte , après avoir adressé du balcon un sourire imperceptible à la grande dame qui s'éloignait en voiture , se mil de
concert avec la rieuse à rire au nez de Charles et d'Edouard.
En attendant qui ceci eût un terme , ce dernier sans plus de façon jeta son chapeau au nez du groom, se mit en troisième sur le divan , invita Charles à ne pas se gêner , et prit le bras de la jeune femme , qui ne s'en offensa pas le moins du monde.
— Si TOUS nous disiez au moins le sujet qui vous égaie, nous vous imiterions peut-être. Est-ce notre présence? est-ce la sortie de cette dame?
— Il y a un peu de tout cela , reprit Frédéric. Mais parlons de votre voyage en Italie : et d'abord, puisque tu viens de la patrie des beaux-arts, que dis-tu de mes tableaux, de mes glaces, de mes camées? Cet ensemble est de bon goût, je pense. Qu'en. dit l'artiste?
— C'est un luxe vraiment asiatique, reprit Charles , et .voilà un Gérard Dow que des rois couvrir raient d'or. Que diable, (mademoiselle, je vous demande excuse ! } comment se fait-il que tu sois si fastueux? Quelque aïeul de ta famille, mort sans descendans, t'aurait-il laissé une mine dans les entrailles desCordillières? Quel est le mot de cette éblouissante énigme?
— Mon mérite seul, répondit Frédéric avec une comique importance...
Et les éclats de rire recommencèrent généralement de plus belle.
— Vauriens que vous êtes , vous déjeûnez avec moi sans doate?
Et saiM attendre de réponse , Frédéric dît <|im1qnes mots à l'oreille du nain à livrée écarlate , qw sortit sur*le-charop.
£n seretonmant, Frédéric aperçât qne ses deoK amis -échangeaient à la dérobée des coups d'œîl d'inteUigence. Ils s'indiquaient la petite dame qui, ea parcourant d'une toîx nette et timbrée quelques notes d'un air en vogue , tournait autonr de ses doigts devant une glace et rajustait des deux côtés des tempes les boucles cendrées de sa chevelure.
' — Oh! leur dit-il à voix haute, vous ponvez parler librement devant Agathe : c'est une bonne fiUe pour laquelle je n'ai pas de secret.
— Charles me donnait à penser que œtte dane, qui sort à riastant même , était ta belle hôtesse de la rue de Kichelieu.
— Belle ! reprit dédaigneusement Agathe ; ah , moi^îeur ! et vous êtes artiste ! £elie ! vous avez l'imagination plus alerte que le conp d'œil ! elle ii*a pas de taille , ses bras n'en finissent plus , et elle met du fard.
— Propos àe femme ! s'écria Frédéric en riant.
— Fatuité d'homme , reprit-elle avec vivacité ; ils veulent tous que les femmes qui font des folies en leur honneur soient les merveUles de la cnéation.
— N'es-tu pas jolie comme un amovr?
I — Laissez-moi , •dit^elle avec colère en se dégageant de ses bras , et puisque vous la trouvée si bien , allez lui porter vos amitiés.
— Mais non , continua-t-il en se -tournant vers
LE» CAHAKADKS. 27
Édooard : ce n'est pas une beauté , par«e qu'elle est bête comnieil n'est pa» permis de Fétre, et qu'un TÎsage priTé du fea céleste et d'ame dans le regard, toe la vanité au cœur d'un hooMiie d'esprit. Toutefois elle a da ffoùt. — Orgueil ! murmura tout bas Agathe. — Cet appartement en est la preuve, a^iita*t-il en râat. Ces folies^là, comme àh la petite , sont fort supportables ; mais tous n'avez rien va : ma chambre est un petit chef-d'œuvre , un abrégé de l'orient. Des tentures, des armes, des tapts de Perse, dies tases étrusques : en vérité cette jeune bourgeoise se forme. J'y sois bien pour quelque chose : Dreu m'a mis sur terre pour donner une bonne leçon aux maris qui ne tiennent pas les cordons de la bourse, et je prétends que pour frapper juste, il faut frapper fort.
£t d'un petit portefeuille à fermoirs d'acier sur maroquin vert, 'û cingla les doigts d'Agathe, dont les yeux biillèrent de satisfaction : elle saisit l'agenda, l'ouvrit, et le fermant vite, le glissa dons son corsage.
— Tu me donneras ces boucles d'oreillle en pérîdets , que nous a montrées monsieur Pradher, lui dit-elle d'un ton caressant. Après tout ce n'est pas de Idjafeusie que j'ai, non, parole d'honneur...
— Vous êtes plus faite pour en inspirer que pour en avoir, reprit Charles.
— Je le sais bien , mais vimm n'avex par l'air de le dire sincèrement. Au fond , qu'elle soit jobe ou laide, superbe ou non, pourvu que Frédéric n'aime que moi , le reste est peu de chose. C'est le devoir
de mon ami de loi montrer des égards. S'il avait de la fortune , ce selrait différent. £h bien ! il a une folle au lieu d'avoir un emploi ; c*est une fonction, ce n'est pas une infidélité , et Ton doit faire marcher ensemble les affaires et les plaisirs.
— Chef-d'œuvre de morale ! ajouta Edouard en marchant sur le pied de Charles qui feuilletait un album de Devéria.
— Est-ce que j*ai dit une sottise ? reprit Agathe qui Avait suivi ce mouvement.
— Laissons ce sujet, s'écria Frédéric impatienté. Aussi bien n'en entendrons-nous pas parler d*ici à jeudi soir. Ce sont quatre jours pleins à donner à l'amour et à l'amitié.
— Tes jours sont notés d'aTance?demanda Charles.
— Ou à peu près. Ce jour-là le mari va faire une séance d'horticulture au comité flamand, qui s'assemble en famille avec de la bière en cruches et des cigarres. Mais voici Henri pour nous annoncer que la table est mise. Que dites-vous de mon groom et de sa livrée? il pèse soixante-deux livres, et tous les banquiers des alentours me l'envient. Charles , soit galant! en qualité d'artiste conduis mademoiselle. C'est aussi une artiste. Un peintre de l'académie de Rome doit être le sigisbé d'une danseuse de l'Opéra. Nous avons des huîtres d'Ostende dont tu me diras des nouvelles , et du vin de Chypre comme Ferdinand de Naples n'en a pas dans sa cave.
On passa dans la salle à manger, que Ton aurait
pa prendre pour le bondoir d'une femme à la mode^ tant les petites délicatesses de la vîe , les jolis rîens et les meubles de bon goût s'y trouvaient artistement réunis. C'était pourtant la plus modeste de toutes les pièces de ce logis de petit -maître.
Après le premier quart d'heure employé en exclamations bannales sur le bon goût de l'hôte , le bouquet de ses yins , et la variété des produits gastronomiques étalés sur sa table dans des corbeilles de porcelaine et des vases d'argent, la conversation revint au ton de la liberté la plus cavalière. Agathe, quoique danseuse, parodia si complètement les gestes , la voix et les manières de la grande dame du matin, rendit si gaiement compte des mystères d'une entrevue dont elle était restée le témoin invisible , détailla même avec une telle naïveté les silences et les reprises d'un colloque passablement original , que Charles lui déclara qu'au lieu de figurer a l'Opéra , elle ferait à merveille de s'inscrire au rang des ingénuités de la Comédie Française.
— J'amuse la galerie depuis ce matin , dit alors Frédéric , et ce m'est un grand honneur : mais , parbleu ! vous n'êtes p^s , messieurs , sans avoir à me faire vos confessions , vous qui venez de l'Italie, terre de bandits et de moines, de parties fines et d'assassinats ; où les fleurs et la peste se disputent l'air, et qu'il faut voir une fois dans sa vie pour rapporter des laves du Vésuve, après avoir baisé la mule du pape.
— Je ne sais à quoi Charles et moi nous avons
aO LU INTIMES»
Cbifiptoyé le iaatps : mais en Tériléy Frédéric, ta nous Influeras quelques pénitences, ea^ noms aveiss tOQ^^^aît négligé de rendre no» detôira k Sa Sainteté.
— Pour cet oubli vous boires dd eham{Mig»e.
^ Soit !
— Et nous irons ee soir aux lialfeoèi
— Ya pour les Italiens* €ependant poor Umi dire y sans Charles qui s'est mêlé d'avotr wMr mtrigue dans la ville sainte..»
— Bon ! se récria Charles , ne vas-tu paa eoftfer encore cela?
— Dites! dites! monsieur Edouard, reprit Agathe arec un vif mouvement de corioêilé.
*— Tu veux bien , Charles?
— Oh y mon Dieu ! quand je ne voudrai» pas... ^-^ En qualité de confesseur, reprit Frédéric d*one
voix solennelle , j'ordonne à Édooard de nous dire les péchés de son camarade , qui prendra sa r^ vanche<
— C'est cela , dit Agathe.
— Je n'aurai pas grand' chose à dire, murmura Charles en riant.
— ^ il parait qu'il ne sera pas Sf sobre sur Ion chapitre 9 lui dît Frédéric*
— Ce mauvais sujet , reprit Edouard en désignant son ami, avisa un soir au Colysée une grande dame à la démarche mélatt<;oiique , dont I» désinvolture lui alla au cœur. Un artiste a le coup d'œil fin. En dépit du triple voile qui s'abaissait sur sa
LES CAHi^ABES. »
fignre, il saisît le moment où elle se perdit à tra* ver» le» colonnades, entre le soleil coackant et noas , pour deviner sons la dentelle une de ces figures an profil ^rec , du genre de celles que le» scolptenrs aiment plus partienlièrcment à reproduire. Il me jura qoe ce devait être Toriginal d'un camée qui figurait dans notre collection. J'ai le malheor de ne ^int me passionner facile- Bocnty et j'étais déjà revenu à la contemplation des lieux qui nous envîrpnnaient , tout entier h la magie d'un beau soir sous le ciel de Rome , lors* qu'en me retournant je ne le trouvai plus. Son chevalet et sa boîte à couleurs étaient seuls restés là. Je ne fis aucune conjecture ; j'errai de droite à gauche jusqu'à ce que la nuit fût tombée toutrà*fait atec son froid qm saisit et sa rosée mordante. Bref, je rentrai au logis : personne! Tout la nuit je fus inquiet et solitaire. A l'aube du jour, préoccupé de pensées chagrines, je pris une épée sous mon man* teau, et l'œil au guet, l'oreille alerte, je parcourais les alentours de Pont&*Rotto, quand je le vis venir à moi tout honteux de mes inquiétudes et de la veil* lée qu'il m'avait fait faire*
— Mon Dieu , dit Agathe , j'aurai» deviné tout de suite.
*^ C'était aussi une de mes suppositions , made» roocielle ; mais le doute dans un cœnr d'ami laisse de le marge à la crainte , et celle-ci l'emporte.
— Enfin ?
•-^ Enfin , il était rayonnant , fou ; et tout en me
montrant un repentir assez leste des soucis aux* quels il m'avait livré , il me conta qu'il était amoureux pour la vie , qu'il croyait à ma discrétion et que je ne l'interrogerais pas. Je n'eus garde , et j'allai me coucher. Faut-il dire le reste , Charles?
— Pubque tu as commencé....
— Oui; oui, monsieur Edouard, reprit Agathe.
— £h bien ! il se donna du bonheur toute une semaine: mais il me semblait préoccupé ; de temps à autre il donnait à la conversation un tour d'après lequel il ne tenait qu'à moi de croire qu'il jaserait volontiers de ses aventures si je voulais faire le curieux. Je fis héroïquement la sourde oreille, et enfin il m'avoua que la belle, sans doute par respect pour sa puissante famille, ne lui accordait qu'un demi-bonheur et ne le recevait qu'à lui nuit dans une villa au dehors des murs de Rome.
— Vous ne connaissiez pas sa figure ? interrompit vivement Agathe.
— r Hélas ! non , reprit Charles.
— Elle était vieille et laide , repartit la danseuse en éclatant de rire.
— Vous gâtez mon récit , dit Edouard , dfeiis vous avez deviné. Ce fut moi qui fis cette découverte. En vérité , ces précautions me donnaient à croire qu'elle voulait préserver des coups de langue d'un amant indiscret la réputation immaculée d'un nom historique.
— Que les hommes sont innocens ! dit Agathe en haussant les épaules ; est-ce que le plus grand
pfeiisîr d'une femme n'est pas de se compromettre? £t cela TOUS fit déserter Rome?
— ^ Snr-le-champ , reprit Edouard : mais à Florence...
— Tq oublies ta grande aventure , interrompit Charles.
— Quelle aventure ?
— Celle des brigands sur le cbemin d'Ostie.
— Ob,! ob ! dit Frédéric , ne glissons pas là-dessus , s'il vous plaît. Nous sommes sur le terrain classique des événemens pittoresques. Conte-nous cela, Cbarles , tandis qu'Edouard dégustera ce madère ; il n'a que dix ans de cave , mais il est gentil.
— Je vous conterai cela mal.
— Va toujours \ Si tu nous ennuies , nous te le dirons.
— J'y compte. Sacbez donc qu'il faisait nuit comme dans un four : pas d'étoile au ciel ni de lumière aux environs. Nous marcbions depuis une heure ; la fatigue nous avait réduits au silence. Nous étions à pied. Voilà que sur le sillon pâle de la chaussée , entre les arbres de la route , nous voyons venir if npus des ombres ; elles étaient disséminées de droite et de gauche. J'en comptai de dix à douze. Ce fut Edouard qui me donna Téveil en s'arrétant et en me saisissant au bras , sans mot dire. Nous nous mîmes à plat ventre ; mais le fusil que je portais en bandoulière pour voyager dans ces parages dangereux , résonna sur le sol, et à Finstant même quelques balles sifflèrent au-dessus de nos
tètes. La posUion était crîtîqtie 9 nos armes se troHyaient inutiles , et nous fûmes cernés avant dTaroir pu faire un mauvement. Pendant qu'on nous désarmait , un des scélérats brisa quelques branches d'arbres , brûla un morceau d'amadou à Famorce d'un pistolet, et avec sa bouche souffla jugqo'à.ce que les feuilles et le menu bois prissent feu* Je n'ai jamais vu rien au monde de plus atroce quie cette £ice rouge qui se gonflait sur ce foyer en traTaîl de coâibustion. Schnel^ y q«i a trouvé pc^ur se» tableaux de bandits des tètes* si caractérîstîqnes , avirait été aux anges d'être à notre plaM^. Je n'étais pas très-rassuré , comme vous pensez bien* Enfin mne petite flamme bleue bondit de branche en branche comme un écureilRl , s'y tordit arec caprice ponr en provoquer le gaz , et à la clarté qui s'élança dans fespacç , devinez qui nous vîmes ?
— Je n'ai pas «ne goutte de sang dans tes -reines , dit Agathe.
— A votre santé , reprit Edouard. C'étaient de joyeux artistes de l'école française qui s^étaient Mis en course dans les campagne» pour inspecter les vieux débris des monnmens du pevple-roi , herboriser et aller à la chasse àes milans ; ih no«s avaient pris pour les coquins que Ton appeHe des brapes, et nous leur avions faH pe«r. Mon bandit à la face effrayante était un joli garçon , très-ainiâ' Lie , que me frayeur secrète avait calomnié* On fit bahe y ils avaient des provisions , nous bûmes du rhum et os se epiitia grands amis.
LES CAHÂAâDES. « 86
— Je ne le cooBeilIe pas d'écrire tes méinoires , dit Frédéric ; cela sent le dix-neuTième siècle à en donner des nausées. Lltalie se déshonore! Nous avions le moyen âge sous la main , derrière les Alpes :. ce n'est plus cela ; le fantastique s'évanouît. Au moins vous avez vu qudijae éruption du Vésuve?
— Pas la moindre , reprit Charles. La lumée de mon cigarre faisait ombre à celle qui s'échappait dn cratère.
— Ni bonne ni mauvaise fortnne ? dit Agsrthe. Gela ne vaut pas la peine de sortir de Paris.
— Qh ! reprit Edouard , il ne vous parle pas de cette jolie Florentine qu'il voulait épouser. C'est un paragraphe très-sentimental. £ile nous suivît habillée en homme jusqu'à Venise. Je n'ai jamais vu de créature plus aérienne. Elle pleurait avec des poses si charmantes et avec des a'Itaques de nerfs si gracieuses, que c'était plaisir de la rendre à plaindre. Charles en 'étak fou ; ils se disputaient du soir au matin pour des imîsères , et je m'«nnuyais à périr du rôle de témoin et de conciliateur , quand ma bonne étoile me fit louer une barque vénitienne dont le gondolier , an Napolitain , se trouva le propriétaire légitime de la mélancolique personne. Il voulut faire Tinsolent : Charles le sou£Ei43ta. Le rustre nous fit des excuses «t ireprit sa ^iemme , qui s'était bien développée dans ses voyages. Elle lut jura , par le sang de saint Janvier , qu'elle était pure comme le soleil , et n'avait déserté le tott na-
politain qne pour visiter la pagode -de Je ne sais plus trop quelle madone propice aux femmes , surtout lorsqu'elles ont la désolation de ne pas voir revivre leur épouK chéri dans un autre lui-même.
— Je conçois la métaphore , dit Frédéric.
— La mère et Tenfant se portent bien ? demanda gaiement Agathe.
— 11 en ajouta beaucoup , reprit modestement Charles.
— Si je te juge par tes antécédens , insista Frédéric, et d'après Thrstoire de ce bon Landrin...
— Eh bien ! vous êtes complètement dans l'erreur par votre manie de clouer une finesse à toutes les aventures.
— C'est qu'elle avait quelque chose de terriblement suspect, ton aventure ! Et si Landrîn en avait eu vent, j^ doute fort que le troupier, qui n'est pas si béte qu'il en a l'air , eût consenti h jeter sur les détails assez obscurs de l'épisode en question la sainte rature d'un solide mariage. Peutêtre aussi le drôle est-il bon calculateur, et ea ce cas. ..
— Assez sur ce chapitre! dit Charles avec humeur. — Aprè9 tout, quand on le sait... -T- C'est peu de chose , reprit Agathe ; et quand on l'ignore...
— Ce n'est rien , ajouta Edouard. C'est ce que je disais , l'avant-veille de notre départ de Naples , h une petite Toscane fort amoureuse de Charles , 4]ui , de son côté , souffrait des assiduités et des re-
L£S CAttAHADES. 37
gards de flamma qu'^lk lai lançait h hri&le*fkoiir* point. Il invoqua «non zèle pour sortir d'embarras. Je la trouvais .4rôleitte ; mais elle ne oae iregardaît pas. Je fis des frais d éloquence et de toilette pour l'attirer : elle remit un hiliet douj^ à mon libertin. Il fallut répondre; la correspondance s'engagea. Je le suppliai de tirer les marrons du feu pour me les laisser à croquer. Sa résignation fut îkéroXque. Il obtint un rendez-vous , et j*y fus.
. — Voilà une rouerie infâme , dit Agathe.
— Ne m'en parlez .pas, dit axrec une oono^onotion feinte Edouard ; j'ai résolu d'expier ma faute , et je doublerai la dose de madère. Ton verre , .Gharle».
— Merci , je ne vais pas plus loin.'
— Tant pis pour toi. Après le crime je fis la faute de :m 'endormir, et ne me réveHlai que ^ous les ongles de la Toscane furieuse , qui me donna , d'une Yoix dont l'accent aUait a )!<une , .un ^grand.nQml}re d'épitbètes très-impertinentes. Je crusqu'en aggrar vant mes torts j'en d;>tiendrais Je i^ardon. Point. Elle voulait me dévisager ; elle «auta méme*sttr)un couteau : et moi je sautai par la fenêtre. Eassur^zvous, c'était un rez-de-chaussée.
— Oh ! les vilains hommes ! dit Agathe ron pinçant le .'bras de f védéric , qui J}iait .de Jtout »(m
cœur.
— Laisse donc , Agathe !... Et^c'estatcela, jows amis, que se réduit votre voyage?
^ — Oh ! nous avons étudié les «mœurSidu pays. Il n'y.c^ a.goève : l'éiude n'est paslongue. Nous avons
herborisé aa Cptysée , à telks enseignes que j'ai perda ma boîte de fer-blanc que les commis de la douane m'ont volée ; mats nous avons rapporté des camées que l'on dit fort précieux , et qui sont hideux à voir; puis des antiques superbes, qu'an amateur de Paris a reconnues tout de suite pour être de fabrique moderne.
— Les voyages sont fort utiles, ajouta Frédéric.
— Mais oui; l'expérience se forme de sottises, et nous n'avons rien négligé pour notre éducation. Ma foi , mes amis , vive Theureux temps de la liberté ! Je suis , certes , le plus sage de vous tous : mais je tiens à honneur de rattraper mes maîtres ; et , quoique votre aîné , quoique électeur même, car il ne s'en faut que de quelques jours , je veux être le roi des étourdis , le pape des godelureaux : nous tiendrons le conclave chez Frédéric. Dis donc , Charles , les bons tom^s aux maîtres quand j'étais nommé censeur de ma classe; et toi , Frédéric, les batailles, les corps à corps avec les autres pensions. Avez-vous été en pension , mademoiselle ?
— Non.
— Il faut vous mettre dans un collège de garçons. Les fruits volés , les pensums qu'^n ne fait pas, le mur mitoyen qu'on franchit pour aller chez les voisines... Est-ce que tu ne nous donnes pas du vin de Champagne?
— Si fait.
— Tu vas t'étourdir !
— Tant mieux. Fais de même. Ne trouvez-vous
LES CAMAKADES. 39
pas , mademoiselle, qu'il a Tair bien grave, l'ami Charles? Gomment! toi, le grand boute-en-train de nos réunions , tu ne dis mot ! A propos j Frédéric , qu'est devenu le gros Adolphe ?
— Il est mort de la poitrine.
— Bah ! A votre santé ! Et chose... le grand... maigre....
— Léonard ? Il a pris du ventre et une femme : sa carrière se trouve arrêtée. Il est si puissant qu'il n'est plus bon à rien.
— Ah! j*en suis au désespoir. Passe-moi les biscuits , Frédéric. Mademoiselle , c'était pour vous en offrir. Et ce bon réjoui , ce Roger Bontemps , Ernest , qui se faisait tancer en pleine église pour ses espiègleries,? ^
— I! est entré au séminaire.
— Tu railles ! Ce que c'est que de nous ! On viendrait me dire maintenant que Fleuriot, ce petit capucin de collège , est devenu athée , je ne dirais plus non.
— > Et tu ferais bien ; car il vient' de se brouiller avec les jésuites et d'écrire un gros volume illisible sar Saint-Acheul.
' — Charles, tu avais bien dit dans le temps. Je prendrai de tes horoscopes.
— Prends moins de Champagne, ou tu t'en voudras.
— Ah ! tu m'ennuies ! Es-tu hibou aujourd'hui ? Vous avez là un triste galant près de vous , mademoiselle. Allons donc , Charles , je ne te reconnais
40 LBS INTIIBES.
pim. Ë9^ce que tu as pe«ir qtw 'F^réèéric ne soit jaloux ? Quand les choses ne sortent pas da cercle des amis de pension. • .
— Tu divagues tout-à^fait !'
— Fais comme lui.
*-« Je le voudrais que je nfe pourrais pas.
— Pourquoi donc ? demanda la danseuse.
-^^ Je vais vous le dire , reprit impétueusement Edouard ; c'est qu'il est amoureux.
— Moi?
— « Oui j toi ! ce n'est ni de la gondolière , ni de la belle qui était laide , ni du jeune ange aux ongles crochus^ ni de Toînette Lantfrin même...
— Tu' es wi être bien insupportable !
— D'accord. C'est d'une autre* Le nom m'échappe. Attendez! il faisait des vers sur elle ce matin. Tu as beau remuer la iêie ; je les ai sur moi. Les voici».. Rosalien*, C'est cela même.
-— Donne-moi cela.
— Du tout ! du tout ! Écoutez : il parle dans le premrér vers de ses yeux bieus ; des cheveux blonds dans le second : il y a une centaine de vers» S'il y ra de ce train-là , nous aurons la définitien complète.
— 11 y a des choses qu'un ami doit religieusement conserver pour lut , reprit Charles en se levant et d'un air sombre ; et je ne dois pas livrer à tout le monde le nom d'une personne respectable. Ce que tu fais , Edouard , n'est pas bien.
— Rends^lui ses vers respectables , dit Frédéric avec vivacité ; ne vois-tu pas qu'il se fâche ?
LES CAIARABIS. 41
— Il n'est pas n enfant que cela , réprît Édonard nn peu calmé.
— S'il l'aime ! ce jeane homme , ajouta la danseuse avec intérêt.
— ' Eh bien I oui , je l'aime I dit Charles avec une émotion croissante qui étouffait ses paroles; et il se plaît à me mettre à la torture.
— Que Teux-tu , mon bon Charles ? pouvais-je , moi qui ne t'ai vu des sentimens éternels que trois jours de suite, me douter qu'en vingt-quatre heures , après un simple coup d'œii , tu pleurerais presque pour une allusion innocente ?
— Si tu pleures pour l'avoir seulement envisagée, ajouta Frédéric, tu te pendras donc quand elle sera ta femme?
— Vous êtes des écervelés l reprit l'artiste avec un petit sourire.
— Ah ! voilà l'orage qui s'apaise , dit Agathe. Asseyez-vous , méchant , qui boudez lorsqu'on rit , et parlons gravement de la belle qui vous a été an cœur.
— Ce sera pour une antre fois, mademoiselle. Je suis au désespoir de vous quitter.
— Comment! comment! dit Frédéric en se levant. Mais nous devons aller aux Italiens , ce soir»
— Je vous rejoindrai , parole d'honneur ! Mais je dois aller voir ma mère : c'aurait dû même être ma première visite, et elle m'attend. Edouard, viens- tu avec moi?
— A l'Arsenal ? c'est terriblement loin ; et .c'est
à peine , tant j'ai causé , si mon appétit est satisfait. Remets la partie à plus tard.
— Impossible.
— Et le café que mademoiselle nous versera^
— Il faut que je vous refuse , mademoiselle. J'ai bien Thonneur...
— Il s'en va fâché , dit Agathe.
Edouard courut à lui dans l'antichambre : — Ta ne m'en veux pas ? bien sûr ?
— Eh ! non, mon ami ! Par exemple ! J'en. veux au madère. Mais il est une heure , et ma mère demeure à l'autre bout de Paris. A ce soir ;. c'est convenu.
Agathe venait de passer dans, le salon quand Edouard rentra pour jeter sa serviette sur la table en désordre.
— Ah ça ! dit Frédéric en lui prenant le bras , si Charles se marie , ne vas pas te marier non plus.
— Je n'y songe guère. Je ne suis pas prompt dans mes sottises.
— Et faire comme notre gros ami Léonard , qui a pris femme : il est devenu patriarcal et r^let à faire peine. Dieu ! que les bonnes mœurs sont d'un mauvais ton ! Sa femme... Mais Agathe nous appelle.
— Un mot encore. Qui donc a-t-îl épousé?
— La petite Durand.
— Plaisanterie à part ?
— Eh bien !
— £h bien , mon ami... encore uni
L'amonr ett l'occupation des déaabn'rréê-
Dzo«àvB.
— Ah ! monsieur Edouard.
— C'est moi , mes amis , mes bons amis.
— Vous êtes donc arrivé d'Italie ? Et monsieur Charles ?
— Il se porte bien , à merveille» Il est à Paris; Yonsle verrez ce soir.
— Pourquoi n'est-il pas Tenu avec vous ?
-7- C'est vrai , Toinette a raison. Pourquoi n'est-il pas venu?
— -> Des affaires, de famille, quelques commissions... Mais nous causerons de cela tout à notre aise , ce soir, sous la feuillée. £n attendant, obligez-nous de recevoir ceci. Une bourriche , un pâté de Pithiviers , une dinde truffée ; cette caisse con-
tient du Champagne; cette antre des liqueurs. Au fond du cabriolet vous trouverez un panier d'argenterie : Victor, descendez-le chez Landrin.
— Bah ! monsieur Edouard , pourquoi avez-yons apporté de l'argenterie ? nous en avons ici. Pour la dinde truffée, je ne dis pas...
— Écoute, Landrin : il s'agit d'un repas qae nous voulons donner ici , chez toi ; nous serons vingt, trente, peut-êtrç plus, peut-être moins; je n'en sais rien au juste. Pour plus de précaution, j'ai dû faire les choses en grand : tu comprends?
— Oui, monsieur Edouard.
Toinette. écoute 4'un air distrait.
— Je compte sur ton zèle , mon ami ! Toinette , je me repose sur le vôtre pour tenir tout prêt, tout disposé
— Pour quelle hetire ?
— V^ità 1a âilBcolté ^ »on vieux ; le le dire mt imposable , ^t je ne ie sai# pas ; ainsi donc , arrange tes batteries pour ne pas te laisser surprendre par l'ettuettii , quelle que soit Tbeure où il montera à l'assaut.
— Oui, mottsieur Edouard ; vods pouvez vous Hfostt imt WKLB* Yetitt h m heui*es, venez à minuit : les grosses pièces seront baraquées de manièi^e à répMdre coup pour coup à l'appétit des gens que vous noui amènereB.
— Y aura-i-il des dames? demanda arec un sourire qui ne voulait pas être curieux Tépouse de Landrin.
— Peut-être bien , tna petite Toinette ; mais tout
LA FtTE BES LOGES. 4S
eela est en braille. Bon» bourg;eoi8 , mamans , petites filles y tu yerras.
ÉdacRird serra la? main* à Landrîfi, laissa tm baîoer sar k joue qoe lui tendait Toinette, et monta rarpid^meirt en c^rbriolet.
Les propriétaires da petit elos suivirent par b baie d'anbépîne , jnscju'an mnr de elôtnre , Tégaipage d'Edouard , et ils ne rentrèrent pas sans crier encore une fors : — Tout sera prêt quand vous viendrez , monsieur Edouard ; nous aurons bien soin de mettre le vin an frais.
Toinette ajouta: — Ne manquez pas de nous amener monsieur Gbarles, au moins.
Mais le cabriolet roulait rapidement sur la route de Saint-Germain , en laissant dans ses bois de châtaigniers le joli petit village de Marcil-sur-Seine. Car c'est à Mareil que Landrin s'est retiré depuis haït mois , depuis qu'il s'est marié avec Toinettef Assez mauvais serviteur , du reste , arant d'être soldat , il quitta la bêche pour prendre du service en qnalité âe remplaçant militaire de Charles Bouvet. Ce fut bien malgré' lui qiie le» événemens po* iitiqnes ne lui fournirent pas Toccaston de se battre, comme i\ avait entendu dire qu'on s'était autrefois battu à Moscou et à Wagram. Cependant, comme les dangers ne sont pas proportionnés à la gravité des combats , et qu'on peut fort bien mourir pour une cause monarchique comme pour ui>e canse libérale , il avait été blessé à Logrono par un éclat d^olms qui l'avait frappé au tendon. Landrînest donc
boiteax : disgrâce physique qui faisait soupirer Toînette chaque fois qu'elle pensait à son mari les premiers jours de son mariage. Aujourd'hui elle a presque oublié que Landrin est boiteux ! Mais ce n'est pas tout ce qu'il a rapporté de la guerre. Quant il partit , il était pauvre. Aurait-il détroussé quelques moines dans une gorge de la Castille ? Quelque sainte madone de Madrid l'aurait-elle prié de la décharger de ses parures de diamans et de perles ? service qup les Français , toujours galans , aimaient à rendre , lors de leur première invasion dans la Péninsule : c'est ce qu'on ne peut dire. Mais à son retour , Landrin a fait l'acquisition de sa jolie propriété de Mareil , il a pris femme , il boit sec , et a des boutons d'or à ses chemises , qui sont de fine toile de Hollande. Voilà Landrin.
Toinette est fille d'une fermière des environs, toiais elle a servi h Paris ; elle porte admirablement le tablier noir , et n'est pas sans grâce avec le sac d'indienne ou le panier tressé ' de jonc à la main. Quand elle rit , quand elle parle , quand elle ne dit rien , Toinette est toujours jolie , parce que sa beauté n'est pas dans l'expression de sa physionomie ; elle est dans sa frafcheur , dans son. embonpoint , dans sa propreté. On dirait que sa taille n'est faite que pour être pvise ^ et que ses joues ne le sont que pour être embrassées. Aussi î'embrasse-t-on souvent.
Landrin voulut avoir en arrivant à Mareil de belles chemises et une jolie femme; il avait toujours
dit à son caporal que c'étaient les premières choses dont il se ferait cadeau s'il devenait riche. On lui acheta des chemises , et on lui donna femme. D'abord , il fut complaisant ; on exigea de lui qu'il serait retiré de bonne heure , qu'il n'irait pas au cabaret , et qu'il assisterait tous les dimanches à la messe. Ce qu'il fit. Ensuite , on voulut qu'il prît un état , qu'il renvoyât ses meilleurs amis , sous prétexte qu'ils le débauchaient , et surtout qu'il ne grondât jamais au logis. Landrin passa par tout ce qu'on voulut. On avait commencé par le rendre stupide, on finit par le faire tisserand. Toinette triomphait.
Un jour pourtant Landrin eut une idée , un soupçon , et une verge de noisetier à la main , il expliqua son soupçon à Toinette et lui cassa la verge de noisetier sur le dos. Tout depuis a changé : Toinette n'est plus exigeante, Landrin n'est plus stupid^ ni tisserand. Quant au reste , ce qui éveilla le soupçon de Landrin , c'est un secret de famille ; on ne l'a jamais su.
Pendant que les époux Landrin dérouillent le pal de la broche , qu'ils vont chercher des fagots an bout du jardin , qu'avec une religieuse précaution ils descendent les bouteilles de Champagne dans le puits , et fixent les rallonges de leur table en fer à cheval, Edouard et Charles se promènent sur la vaste terrasse du château de Saint-Ger* main.
— Toi qui es architecte , dit Charles , que peu-
48 LES INTIHES.
ses-ta de cette ancieniie résidence <de nos nous?
— Qu'elle est détestable « répondit Edouard.
Gomment, en présence de cette hature colossale «t forte, sous Timprefision du grand dpectade de dent ou trois forêts , là de S»înt-Geriiiai« , là du Veatnet , là de Marier , un architecte a-(t-il en si .peu de goût que d'imaginer une construction si mesquiiie ? Dirait-on pas tout un quartier du Marais^ à l'aspect de ces briques rouges et de ce fiiéle haloofi ? C'est François l" qui , par galanterie^ vouhtt àonr ner an château la forme d'u-n D gothique , f^remière lettre du noffla de la dame de ses pensées , Dtaae de Poitiers. ,
— Il fut très-^henreux , .ajouta Charles., ;que ce nom ne commençât .pas^par un X ; sans «cela ^ Dieo sait les tourmens d'esprit que se serait donnés l!architecte de cour pour complaii^ .à la «fantaisie ida jaaonarque. £t c'est le régénérateur des arts , comme disent les historiographes , qui eut cette heiuseuse idée ?
— Oui ! Et c'est là-bas , au bout de cette grande route coupée dans la forêt , au château delà Muette, qu'il fut Tictime de la fatalité qui le rafa tcois mob après du livre des rois.
— Ce fut sans doute en punition d'avoir .donné la forme d'un D gothique à son château ?
-^Ët peut-être aussi d'y avou* invité !la belle Fé* ronnière. ^
— Pas mal pour un architecte !
— Sais-tu aussi , Charles , que de poétiques et
LA f ETE DES LOGES. 49
mystérieiMes scènes ont-dû se passer dans ces grandes salles qui ne pésoniient ^\n% aujoard'hui que sous le taJea de fer du garde-du-corps , et que là , dVm sort en ce m'Onentda tête mâle et carrée d'un maréohai-des^logîs , a pkis d'une fois pai'u , par un beau 'matin d'avril , la tête ravissante -et rêveuse d'une dame d'honneur d'Anne d'Autriche? Oh!
que souvent., par une claire nuit, quand le cerf brame d'ardeur sous les dharmes et les sapins , et que la Seine iparle ià-bas sur les cailloux polis , La Vallière est <venue à ce balcon de fer appuyer sa tête malade d'amour , 'et dire ^es choses <|tii se per* datent avec le soufQe sauvage de la forêt , avec la lueur furtive des étoiles I J'aurais voulu me trouver à côté de Louis4e-Graiid lorsque , pour la première fois , il aperçut la flèche gothique de Saint-Denis , et que , pensant .à la mort , il referma la croisée en tremblant , et dit : — Partons pour le Louvne; je ne yeux plus habiter Saint-Germain : j'ai peur !
— A ma montre onze beures moins un quart ; le déjeuner est commandé pour deilx heures ;'demiheure au moins à cheval pour aller aux Loges. Il faut partir.
— A cheval ! répéta Edouard., à cheval !
Ils regagnèrent le haut de la terrasse , et devant la chapelle , où deux chevaux de main les attendaient, ils montèrent, et:s'enfoncèrent dans la forêt des Loges.
Lorsqu'on est jeune et^qu'on court au premier rendez-'VOiiBdîamour , :aviec(quel charme- on se sent
50 LES INTIHES.
porté , le visage contre le Tent, par le cfaeyal qui yoas y mène ! Comme on sympathise avec toutes les harmonies de la nature ; avec la branche cassée qui est tombée toute verte et fleurie sur le chemin ; avec l'oiseau qui chante et vole ; avec la mare encadrée dans le velours des prairies ; avec le soleil qui bariole le chemin !
Nos voyageurs sont jeunes aussi ; mais ils vont si vite qu'ils n'auront ni le temps de s'amuser à voir voler les oiseaux, ni à voir courir les faisans qai passent impunément sous leur portée aussi bien qu'au temps où l'on était pendu par les pieds on déchiré par les chiens , si l'on était trouvé emportant un lièvre des forêts royales.
Pendant qu'ils galopent l'un à côté de l'autre , cherchons si nous ne retrouverions pas quelques figures de notre connaissance à la fête des Loges qui est ouverte depuis la nuit dernière.
Voilà déjà une voix qui nous revient :
— Votre avis , madame Fcuchères , est , ditesvous , d'aller au pavillon de Noailles ; il est bon ! Le vôtre , madame Millin , serait de nous rendre à la Muette ; il est excellent ! Mes enfans , tous ne seriez pas fichés de connaître la faisanterie ; votre avis et le meilleur ! Cependant souffrez que je n'en suive aucun. Nous resterons ici jusqu'après le déjeûner, qui aura lieu bientôt, car j'ai l'appétit vif, et l'air de la forêt ne l'a pas mal aiguisé, Dieu merci !
— Que ne commenciez-vous , mon bon ami , par nous dire votre avis tout de suite ; c'eût été beaucoup
pins simple , et nous nous le fussions de même tenu pour agréable.
— Je n'en doute pas , madame Feuqhères ; mais asseyons-nous sur ce gazon ; on n'en raisonne pas moins bien [^our être assis.
An nombre des personnes qui déplièrent leur mouchoir pour l'étendre sur l'herbe , je n'ai pas besoin de nommer Rosalie et Marielle. Gomme il était de tradition dans la famille des Feuchères de se rendre chaque année à la fête des Loges , le mercier de la rue Saint-Honoré n'avait eu garde d'y manquer une sei|le fois dans sa yie , si ce n'est aux époques de la révolution , où la fête fut suspendue pendant quelques années , attendu qu'il était aristocratique de s'amuser. /
Rosalie et Marielle , comme on l'a vu précédemment , avaient déjà fait leur première communion ; il était temps qu'on se hasardât à les produire dans le monde, et surtout qu'on égayât par des distractions honnêtes et de leur âge la monotonie de leur séjour à Essonne.
Ce fut une véritable joie pour elles lorsqu'elles purent chercher au dehors l'explication d'une foule de questions qu'elles s'étaient posées sans les résoudre dans l'intimité du pensionnat. Elles virent que de jeunes personnes comme elles regardaient les jeunes gens sans rougir , les écoutaient sans scandale , et qu'on ne mourait pas de honte , comme le leur disait tous les jours leur institutrice , mademoiselle Monnet , en se laissant prendre la main.
Madame Fenchères s'amose de boa coeoir ; elle prend da plaisir en conscience à Toîr ce grand homme qui dit : — Entrez , messieurs , là-dedans; Toas verrez un superbe géant , arrivé d'hier da Canada !
Et les bons paysans de ne pas s'apercevoir qae l'explicateur du dehors est le phénomène de dedâas (ce qui arriveà chaqne instsoit dans le monde), et que l'homme du Canada fait le géant à quarante sous par jour, depiii.^qiie le travail de maçon ne ya plus.
Madame Millin est en extase devant une g»rande toile représentant les quarante miraciesanivés dans l'année. Ici c'est un charretier qm.ï va tomber dans un précipice , mais qui est arrêté dans sa chute par la sainte Vierge peinte en bistre ; m'»racle qui a fait destituer l'inspecteur des ponts et chaussées., qui aurait dû être tout aussi célestement favorisé que le charretier. Ici , dans un angle de la grande toile, c'est une inondation ;. un torrent roule un village tout entier dans ses ondes ; seulement un berceau surnage. — Valait mieux , dit un paysan de Fromaînviile , que l'enfant périt et que le village restât. Mais c'est un miracle ! — Et Ton passe aa troisième. Il représente le juif errant assis à la table du roi des Pays-Bas , qui a l'avantage de le revoir tous les dix ans. Il a les pieds sales , la barbe longue et les mains noires ; le rot lui fait signe, en loi montrant un baquet , de se laver le tout , s'il veut se mettre à table ; le juif errant refuse. C'est peutêtre une parabole. '
— Qui t'a dit que c'est le juif errant?
— Parbleu , il a la barbe.
-^ Belle raison! C'est peut-être l'enfant prodigue de retour chez son pèi*e. Vois le yeau.
— Tu as dit vrai.
Mais Rosalie et Marielle courent des chevaux de bois aux jeux du roi de Siam ; des balances où les hydropiques de Saint-Germain vont examiner quelle quantité d'eau ils ont perdu dans Tannée , aux courses en char, ou toute une famille se poursuit , la nourrice dans un fauteuil , la maman dans uU vaisseau , le père dans le ventre d'un canard et l'enfant sur un dada.
C'est charmant ! Rosalie et Marielle rient , mais rient comme on n'a jamais ri à Essonne.
Voilà que tout-à-coup elles ne rient plus.
— Que notre présence , mesdemoiselles , ne soit pas un obstacle à vos plaisirs ; vous étiez trop gaies , il n'y a qu'un instant , pour que nous ne fussions désolés , mon ami Edouard et moi , d'apporter la moindre diversion à cette gaieté qui vous va si bien.
' — Ces messieurs ont donc voulu voir la fête des Loges ?
— Nous oserions vous avouer, mesdemoiselles , reprend Edouard , qu'un motif plus puissant nous a engagés à nous y rendre.
Marielle et Rosalie rougirent jusqu'au front. Edouard continua :
— La journée promet d'étrê belle ; la fête sera
brillante cette année. Ces demoiselles ont-elles le projet d'y passer les trois jours ?
— Nous ne le pensons pas, répondit Marielle. Au reste , cela dépendra de nos parens , qui ne nous ont encore rien promis là-dessus.
— Il faut les engager
— Raisonnablement , cela ne se peut guère , répliqua sur-le-champ Rosalie ; notre établissement ne peut rester fermé , tu le sais.
£t en disant cela , Rosalie passa son bras sous celui de Marielle , et sembla Tengager par un geste à retourner du côté de la pelouse où se trouvaient assis les époux Feuchères et madame Millin.
Charles , qui avait saisi cette intention , dit à Rosalie : 4
— Nous jugerions convenables, mesdemoiselles, d'aller présenter nos respects à vos parens , et nous vous demanderions la permission en ce moment de nous rendre avec vous auprès d'eux.
Rosalie et Marielle ne répondirent rien ; mais à travers l'embarras de leur position, il était- aisé de lire que la proposition ne leur paraissait pas trop hardie.
Ce fut monsieur Feuchères qui, le premier, les apercevant de loin , s'écria : — Madame Feuchères, est-ce que je me tromperais? Ne voyez-vous pas nos enfans qui reviennent accompagnés de deux messieurs ?
— Ce sont bien elles ; et si je ne me méprends point , les jeunes gens qui tes accompagnent sont
ceux avec lesquels nous avons déjà fait connaissance à Essonne.
— Nous talonnent-ils , ces jeunes gens ! Au surpins , je suis bien décidé à m'en défaire promptement : c'est mon avis.
— Vous êtes vraiment d'une vivacité , monsieur Feuchères
— Et vous d'une complaisance outrée pour votre fille ; vous écoutez ses moindres caprices , comme si elle n'avait pas bientôt dix-buit ans
— Mais c'est à cause même de son âge , mon ami , que je crois nécessaire âe laisser un peu errer 4Son cboix dans le monde. 11 sera bientôt temps de la marier ; quel mal y a-t-il à ce qu'elle apporte quelque discernement dans la résolution qu'il faudra qu'elle prenne en choisissant un époux?
— Choix ! discernement ! vous accordez beaucoup trop 9 madame Feuchères , à la liberté des enfans : ils en abusent toujours ; et d'ailleurs la morarle me paraît bien neuve , pour la suivre.
— On en usait déjà dans notre temps , que je crois , monsieur Feuchères : car vous ne fûtes pas le premier qui se présenta pour avoir ma main. Je vous pris par choix.
— Le souvenir m'en flatte extrêmement ; mais je n'étais pas un évaporé , ni vous une coquette.
— C'était en 88 , mon bon ami.
Cependant nos quatre jeunes gens s'avancèrent. Edouard et Charles s'inclinèrent respectueusement , et après avoir rappelé au souvenir de mon-
•ieur et de madame Feuchères leur entrerne à Essonne , ils demandèrent la permission de rester dans leur société pendant la durée de la fête.
— Oh ! notre société ne vous convient guère , répliqua sur-le-champ monsieur Feuchères ; votre âge et le nôtre ont des goûts si difierens !
— Us sont les mêmes, monsieur,* répliqua vivement Edouard , puisque les plaisirs purs , les joies innocentes de la campagne nous réunissent.
— Oui ! vous autres pour rire , pour courir : nous autres pour rester assis sur le gazon.
— Mais ces demoiselles pourtant , les priverezvous du plaisir du ha! ? Si ce soir notre main leur était offerte pour quelques contredanses....
— Parlez à leur mère ; cela ne me regarde pas. Et monsieur Feuchères , sans vouloir connaître
la décision de sa femme qu'il ne prévoyait que trop, se leva , plia délicatement son mouchoir, et salua ces messieurs comme disposé à se mêler aux groupes où figurait madame Millin.
— Pardon , dit en le retenant Edouard , qui jusqu'alors avait familièrement causé avec madame Feuchères , pardon ! Mais nous avons sans doute trop compté sur votre complaisance , en disposant un déjeûner : nous serions trop honorés si vous et votre famille daigniez vous y trouver.
Edouard venait de commettre une grave étourderie. Pourquoi laisser supposer à monsieur Feuchères qu'on avait connaissance de sa présence à
LA FiTE mas LOGES. 57
la fête des Loges ? il falkdt sifBpl«iiMn6 se borner à une invitation.
Charles se mordît les lèvres^
Monsieur Feuchères fut peut-être le seul à (fui cette imprudente politesse ne causa point de surprise. Cependant il se piquait d'être fin.
— Noft, messieurs, répondit-il, c*est impossible. Je dejeànerai beaucoup plus tard.
On ne iui avait pas encore dit Fhenre de Tinvitalion.
— Plus tard , si vous le voulez. Votre henre sera la nôtre.
— Encore une fois, c*est impossible , messieur»^ IVailleurs , je ne me sens aucun appétit ; de long^ temps je n*éprouverai le besoin de me mettre à table.
— Ah! nous sommes désolés de ce contre-tenyps. Mais comme les malbeur» de cette nature ne sont pas toujours irréparables, nous serions henreux que vous reportassiez Tappélit en i^ard du déjeuner sur celui du dîner. Vous ne pouvez refuser ce que nous vous oârona.
Le coup avait fait balle. Monsieur Feuchères ne put phis reculer. Il accepta ; mais après avoir reçu en pleine poitrine l'argument qui le condamnait à dîner avec Edouard et Charles , il prit violemment son chapeau , salua lestement et disparut.
'Après son départ , la conversation devint beaueoup plus animée. Madame Millin , rassasiée de la description des quarante miracles , était venoe re-
trouver son inonde ; elle avait été enchantée de revoir Édoaard et Charles , qa'elle se rappelait fort hien avoir vas le jour de l'accident du voile à Essonne.
Le temps passa vite. On causa famille , ménage, avec madame Feuchères ; à madame Millin on parla de Rome, du Vatican, du Satnt>Père ; on lui dit la grâce avec laquelle il donne la bénédiction à la ville et à Tunivers du haut de son balcon.
C'est ravissant , un voyage raconté avec chalenr par deux, jeunes gens qui lisent dans leurs souvenirs , et qui mêlent sans prétention , sans fatuité , des détails- de grande route, la carte de Tauberge à la description d'un monument égyptien ; qui laissent là le récit d'un sermon entendu sous les voûtes de Saint-Pierre ^ pour raconter, comme l'Arioste raconte, les folies du carnaval, un coup d'épée donné ou reçu à la suite d'une intrigue de nuit ; et tout cela avec bonhomie , légèreté , en ramassant une fleur sur le chemin.
On fut ému , on rit , on se plut à la conversation des deux jeunes gens ; Rosalie «et Marielle étaient tout oreille ; elles n'osaient souffler, et l'heure était délicieuse par son calme.
— Je revenais d'Ostie , disait Charles ; la campagne était belle , belle comme la foret ce soir. On entendait quelques coassemens lointains dans les marais ; des flammes passaient sur le Tibre, signaux convenus entre les barques de pécheurs sans
doute. Toat»à-coup dans la ligne da chemin que je traversais seul et rêveur , j'entends le sourd galop d'un cheval. Je fus effrayé de la témérité du cavalier qui se hasardait à courir ainsi au milieu des fondrières et des précipices dont le chemin est bordé. Je me rangeai et laissai passer le cheval. Quel fat mon étonnement lorsque je vis que personne ne le montait ! Habitué aux exercices et à tous les périls de Téquitation , je m'élançai rapidement au milieu du chemin , et le cheval s'arrêta net ; puis un cri violent partit dans les ténèbres.
— Qu'as-tu, Rosalie? On dirait que tu as froid ; tu trembles, ma fille?
— Non , j'écoute. Continuez, monsieur, s'il vous plait.
— Que c'est courageux! s'écria Marielle. Pardon si je vous interromps. YeuSUez poursuivre.
— J'étais à peine maître de l'animal que j'enteur dis venir à moi et crier : — Par l'ame de votre mère , attendez-nous ! '
C'était la voix d'une femme. Je me fixai sur la largeur du chemin.
Quelques minutes après , deux personnes , haletantes de fatigue , me joignirent. L'une des deux éleva une lanterne sourde à la hauteur de mon corps , et me dit : — Descendez ! ou je suis perdu. Ce cheval est à moi ; on vient.
Il n'avait pas achevé que j'étais, descendu : l'homme à la lanterne était en selle , et se perdait déjà dans la brume et la poussière.
60 LES INTUSES.
Uwjfire éteit une ifoafitne^ «t , aatftnt Cfoe le plie reflet âe ia lamière cachée par le foiptif avait spa me ]a montrer , je l'avais trouvée d'^uie |fr«i^ beauté.
— Mais qu'as- tn donc , Hosalie? On dWatt que tu te trouves mal? Ma filk, retournons aux £0^.
— Si mademoiselle'.. •••
— Oh ! continuez , je tous en supplie.
— L'histoire est finie. 'Cette femme mmita sur une dune, et siffla. Une barque de pécheur fut aussitôt sur le rivage ; -et la >ban}ne., et le rrvage-, et la femme, teut disparat en an cirn<d'(Êil. Je vis passer des soldats , j'enlendis retentir des armes. làix minutes après j'étais dans Rome.
Le lendemain , dans le Diario, je lus : Le meurtrier du cardinal Carvilani s'est enfui; c^t le irère d'une jeunelady qui adërnièremeiit pris tie vioile anx Camaldules. Les journaux ne disaient pas la cause de ce meurtre , dont j'avais été presopie le témoin. Le bruit courut que ce prince de l'éjgflise avjût voulu abuser >de sa... Ici Charles s'arrêta tout-à-<:oop , et se reprit ainsi : — Les journaux ne disaient pu pour qud motif cet assassinat avait élé commis.
Mais on est arrivé aux Loges : le bal est ouvert; }e bal avec les lustres frêles suspendus .aux filb d'an*ohal ,i'orchestre joyeux, les cavaliers en^dace, les mamans avec les schalls sur les genouK.
•^•Âh cà ! Edouard , je t'en prie, prends l'autre, fais-dui la cour, 4irrange-toi ; mjais ne me >la laisse pas sur les bras, •
— iQoelle antre? reprit Edouard ; car je «e sais trop ceiïe que tu veux prendre , ni celle que tu vevtx. me laisser.
— Pour moi la blanche, la petite mercière; pbur toi la brune , TEspagnole. Enfin tti courtiseras Marielle , et moi Rosalie.
— Allons ! puisque tu le veux , j'y consens ; mais je t'avoue....
— Ne m'avoue rien , je sais que c'est par complatsance. Encore une , encore celle-ci , et n'en parlons plus. Allons ! à ta place , la contredanse va comfnencer.
Tandis que nos amoureux établissent leur sympathie en dansàift , supposons-nou6 ^r le toit de pl<ymb de la Muette y et voyons entrer dans une allée , sortir par une autre , monsieur Feiichères , qui a le bonheur de suivre seul son avis , -et qui s'enfonce davantage à chaque nouveau conseil qu'il prend de lui-même.
Attendu qu'au bout de oenfpas, si l'on ne s'^st pas parfaitement orienté , il devient Impossible de distinguer la longueur de la largeur de la forêt , monsieur Feuchères, qui était pai^ti des Tjoges pour se rendre à la Muette ^ au lieu de prendre la route de Noailles, poussa jusqu'au buisson Richard ; ~et , quand -il fut arrivé au rond-point , il se trouva le centre de huit chemins solitaires. Un autre moins coi^fiantauTait cherché à se tirer de cette obscurité avant de se jeter dans ces allées, dont'quelquestmes n'ont pas moins de cinq lieues d'étendue.
Monsieur Feuchères s'essuya le front , et dit : — I
Parbleu ! Toilà le chemin de la Muette ; et il prît |
justement la diagonale qui coupe le vieux chemin ^
de Poissy. j
— C'est drôle ! mais je n'aperçois rien au bout j du chemin. Autrefois ( si mes souvenirs ne me \ trompent pas ) on apercevait la Muette à deux | lieues de distance : je ne vois rien. j
Au bout d'une heure , encore un rond-point et six allées aboutissantes. C'est Mornay. Voilà que monsieur Feuchères commence à douter, et au lieu de continuer sa première erreur, il appuie à droite, et , haletant de fatigue , couvert de sueur, découragé , il se trouve à la mare de Souillard,
La nuit se faisait , et si le lecteur a donné qud^ que -attention au récit des évémens de la journée, il n'aura pas oublié que monsieur Feuchères n'avait pas déjeûné , jpar suite de la mauvaise humeur que lui avait causée l'invitation d'Edouard et de Charles. En ce moment il eût été peut-être moins difficile.
Déjà les allées se rembrunissent , les chevreuils deviennent plus rares , les faisans dorment à l'abri des charmes. L'air est tout imprégné de l'humidité des arbres.
— Est-ce que je vais passer la nuit ici ? Faut-il que je coure le risque d'être dévoré par un sanglier ? Maudits jeunes gens ^ avec leur déjeuner ! Et il est vrai de dire pourtant que je meurs de faim. Yais-je m'en donner à dîner !
On sera peut-être étonné de ce que monsieur
Feuchères n'ait jamais demandé sa route à personne. D'abord , à part quelques grands chemins fréquentés ]es jours de marché , les allées intérieures sont toujours désertes , et ensuite monsieur Feuchères avait trop d'amour-propre pour faire un appel à l'intelligence routi.ère des autres quand il se servait si bien de la sienne.
Enfin , quand il se fut bien démontré qu'il s'était égaré , jamais il n'osa s'avouer qu'il s'était perdu : et cela après s'être persuadé que depuis trois ans on avait ouvert de nouveaux chemins dans la forêt en détruisant les anciens , ou peut-être bien qu'on avait démoli la Muette y deux suppositions qu'il n'hésita pas un seul instant à embrasser. Il appela un paysan pour lui demander s'il allait aux Loges.
Sur la réponse affirmative du paysan , il se proposa de faire le chemin en compagnie du rustre , sans lui dire pourtant sa déconvenue , ce dont il aurait eu plus à rougir que de se trouver en société avec un homme d'un rang si inférieur au sien ; car monsieur Feuchères n'est pas du tout orgueilleux , mais il a confiance en lui ; et c'est parce qu'il croit à l'égalité des conditions qu'il tient à l'égalité des intelligences. La sienne ne peut être oubliée. Monsieur Feuchères conclut juste ; mais il ne raisonne pas de même. C'est la logique de bien du monde.
Enfin il est arrivé aux Loges.
— Elles seront au bal , dit-il ; allons au bal !
Jl prononça ces mots avec l'accent de désespoir
qu'il aurait mis en dûant : Allons, aw aapplieei Sen dents claquaient,
Mousieur Feuçhères nVst pas grand. GonNuent se faille jour à travers des masses, iai^pénétrables de spectateurs debout, de spectateudrs assis , d'uu ti4f>I« cercie de chaises massives et Uiies Tune à l'antre avec du chanvre verd ?
Il pousse l'un, coudoie Tautre;, reste suspeada pendant quelques minutes entre demix gardes-chaotpétres» plus sauvages que les sangliers de la forêt, et, rudoyé, insulté, poudreux, le chapeau bosselé, il touche en^n à la première barrière du bal.
Quelle fut sa rage ! lorsque après avoir promené ses regards comme un compas autour de Tarèoe, il s'aperçut qu'il y avait toute la longueur d'un diamètre entre lui et sa famille^
A peine entrevit-il Rosalie et Marielle , qui voltigeaient dans un quadrille où Charles et Edouard figuraient. Toute son attention était absorbée par la vue de sa femme, qui, embarrassée de chapeaux, de schalls , d'écharpes , semblait avoir passé an bail pour jusqu'au jugement dernier avec la loueuse d^ chaises.
: — Oh ! non ! elle ne me verra pas ?
Essayons de lui sourire. Et il disait, en enrageant dans l'ame : -^ Ma bonne amie , en voilà assez ; Feuchères n'en peut plus.
Allons! elle tourne la tête à droite. Essayons d'un autre moyen.
11 ouvrit sa tabatière, et se mit k priser. Il coœp-
LA ÏÈTB BSS iOGES. 65
tfiît beaucoup sur aa manière originale d'élernuer poar amener de son côté les regards de sa femme. Trois fois il éternoa violemment sans exciter d'autre attention que celle de son voisin , qui lui fil la politesse d'un — Dieu vous bénisse !
— Je vous remercie... Ah! madame Feuchères, il va être huit heures ; par pitié , assez ! assez !
— Place à la Walse !
— Désespoir ! se dit-il. Quel moyen maintenant de me faire reconnaître à travers ce tourbillon qui va tout entraîner?
La walse commença. La walse joyeuse, la walse, véritable emblème des passions, qui vous prend doucement , vous séduit , vous met deux yeux sur les yeux , vous encale a un corps gracieux , souffle une haleine sur votre haleine, vous enivre. Puis c'est à serrer le cœur, à tout confondre autour de soi : l'harmonie qu'on entend sans savoir d'où , les fleurs 9 les arbres , les ceintures qui volent , les paroles qui se brisent en éclat dans vos oreilles , les lustres et tout , pour ne plus voir devant soi que le corps que vous entraînez et qui vous entraîne , jusqu'à ce que vous vous arrêtiez , la tête en désordre , haletant , couvert de poussière , et TOUS disant ; — Où suis-je ?
Monsieur Feuchères a éclaté. Appuyé sur les traverBCs d'une chaise qui cède à son poids , mais assea tard pour qu'il puisse franchir encore les deux rangs que l'impitoyable cercle lui oppose , il s-'élance avec ses guêtres blanches dans le bal, soulève
en tombant des nuages de pondre , et après qael* qnes circonvolutions , qui jettent les pans de son habit à droite et son chapeau à gauche , il arrîye jusqu'à madame Feuchères.
— Allons ! madame , 11 est temps de partir.
Voyez , huit heures et demie! Je me suis égaré dans la forêt , je n'ai rien pris... C'est bien ! appelez ces demoiselles , dépéchons-nous.
— Mon bon ami...
— Vos témoignages d'affection plus tard. Sortons d'ici...
Heureusement la walse est finie. Rosalie et Marielle sont reconduites à leur place par leurs cavaliers, qui se confondent en politesses auprès de monsieur Feuchères. Monsieur Feuchères ne i^épond pas ; il cuve sa colère.
Grâce à la promptitude des mamans , les chapeaux sont noués , on croise les schalls , on est en route.
Nos deux jeunes gens, qui avaient prévu que l'heure du départ serait peut-être un obstacle à leur projet, avaient fait venir à leur disposition un solide char-à-banc , commode , avec des sièges rembourrés et des rideaux en satin.
Ils prièrent ces dames de monter ; agréablement surprises , elles ne crurent pas devoir refuser. Où était le mal ? On avait encore bien du chemin avant d'être à Saint-Germain , et d'ailleurs un refus aurait blessé leurs nouveaux amis. On monta,
— J'irai à pied.
— Mais , monsieur Feachères , yoqs êtes déjà si fatigué.
— L'exercice m'est salataîre.
— Quelle idée !
— C'est mon avis !
Bien que le mot sacramentel fût lâché , Charles et Edouard prièrent si instamment monsieur Feuchères de monter dans le char-à-hanc , et la faim ayait déjà si hien assoupli cette ame de mercier , qu'il s'assit dans le fond et se laissa faire.
Nous voudrions hien , pour la satisfaction du lecteur^ et peut-être aussi pour la nôtre, qu'il fût arrivé quelque accident à nos voyageurs : mais la route dans la forêt est unie comme la main ^ depuis François l" ( ceci est historique) jamais aucun assassinat , aucun crime , n'y ont été commis ; ainsi donc, à part le sommeil hruyant de monsieur Feuchères , nons n'avons rien à noter sur nos pages fidèles. Des chevaux joyeux de courir sous des branches , d'enfoncer dans un terrain élastique , de jeunes filles qui rient , des jeunes gens qui aliment , qui ont appétit , voilà tout.
C'était l'intention , et l'intention écrite , arrêtée , de monsieur Feuchères de descendre à Saint-Germain, d'y commander à dîner dans la rue de Pologne , chez un restaurateur de ses amis : mais la volonté la plus forte cède au somibeil. Bonaparte dormit profondément la veille de Waterloo , sur le champ de bataille même. Il rêva peut-être qu'il était berger ; le mercier rêva sans doute qu'il trô-
nait. Qoant à madame Feachères , quant à madame Millîn , quaiU à leur filles , elles sont avec des jeunes gens qui ont déjà leur affection ; elles les suivent parce qu'elles se confient à eux ; elles vont...
On a déjà traversé Saint-Germain; on est encore dans la campagne , mais on avance , on vole : enfin on arrête.
— Arrivez donc ! tout est cuit à point ; le couvert est mis, le Champagne est pris dans la glace! arrivez donc !
Rosalie et Marielle se pressent les mains , se poussent du coude , madame Millin balbutie quelques mots d'explication , on éveille monsieur Feuchères.
Il s'éveille en criant : ••-n Indiquez-^moi le chemin de la Muette.
— Allons, mon bon ami, nous sommes arrivés; voulez- vous descendre ?
-^ Parbleu! mais que veut dire cela? Fait-il sombre à Saint-Germain ?
— Nous ne sommes pas à Saint-Germain , nous sommes... Ces messieurs vont vous le dire.
-^ Ces messieurs. . . ^
— Pardon , monsieur Feuchères, mais vous nous aviez promis ce matin de dîner avec nous , et nous avons profité de votre complaisance pour disposeï' le petit repas qui vous attend. C'est Charles qui avait porté la parole.
•— Est-ce que j'ai promis , madame Feachères ?^
LA FtT£ BIS LOGES. ' 69
£st-i2e que j'ai promis ^ m9ciaw# MîUin? Al j^ pro^ mis 9 mes ealait»?
— MaÂs c^rMineineoit:^ Toas ave^ p^ponûs.
— £t TOtta dJUft que nous, sommes*..
— A Mareil , dit Charles.
— A Mareil î Donc irous qe pouvesi pas me for^r cer à dîner a^ec tous , puîsqvie je n'ai accepté que pour Saiat-Geroiaîn.
Tout eu se défendant ainsi , moAsieur Feuchères traversait la hs^ie d'aubépine, toviroait la maison de Landriu, et se trouvall face à face d'une table coia^ Terte de'^hofs-d'œuiîres appétisaans et d*une dinde doat te parfitai aurait séduit le plus intraitable disciple de Pythagore. Aj<»utons , pour Vhonneur de la belil^ résistance de mpnsieur FeiiK^Uères , <|ue de? puvs vingt-quatre beures il n'avait rien pris , et que dan» les capitulations de guerre , on met au premier rang des redditions honorables le manque de vivres. Le chevalier Folard et le cHevalier Grimod de La Reynière n'ont qu'un avis là-dessus.
— A table ! A table I
— Je
— Allons ^ monsieur Feuchères.
— Je
Voilà qu'une bouteille, des six que portait Toinette dans ses bras , vient à tomber, et le fumet le pins exquis d*un excellent bordeaux achève de soumettre les sens révoltés de monsieur Feuchères.
— 'Quelle étourdie ^ s'écria-t-il , quelle étpupdie!
Enfant , on prend un panier , on le pose doucement... Il doit être délicieux , ce bordeaux.
— Nous allons en goûter , répond Edouard qoi débouche une bouteille , rallie un couvert absent , assortit un service incomplet, appelle Landrin, qoi boite plus que jamais , Toinette qui court après Charles dans le jardin, après Charles... Mais les Toilà : Fun a du Champagne dans un seau d'eau où nagent des glaçons , Tautre un superbe ananas , fruit que monsieur Feuchères a quelquefois admiré sur les planches de Buffon et derrière les vitraux de Chevet , sans porter ses perquisitions plus loin. On est enfin à table , et Ton mange. D'abord du recueillement au potage , du silence au rôti , de l'épanchement à la dinde qu'arrose le bordeaux, enfin la gaieté vient et la froideur s'éloigne en raison composée du carré des bouteilles qu'on vide. C'est l'architecte Edouard qui pense cela.
— Monsieur Feuchères , encore cette aile. — Madame Millin , à vous cette truffe.
— Tends donc ton assiette , madame Feuchères, vois monsieur qui t'ofifre cette aiguillette.
— Ces demoiselles ne mangent pas.
— Elles vont boire , dit Edouard qui boit sec.
— Elles boiront , crie monsieur Feuchères , qui j a déjà les yeux tendres et coquins, les tempes rou- j ge», et qui baise la main à madame Millin qui loi j verse à boire.
— Ah , monsieur Feuchères !
*-^ Que voulez-vous , madame Millin ! j'ai too<
jours eu un penchant pour vous, parole d'honneur. Madame Feuchères , qui rit du sans-gêne de son mari , cause avec Edouard, dont les soins sont partagés entre Marîelle et Hosalie.
— Votre ami n'est pas marié ?
— Non , madame.
— Et ses goûte doivent être bien incertains...
— Moins peut-être que vous ne pensez, madame.
— Tu ne bois pas , madame Feuchères.
— Pardon , mon ami. Mais nous causons avec monsieur.
— C'est bien , mais monsieur oublie ces dames.
— Monsieur Feuchères a raison , dit Charles , tu oublies ces dames. Je vais leur verser du Champagne. A elles l'honneur !
— Toinette ! Landrin ! du Champagne !
— Voilà , monsieur.
-— Allons ) mesdemoiselles.
— Ah ! j'ai peur.
— Que tu es enfant , dit moqsieur Feuchères , est-ce qu'on a peur ? Et monsieur Feuchères écarquille les yeux , étend les mains , bondit sur sa chaise à mesure que le bouchon frappe au plancher et rebondit écumant dans une charlotte.
— Vos verres !
— Bien ! Toinette , des biscuits de Reims à ces dames , à ces demoiselles.
— Vos verres , mesdames.
— Le vôtre, monsieur Feuchères. A votre santél
— A la santé de monsieur Feuchères !
n USS ÏKTIHIS.
— J'ea pï*opose «vie aatre » ^iptès '6elle-€i. A notre 'faearense rencotitre , Tamiée pk^ôcbaiiie , ici , toas réanîs , toits ensemble.
— Oui ! oui !
— Ah ! dit DiadaMTë MiWm , H y âinr» pent-étre bien du changement d'ici à TalAiée ^ocfaahie. La providence....
— Je la respecte fort , di* mbn9Îei!rr ^enchères: mais accep^ei; cette demi4as^.J'«VociB la donnepoar dtt BoBTb<m de la Martini<|cfe pur.
£t on but du café ; et on chanta. Monsteor 'Feadbères chanta tm air du directoire , madame Millin des paroles sacrées sur Pair de la carmagnole , et Rosalie et Marcelle , avec une voix feusse et douœ, une romance de Romagnesi. 'La marman 'Fea<^res Htait heureuse de la joie de toUfs : Edouard était aax petits soins auprès d*elle.GharIeséc»nfiaitdu punch.
On but le punch , et Ton partît. La table avait mis toutes les sympathies à Tunisson; (madame Millin s'était déjà permis quelques plaisanteries pea orthodoxes , en se frottant à monsieur Feachères; et mransf€Mir Feuchères , qui n'avait pas AH ifoe seule fois : C'est mMi avis, permit qu'on le ^plaisantât sur sa promenade dans la forêt.
Tous étaient déjà assis dans le ohcrr-à-banc , que Gliai^les n'était '<pas encore «monté. 11 -arriva enfin , accompagné de Toinette et 4e Landrin. Toinettene Tembrassa pas.
On alla éomtne^le vent jusqu'à >Pafrls. Mais dans la route, mais dans les soubresauts du joyeux équi-
LA f iT£ DES LOGES. 73
page , plus d*ane fois la main de Rosalie se trouva sous celle de Charles , plus d'une fois leurs joues se touchèrent hrûlantes du festin et de la jeunesl^e. Marielle fut d'une folie à ravir Edouard , qui s'applaudissait en secret de la réussite de sa ruse envers monsieur Feuchères.
Lorsqu'ils entrèrent dans Paris , il était minuit. Le char^à-banc ne s'arrêta que dans la rue de Saint-Honoré , devant la maison de monsieur Feuchères , où Ton se dit adieu avec effusion , mais sans promesse de se revoir. Qu'importe?
Charles et Edouard accompagnèrent madame Millin jusqu'à la rue d'Argenteuîl , près de Saint-^ Roch ; et quand , en se séparant , les deux amis lui demandèrent la permission de se présenter quelquefois chez elle, on crut entendre qu'elle répondit : Oui!
LM rLZBVSTIBR BU DIX-HBVVlàlUS SlàciiS.
L'amitië est une aine qui habite d«ax cwp*.
■n coeur qui habite deux ainrs.
Aetstotb.
— Qu'est-ce que c'est , Victor? ne sais-ta pas que je voulais dormir à mon aise ce matin ? Quelle heure est-il ?
— Huit heures , monsieur.
— Le diable t'emporte , mon garçon. Met» les journaux là et me laisse.
— 11 y a une réponse|, monsieur.
— Une lettre ; c'est différent. Tire donc les rideaux si tu veux que je voie. Je connais cette écriture-là.
— Ce n'est pas d'une jeune femme, monsieur, car c'est du papier ordinaire.
— Qui t'a dit que c'était d'une femme vieille ou non?
— L'écritare et l'orthographe.
— Bah! tu saîsdoDc l'orthographe?
— Ooi , monsieur , et très -joliment. Je m'ei^ flatte.
— En ce cas , va mettre le cheval au cabriolet.
— Faudra-t-il raser monsieur?
— Non.
— Qandje le disais !
Edouard fut habillé en un clin d'œil ; à ses airs d'impatience rêveuse , Victor crut deviner que son maître n'aurait pas avec lui son intimité habituelle. 11 alla chercher dans Técurie un fringant cheval qu'après Edouard Oranger et monsieur Charles , il aimait plus que personne au monde. Edouard prit les guides, et bientôt on quitta le quartier de la nou* velle Athènes, pour rouler sur les boulevarts en se dirigeant vers le grand fossé de la Bastille.
Rien n*est solitaire , au Marais , comme le quartier de F Arsenal : la place Royale même est bruyante auprès de la rue de la Gçrisaie . Là des maisons immenses renferment des cours démesurées , des escaliers larges , des salons spacieux , des fenêtres géantes , comme si l'aristocratie éteinte, jadis logée dans cet emplacement , ne produisait que des gentilshommes de dix coudées. Le génie qui fit éclore Gargantua semble avoir présidé à ces masses d'architeeture ; le contemporain que ce grandiose écrase s'y trouve petit et glacé. Aussi tel salon qui , divisé en ti'oîs étages , contiendrait quatre ou cinq familles , est désert. L'ivraie et la marguerite croissent
76 LBS INTIMES.
sur le pavé poli des eom*8 , et les échos des hôtels vides et sonores redisent le roulement accidentel d'an cabriolet , ou les gamines de la trompette militaire qui , dès l'aube du jour , sonne la diane pour la gendarmerie casemée dans le voisinage.
Edouard chercha dans la loge un portier qui n'avait garde d'être à son poste , et prit le parti de s'aventurer hardiment vers les combles de cet hôtel ; il remarqua sa physionomie dévastée, ses carreaux où des générations d'araignées prenaient des générations de mouches depuis la mort de Henri IV , et les dalles brisées des pailliers à carreaux blancs et noirs , qui devaient être autant de guet-apens tendus aux voleurs de nuit assez malavisés pour venir dévaliser la solitude.
Enfin au troisième étage il se trouva près d'une porte ayant sonnette à pied de biche et un tapis en lisière ; il sonna ; une dame pâle et nuiigre , dont le sourire avait encore quelque chose de triste , se présenta et lui dit avec affabilité : — Monsieur Oranger, je suis vraiment humiliée de la peine que je vous donne et de la réception que je vais vous faire.
— • Gomment donc ! reprit-il , mais je suis tout à la disposition de la mère de mon meilleur ami.
— Vous accepterez le déjeûner d'une pauvre femme?
— Je n'ai pas oublié , madame , le bon café qco vous nous donniez les jours de vacances^ et dans mon zèle à me rendre à voti^ invitation , croyez qu'il entre beaucoup de gourmandise.
LE FLIBUSTin. 77
-^ Yoas permettez donc que je donne quelques soîas an déjeÛDer. Je suis seule , et....
— Vous êtes trop bonne de tous excuser : nous sommes de TÎeilIes connaissances. Je ne vous* présente pas les respects de Charles ; il dormait comme un sourd à mon départ ; il peut rêver des sottises ; mais à coup sûr il n'en fait pas.
Edouard profita de l'absence de son hôtesse pour jeter un coup d'œil autour de lui. Kien n'était changé dans les habitudes de cette femme qui semblait affiectionner sa pauvreté. En vain Gbarles , qui, par vieille routine de collège, fouillait sans scrupule à la bourse de son ami , avait-il proposé cent fois à sa mère de quitter une si lugubre demeure pour le riant quartier de la nouvelle Athènes; elle s'obstinait dans ses refus. Il lui avait apporté le prix de quelques tableaux ; mais elle consacrait la somme à faire pour lui quelque durable (nxiplette. Seulement au milieu des couronnes jau* nies que Charles recevait dans les ovations annuelles des lycées , elle avait suspendu sous verre sa médaille d'or déceiTiée à l'École de Rome pour un concours. Une couchette sous des rideaux à ramages , des meubles à marqueteries et ciselures de cuivre , une horloge à sujet pastoral , de cette porcelaine mate qui a reçu le nom de biscuit , et quelques livres épars à travers une planchette sous une poutre qui trahissait la mansarde , formaient avec quelques fortes chaises de noyer le mobilier de madame Bouvet. L'ordre, un parfum d'élégance,
'quelques esquisses de son fils , des fleurs dans des carafes de cristal et sur la saillie avancée du toit, donnaient à ce modeste ameublement un air de bon goût : et sa prison ( car elle sortait assez rarement pour qualifier avec raison son logis de la sorte ) ne pouvait être la cause des idées noires qu'on l'accusait de nourrir.
Edouard eut à se louer de la générosité de son hôtesse ; il dévora gaiement un fort bon déjeûner , tout en causant des prétendus travaux de son ami, du sort brillant que l'avenir lui préparait, et accamulant surtout les hyperboles flatteuses qui faisaient rayonner le front de la mère et disparaître sous une expression de joie quelques rides prématurées.
Cette gaieté ne se soutint pas. Quand tout fut fini : — Parlons encore de lui , dit-elle avec on frémissement , et de moi par rapport à lui. £h bien! monsieur Edouard , l'instant est donc venu pour mon fils : il aime ! il aime ! et ce sentiment , qui change toute la vie , est pour lui un premier malheur , pour moi un dernier opprobre. Mon Dieu ! vous devez être satisfait ! je vais vous payer ma dette !
Il y avait dans ce peu de mots deux choses qu'Edouard ne comprit pas tout de suite : d'abord, que Charles se fût ouvert de son amour à sa mère , ce qui donnait à sa passion nouvelle un cai*actère plus sérieux que son ami ne l'avait encore înotaginé; puis que ce fût un opprobre pour madame Bouvet,
la plas sainte femme à ses yeux et la plus digne que la terre eût portée. Il resta muet et prêta Foreille^
— Yens connaissez les parens de la demoiselle ; ils sont riches , et c'est un malheur....
— Us sont établis à leur aise , c'est vrai ! Mais Charles est riche de ses talens , de ses succès...
— £t de votre amitié , monsieur Edouard ; parlons cependant sans nous exalter , s'il est possible. Si bon que tous soyez pour sa mère et lui , mon fils ne peut se proposer ' d'entrer dans une famille de négocîans sans apporter aussi sa part de patrimoine et l'avenir de ses enfans. J'ai été assez punie de n'y pas songer pour qu'il profite de mes longs regrets. Ne m'interrompez pas ; je vous devine ; nous vous refuserions. Ce que nous ne refuserons pas , moi du moins (car il faut, monsieur Oranger, que tout ceci reste entre nous deux ) , c'est l'intervention de votre zèle , votre esprit calme et mesuré , vos bons offices. *
— Croyez que tout ce qui pourra'....
— Je n'en ai jamais douté. Vous êtes l'aîné , le protecteur de Charles.
— Son ami, madame , et pas autre chose....
— Ah! soyez son protecteur, soyez surtout le mien , car je ne suis qu'une misérable femme sïtns courage ; et , prête à vous parler , je sens que la force me manque. Edouard, je suis veuve.,., et' pourtant...»
•— £t pourtant ! *
80 LES INTIMKS.
— Le père de Charles existe !
Il y eut an silence de quelques secondes ; Edouard fit un mouvement vers madame Bouvet , qui sanglotait avec la rougeur sur le front. Il ne lui dit rien , mais il pressa la main de cette mère avec une cordialité vive.
•— Il existe , continuait-elle, mais quel komme ! Riche , heureux ( si la fortuné peut.éteindre le sentioîent d'une, conduite déplorable) , il oublie avec des femmes dépravées la créatui^e qu'il a dépravée : nous ne sommes rien pour lui , moi qui lui ai sa<» crifié plus que ma vie ; mon fils auquel il l'a don« née ; et c'est à peine si Charles a senti quelquefois s'abaisser sur son front les lèvres d'un homme qui n'est à ses yeux qu'un étranger. Toutefcûs , si je me suis tue , si j'ai dévoré , dans l'amertume de ma honte , les angoisses de son ingratitude , l'instîoct maternel me dit de rompre ce silence. Mon choix justifie mes révélations ; je ne puis mieux verser te secret de mes fautes que dans le sein d'un ami, qui, sans doute en cessant de m'es ti mer, ne me refusera pas son intérêt.
Elle reprit après une pause.
— - J'étais jeune , trop jeaae peut-être , quand monsieur Bouvet , ancien membre du parlement de Paris, m'épousa. C'était un homme d'âgQ, a l'extérieur froid : mais il y avait de la chaleur sous cette enveloppe glacée. 11 partageait avec tous les politiques du temps les idées de réforme que'la révolution compromit en les outrepassant. OrpheUne
dès le berceau , j'assistais à un spectacle bien ex* traordinaire : le sol semblait fuir sous mes pas. Le reste de ma famille avait émigré à Verdun ; les têtes de mes jeunes compagnes d'enfance étaient tombées sous la bâche des bourreaux ; un vertige planait sur la France. De toutes parts on parlait d'exécution, de supplice,' de mort« L'horreur naturelle d'une jeune fille pour des faits dont la cause première échappait à son intelligence , dont la portée reculait devant son imagination , laissa un germe funeste dans mon cœur. Pardon si je pèse sur cette époque de ma vie ; mais il me semble que là est mon unique excuse, s'il peut y en avoir pour moi. J'ai toujours pensé que Dieu m'en tiendrait compte.
Mon ménage fut paisible ; mais il n'existait pas de sympathie entre mes idées et celles de monsieur Bouvet. S'il gémissait , comme homme , d'apprendre que l'on versait du sang ailleurs que sur le champ de bataille , comme magistrat il disait que la stricte exécution des lois pouvait seule ramener le calme. Mon mari m'imposait, et mes pensées restaient secrètes. Il aurait pu les vaincre si j'eusse osé les lui dire. Dès lors un enthousiasme s'éleva dans mon ame pour la cause des vaincus. Tous à mes yeux étaient des martyrs. Je refusais d'y voir des brouillons qui périssaient pour avoir voulu tout confondre, et qui provoquaient l'épée en tirant epee.
Nous logions à Bercy , à cette maison blanche
qai se perd là-bas à l'horizon. J'ai Toola que tout me rapellât ma faute, et j'ai passé bien des henres, le soir , à suivre le dernier rayon de soleil qui se jouait dans les arbres qui l'entourent.
Ce fut là qu'un soir , comme je me promenais dans le jardin , la haie qui l'euTironne fut écartée subitement par les bras d'un homme couvert de haillons ensanglantés. Il m'aperçut, croisa les mains et tomba sur la terre. Une patrouille de citoyens passait dans le sentier ; on courait. Je compris qu'on était à la piste de celui qui demandait ma pitié , et je me tus. Enfin il se leva ; ses vétemens étaient trempés. Il avait traversé la Seine a la nage ; il s'était déchiré les bras , la poitrine et le visage en franchissant des halliers ; il avait faim , et se soutenait à peine. J'étais seule à la maison , je lui donnai des bardes et je brûlai les siennes. Il dévorait. Vous aves ouï parler peut-être, monsieur Oranger, de Jean Chouan et de sa bande , poignée de braves qui tinrent les premiers campagne dans la Vendée. Le nom du chef est même devenu le titre obligé des insurgés qui les imitèrent. Gustave Ducrest était l'an des plus jeunes et l'un des plus hardis. Fils de contrebandier, contrebandier lui-même,sa connaissance des localités , sa bravouve aventureuse , lui donnèrent de bonne heure un ascendant profond sur ses camarades. On le mêla à tout. Des nobles lui donnèrent la main , couchèrent sur son lit de paille et mangèrent avec lui son pain noir. Il tua bien des bleus , et lors de la paix plâtrée qui calma pour
* quelques înstans la flamme de la guerre civile , lui
et quelques antres refusèrent leur soumission. Bientôt la république apprit que TOuest était en feu , que les Bretons se ralliaient sous le crucifix , et qu'un Taste complot, dont le compte d'Artois , actuellement roi , était le général, allait fondre comme un ouragan sur notre sol encore mal affermi. Des généraux furent envoyés à la hâte. Le comte d'Artois , qu'une femme du nord avait armé , sentit son courage pâlir à la vue des côtes de France , et l'insurrection fut étouffée.
Gustave fut saisi à Boscanvel , sur la côte du Finis» tère , et avec lui des papiers précieux , des caisses d'armes , de l'or. On l'amena à Paris , lié , garrotté , croyant qu'on obtiendrait de sa bouche certains renseignemens dont les papiers surpris ne faisaient pas mention . Peut-être les faits de son évasion vous sontils connus ? On l'amenait au milieu de la foule au tribunal, quand un billet lui fut remis par un homme qui feignit de n'avoir pu retenir l'élan de sa course et troubla la marche du cortège armé. Ducrest lut avec sang-froid cet avis pendant le plaidoyer de son avocat ; puis en déchira les morceaux , machinalement en apparence. Il éleva ensuite divers incidens , prolongea la séance , affermit son costume , et comme on le reconduisait , en arrivant près d'une fenêtre fort élevée qui donnait sur la rue , il terrassa brusquement deux gardes et s'élança en saisissant une corde qui semblait n'être là que pour des réparations de maçonnerie. L'obscurité favorisa
sa fuite. Maïs perdu dans cette vaste capitale et ne troavaDtplus son mystérictnx correspondant , il erra d'allées en allées , sar les ponts , dans les caves , caché le jour , la nuit escaladant les mors pour se procurer des yivres , traqué par la police qu'il dépista vingt fois, manquant des choses les plus nécessaires , mais résolu. Voilà ce qu'il m'apprit , et mon cœur battit plus d'une fois. J'étais joyense d'avoir sauvé la vie d'un proscrit ; et le surlendemain, lorsque je fus lai porter des vivres dans le pavillon du jardin , je demeurai frappée de la métamorphose que des vêtemens sains , du repos et la disparition d'une barbe épaisse avait opérée dans ses traits. Je dois le dire , cette figure mâle , ces traits énergiques , mais jeunes , achevèrent mon imprudence. Je le regardais comme une victime, je fus la sienne.
A peine je comprenais ma faute. Il y avait del'idolàtrie dans le sentiment que je lui portais ; puis , ces transes , ces récits de Visites domiciliaires , la pensée de l'échafaud, un instinct aventureux , mal démêlé de la gloire et du péril pressant , de l'honneur chevaleresque qu'il y a de tenir ferme sur les débris d'un parti qui tombe, tout cela fut comme une ivresse , comme une folie. Quand j'y songe , je m'y perds , et ma consolation est de penser que l'inexpérience seule me précipita. Hélas ! je n'ai janoaîs mieux compris mon crime qu'en en pen^nt le iruit ; et s'il n'avait pas détruit le prestige , sans doute je me mépriserais moins !
Je ne sais pins trop pour quelle affaire mon mari devait aller à Brest. — Brest ! s'écria Gustave dès qu'il le sut ; il se munira sans doute d'un passeport. Il me le faut ! Ses yeux brillans , sa joie , et je ne sais quel vague supplice de jalousie à cette pensée de départ , me frappèrent alors , et je me suis plus d'une fois rappelé ce funeste épisode.
Siic semaines , pendant lesquelles nous ne nous étions vus qu'à la dérobée , ne m'avaient pas ouvert les yeux sur Ducrest. Mon fol amour me décida. Je voulus le suivre , il y consentit , et ce ne fut qu'à Brest que je sus que , profitant de ma confiance , Docrest n'avait pas enlevé qu'une femme coupable à celui dont il avait violé l'asile. Cette conduite m'indigna. Je lui reprochai amèrement son vol. Il me dît qu'en voyage il fallait vivre , et je me tus.
Le jour même de notre arrivée , il fit marché avec un capitaine de navire suédois , qui devait se rendre à Pondichéry. Sur le port , il rencontra des matelots de l'équipage , et me renvoya pour causer avec eux. Je tremblai qu'il ne se mît à comploter de nouveau ; l'héroïsme de Gustave ne me semblait plus si beau depuis qu'il était mon seul appui sur Ja terre*
Un homme le suivait quand il rentra. Gustave lui dît que j'étais sa femme , et je surpris un sourire sar les lèvres de cet homme.
Tous deux passèrent la nuit à causer ^ c'était en patois du pays. Je n'y comprenais rien. Le lendemain à mon réveil, ils étaient sortis. J'augurai
mal de cette abMDoe , car Gostare me pariait à peine ; mais il rentra sor le déclin do joor , sairi de l'hôte et se plaignant de donleors horriMes , qni le forceraient à se mettre an lit de bonne henre. L'hôte Ini donna quelques conseils , le pria de sonner, si dans la nnit l'indisposition prenait un ca- ^ ractére grare , et promit qne sa femme nnirait ses efforts aax miens.
Qoand Thôte fat parti , Gustave tira de dessous : son mantean on costume complet de matelot , et me le fit mettre. H m'interdît toute question ; alluma deux flambeaux, qu'il plaça près de la fenêtre, puis les retira ; et quelques instans après , son compatriote breton de la veille posa une échelle contre notre fenêtre et parut au milieu de nous.
Gustave lai parla dans leur idiome : à ses gestes je compris qu'il ne s'agissait, pour le nouveau venu, qne de se promener de long en large dans la chambre , sans doute pour que le bruit des pas laissât croire que nous étions toujours dans l'hôtel.
Puis il me fit signe de descendre par la fenêtre ; il me snivit , et reporta l'échelle dans un angle de mur. U faisait une nuit froide ; il m'entraîna rapidement , et nous arrivâmes hors de la ville jusque sur le rivage de la mer ; elle était houleuse , et de sourds gémisseroens couraient à sa surface tandis que les vagues venaient en écume s'éteindre à nos pieds , roulant des cailloux avec un bruit rauque. Gustave me saisit. — M'aimes-tu? s'écria-t-iL — Plus que tout au monde? — £h bien, du courage!
Il me jeta dans anebarqae , m'ordonna de prenle gouTernail , puis détachant aassitôt le câble , et manœuvrant avec yigueor, il s'éloigna du littoral. Je vis Brest s'effacer comme une vapeur dans la brume ; il n'y avait d'autre clarté dans ce gouffre que le coupant des lames d'eau qui bouillonnaient en sifflant , et cette ligne pâle de l'horizon , à l'occident , par où rOcéan s'étend à perte de vue. A travers les bouffées du vent , il me criait : — A droite ! à gauche ! et j'appuyais aussitôt sur la trayerse du gouvernail. J'aurais voulu que la barque échouât ou fût brisée : il m'eût semblé bon de mourir entrelacée à Gustave. Une rosée fine et pénétrante s'attachait à mes vêtemens. Parfois une vague faisait pencher notre embarcation frêle , enfin une secousse forte nous porta sur la terre. Ducrest attacha le câble à un tronc , prit dans la barque quelque chose , sans doute apporté là du matin , et me dit de remettre mes sens. Le froid me gagnait , sur la grève il fit un feu de paille : il y jeta des branches de châtaignier qui s'enflammèrent. Ce fut un fanal qui nous guida quelque temps. Nous arrivâmes à des roches. — Tiens , me dit-il , voilà deux pistolets ; il ne faut pas trembler, il faut les prendre I Je vais m'éloigner pendant une heure, peut-être moins. Reste ici , c'est essentiel ! Ce foyer attirera du monde : n'importe ; il nous le faut pour me servir de guide quand je reviendrai. D'ailleurs, ils sont loin , et j'ai tout calculé. Mais si loin , si peu que ce soit , quand tu entendras quelque bruit
suspect, quand tu verras apparaître quelqu'un, presse la détente hardiment, j'entendrai : dans deux minutes je serai près de toi. Cours alors à la barque sans m'attendre , détache-la : je suis bon nageur, et je te rattraperai au son de ta voix. Il disparut en grimpant aux rochers , et le bruit de ses pas , qui cessa bientôt, me confirma que j'étais seule.
11 y va de la vie de Gustave , me dis-je alors , et cette pensée me rendit courageuse. Une heure, une heure entière se passa ; le timbre sourd d'une cloche au loin me fit tressaillir. Il me sembla dès lors voir des têtes se dresser partout , entendre des voix rire dans les airs. Les châtaigniers énormes, dont les branches se balançaient sur ma tête , frémissaient avec des craquemens ; puis des oiseaux inconnus passaient sur la flamme qui brûlait au rivage , et sous le battement de leurs ailes démesarées le feu grandissait avec des étincelles : il éclairait l'obscurité de la mer , et faisait coarir les ombres des buissons semés dans la plaine sur les masses rougeâtres du parapet granitique auquel j'étais adossée.
Je fis le signe de la croix, et cela mei^mit : mais alors un homme parut auprès de moi , comme sortant des entrailles de la terre. Je poussai un cri terrible , et dirigeai sur lui mes deux pistolets qui partirent à la fois. La détonation rebondit d'échos en échos ; des masses d'oiseaux s'élancèrent du creux des rochers , des branches dei^ arbres , et je me sentis étreinte au bras par un poignet de fer.
— Imbécille! me dit-il en riant; heureusement qn'ils n'étaient chargés qu'à pondre! Puisjefus pous* sée yers la mer, et ce ne fut qu'à la lueur du feu que je reconnus Gustave. Il portait sur l'épaule un sac énorme sôus te poids duquel il courbait ; il le lança dans la barque qui retentit , et nous nous éloignâmes , non sans voir accourir , sur l'endroit que nous Tenions de quitter , des uniformes de soldats à che- TaF. Les balles sifflèrent autour de nous , après quoi il y eut un instant de silence effrayant , pendant lequel on n'entendit que le bruit des avirons. Le mot
feu ! fut ensuite articulé très-distinctement : mais cette fois nous étions protégés partin rocher. Gustave répondit par un grand éclat de rrre. Une fuis dans la haute mer, en dépit des décharges qui continuaient , Gustave cessa de ramer , prit sous le banc de la barque quelques boulets de fer , les glissa dans le sac qu'il avait apporté,puis jeta le tout dans la mer.
— Qu'est-ce que cela? lui dis-je.
— Ce n'est rien , répondit-il ; c'est un homme que je noie.
J*avais été complice d'un assassinat !
Dès ce moment je fus morte à tout ce qui se passait. Il débarqua , laissa la barque au gré du flot , me ransena jusqu'à Brest , dans. le faubourg où nous demeurions ; il me remonta dans notre chaml»*e , et congédia celui qui nous attendait. Je ne fis nulle question , je tremblais d'être instruite. Le lendemain , à la table d'^bôte , on parla de l'assassinat d'un chef d'escadron caserne à Roscanvel ; ce mot m'éclaira.
Gustave s'était vengé. C'était l'homme qui l'avait jadis arrêté sur la côte. On conta le fait de mille manières. Le sang-froid de Gustave ne se démentit pas ; il fit un grand nombre de questions , bat à la santé du capitaine suédois , qui faisait des vœux pour l'extermination de la Vendée , et ne me quitta pas d'une minute, en vantant à tout propos le zèle que j'avais eu toute la nuit , quoique d'une santé si délicate. Oh! monsieur Granger, dès ce moment, eussé-je dû mendier , et m'exposer à tout le mépris de ceux qui m'avaient connue , j'aurais sans doute quitté ce tigre qui se jouait avec le crime ; mais je ne m'appartenais plus : j'étais mère.
Le lendemain nous passâmes à bord du navire suédois le Junius. Je n'ai pas besoin de vous dire , monsieur , si je souffris à quitter le sol qui m'a vue naître , ce qui compose ce mot si doux de patrie. Il faut que ce sentiment soit bien puissant , puisque Gustave ne fut pas assez fort pour me dominer seul dans le moment où je vis pâlir à l'horizon la dernière lueur de la terre, et lorsque je n'entendis plus au coucher du soleil que le bruit de la vague qui se fondait en écume sous la proue !.*.. Je restai sur le pont , et je pleurai.
Éprouvant toutefois quelques charmes à quitter un pays où la religion n'avait plus d'autel , je pris une nécessité de fer pour une résolution réfléchie. Je l'ai reconnu depuis ; on ne se venge jamais sur sa patrie : on a beau la maudire; elle est là. La maudire , c'est se la rappeler ^ c'est soui&ir.
Je ne vous dirai pas la monotonie de la vie marîtîme, la stérilité qui règne au bout de quelques jours entre des hommes qui n'ont plus rien à se dire. Le temps qui a régné dans la nuit , le chemin qu'on a fait , le vent qui se prépare , tels sont les sujets inévitables de la conversation : ce sont les seuls. La société n'est plus là pour donner des idées ; et rien ne démontre mieux son utilité que la misère d'esprit produite par son absence.
Depuis quinze jours nous tenions la mer , sans être encore parvenus à, la hauteur des Canaries , reconnaissance où nous devions prendre notre point de départ. Le Junius n'était pas un fin voilier; construit dans le Nord, ou avait peu sacrifié à l'élégance pour tout laisser à la solidité. Nous marchions peu.
Un soir que, assise sur la partie du mât de beaupré qui rentre dans le vaisseau , je goûtais cette mélancolie que laisse dans l'ame la solitude de l'Océan , j'entendis des propos dont la révélation m'effraya. A quelques pas de moi , des Bretons , embarqués sur le Junius pour en compléter l'équipage , discutaient chaudement sur les moyens les plus prompts pour s'emparer du vaisseau. Chacun émettait son avis; et quand tous eurent donné le leur (il y en avait d'horribles ) , j'entendis une voix dire : — La mort de tous serait un crime inutile ; la vie d'un seul nous importune : je m'en charge. — C'était Ducrest qui parlait ainsi.
Oh! monsieur, j'éprouvai tous les remords, toutes les angoisses de la complicité , quand je sus
qa'nn homme devait périr sans qne je pusse TaTertir du danger qu'il coarait. Gomment faire? je ne sayais pas sa langae ; il ne connaissait pas la mienne. Nous étions séparés Ton de l'antre par nne épaisse cloison : un mot de ma part eût été le signal d'exte^ mination de tons mes compatriotes , de la mort de Gustave. La mort de Gustave!... Je laissai &ire. A minuit , un coup de pistolet partit : tout fîit consommé ; un corps tomba dans l'eau : je me rappelai Aoscanvel. Ce fut sans effusion de sang qu*on vint à bout du reste de l'équipage. Les Suédois se lignèrent à cette trahison ; mais quelle opinion doi*ent-ils avoir des Français?
Alors Gustave jeta le masque. Je vis l'homme dans tonte sa laideur : dans ses traits , dans le son de sa voix , dans son regard , une révolution complète s'était opérée. On eût dit qu*on avait enfin trouvé le lit où asseoir son ame de pirate. Quand il vint à moi le jour où le poignard républicain avait e£3euré son cœur , je l'admirai ; il y avait de la noblesse , du courage dans son infortune de conspiratem*; mais depuis... mais le sac jeté dans la baie de Roscanvel , mais le coup de pistolet froidement tiré dans la tête d'un homme qui dort ( c'est dans l'état de sommeil que le capitaine fut assassiné...) Ah ! monsieur Edouard ! j'étouffais dans les embrassemens de Gustave ; et quand il me disait : Je t'aime! j'avais peur.
Vous avez déjà compris quelle profession il venait d'embrasser. Ses premiers essais ne furent pas heu-
renx. Rencontré par un cntter anglais qui revenait de croiser à travers les Antilles pour empêcher la traite des noirs , il fut aussi impossible à Gustave de se défendre que de cacher à quelles fins nous courions les mers. On prit la moitié de notre équipage , qu'on transborda sur le cutter anglais , et on compléta le nôtre par un nombre égal de matelots anglais , sons le commandement d'uii aspirant et d'un contre-maître. Gustave et moi nous passâmes à bord du cutter.
Il j eut de la générosité de la part des vainqueurs. Soit qu'ils eussent été satisfaits de notre facilité à nous rendre , soit qu'ils eussent été frappés de l'aîr mâle et décidé de Gustave , ils nous traitèrent avec douceur. Je dois vous dire que , par une fatalité inouïe , les Anglais avaient recueilli , en nous prenant , tons les Bretons , et laissé à bord du Jurdus tous les Suédois. Cette maladresse leur coûta cher.
Les Anglais aiment beaucoup leur souverain; l'événement dont j'ai à vous entretenir se lie à la célébration de la Saint-George, patron du roi d'Angleterre qui régnait alors. Nous étions descendus dans la salle du conseil , préparée pour le festin auquel le capitaine avait invité Gustave et moi. On avait épuisé plusieurs flacons d'excellentes liqueurs des îles , savouré d'excellens ananas confits dans le rhum ; le punch fumait. A triple reprise les verres écumèrent sous la flamme ; on s'enivra. Gustave paraissait mort , tant sa têtç retombait lourdement sur la table , quand les officiers moins ivres que lui
la soulevaient, en plaisantant, par les cheveux. L'exemple les gagna : ils se piquèrent d'honneur, et quelques minutes après , ils tombèrent sous la table , où le roulis se joua d'eux sans pitié.
Voilà que Gustave se lève , prend un poignard qu'il mord , tire deux pistolets de sa large veste » monte sur le pont , où les Bretons avaient reçu le mot d'ordre , et dans un instant les écoutilles sont fermées. Tous les matelots anglais endormis ou occupés sont faits prisonniers ; on descend dans la chambre du conseil ,' on lie tous les officiers qu'on jette par- dessus bord; et au jour, un pavillon noir flottait à notre poupe : Gustave était au gouvernail.
Il fallut changer de route. Gustave assembla son conseil , et \h il déclara que les courses sur l'Océan étaient trop longues pour être productives , que les points de relâche n'étaient pas assez rapprochés pour se ravitailler ou vendre les prises ; et la dernière raison qu'il donna , celle qui lui valut l'unanimité des suffrages , fut que les grandes mers laissaient trop long-temps l'horizon vide. 11 fut compris. Sur-le-champ on changea de route , on tourna vers l'est. Le vent le plus constamment favorable , en moins de huit jours , fit flo(ter notre cutter sur les côtes d'Espagne.
Depuis l'assassinat de l'équipage anglais, nos provisions avaient suffi. Une consommation mal entendue , prodiguée à l'encouragement des matelots, qui n'avaient pour salaire que ce que la pointe da
poignard lenr amenait , diminua les viTres au point qu'il fallut relâchera Nous étions sur les côtes de la Galice. Nous y abordâmes.
Gustaye descendit , accompagné de six matelots et de l'homme dont il s'était si bien servi à Brest poar constater Talibi dans la fatale expédition nocturne de Roscanvel. Us me racontèrent , à leur retour, les détails de leur incursion dans un bourg de la Galice. En gens plus avisés que pieux , ils descendirent dans un couvent de moines gris. Là ils pensaient s'approvisionner de vivres frais, de vin , et , je crois , de ces deux choses encore plus que d'or ; nos malles en regorgeaient. Ils se trompaient. Les bons pères , nombreux et forts , d'ailleurs soutenus par la milice des villages , tombèrent sur la bande au moment où elle escaladait les murs du couvent. Irrité d'avoir manqué son coup, Gustave jeta une torche allumée dans un hangar rempli de paille , et put voir en se retournant , dans sa fuite , l'incendie dévorer le monastère des moines gris. Un malheureux Galicien , égaré sur le rivage, fut mis dans leur canot , et jeté à bord parmi des pistolets noircis de poudre et des sabres si rouilles par l'humidité du sang qu'on eut peine à retirer les lames des fourreaux. Le lendemain de cette malencontreuse affaire , nous eûmes une violente bourrasque. Les vagues se dressaient perpendiculairement devant nous ; le vaisseau acculé par le vent laissait passer sur lui des torrens d'eau qui balayaient 4e pont dans sa longueur. Aussi loin que
Toeil poayait s'étendre on ne voyait qu'une sorfiu» blanche comme un lait tourmente par le feu , et de loin en loin , cà et là , quelques mamelons fouettés par l'ouragan , où se balançaient arec un cri aigu des mouettes sauvages au vol oblique et tranchant. Nous courions à sec , et presque sur la terre ; le gouvernail était attaché sous le vent. Douze jours entiers cette tempête dura. Enfin, après avoir épuisé les vivres , il fallut sérieusement y pourvoir. La tempête rendait toute tentative de relâche inutile. Gustave le premier ( il l'était toujours au péril) déclara qu'il importait de tirer au sort celui d'entre nous qui serait mangé par les anires ; que le sacrifice était nécessaire : il mettait sa vie en jeu avec les leurs. La proposition fut acceptée. Le premier que le sort désigna fut le Galicien ; il fut mangé. Le second fut l'homme qui avait suivi Gustave dans l'expédition du couvent , le paysan de Brest, l'homme de l'alibi; il fat mangé. Enfin, il y avait encore un quartier d'homme suspendu aux vergues , lorsque l'ouragan cessa et que le vent d'est nous poussa sur la pointe des Algarves , où nous relâchâmes»
Dans ce récit, je ne me suis guère appesantie sur mes maux particuliers ; cela s'explique- Au commencement de notre liaison , ma passion pour cet homme m'entraînait toujours à lui donner raison; plus tard je ne fus plus à moi ; je vous l'ai dit , je ne sais quel sentiment n»al réfléchi de vengeance me portait à regarder ma patrie comme une enne-
mi» , à la fuir* Mais lorsque cette haine se perdit dans l'absence , et qae je me trouvai seule , face à face avec Gustave y avec Gustave qui ne rentrait dans ma couche que bouillant de l'ivresse du fes« tia , l'injure à la bouche , préoccupé de quelque tentative hardie sur la côté ; avec Gustave qui oubliait que dans quatre mois j'allais le rendre père ; alor^ monsieur Edouard, je revins sur moi-même : ma position m'épouvanta. U n'était plus temps. Je n'avais que la profondeur des oiers devant moi. Maïs j'étais mère! Uusaeril^e et un crime, c'était trop à la fois.
Nous allions de ctrime en crime^ Un soir, après être descendus siur b cdte , j'eataidis. les pas de Gustave retentir sur le parquet du vaisseau. Au lieu de se jeter tout habillé près de moi, humide encore des eaux de la pluie ou de la fraîcheur de la rosée de «Mrs , il tourna la clef dans la serrure , et je me trouvai enfermée dans ma cabine.
J'étais livrée à mes réflexions dans l'obscurité , quand j'entendis marché sur ma tête comme dans un ffFOB temps. Gepeadanl , au ronflement régulier du vent dans les voiles , à l'équilibre du vaisseau , rexpérience me disait assez que nous continuions notre route sans entraves. Ce furent ensuite des caisses de vîu qu'on déclouait, des bouteilles qu'on cassaiùt, et dont la liqueur rejaillissait dans des cou* pes de ier-hlanc. Par degrés l'ivresse augmenta ; alors je distii^uai , au milieu des cris des mate* lots et de la voix rouiilée de Gustave , des supplica-
tîons de femmes , des juremens et des plears , des menaces et d'affreux baisers,des prières coayertes par des chansons de pirate et toujours Gastave qai dominait l'orgie. Jusqu'au jour, jusqu'à la diane, l'ivresse et la débauche passèrent sur ma tête. Au matin, Gustave descendit près de moi , et avec l'accent le plus naïf, il me dit : — Nous nous en sommes donné cette nuit j madame ; mais vous n'avez pas été oubliée. Voilà votre part de la fête. — Il jeta sur ma couverture un livre de prières et un gros chapelet à grains d'ivoire et d'ébène. Ces malheureuses, dont j'avais entendu les supplications et les larmes, étaient des religieuses portugaises. Enlevées à leur couvent , elles furent probablement rejetées , dépouillées et flétries, sur le littoral. Chargé de vivres et d'or, Gustave proposa de faire voile pour Gorée, petite île d'Afrique, dans l'Océan. Le motif de cette lointaine expédition fut caché à moi seule. Notre traversée fut heureuse; en trente jours nous mouillâmes dans la baie d'Iof.
Gustave , accompagné de quatre Bretons déterminés , aborda le continent ; et , les poches pleines d'or , il s'enfonça avec eux dans les grandes forêts de l'Afrique. Au bout de trois jours il revint , suivi d'un troupeau de nègres, nus , couverts de haillons, liés deux à deux , de négresses qui hurlaient en portant leurs enfans sur le dos , et de vieillards dont on excitait la vitesse en labourant leur dos voûté avec des cordes nouées et durcies au goudron. On traça un grand cercle syr le sable. Un spectacle
noavean pour moi , horrible à peindre , eat lieu sur la plage. Gustave et les vendeurs de noirs firent une revue détaillée de ces malheureux. On leur séparait les mâchoires avec violence pour examiner, à la fraîcheur de leurs gencives et à la solidité de leurs dents , quel était leur âge probable ; ensuite on frappait sur le creux de leur poitrine pour distinguer au retentissement la vigueur qu'ils pourraient dépenser au travail ; on écartait leurs paupières ; on séparait leurs orteils ; on détiraît leurs bras , leurs jambes; on faisait craquer leurs os, pour s'assurer s'ils étaient en santé , s'ils étaient propres à la marche et aux fatigues. Quand tout fut examiné, apprécié, débattu, le vendeur, noir luimême 9 étendit une pagne bleue sur le sable , et Gustave compta long-temps -des pièces d'or. Le marché fut conclu. Au signal de Gustave , la chaloupe et les deux canots revinrent au rivage ; on embarqua les noirs. Ce ne fut point sans d'horribles cris de mère , et que j'entends encore, sans des mains levées au ciel , alors pur et beau , sans des baisers frénétiques imprimés sur le sable , que ces infortunés se laissèrent jeter dans les embarcations. Parmi les plus lents à obéir, on remarquait six vieillards ; la laine blanche de leur tête aurait dû an moins faire naître quelque pitié : tout fut inutile. Ni le tranchant des verges , ni les nœuds de chanvre , ni les coups de crosse des mousquets ne purent les forcer à quitter leurs sables. Ils perdaient du sang par le dos, par les jambes , mais ils res-
100 LES INTOIES.
taient immobiles. Ils ne pleuraient pas , ces rieillards ! Alors , indigné de leur résistance. Gustave fait un signe ; on les entraîne derrière un buisson sauvage. J'entends six coups de pistolet. Gustave est à bord , et l'on appareille pour la Havane. Que de nuits j'ai passées à écouter les gémissemens sourds qui s'exhalaient du fond du vaisseau ! Rien n'était déchirant comme la vue de ces hommes, de ces enfans , de ces femmes , de ces vieillards glacés par un morne désespoir , et jetant , par accès de rage , leur tête aux angles coupans du navire. Je n'ajouterai plus qu'un trait à ce tableau. Un matin , Gustave , dont l'œil se promenait sans cesse à l'horizon, signala un navire. Entre les tropiques la brume est épaisse ; le rideau qu'elle laisse ■ flotter dans les airs donne aux objets , par une illusion atmosphérique, des dimensions en dehors de la réalité. Gustave crut voir arriver sur nous tui navire de guerre ; il savait que sa vie dépendait d'une perquisition à bord. Ses précautions furent promptes ; il força une femme , un homme et un enfant à prendre place dans un tonneau vide dont il cloua le couvercle. Les deux tiers de la cargaison furent ainsi cachés. Gomme le vaisseau cinglait toujours sur nous à pleines voiles , et qu'il importait de ne laisser aucune trace de la cargaison , des boulets , de vieux mousquets , des instrumens de fer fureot attachés aux pieds de ceux qui n'avaient pu entrer dans les tonneaux ; on les jeta h la mer : ils demandaient pardon , on les noyait ; ils pleuraient , on les
noyait ; ils maudissaient , on les noyait. Grâces , malédictions et larmes , tout roula dans l'Océan. Un peu d'écume , et il n'y parut plus. Le raisseau^ canse de cette boucherie , nous serra enfin bord à bord ; il voulait avoir de l'eau douce.
Jusqu'à la Havane, rien de remarquable n'eut lieo. £n arrivant , Gustave vendit sa cargaison beaucoup plus avantageusement que sa sordide ambition ne l'avait calculé ; il eut des tonnes d'or.
A cette époque j'étais arrivée au septième moins de grossesse. Gustave, qui ne voulait ni me laisser dans l'île , parce qu'il n'était pas sûr d'y revenir, ni s'exposer h mon accouchement en mer, fréta un navire hollandais pour le cap de Bonne-Espérance. Je partis ; il m'accompagna.
Depuis trois jours j'étais au Gap , lorsque les douleurs de l'enfantement me saisirent. Charles vint au monde. Son père ne le vit pas ; il était reparti sur-le-champ pour la côte de Guinée , méditant un nouveau trafic de chair noire.
Durant quatre ans , il s'enrichit à cet infôme marché ; durant quatre ans , je le vis revenir et repartir sans se reposer, toujours rapportant de l'or auquel je ne touchais pas , et ne me laissant pour consolation que la vue de mou fils qu'il n'aima jamais.
Après quatre ans de séjour au Cap , monsieur Ducrest jugea convenable de retourner en Europe , furieux de n'avoir pu sauver une cargaison de noirs sur laquelle il comptait beaucoup. Rencontré par
un vaisseau américain qni croisait contre les négriers, il fut obligé de se rendre. Par humanité plus que par justice , on laissa la vie à Gustave. Malgi^é ce qu'il appelait sa mauvaise étoile , il restait possesseur de dix à douze millions déposés entre mes mains , et que mon économie lui rendit intacts.
11 voulut partir pour la France. J'avoue que la joie de revoir mon pays ne parlait plus à mon cœur. Gustave devait y éti^ connu ; j'étais attachée à sa destinée , et monsieur Bouvet vivait encore.
Dans la traversée, le caractère impétueux de monsieur Dncrest , dont je n'étais plus que la timide servante , éclata dans une occasion que je vais vous rapporter. Un jeune passager créole , dont j'avais fait connaissance au Cap chez monsieur Van Moer, riche colon hollandais , touché de ma position de mère et d'épouse malheureuse , me prodigua des soins affectueux. Gustave en fut jaloux , il le tourmenta de ses sarcasmes de matelot , le blessa de ses grossièretés , et poussa la brutalité jusqu'à hii donner un soujfflet en présence de tout l'équipage. Le créole dévora son affront , par discrétion pour le titre de capitaine dont Gustave était revêtu. Mais dès que nous fumes en vue de TEurope , à quelque distance de Gibraltar, il lui rappela son insulte , et tous deux descendirent à terre avec des sabres d'abordage. On ramena Gustave blessé presque mortellement : le colon n'avait pas jugé à propos de continuer le voyage sur notre bord. Privé de médecin, Bucarest se confia à la science d'un n^re,
qui dâos plusieurs occasions avait déjà sauvé la vie à son maître. Ce nègre , il le battait ; ce nègre , il lui tordait les bras avec des cordes , il lui faisait souffrir la faim, la soif, l'attachait à un poteau, exposé à toutes les ardeurs du soleil ; et ces supplices , pour rien , pour une tache sur ses habits , une goutte de vin répandue. Eh bien ! ce nègre , à force de soins , remena Gustave à la vie. Gustave , de peur qu'en touchant le sol de la France le nègre ne devînt libre , le vendit à Marseille , pour une pipe de rhum , au capitaine qui repartait pour Trieste.
Arrivés à Marseille, nous allâmes nous loger dans un hôtel magnifique , le plus beau de la ville. Équipages à la porte , domestiques aux fenêtres , laquais sur ses pas , Gustave avait tout , avait voulu tout avoir. Il semblait se dédommager sur la fortune du temps perdu à l'acquérii*. Comme , dans les calculs de sa vanité , je n'étais plus assez fraîche pour lui , et que , grotesque parvenu , il croyait qu'un millionnaire devait avoir une belle femme comme un bel habit , il noie relégua dans un coin de l'hôtel. Pourtant un soir il me dit : — Habillez-vous ; mettez vos diamans , vos plus riches parures ; soyez belle : je vous conduis au spectacle. — Au spectacle , il fut toute la soirée dans le ravissement pour une danseuse de second ordre. Il ne tarissait point en éloges , et cela d'une manière si bruyante que les spectateurs en rougissaient pour moi. Le soir au souper, le lendemain à chaque instant , il me parla
de cette femme. Enfin il retourna an spectacle, i*e?int fort tard ; et moi , par jalousie peut-être , oa plutôt par un pressentiment qui ne me trompa pas, j'errai près de sa chambre pour savoir ce qui se passait. Il était aveô cette femme , avec cette danseuse , qu'il fêtait , qu'il parait de mes bijoux, qu'il ne renvoya de chez lui qu'au matin.
A dîner, m'étant trouvée indisposée par suite de cet acte d'inconduite , Gustave passa chez moi; irrité de mes pleurs , il m'en demanda le sujet. — Ce n'est que cela ! reprit-il ensuite ; est-ce que vous ne deviez pas vous y attendre ? Voyez : vous êtes vieillie , fanée , toujours triste. Voilà cent louis : partez, vous et votre enfant : laissez-moi tranquille.
Je ne répliquai pas : je partis.
Depuis quelques mois je vivais retirée à Paris , lorsqu'un jour , en traversant le Pont-au-Ghange , je rencontrai monsieur Bouvet, Ma vue lui coèta quelques larmes. Dans ses mains il serra les miennes ; il vit dans mes yeux , dans mon silence , dans ma pâleur, que je n'étais pas heureuse. Il sut tout; je lut appris tout , crimes et malheurs. — Vous reprendre est impossible , le monde a connu vos écarts , vos aventures ; j'ai pu vous pardonner , mats le monde ne pardonne pas ; voyez si je dois vous reprendre. Mais passez chez mon notaire : vous y trouverez un acte qui vous assure quinze cents francs de pension durant toute votre vie. C'est peu de chose, mais acceptez. Api*ès ces mots, il embrassa tendrement Charles , et disparut. Je ne le revis plus depuis
ce jour-là. Cinq ans après , j'ai appris sa mort» Ici madame Bouvet s'arrêta , et répandit d'abondantes larmes sur les mains de son jeune ami. Elle continua.
— Charles grandissait ; je lui cherchai une pension près de l'Arsenal , où j'allai me loger , et tous aTez sous les yeux le modeste logement que je n'ai plus quitté depuis. Les succès de mon fils faisaient mon bonheur , et rien ne m'était doux comme de l'attendre le soir à ma fenêtre , et de le voir revenir avec ses jeunes compagnons d'étude , joyeux , vifs , étourdis.
J'écrivis à son père les progrès de notre fils , les éloges des professeurs , les espérances que nous devions fonder sur lui. Gustave me répondit que mes lettres étaient bien longues et qu'il lui fallait trop de temps pour les lire ; d'ailleurs , que mon fils , et non le sien , ainsi qu'il me plaisait de l'appeler , ne le regardait pas ; que j'en fisse un avocat ou un médecin , peu lui importait. Il m'envoya cent louis , et m'engagea à borner là ma correspondance.
J'étais loin de m*attendre à le revoir , dépuis dix ans que toute relation avait cessé entre nous. Je ne désirais plus rien : Charles avait quinze ans ; il était bon fils , excellent élève ; il allait terminer sa philosophie et recevoir le dernier prix de ses études » lorsque un jour un étranger demanda à me parler. C'étail monsieur Ducrest.
— Je viens à Paris , me dit-il , non pour vous voir ,
je vous l'avoue : non pour voir votre fik , je vous Tavoue encore ; mais pour solliciter la place de gouverneur de rîle Bourbon, vacante depuis six mois, depuis la chute de l'usurpateur. Je suis bon royaliste , on le sait , vous le savez. A propos , vous rappelez - vous Roscanvel , madame ? — Je pâlis. — Quelle nuit ! n'est-ce pas ? Vous n'étiez pas mal en matelot. Je viens donc pour être gouverneur de l'île Bourbon. Si je suis nommé , je prends Charles avec moi ; il fera la traite en toute sûreté , je puis vous l'assurer. Mais où est-il cet enfant ? au collège ?
Gomme je lui montrais les dessins , les compositions qui lui avaient valu des prix , des médailles , des couronnes , des livres : — Tout cela ne vaut pas un cigarre , me dit-il. Adieu ! je vais à la cour.
Je ne l'ai plus revu depuis. Mais , pour l'honneur de rhumanité, j'ai su qu'il n'avait pas été nommé.
Voilà, monsieur, l'histoire de ma vie. J'ai dû vous la dire. Maintenant vous comprenez que l'avenir de mon fils, de votre ami , dépend encore de cet homme. Il peut , et c'est un devoir pour lui , aider Charles à s'établir dans le monde. Le fera-t-il ? tout me porte à croire que non. Votre amitié même pour mon fils , monsieur Edouard , ira se briser contre cette ame de granit. Que prétendrons-nous essayer pour la dompter ? des menaces ? elles partiront de trop loin pour l'effrayer ; des prières ? il sera sourd : il sera muet à nos lettres. J'ai presque la désolante conviction que Charles ne doit rien attendre de son père.
— Laissez-moi donc agir, répondit Edouard.
L'amitié a ses inspirations comme le génie. Madame, je Tais prendre mon passe -port pour Marseille. Adieu !
KAaSBZLLS.
LVsrlaTe tie SjUa eût hum ri d'enteodi-f les ronjrctares 3es grands politiqim sur l'abdiration de son maitrr. MàBwoiiTBL.
— A bas ! à bas ! A^modée !
— Et moi , je reax qa'ii reste sar tos genoux , et la perruche sur vos épaules. Gela me plait.
— Ne pourriez-YOus pas avoir d'autres goûts, Rosemonde ?
— Et vous , monsieur , un peu plus de complaisance ? Depuis que j'aime ce singe , vous ne pouvez plus le soufirir ; voas lui tirez les oreilles , vous le battez comme si c'était un homme. C'est à ne plus vivre ensemble. Ah ! je me sens mal , j'étouffe !
' — Je vais sonner mes gens , appeler un médecin.
— Ah ! monsieur , vous me compromettriez....
Avec vous ! ici... Vous êtes d'une imprudence !
— Respirez de cette eau de Cologne.
— Ah! que tous me faites du mal! . .Vos procédés. . .
— Étes-Yous mieux maintenant, ma petite Hosemonde ? Allons ^ la paix* £h bien ! oui ! rien n'est plus gentil que ce singe , plus aimable que celte perruche. Un baiser à votre maître , Asmodée ; Tenez caresser votre ami , Gataut. Oui , oui , TOUS aurez des gâteaux...
Peu habitués à ces témoignages d'affection , Asmodée et Gataut s'emparèrent de la toilette de monsieur Duci*est , et firent si bien du bec et des ongles que sa cravate à points brodés ^ sa chemise de batiste, son jabot , ses manchettes à jour et son gilet, tout Tola en charpie. Il était ronge, Tiolet , pourpre; il blasphémait dans ses dents; mais il n'osait éclater. Rosemonde riait, batifolait aTec la tête velue d'Asmodée , passait le bout de ses gants roses glacés dans le bec luisant de la perruche. C'était un tableau; la ruse, l'adresse, la malice d*une femme, triomphant de la force brutale d'un pirate. G'était le tigre soumettant sa tête à un nœud de ruban.
Gataut et Asmodée , encouragés par l'impunité , coururent à traTers l'appartement , et prenant les rideaux des fenêtres , les tentures du lit , pour les arbres du Brésil , déchirèrent des gazes , emporte^ rent des nœuds de mousseline , dévastèrent l'architecture mouvante du tapissier , au grand contentement de Rosemonde, qui eut un accès de fou rire , qui se jeta sur un fauteuil en se prenant les hanches, en se tordant: lorsque, pour dernière gentillesse, Asmodée et Gataut brisèrent, en les
renversant de leur socle , deux magnifiqaes vases en porcelaine da Japon. A l'aspect de leurs débris semés sur le parquet-, monsieur Duci^t se leva : ses doigts se racornirent en forme de serres : il était aisé de prévoir la strangulation qui allait récompenser la gentillesse du singe et de la perruche. Déjà sa'main cherchait à se saisir des victimes.
— Ah ! voilà bien en effet de quoi se mettre en colère, 8*écria Rosemonde. Ne faudra-t-il pas à mon tour que je sonne vos gens? Asseyez-vous, monsieur ; ici î plus près. Voulez-vous bien dérider ce front , ne pas pincer vos lèvres. — Riez , vilain ! — A la bonne heure !... Écoute, Gustave : tu sais que je danse ce soir dans le ballet nouveau.
— Dans Télémaque.
— Très " bien ! monsieur Térudit de coulisses. Oui , dans Télémaque. Je représente Eucharis , et ma rivale est Galypso.
— Qu'est-ce que cela me fait?
— Méchant , qu'est-ce que cela lui fait ? Seraistu bien aise de me voir éclipsée par Calypso , de l'entendre applaudir par la cabale qu'elle paie depuis dix ans ; moi , dont tous les connaisseurs apprécient tout bas le talent et tout haut la tournure, qui t'ai sacrifié l'un et l'autre , je ne serai que le témoin de ses succès ! Quel affront !
— Que puis-je faire pour t'aider à triompher de Calypso? dois-je , en tête de l'amirauté de la ville, de tous les matelots qui sont en rade, aller te soutenir au parterre ?
— C'est quelque chose-, Gustave , que des connaisseurs désintéressés comme ceux que tu me proposes ; mais Ëucharis doit paraître au premier acte toute. nue avec un cachemii^e blanc à la tête , au second acte toute nue avec un collier de perles fines au cou; au troisième acte entièrement nue avec un diadème perdu dans les cheveux.
— Combien a-t-elle d*actes , cette pièce?
— Trois , Gustave. Ça t'amusera bien , je t'assure. Tu comprends, Gustave, que ce n'est pas la nudité qui mf coûte..».
— Je ne dis pas. Alors....
— Alors j'aurais besoin , ce soir , sous peine de tcnnber dans la disgrâce du public , en ne me conformant pas en tout au costume mythologique , d'un collier, d'un cachemire et d'un diadème. C'est beaucoup , je le sais ; mais c'est pour toi que je veux être belle, ravissante , adorée ; c'est pour toi que je prétends être applaudie , couronnée , redemandée à la chute du rideau. Et pourtant ces applaudissemens, Gustave , ne me touchent guère ; je les reporte sur toi , je ne les entends pas. En scène , jene vois que toi , là-bas dans le fond , près de la loge du commissaire de police , avec ton gilet jaune piqué, tes gants blancs et ton habit bronze.
Le pirate était attendri. Il laissait errer entre son estomac velu et sa chemise de batiste , la main caressante de Kosemonde. La légère danseuse mettait ses jolis pieds sur les larges bottes de Ducrest, comme sur deux étriers ; se faisait un moyen, pour
se grandir , des deux oreilles du forban ; et se son* leyant ainsi , toute petite et séduisante , elle élevait gracieasement sa figare chififonnée jusqu'à la bouche de Gustave. Au fond de rappartement , une glace claire et brillante réfléchissait Tenfantillage du groupe. L'actrice poussa la tète de sa victime de ce côté , et son triomphe fut complet.
— Charmante Ëucharis ! s'écria Gustave , ouvrez cette armoire, et prenez. Prends perles, cachemires, diamans; prends tout. Voilà la clef.
Au moment où Ducrest tendait la main à Rosemonde, un domestique annonça la visite de monsieur Bouvet,
— Je ne connais pas ce nom-là. -r— Cependant il ^ pâlit. — Dites de revenir.
— Étant pour peu de jours à Marseille, cet étranger , monsieur , serait bien aise d'être reçu tout de suite; il me suit , il est dans l'antichambre.
— Tout de suite , c'est bien pressant !
— Monsieur, il arrive de Paris.
— £h ! viendrait-il de Chandernagor !
— Il arrive de Paris , dit Rosemonde ; il doit savoir les modes nouvelles : faites entrer.
Edouard fut introduit.
— Je viens de bien loin, monsieur Docrest; mais le motif qui m'amène chez vous est commandé par un sentiment d'amitié trop impérieux pour que j'aie pu m'interdire cette démarche. Avant tout , monsieur voudrait-il prendre connaissance de cette lettre ?
— Volontiers..., Vous n'êtes donc pas monsieur EoQYet? dit Gustave avec une certaine joie après avoir lu la signature.
— Vous le voyez : Monsieur, je m'appelle Edouard Oranger.
Ducrest ne laissa deviner sur son visage , pendant la rapide lecture de la lettre d'Edouard , qu'un sentiment : celui de la colère. Pour la première fois de sa vie , il se contint.
-— Je réfléchirai , dit-il en se tournant du côté d'Edouard ; passez demain à dix heures.
-r-Ah! oui, mon Gustave, tu réfléchiras plus tard : car aujourd'hui nous n'aurons pas te temps de songer aux affaires. Acheter des gants , une couronne de fleurs , du fard , des pantalons collans ; c'est toute une journée de course. Oui , monsieur , on y réfléchira; passez à dix heures.
Edouard salua monsieur Ducrest , et partit sans daigner jeter un regard sur Rosemonde.
Tandis qu'il admire , au coucher du soleil , cette ville toute grecque, toute orientale, toute espagnole ; cette ville de toutes les nations , ce dictionnaire d'hommes , ce carnaval de population ; qu'Italiens , Russes , Anglais , Samoïèdes , Persans , Hollandais passent devant lui en se coudoyant du langage ; que la conversation turque , commencée à ses oreilles , est brisée par la conversation portugaise ; que l'histoire de la pèche de Ja baleine , narrée par deux ma-< te lots , est coupée , jetée au veut par le récit d'un naufrage sur le côtes de la mer Rouge , à son tour
traversé par le dispute nasale de deax patrons italiens qui s'arrachent un passager ou un colis ; tandis qu'Edouard applique son ame d'artiste à cette grande poésie de la vie civilisée , allons au théâtre où monsieur Ducrest , arrivé avant l'éclairage du lustre , est déjà campé sur son banc , près de la loge du commissaire de police , en habit bronze et en giletjaune.
La soirée fut orageuse ; la belle de Gustave avait tellement comptésur les grâces de sa personne qu'elle les avait dévoilées avec une nudité beaucoup trop mythologique , même pour une assistance composée de marins et de négocians armateurs. Ni son schall , assurément venu de Perse , puisque Gustave l'avait enlevé sur un bateau arabe qui traversait le détroit de Babel-Mandcl pour gagner l'Egypte : ni ses perles , ni son diadème , ne purent trouver grâce devant un public ce soir-là en verve de chasteté : Kosemonde fut sifflée , et par contre-coup , comme la chose arrive toujours , les autres danseuses< furent sifDiées : la pièce fut sifflée : le régisseur , seul , ne fut pas sifflé ; on le hua. On demanda Fauteur à grands cris : alors , le commissaire de police , en écharpe et en tricorne , parut sur l'avant-scène , il déclara que le ballet dont on venait de donner la représentation, était tiré des œuvres morales de monsieur de Fénélon , archevêque de Cambrai. La présence de Tautorité allait tout calmer , lorsque Ducrest , qui croyait son honneur blessé dans le désagrément (c'est le nom que la dame donna depuis
à sa chate^) arrivé à Rosemonde , harangua ain&ft le parterre :
— Je TOUS trouve plaisans de siffler.
— Qael est cet insoient V
— Cet insolent est Gustave Ducrest, millionnaire , logé hotei des ambassadeurs , escalier à droite , n° 2.
— A bas le faquin ! cria une voix.
— La corde au négrier l
— Qu'est-ce qui a dit ça?
— Tout le monde.
— £h bien ! je me moque de tout Le monde.
L'expression fut plus énergique , mais elle ne
s'écrit pas.
Après cette provocation directe, Gustave arracha soa gant blanc et le lança des premières galeries au parterre.
Un spectateur s'en servit en guise de mouchoir , et le renvoya au visage de Gustave , qui sortit furieux pour descendre au parterre.
Heureusement pour lui , son ami le commissaire de police le prit sous le bras et le reconduisit à l'hôtel.
Le lendemain , dans toute la ville , il ne fut question que de Ducrest le négrier et de Rosemonde la danseuse.
Tous deux étaient à déjeuner tristement sur le guéridon , Rosemonde soupirant fort , Ducrest buvant beaucoup , quand Edouard entra.
— Ah ! monsieur Granger , vous venez tort mal à propos.
ne LES INTIMES.
— J'en, suis fiiché , monsieur ; maîsj'aî été exact à rheure que vous m'avez donnée.
— Eh bien ! voyons. Parlons vite et pen.
— Je tâcherai , monsieur , d'être aussi bref que possible ; voudrez-vous apporter à la conversation autant d'attention que j'y mettrai de bonne foi?
— J'écoute.
— Votre fils , monsieur Charles Bouvet...
— Ne rappelez pas mon fils , cela me déplaît.. Edouard regarda froidement Ducrest, et sans
s'émouvoir , il se reprit ainsi :
— Votre fils , monsieur Charles Bouvet....
— Je le déteste.
— Il vous méprise ; cela ne fait rien à la chose. Voulez-vous m'entendre ? Charles Bouvet , mon ami , doit se marier ; son avenir dépendra entièrement de Tunion qu'il va contracter ; mais proposé à la main d'une personne riche , il tient à honneur de ne l'accepter qu'en o£frant quelques garanties de fortune. Charles Bouvet , monsieur , n'est pas riche ; mais il est votre fils. Vous m'avez entendu.
— Est-ce que sa mère ne peut rien faire pour lui ?
— Qu'avez-vous fait pour elle ?
— Ce n'était pas sa femme légitime , répliqua d'une voix insolente l'impudique danseuse.
Edouard ne lui répondit pas ; mais d'un regard de jeune homme il déshabilla la légitimité de celle qui venait de parler.
— Monsieur Ducrest , continua-t-il , je croîs que les lois pouiTaient vous forcer la main dans cette
a&ire : ne vaut-U pas mieux étouffer le scandale sous les pieds, et se rendre soi-même une bonne justice en s'exécutant loyalement ?
— Non 9 monsieur, dit Ducrest avec colère ; non ! ]e fils de madame Bouvet n'a rien à attendre de moi. Quant au scandale , quant à la justice , je ne les crains pas ; je ne crains personne.
— On ne tous menace pas , monsieur ; on vous conseille.
— Vous êtes bien jeune pour donner des conseils ! dit Rosemonde , qui semblait se gonfler de joie en voyant la colère de Ducrest dominer le calme d'Edouard.
— Pardon , madame , mais votre bienveillance pour mon âge , quoique très-excusable chez le vôtre , devrait bien se réserver pour des sujets de plus doux entretien. Je crois avoir affaire à un homme ici.
— Oui, monsieur, dit Ducrest. Que vous fait-il déplus? vous avez mon refus.
Edouard se leva , et se retira en saluant légèrement Ducrest et Rosemonde , qui lui tournèrent le dos.
— Le fat! Tinsolent ! le ridicule personnage que ce monsieur Granger ! àurait-il pas fallu que je sacrifiasse une masse de billets de mille francs à un enfant qui n'est peut-être pas à moi ! Ah ! qu'il vienne! As- tu vu , Rosemonde, 'comme je l'ai mené?
— Et moi ?
— Très-bien aussi. (Un domestique entra.) Qui est là , encore ?
— Cest moi : Malais ! Le monsieur qui sort d*ici vient d'écrire ces mots à la hâte dans ia loge da portier , et m*a chargé de vous les remettre.
— Voyons,
«Monsieur, «( Je sors de chez vous blessé de Taccnell gros- «( sier que vous m'avez fait , outragé des licences u que s'est permise , devant vous et à mon égard , (( une dame que vous auriez du écarter de notre «entrevue. Vous avez agi comme un malhonnête u homme , j'agirai mieux que vous.* A demain , K huit heures , sur Ja plage de Ratonneau. J'aurai (( des armes. Ayez-en.
« Edouard GaAifGKR. >»
— Très-bien , très-bien ! Il se croit outragé , il se bat. Ce sera le dixième depuis trois mois. Mais il le veut : à demain. Malais , demain à six heures précises, que mon canot soit amarré à l'embouchure du port ; nettoyez mes épées , et tenez -vous prêt à m'éveiller : n'y manquez pas.
— Oui , monsieur.
— Quoi ! vous allez vous battre , mon bon ami ? Songez ce que je deviendrais si l'on vous tuait , et la chaîne que vous m'avez promise ? ,
— Jef vous la donnerai. Est-ce que vous me regretteriez , là, véritablement , si..... ?
-«- Pouvez-vous en douter , mon bon ami ? Vois comme je t'aime. Mais adieu , Gustave ; on m'attend à la répétition. Je serais marquée si je ne m'y trouvais pas. Adieu !
Rentré à son hôtel , Edouard écrivît quelques lettres à Charles , à madame Bouvet , à Frédéric de Lannau ; et quand il eut achevé sa correspondance , il franchit Fétage supérieur. Autour d'un énorote bol de punch qu'on laissait tiédir avec des regards d'impatience, au milieu d'une fumée où s'exhalait toute la Havane , six jeunes gens causaient amour, politique, intrigues, commerce, mais surtout amour et commerce.
Edouard s'excasa de la liberté qu'il prenait auprès d'eux; il leur dit franchement qu'étranger dans la ville , et obligé de répondre à un duel le lendemain à huit heures , il venait prier deux d'entre eux de lui servir de témoins.
Mais très-volontiers , s'écrièrent-ils tous ensemble* Choisissez. £n attendant , pour faire plus am-* pie connaissance , acceptez un verre de punch. Nous allons boire à l'heureuse - issue de votre combat. Permettez !
Quand on eut bu deux ou trois verres , que ]a cuillère de vermeil fut obligée de décrire un angle plus grand, en plongeant dans le bol , la joie monta jusqu'au plafond. Naturellement la conversation alla , de femme en fenïme , s'abattre sur les coulisses. La représentation de Télémaque , Calypso et Ëucharis^ne furent point oubliées. On rappella, avec une gaieté inextinguible, Tépisode du capitaine Ducrest. A peine le nom du négrier eut été prononcé, qu'involontairement Edouard s'écria : — C'est mon antagoniste !
laO LES INTISES.
— Hais TOUS êtes an homme mort , répliqua an convive.
Un antre ajouta : — lien a tué dix on à pen près ^ par jalousie, pour rien. Seriez-roos son rival?
— A Dieu ne plaise, répondit Edouard. Des motifs tout-à-faitétrangers aux intrigues d'amonr ontamené notre duel. En le provoquant à se battre avec moi , je n'ai pas dû songer au degré d'habileté qu'il apporte au maniement de l'épée ou du pistolet. Fût-il dix fois plus fort , il me doit une réparation ; je Taurai. Sa vie est un gage ; la mienne en répond.
— Monsieur , s'écrièrent tous les joyeux buveurs , vous vous êtes étrangement mépris sur le sens de nos paroles , si vous avez pn croire que nons missions en doute votre courage. Nous avons voulu seulement vous engager à opposer le pluâ grand sang> froid à l'adresse du capitaine.
— C'est aussi le sens que j'ai donné à vos conseils , mes nouveaux amis. Ne nous expliquons pas davantage.
— A la bonne heure! buvons.
— Buvons ! dit Edouard , peut-être que demain... Tiens , c'est toi , Victor ! quel air drôle as-tu là , mon garçon ,
— • Ah ! monsieur Granger , j'en ai à vous apprendre sur le capitaine !
— Parle , Victor , parle. Ces messieurs peavent l'écouter. C'est mon domestiqoe.
— Donc hier soir , monsieur Granger, j'éCak an spectacle pour voirTélémaque. A vrai dire , la pièce
m'ennuyait ; mais comme j'avais • donné vingt sous pour m'amuser, je tenais bon. Voilà qn'un de mes voisins siffle; je lai demandai pourquoi; il me répondit : — Je m'ennuie. — A ce compte, je pais siffler aussi, lui dis-je, car je péris. — £t nous sifflâmes. Lni et moi , nous avions si bien disposé le pnblic , qu'à l'apparition de la petite négrière commença le plus admirable tapiage. Alors la pièce fut dans la salle , et nous n'eûmes qu'à nous retourner. Effectivement , OB jouait la comédie anx premières galeries.....
— Nous savons tout cela , Victor.....
— C'est possible ; mais vous ne Savez pas que j'eas une prise de corps avec an tout petit bout d'homme noir et malpropre qui m'insulta parce qne je sifflais. Je le traitai de faquin. En se hissant sar ses ergots , ce vilain me répliqua qu'il n'était pas on faquin, mais troisième violon attaché à l'orchestre , et qu'il faisait tont ce qu'il voulait de son instraroent.
Comme je lai disais par-dessus l'épaule de s'en faire une chemise et des bottes , il me menaça : je loi envoyai une giffle ; il jura : je lui donnai un coup de pied ; il me dit que je lui manquais : je lui en donnai un second. Enfin , cette conversation amicale aurait duré tant qu'il anrait voulu , sans la police qui vint mettre le holà dans la salle , tout juste après que le lustre eut jailli en éclats sous le vol des banquettes et des fauteuils.
— Ce que tu nous dis peut être plaisant , mais où veux-tu en ▼enir ?
— Tout simplement à la conclusion. En entrant à rhôtel , je me suis rencontré face à face avec un couple fort affairé. Dans notre cboc , il m'a été impossible de ne pas reconnaître et mademoiselle Rosemonde , la belle du capitaine Ducrest , et mon ami intime le magot , troisième violon attaché à l'orchestre.
— Ce que nous a raconté votre domestique ne nous étonne pas le moins du monde : cette femme admet tous les genres , le laid et le beau. Mais ce fou de capitaine en est ensorcelé : on prétend même qu'il veut en faire sa femme.
— S'il n*est pas tué demain , ajouta une voix.
— Vous me rappelez, dit Edouard en se levant , qu'il va être bientôt dix heures , et que notre duel est pour le point du jour. Souffrez que je vous quitte , et qu'en vous disant adieu , je vous remercie de l'accueil franc et amical que vous avez ùât à un étranger.
Edouard fut pressé dans tous les bras ; oïl lui recommanda le sang-froid ; on lui souhaita bonne chance, et il se retira. Ses deux témoins furent tirés au sort.
La reine des cités méridionales sortait de son linceul de brume ; mais le ciel dont elle se couronne semblait refléter l'agitation des flots qui la baignent. Le vent sonore et impétueux du nord-est balayait les rues dans toute leur longueur , et sem-
blait les soulever avec leurs larges pierres carrées. Au front des maisons encore endormies battaient , comme des ailes de chauves-souris acharnées contre un mur, les volets gris que Tinsouciance avait oublié de fixer à leurs gonds. Les arbres des promenades se courbaient et se relevaient en recevant sur leurs verts panaches Tonde rejetée au loin par la bouche d^airain des fontaines. Et si une cloche lointaine semait les heures dans Tespace , le vent les lacérait et les rongeait sans qu'il restât dans l'air qu'une écume retentissante. Dans le port même , bassin qu'une ronde de maisons jeunes , vieilles, noires , gaies , décrépites , forment en se tenant la main , les vaisseaux se balançaient , se heurtaient, dansaient comme dans un orage; et <lans le milieu de la baie , déserte comme la ville , se croisaient , dans leur vol oblique et précipité , les goélands voraces , précurseurs des grandes tempêtes. C'était le mistral
Edouard, accompagné de ses deux témoins, descendit vers le port , et se dirigea sur la place de la Bourse. Ses deux témoins , qui n'entrevoyaient pas sans danger leur traversée sur mer , n'osèrent pourtant pas lui conseiller de manquer au rendezvous. Mais lorsqu'il fallut trouver un marin assez hardi pour les conduire , tous les gens du port soutinrent l'impossibilité de se servii* de la rame contre une mer vive et houleuse , et de déployer la voile à un vent dont Timpétuosité ne pouvait manquer de briser le mât ou de les submerger. Les témoins
avaient préva cette difficulté : Edouard ne 8*y arrêta pas.
— £h bien ! dit-il à on batelier , puisque tous ne voulez pas nous conduire aux îles , confiez-nous votre baixjue. Que vaut-elle? cinquante louis. Les voilà.
— C'est plus qu'elle n'a jamais valu lorsqu'elle était neuve , répondit le loyal marinier.
— N'importe , prenez toujours. Si nous ne revenons plus , gardez. A. défaut , vous aurez cent francs pour votre journée.
— La sainte Vierge vous guide ! Mais vous êtes bien hardis. Voilà ma barque.
Le marin s'empressa de livi-er aux jeunes gens tons les agrès noués au fond de son bateau avec une chaîne en fer ; il plaça les avirons et disposa la voile de manière à n'avoir plus qu'à la déployer. dès qu'on serait à l'issue du port. v
— Adieu , mes enfans , adieu ! leur dit le vieux marin en poussant du pied la barque loin du rivage. £t il leur criait encore , lorsqu'il ne pouvait déjà plus en être entendu : — Ne donnez pas trop au vent ; gagnez le large , et rabattez-vous sur l'île quand vous serez par son travers. Vous aurez alors le vent arrière ! Et Dieu vous sauve ! Il se perdit dans une rue aboutissant au port , et en tenant son pouce sur la noix de sa pipe à cause du vent.
Un des deux témoins rame , l'autre tient le gouvernail ; Edouard , qui n'a pas encore une idée de la tempête qui souffle au dehors , contemple avec
<:alixie le balancement régulier de toas ces vaisseaux qui s'abattent les uns sur les autres en produisant un horrible grincement , entrecoupé du vent qui rit dans les cordes tendues. Le jour va bientôt paraître, et il ne serait pas impossible que le ciel se découvrît.
Les voilà au moment décisif, à l'embouchure du port. La voile est déployée. Tout-à-coup le mât craque dans toute sa longueur , la barque s'incline jusqu'aux bords, et au même instant une lame courte et vive les prend en travers , frappe Edouard au visage; son chapeau est emporté. Quand la barque ^eut repris son équilibre , Edouard comprit les conseils prudens du marinier. A droite s'étendait an cercle de montagnes coupées , tranchées , sur un ciel d'un bleu éblouissant , pelées à la cime , poudrées d'écume à leur base , et désolées partout. En face l'horizon , tantôt immense et nu , tantôt resserré et noué de vague en vague , bondissant comme un dos de cheval à la course , et lançant des fusées d'eau qui s'éteignent au soleil. Là-bas dans le fond , et comme une réminiscence de peintre, comme un reste de palette, des campagnes hachées par des rayons de lumière; et enfin, à gauche , les îles dont Ratonneau*est une des plus éloignées, mais flottant comme des bouées, désespérant le cœur par leur éloignement.
Il se fit un grand silence pendant la première bordée. Ils tiraient une ligne opposée à la situation des îles , mais l'angle qu'ils faisaient avec la terre
allait toujours en s'élargissaut. La direction du vent les obligeait à prolonger cet angle jusqu'au point où ils seraient en parallèle avec les îles pour se porter ensuite sur elles avec toute vitesse. Mais ils allaient se noyer.
Vint une raffale qui , coupant la corde qui retenait la voile au bateau , le fit pirouetter comme un liège. Tous trois furent renversés. Livrée au vent, la toile souffletait Fair avec tant de violence que , en se levant pour la saisir , une corde nrit la figure d'Edouard en écharpe et la lui coupa, ils étaient à demi pleins d'eau. Et s'il ne fût pas parvenue saisir cette corde , c'en était fait : la mer* passait sur eux. Un dernier essai réussit. Edouard fut maître de la voile , il l'attacha à un banc du bateau 9 tourna du côté des îles, et cela avec tant de promptitude que les deux témoins étaient encore à se débattre dans l'eau salée.
Après cet accident, la rapidité avec laquelle ils allèrent fut si grande qu'à chaque élan il semblait que le bateau dût s^ouvrir. Enfin iU arrivèrent à Hatonneau , mais pâles , mais imbibés d'eau comme des naufragés.
Dans la petite anse où ils débarquèrent, une barque était amarrée.
Parvenus à une esplanade que la mer a plus d'une fois couverte d'algues vertes et d'écume , un homme attendait. A côté de lui et sur une pointe de rochers , où luisait un peu de soleil , étaient étendus son habit, son gilet et sa chemise. Il était pieds
nus , car ses souliers et ses bas étaient étalés plus loin. Tout prouvait qu'il s'était rendu seal dans l'île , et qae dans la traversée plus d'une fois son «lément favori ne l'avait pas épargné.
Edouard s'avança vers Ducrest, tenant une paire de pistolets sous le bras e^ deux épées dans la main droite. Ses deux témoins l'accompagnaient.
— Vous êtes exact , monsieur , lui cria Gustave de si loin qu'il l'aperçut.
— Vous l'êtes plus que moi, monsieur, puisque TOUS m'attendiez.
— C'est mon habitude.
— Vos témoins ne méritent pas le même éloge.
— Mes témoins ? Mais je n'en attends pas. Ces armes sont inutiles.
— Je ne vous comprends pas.
— Je serai plus clair. Je ne me bats point. D'abord le sujet de notre querelle n'existe plus. C'est cinquante mille écus , dites-vous , qu'il faut à mon fils Charles pour se marier ; passez chez moi , dès notre retour en ville : je vous les remettrai. Quant âux termes grossiers , aux duretés qui ont pu m'échapper dans la réception que je vous ai faite , tenez-les pour oubliés : je m'en excuse.
£n parlant ainsi , les muscles du visage de Gus- •tave, de. ce pirate, de cet homme de fer, tremblaient. Rien n'était beau comme cette tête sauvage, au milieu de ces rochers, toute froide de l'air marin qui passait dans ses cheveux, toute d'exaltation au reflet de cette mer qui battait à se;^
pieds , de ce ciel qui battait sur son front. Fort , roboste et d'une taille élevée , il aurait pu étouffer dans ses bras , sur sa poitrine velue , ces trois jeunes gens qui ne revenaient point de leur étonneraent à voir tant de courage si bumble , tant de rage dans une bouche qui demandait pardon.
— Vous ne me croyez pas lâche , ajouta-t-il : j ai quatorze combats sur mer ; toujours en forces inégales, j'ai vaincu. Mon nom est encore la terreur des tropiques. A la veillée , les navigateurs les plus intrépides ne prononcent ce nom qi^*en tremblant Il y a sans doute de Texagération dans ces craintes; mais il n'y en a point dans ce que je vous dis. Croyez à vingt-sept blessures : les voila. Mais croyez aussi à quelque valeur et à quelque adresse dans Ducrest. Prêtez-moi cette arme.
. Les trois jeunes gens ne savaient que dire , que penser.
II baissa le pistolet vers le' sol , regarda quelques minutes dans Tair , et , après cette rapide recherche , il releva brusquement l'arme et tira.
Quelque chose , que ni Edouard ni ses deux amis n'avaient aperçu, tournoya perpendiculairement à leur zénith , et un lambeau de plume et de sang vint s'amortir sur le rocher. C'était un aigle marin.
— Acceptez- vous mes excuses ? dit Ducrest en remettant l'arme à Edouard»
Un des témoins répondit : — Monsieur Granger ne peut les refuser , mais il ne cède qu'à vos excuses. Vos blessures lui prouvent votre courage ;
cet oiseau que vous avez frappé dans la nue , là où notre œil n'aurait aperçu que de l'espace et du bleu , lui démontre votre adresse ; et il ne nie ni l'un ni l'autre ; mais ni l'un ni l'autre ne l'intimident. Il ne cède qu'à y os excuses.
Ducrest alla sans répondre passer, sa chemise, endosser ses yétemens , et , les pieds et la tête mie , il démarra le bateau et gagna le large.
Le Tent avait cessé. Edouard et ses deux témoins se rembarquèrent , fort étonnés de la conduite réservée de Ducrest , et causèrent , le long de la traversée , de cet homme dont la singularité était grande, mais qui n'était jamais allé jusqu'à commettre inopinément un bienfait , ni à demander merci sur le lieu du combat.
Gustave est déjà rentré chez lui , ou du moins il est sur la porte de l'hôtel.
— Malais , que fais-tu là?
— Monsieur, j'étrille vos chevaux.
— Us devraient être étrillés.
— Vous m'avez recommandé de ne les sortir de l'écurie qu'à deux heures. Il* est deux heures.
— Où est madame ?
— A la répétition.
— Mon déjeuner ?
— Il est servi.
— Mes lettres ?
— Elles sont remises;
^- Mes habits , mes bottes ?
— Tout est battu , ciré.
130 jLES INTIMES.
— Et le singe ?
— Il est attaché.
— i Et Cfataut ?
— Elle est dans sa cage. •
— Malais , je te chasse.
— Monsieur !.... je n'ai pas entendu.
— Je te chasse , réplique Ducrest en lui appliquant un soufflet , qui lui fit voir cinq éclairs : jeté chasse.
— Maître, qu'ai-je fait?
— Ah î tu répliques !
— Je ne réplique pas; mais où voulez-vous que j'aille si vous me chassez? Je suis de la côte de Malabar , d'où vous m'avez ramené; comment y retourner ?
— Je n'en s^ais rien. Voilà tes gages. File ton nœud , moricaud.
Et Ducrest monta avec tant de vivacité qu'il aplatit contre le mur deux Anglais; un troisième, habitué à terrasser le taureau , le reçut en tendant les bras , et le poussant par les deux épaules , retendit sur le dos le long des marches. Gustave se releva , et demanda pardon de sa vivacité. Arrivé à la porte de la chambre , pas de clef. — Ah ! puisque le sort m'en veut aujourd'hui, nous allons voir! Et il enfonça la porte d'un coup de talon de botte.
Il en était au paroxisme de sa rage lorsqu'il aperçut Edouard , qui venait pour l'accomplissement de la promesse contractée.
— Vous voilà , monsieur? Donnez-vous la peine
d'entrer. Cçs maudites serrures.... Ne faîtes pas attention.
Le singe sur ma cheminée ! Ici , Asmodée. — Il lui tordit le cou , et le jeta par la croisée. II demanda pardon à Edouard.
— La perruche sur mes rideaux ! Ici , Gataut : venez baiser maître. — Il prit la perruche et l'étrangla .
— Allez trouver Asmodée, au Brésil. — Mais que je suis honteux , monsieur , de vous occasioner toutes ces longueurs ! Asseyez-vous. — C'est cent cinquante mille francs. Je vais vous donner des effets à vue sur Paris.
Ducrest ouvrit son secrétaire , qui reposait contre Ja fenêtre , et en ouvrit tous les tiroirs.
Là c'était de l'or, là des perles , là des diaraans, là des billets de banque.
— Je ne .trouverai donc pas .ces effets sur Paris!....
Et il secoua le secrétaire avec tant de violence que , les châssis des fenêtres ne résistant pas à l'ébranlement , la moitié des carreaux se répandirent en éclats dans l'appartement.
Il prit une plume pour tracer sa signature sur le revers des billets. La plume n'était pas fendue : il la brisa ; l'encre ne niarquait pas : il prit le pupitre , et le lança par les carreaux dans la cour ; et pendant la rumeur du dehors qui s'éleva dans l'hôtel , il retrouva du sang-froid , de l'encre et son affectation de politesse.
— Enfin les voici! Prepez, monsieur. Mais encore une fois , pardon , mille pardons de ma Tivacité. Avez-vous votre compte?
— Très-bien , dit Edouard.
— En ce cas , adieu , monsieur. Souhaitez le bonjour de ma part à madame Bouvet. Et il se jeta dans son fauteuil , boursoufflé de rage , prêt à être frappé d'apoplexie, tant il avait couvé sa colère!
Mais Edouard était déjà dans sa chaise de poste, à côté de Victor , qui attendait depuis dix heures du matin : il en était quatre.
Oranger dit adieu à ses amis de l'hôtel , qui tons l'avaient accompagné , promit de leur écrire , de ne pas les oublier : et les chevaux jetèrent des étincelles sur les pavés.
■ Quand ils roulèrent tranquillement sur la grande route d'Aix, Edouard se tourna vers Victor, et lai dit:
Ah ça ! maintenant , voudrais-tu bien m'apprendre le motif de ta gaieté? car tu ris dans tes lèvres depuis notre départ.
-^ Mais très-volontiers , monsieur Edouard , très-volontiers. J'aurais voulu garder le morcean pour la montée de Tarare , qui est si rude et si lx)ngue'; mais puisque c'est votre désir, trop heureux de le satisfaire. Sauf à répéter l'histoire si elle vous plait.
— Voilà le préambule : au fait.
— Vous vous croyez un héros , parce que monsieur Ducrest n'a pas voulu se battre avec vous.
Il faat que tous le soyez sans cela , ou bien en rabattre.
— Où veux-tu en venir ?
— Écoutez. Je vous ai raconté l'autre jour coin* ment j'avais terminé mon différent avec le troisième violon du théâtre.
— Ah ça ! vas-tu commencer l'histoire ?
— Non. Mais je dois vous dire que dans la soirée, oe sachant que faire de mon corps pendant que Yons buviez'du punch , il me prit fantaisie d'observer les mœurs. C'est agréable : on a quelque chose à raconter aux autres. Dans mon choc de la rue contre le magot et la belle du capitaine, je les avais dévisagés comme je vous ai.dit; ils étaient trop affairés pour m'apercevoir. J'imaginai de retourner à la maison où je les avais vu s'arrêter. Il y a de bien belles dames à Marseille ^ monsieur. Du reste, je ne les vis qu'à travers le rideau et les vitres. La famée du tabac me fait mal
— Enfin!
— Je suivis un corridor , puis un autre , puis un troisième. Ce bâtiment fut un ancien couvent de 'religieuses : c'est sûr. J'écoutais : c'était pour entendre. Aussi j'entendis la voix de la belle, puis celle du laid ; et des choses... ah ! — Oui , vous me laissez dans la misère ! on m'insulte parce que je suis mal vêtu! vous êtes chargée d'or comme Saint Janvier. Par mon Stradivarius t cela me fâche ! je dirai tout. — Puis la Kosemonde reprenait : Mon petit ange , il me donne si peu.
— 11 VOUS donne des diamans , des cachemires , reprenait Tanimal ; et tous mangez tout sans moi. Je suis votre mari : je peux le prouver. Vous voulez l'épouser? c'est de la bigamie. On n'est pas pendue pour cela en France , maïs on est chassée. Pensez à me tirer de là , ou je parle , et j'empêche toat. Enfin ce fut un bruit de querelle , de coups , de pleurs , de reproches mutuels , plus réjouissans les uns que les autres. Devinez- vous maintenant?
— Non.
— Tant mieux. Je m'esquive donc; je vais an théâtre ; j'attends ; et quand elle arl*ive , je me fais désigner la loge de mademoiselle Rosemonde. Je frappe; on m'ouvre. On rougit de, voir un domestique ; je m'assieds. Je parle : on ne m'écoute pas ; mais je lève la voix , et je dis : — Madame de Saint-Phar, votre mari... Sur-le-champ on baisse la grille , on se rapproche de moi , on me supplie de parler plus bas ; mais je parle : — Madame Saint-Phar... Je continue avec affectation : Voas êtes mariée. — Ah ! vous allez me perdre , me perdre de réputation, me déshonorer! Qui vous a fait cette horrible confidence? — Vous êtes mariée , et vous voulez vous faire épouser par monsieur Ducrest ?
Une fois les choses entamées , après beaucoup de s£ et de mais , moi toujours insolent (commode raison ) , elle toujours fort aimable ( car elle est vraiment fort aimable) ...
— Fat!
— Que voulez-vous , monsieur ? c'est un crime qui ne m'arrive pas si souvent... Je lui fis mes conditions , et je ne vbus oubliai pas.
— Écoute , dit-vlle eu me mettant la main sur la bouche, tout pour te taire ! Ton maître, demain avant midi , aura les cinquante mille écus nécessaires à l'établissement de son ami , et je saurai bien empêcher le duel ; mais tais-toi. Ne dis pas que je suis mariée : ne me couvre pas de honte... Je-promis tout. Le tigre ne s'est pas battu: il vous aurait tué. Le tigre a lâché cinquante mille écus : il ne vous eût pas donné un sou. Vous devez votre vie et la fortune de votre ami à un domestique et à une comédienne. C'est à donner à penser aux moralistes !
La chaise de poste s'était arrêtée pour relayer.
vus BBV&E DB lUâcmAATioir.
LA. PXTITB TII.X.a.
Je ne Mis pas le nom de mes sept p^hës capiUu.
IS VXTIT OA&çoir.
Qu'c>t>ce que ça fait, qu'on ne le sache pas, povnra qu'on les ait?
Sur le bord de Ja rivière d*Ëssonne, à gauche en prenant de Paris , au milieu des pittoresques habitations jetées çà et là dans la plaine de St.-Jean-derile, se trouve un édi6ce bâti en briques rouges, avec deux pavillons réunis par une terrasse ; des colonnettes minces soutiennent , au-dessus de cet étage, un coutil à bandes bleues; et le chèvrefeuille, s'élançant des pots de fleurs , se roule autour de légers supports , puis retombe en grappes dans les airs, avec sa pétale de carmin et ses feuilles d*un vert gai; de ce lieu on plonge sur un jardin, cerné à Textérieur de Thabitation par un mur à hauteur d'appui. Ce mur, au dehors, se prolonge de près
UNE HEURI^ Dr RÉCRÉATION. 137
de vingt pieds. Aa bas de ce rempart ; hérissé de Terre et de pointes en fer dentelées, se trouve un fossé réputé dangereux : soit que les eaux qui s'y rendent cachent des embûches, et que le piéton aventureux puisse se prendre dans la vase ^ soit , comme disent les philosophes d'Essonne , ^car il y a des philosophes partout, que celle calomnie accréditée contre la Folie-Arnoult n'ait été lancé dans la circulation que par la maîtresse du lieu. Pour mettre un tel bercail à l'abri des loups, trop de précautioits ne sauraient être prises. Plus de soixante demoiselles des riches familles de Paris sont là sous la surveillance de la très-digne et très-acariâtre mademoiselle Monnet, vierge de cinquante-trois printemps, dont la figure a toujours imposé respect à la médisance. Le parfum de sa science et de sa vertq s'est répandu à la ronde : le curé l'estime plus qu'aucune autre , à cause de l'énormité de ses brioches les jours de paiii béni ; et le maire , électeur éligible, qui serait député si sa jalouse moitié ne lui défendait l'accès de la capitale , trouve toujours moyen, les jours de fêtes carillonnées, d'avoir pour quêteuse, à l'église, une des plus grandes etjes plus jolies pensionnaires de la décrépite institutrice. Un mauvais plaisant du lieu affirme , à qui veut Teutendre, que cette maison fut bâtie par la célèbre Sophie Arnould , actrice de l'Opéra , si connue par ses gravelures spirituelles. C'est une impertinence, ainsi qu^on peut le voir dans l'historien des environs de Paris , M. Dulaure. On ne doit
rien en induire contre la Tertu da pensionnat. Une cloche, au branle lent et monotone, venait alors d'appeler aux joies du délasseinent les jeunes écolières. Il était midi; et Tessaim de jeunes filles avait pris son vol vers un quinconce dé marronniers dont le feuillage en éventail et les fleurs en pyramide prêtaient une favorable fraîcheur ^ leurs jeux. Les unes se précipitaient vers un petit jardin où des giroflées s'élevaient solitaires dans un parallélogramme de buis nain , et inondaient les fleurs au moyen d'un petit arrosoir ; d'autres sautaient à la corde , faisaient fuir des cerceaux ou fouettaient la sonore toupie d'Allemagne au ventre percé ; il y en avait qui jouaient aux barres , couraient, criaient, s'atteignaient, se frappaient, et culbutaient l'une sur Tautre comme de vrais garçons. Tout cela n'altérait pas la gravité magistrale des sous maîtresses , pauvres filles disgraciées delà nature pour l'ordinaire, grêlées, maigres, étiolées, et qui prennent ces fonctions lassantes faute de n'avoir pu faire le malheur d'un mari ; elles étaient là vigilantes et tristes, souffrant l'ennui pour conserver le pouvoir, et détestant trois fois plus mademoiselle Monnet qu'elles n'étaient détestées elles-mêmes par les pensionnaires mutines et paresseuses.Mais elles savaient la syntaxe d'après Letellier et les participes d'après Beauzée, ce qui les rendait indispensables à la supérieure, dont la mémoire s'était fort oblitérée depuis qu'elle donnait exclusivement ses soins aux menus et variés détails de la lingerie.