VIII. — Anatomie pathologique
Les lésions trouvées à l’autopsie sont très differentes, vous le pensez sans peine, suivant qu’elle est pratiquée dans les premiers jours, ou tardivement, quelques semaines, quelques mois et même plusieurs années après la mort.
1° Autopsie dans les premiers jours après la mort.
Il est très rare que, agissant comme médecin légiste, vous soyez appelé à pratiquer l’autopsie d’une personne criminellement intoxiquée immédiatement après la mort. En général, l’empoisonnement criminel est, je vous l’ai déjà dit, un drame de famille. La mort est rapide, inattendue, étonne les amis et connaissances, mais l’inhumation est laite et ce n’est que quelques semaines plus tard, après réflexion, qu’une dénonciation, anonyme laplupart du temps, prévient le parquet. Une enquête minutieuse est ouverte, *-1 instruction étudie 1 affaire et ce n est qu’après qu’il fl étayé sa conviction sur des bases solides que l’exhumation est ordonnée et un médecin commis.
Je prendrai comme type des lésions anatomo-pathologiques dans l’intoxication suraiguë celles qui ont été signalées par Orfila, qui fit presque aussitôt après la mort l'autopsie de Soufflard, un condamné qui s’était intoxiqué au sortir de l’audience et était mort en ving’t heures, et celles que Tardieu a relevées sur le cadavre du duc de Praslin, qui mourut en six jours.
En général, il n’existe pas de lésions de la bouche, de l’arrière-gorge, ni de l’œsophage.
La muqueuse stomacale est rouge et enflammée, soit sur toute son étendue, soit seulement en certains points, surtout au ni\eau «lu grand cul-de-sac et de la paroi postérieure ; il existe des plaques violacées, noirâtres, gangreneuses, nettement circonscrites.
INTOXICATION PAR L’ARSENIC
La muqueuse est recouverte d’un mucus épais, quelquefois sanguinolent, et dans son épaisseur il existe quelques petits foyers hémorragiques sous-muqueux. Les escarres sont rares et n’existent que dans le cas où des fragments assez gros d’acide arsénieux ont été en contact avec la muqueuse (1) ; cependant, la corrosion ainsi produite n’intéresse pas toute l’épaisseur de la muqueuse et, en France au moins, on n’a jamais signalé la perforation. Lewin en a observé une siégeant sur la paroi postérieure chez un individu qui avait avalé 9 grammes d'acide arsénieux (2).
On rencontre fréquemment à la surface de l’estomac des petits grains blancs ou jaunâtres, assez adhérents à la muqueuse. On avait pensé qu’il s’agissait, pour les grainsblancs, d’acide arsénieux en nature ; pour les grains jaunes, de sulfure d'arsenic constitué sur place par action de l’acide suifhydrique sur l’arsenic. Il arrive certainement, Messieurs, qu’on trouve de l’arsenic en nature dans l’estomac ; mais cela est plutôt rare et ces petits grains sont exclusivement formés d’albumine et de matière grasse (3).
Les intestins contiennent des grains riziformes, constitués par des débris épithéliaux nageant dans un liquide incolore; ils ont l’apparence des grains qu’on trouve dans les cas de choléra. Tout le long du tube digestif, mais surtout dans les parties les plus voisines de l'estomac, il y a des plaques rouges avec des points hémorragiques ; il existe une desquamation de l’épithélium de la muqueuse rappelant les lésions de l'entérite pseudo-membraneuse. Tout le long du tube intestinal, il y a une éruption psorentérique, constituée par une tuméfaction des follicules clos et des plaques de Pever, absolument analogue à celle que l’on trouve dans le choléra. Une lésion assez fréquente est un œdème un peu dur, qui a envahi non seulement l’intestin,
(1) Dans l’esloinac du duc de Praslin, il existait sept larges escarres de 2 à 4 centimètres disséminées le long de la grande courbure.
(2) Lewin, Traité de toxicologie, 1903, p. 22t.
(3) Hofmann, Vibert, Brouardel, /l//as manuel de médecine légale 1899, p. 144 et 145, pl. XLIX et L.