Absorption par le tube digestif. — Qu’il y ait crime
ou erreur, l’introduction de l’arsenic dans l’organisme se fait le plus souvent par le tube digestif, mélangé aux aliments, auxquels il ne donne aucune saveur désagréable, soit dissous dans la soupe, les ragoûts, soit en poudre, mêlé au sucre, au sel, aux pâtes ou pâtisseries.
Dans ces cas, l’intoxication est presque toujours criminelle et provoquée par une personne de l’entourage direct du malade. C’est un drame de famille, qu’il s’agisse de jalousie ou d’intérêt, froidement prémédité. Les empoisonnements de cette nature, je vous l’ai déjà dit, deviennent de plus en plus rares; mais, en même temps, augmen-
(1) Société de biologie, 28 avril 1900.
voies d’introduction du poison dans l’économie. 25
tenl dans de vastes proportions les intoxications dues à des substances arsenicales ajoutées aux aliments soit par erreur, soit par impureté des matières employées par les falsificateurs.
i° Pain contenant de l’arsenic. — En 1809, le Dr Seisser (de Würzburg) (1) rapporta l’observation de 373 cas d'intoxication arsenicale dus à l’addition d'acide arsénieux à de la farine. Taylor a eu l'occasion de voir 340 écoliers ayant mangé du pain arsenical; chacun avait ingéré environ 7 centigrammes de toxique : la plupart des enfants furent malades, mais il n’y eut pas de mort ni de paralysie.
J’ai moi-même été appelé à faire une enquête sur un empoisonnement collectif par du pain arseniqué dans les circonstances suivantes (2). Le G avril 1880, un grand nombre de personnes de la ville de Saint-Denis furent prises de symptômes d’intoxication à la suite de l'ingestion de pain provenant d’une même boulangerie. J’ai examiné cinquante-six malades, mais le nombre des personnes intoxiquées a été infiniment plus considérable et a dû s’élèvera 270 au moins. La quantité d’arsenic contenue dans le pain était de 0gr,025 à 0gr,028 pour 100 grammes, soit 12 à 17 centigrammes par livre.
L’enquête démontra qu’il s’agissait d’un attentat criminel, commis par un garçon boulanger qui, étant en mauvais termes avec son patron, avait, dans un but de vengeance, mélangé de l’acide arsénieux à la farine du pétrin. Pour se procurer le poison, il était simplement allé dans une usine de produits chimiques et avait demandé à un ouvrier de l’arsenic pour détruire quelques animaux nuisibles; l’ouvrier, sans autre explication, lui avait donné dans un sac une pelletée d’acide arsénieux.
(1) Seisser, Ueber die Würzburger Brodvergieftung (Aerzllich. Jntelligenzblatt, 1869, t. XVI, p. 45).
(2) Papadakis, Contribution à l'étude de l’intoxication arsenicale aiguë. Thèse de Paris, 1883, p. 65). — Voy. Pièce n° 3.
26 INTOXICATION PAR L’ARSENIC
]| n’y eut pas d’accident mortel, mais j ai pu faire quelques constatations intéressantes sur la rapidité de l’absorption du poison et sur ses conséquences suivant la nature de l’alimentation; c’est un point sur lequel j aurai l’occasion de revenir (1).
2° Lait contenant de l’arsenic. — L’acide arsénieux peut être criminellement mélangé à du lait ou a du café au lait, ainsi qu’à tout autre aliment; mais une question plus particulièrement intéressante pour l'élevage des nourrissons est de savoir si le lait d’une personne ayant absorbé une préparation arsenicale peut contenir de l’arsenic et devenir lui-même toxique.
En 18S3, à Vesoul, une femme accusa son mari d'avoir voulu l’empoisonner à l’aide de l'arsenic. On découvrit facilement l’arsenic dans les vomissements de la victime et l’on trouva un paquet d’acide arsénieux dans les vêtements du mari; la tentative criminelle était évidente. De plus, la femme accusa son mari d’avoir voulu l'empoisonner quinze ou seize mois auparavant, alors qu’elle nourrissait son enfant au sein ; elle avait gaiéri, mais l’enfant, après avoir présenté des vomissements et de la diarrhée, était mort en quarante-huit heures, et elle attribuait cette mort à l’attentat dont elle-même avait failli être la victime.
Le juge d’instruction me demanda s'il était possible de retrouver l'arsenic au bout de ce temps dans le cadavre de l’enfant et si cet enfant avait pu être intoxiqué par le lait puisé au sein maternel. A la première question, je répondis affirmativement, car, vous le savez, Messieurs, l’arsenic peut se retrouver des années après l'inhumation ; à l'ouverture du cercueil, nous avons trouvé le cadavre très bien conservé, presque entièrement transformé en adipocire. M. Gabriel Pouchet rechercha l’arsenic et put isoler des viscères du petit cadavre au moins 5 milligrammes, ne
(1) Voy. p. 70.
voies d’introduction du poison dans l économie. 27
représentant pas la totalité de l'arsenic inséré, puisqu’il y avait eu des vomissements et des selles diarrhéiques.
Celle quantité d’arsenic était considérable ; en elîet, le cadavre pesait au moment de l’exhumation un peu plus de 2 kilogrammes, et si l’on admet, avec tous les toxicologues, qu'une dose de 15 centigrammes est suffisante pour tuer un adulte de 70 kilogrammes, la proportion de 5 milligrammes pour l’enfant en question devait très probablement entraîner la mort : elle correspondait à O61', 17 pour 70 kilogrammes.
La seconde question du juge d’instruction était un peu plus embarrassante. L’arsenic ingéré par la mère passe-t-il dans le lait? Pour élucider ce point délicat, M. Pouchet entreprit une série d’expériences à l’hôpital Saint-Louis, où beaucoup de femmes nourrissant leur enfant viennent faire traiter des affections cutanées justiciables de la médication arsenicale. Nous avons administré à ces nourrices de la liqueur de Fowler en commençant par deux gouttes, soit 1 milligramme d'acide arsénieux, pendant trois jours, passant ensuite à quatre gouttes pendant trois autres jours, puis six gouttes pendant le même temps, amenant lentement, et avec les plus minutieuses précautions, la quantité de liqueur de Fowler à la dose de douze gouttes par jour. 11 n’y eut aucun trouble dans la santé de la mère ou des enfants.
A plusieurs reprises, nous avons analysé le lait des nourrices soumises à ce traitement, et toujours nous avons trouvé une proportion notable d’arsenic, eu égard à la faible dose ingérée. Dans un cas, la quantité d’arsenic éliminée par le lait s’éleva, après douze jours de traitement, à 1 milligramme pour 100 grammes (1).
Or, si nous nous reportons aux chiffres fournis par MM. Tarnier et Chantreuil relativement à la quantité
(1) P. Brouardel et Gab. Pouchet, Empoisonnement par l'arsenic (Annales d’hygiène publique et de médecine légale , 3e série, 1885, t. XIV, p. 73).
INTOXICATION PAR L ARSENIC
de lait absorbée journellement par un enfant, nous voyons que, du premier au deuxième mois, cette quantité atteint une moyenne de 000 grammes par ving t-quatre heures.
i ai ietee. rar zi heures.
gr* sr-
Premier jour, au maximum 3 30
Deuxième jour, au maximum 15 130
Troisième jour, au maximum 40 400
Quatrième jour jusqu’à un mois... 55 à 00 550 à 600
Deuxième et troisième mois 70 000 à 700
Ln se basant sur le chiffre de 1 milligramme éliminé pour 100 grammes de lait après quelques jours d’absorption arsenicale, l’enfant qui ingérerait le lait de la nourrice soumise à cette médication absorberait donc environ 6 milligrammes d’arsenic par vingt-quatre heures.
Gomme complément à ces recherches, nous avons institué des expériences sur des femelles d’animaux: dans tous les cas, on retrouva de l’arsenic dans le lait.
J avais déjà eu à noter, cinq ans auparavant dans l’affaire
de Saint-Denis, l’œdème des paupières chez un enfant nourri
au sein, qui d ailleurs n’eut aucun autre symptôme d'intoxication (1).
J’insiste sur ce mode d’élimination, parce que, s'il est défini 1 1J0ur ia mere> d peu! devenir mortel pour l’enfant,
Oisque vous prescrirez une préparation arsenicale à une nourrice, soyez prudents, et je vous conseille, à moins d indication absolument impérieuse, de vous abstenir de cette médication pendant l’allaitement
deNrvS„ aVOnréSa'ementenlrepris des recherches à l’effet
dans les vis' ’ arSe|n'C|-abSOrbé Par la mère Pouvait se fixer
un fœtus rS U Jai cu l’occasion de recueillir
Phlilh, e G' m°iS enVir°n Prenant d’une mère
ayanTabsorf0 d ''“f heUr6S aPrès- ''avortement et
l’avortement, 4 j°UrS q0i précédèrent
a milligrammes d arsématede soude par jour.
(1) Voy. Pièce n° 3.
voies d'introduction du poison dans l'économie. 29
La recherche de l’arsenic dans les organes du fœtus donna des résultats négatifs. D’autre part, toutes les expériences entreprises sur des lapines dans le but de rechercher l’arsenic dans le fœtus ne nous donnèrent aucun résultat.
G. Brouardel, dans ses nombreuses expériences, a pu une seule fois retrouver des traces d’arsenic dans le corps du fœtus d’une lapine (1).
Au cours des débats au sujet des intoxications arsenicales du Havre (2), l’avocat de Pastré-Beaussier émit la possibilité d’une intoxication collective des personnes vivant dans la pharmacie par l’absorption de lait provenant de vaches mangeant l'herbe de prairies arsénifères. A ce moment, mon avis ne me fut pas demandé, mais j’ai tenu à me renseigner sur la possibilité d’une intoxication de celte nature. Je n’en ai trouvé aucun exemple dans la littérature médicale française. En Allemagne, Lewin (3) rapporte que les vaches qui paissent dans les prairies avoisinant les usines dans lesquelles on prépare l’arsenic, à Freyberg, présentent une lésion spéciale, une perforation de la caillette, qui est attribuée à l'ingestion d’herbes recouvertes de poussières arsenicales; mais il n’est pas parlé de la présence d’arsenic dans le lait.
3° Vin contenant de l’arsenic. — Dans les premiers mois de l'année 1888, régna à Hyères et dans les environs une épidémie de forme particulière dont voici les symptômes d'après M. Marquez : « On nota des troubles digestifs légers, un mal de gorge, une menace de grippe, un malaise ne semblant pas devoir acquérir de l’importance et, de fait, assez souvent n’en ayant guère acquis. Ailleurs, des acci-
(1) Georges Brouardel, J.’ arsenicisme, 1897, p. 24.
(2) P. Brouardel et Gab. Pouchet, Relation médico-légale de l'affaire Pastré-Beaussier ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1889, 3e série, t. XXII, p. 137).' '
(3) Lewin, Traité de toxicologie, commentaires du l,r Pouchet. Paris, 1903, p. 205.
dents gastro-intestinaux plus accentués, se produisant avec ou sans fièvre, avec ou sans vomissements, rarement sans un peu de diarrhée, et précédant de plus ou moins loin la toux, la dyspnée, les fluxions, l’ensemble des symptômes d'une vraie grippe, aussi bien que les douleurs, les crampes, plus habituellement les fourmillements dans les membres, aux pieds, moins souvent aux mains, quelquefois une contracture des doigts et des orteils, les taches bronzées, les érythèmes passant au noir et suivis à la longue d’exfoliation par écailles ou par furfur, avec ou sans éphidrose, les phénomènes de paralysie hyperesthésique ou anesthésique, l’amyosthénie, l’acinésie, tableau clinique où nous avons cru d’abord reconnaître les traits de Y acrodynie. »
L'acrodynie (de axpoç, extrémité, et de oouvtj, douleur), maladie dont on ne parle plus aujourd'hui, est une affection qui survint sous forme épidémique à plusieurs reprises dans la première moitié du xixc siècle. L’épidémie la plus considérable fut celle qui sévit à Paris de 1828 à 1829; on estima que 40000 personnes furent atteintes (1).
Les premiers symptômes de l’acrodynie étaient des phénomènes nerveux, caractérisés par des altérations de la sensibilité au niveau des.pieds et des mains : engourdissements, picotements, fourmillements, élancements. Les douleurs, parfois très intenses, ne dépassaient que rarement les malléoles et les poignets, et l’hyperesthésie était telle que le moindre contact, que le plus léger attouchement, même la sensation des draps sur le corps, était intolérable. Au contraire, dans d’autres cas l’anesthésie était si prononcée f[u on vit des malades perdre leur chaussure sans s’aperce\oirquils marchaient pieds nus, ou laisser tomber, sans en a\oir conscience, les objets qu’ils tenaient à la main.
La marche s exécutait en traînant le pied par la pointe et en 1 appliquant a plat sur le sol, les orteils étant tenus
(1) Aidai, Dictionnaire encyclopédique des scieiices médicales, 1864. Article AcnoDYNiE, p. 654.
voies d’introduction du poison dans l’économie. 31 relevés. On nota également de la contracture des extrémités et des membres.
U existait en même temps des troubles digestifs, et à Paris le Dr Gcnest, sur 52 malades, constata 49 fois des troubles de l’appareil digestif comme prodromes ou comme phénomènes concomitants.
Souvent on remarqua des œdèmes du tissu conjonctif : infiltration du tissu cellulaire sous-cutané, bouffissure de la face et des paupières ; on constata également de la conjonctivite.
Cependant, les troubles les plus constants étaient des altérations diverses de la peau, à tel point qu’Alibert avait désigné l’épidémie de 1828 sous le nom d 'érythème épidémique. L’épiderme s’épaississait notablement aux pieds et aux mains, surtout vers la pulpe des doigts, autour des ongles, et se détachait par larges lambeaux. Cayol en montrait. au cours de ses leçons, qui avaient la largeur de la main, et Chomel a vu l’épiderme du mamelon se détacher sous forme d’une petite calotte.
On discuta beaucoup sur la nature de cette affection ; on pensa à des manifestations rhumatismales et surtout à une forme particulière de myélite, mais il ne vint à l’esprit de personne de voir dans les symptômes de l’acrodynie une intoxication alimentaire.
Or, Messieurs, vous pouvez vous rendre compte qu’il existe de multiples similitudes entre les symptômes observés àHyères et ceux signalés dans les épidémies d’acrodynie; cette fois l’étiologie des accidents est restée moins obscure. En effet, cinq mois après l'apparition des accidents, les médecins d’Hyères s’aperçurent que l’épidémie frappait les personnes buvant du vin d’une même provenance et que, dans les familles atteintes, les personnes qui ne buvaient que de l’eau étaient seules indemnes. L’analyse chimique du vin fut confiée au Dr Sambuc, qui trouva dans les échantillons analysés une quantité d'acide arsénieux variant de
32 INTOXICATION PAR i/aRSENIC.
1 à 16 centigrammes par litre [1). L enquête démontra qu’il s’agissait d’une erreur commise dans les circonstances suivantes :
En 1881, M. de Villeneuve avait acheté, pour faire des essais de fumure arsenicale contre le phylloxéra, quatre barils d'acide arsénieux contenant chacun 150 kilogrammes ; après insuccès, en 1882, il resta environ 75 kilogrammes d’arsenic dans l’un des barils. En 1887, ce baril fut placé dans le même local que le plâtre destiné au plâtrage du vin, et, par erreur, l’arsenic fut mêlé au moût en même temps que le plâtre.
Il y eut au moins 435 personnes plus ou moins touchées par l'intoxication. On pratiqua onze exhumations; dix des corps exhumés étaient remarquablement conservés, mais dans trois seulement on trouva une quantité d’arsenic suffisante pour expliquer la mort.
M. de Villeneuve fut condamné à vingt jours de prison.
4U Bières arsenicales. — Dans le courant del'année 1900, l’attention du D1' Tattersall, Medical officer of Health de Salford, faubourg de Manchester, fut attirée par un accroissement subit dans le nombre des malades atteints et succombantà uneaffection qui semblaitêtre une névrite périphérique alcoolique. Ce diagnostic se trouva en partie confirmé par une enquête superficielle, qui montra que tous les malades étaient des buveurs de bière. Au début, on avait pensé à une intoxication possible par le plomb, mais on s’arrêta à l’intoxication par l’alcool amylique que l’on sup-
(1) Gongit, Affaire des vins empoisonnés d’Hyères ( Annales d’hygiène publique et de médecine légale , 3° série, 1888, t. XX, p. 348). — ltoux- Signoret, De l intoxication arsenicale à propos des vins d’Hyères et de ses rapports avec l acrodynie (Société de médecine pratique , 19 juillet 1888). Dubrandy , De l empoisonnement chronique par l'arsenic (Revue générale de clinique et de thérapeutique, 1889, p. G8 et 84). — Marquez, Dénaturation de l'arsenic (Bulletin de l’Académie de médecine, 3l série, t. XXII, p. 195). Vidal, De la similitude des symptômes de l acrodynie et de l'intoxication lente par l’acide arsénieux (Acad, de méd , 17 juillet 1888).
voies d’introduction du poison dans l’économie. 33
posait se produire au cours de la fabrication de la bière, par dégénérescence de la levure (1).
Ce n’est qu’en novembre 1900, quatre à cinq mois après l’éclosion des accidents, que le Dr Reynolds découvrit que tous les cas de névrite périphérique étaient dus à l’ingestion de bière rendue toxique par la présence de l’acide arsénieux. Dès lors, les observations d’intoxications affluèrent et le nombre total des cas officiellement constatés s’éleva à 4182, dont 2990 pour la ville de Manchester et son faubourg Salford; le nombre des morts fut certainement supérieur à 300.
Les symptômes observés furent très divers, et, j'insiste sur ce point, de même que dans l'intoxication d’Hyères, ils ne rappelèrent en rien le tableau symptomatique de l’empoisonnement aigu par l’arsenic. Sur 296 cas bien nets d'intoxication arsenicale à Manchester, on trouva :
Coryza et larmoiement 1 06 fois.
Pigmentation 68 —
Affections de la peau 107 —
Troubles nerveux 234 —
Troubles musculaires 228 —
Affections du tube digestif 39 —
Anasarque 10 —
Troubles psychiques 9 —
L'enquête démontra que l’arsenic était contenu dans le sucre interverti et le glucose servant à la fabrication de la bière. Le sucre pour brasseurs est composé d’un mélange de sucre interverti, c’est-à-dire de lévulose, de dextrose et de glucose provenant de la saccharification de matières amylacées.
Voici comment on opère : « Le maïs ou le sagou est traité par la vapeur sous pression avec 7 p. 100 en poids d’acide sulfurique; on neutralise la masse avec du carbonate de
(1) Bordas, Rapport sur les intoxications dues à l’ingestion de bières arsenicales en Angleterre ( Recueil des travaux du Comité consultatif d’hygiène publique, 29 mars 1901, et Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 3° série, t. XL VI, 1901, p. 97).
P. BaoüAiiüEL. — Les Intoxications.
34 INTOXICATION PAR l’aRSENIC.
chaux, on décante et le sirop est clarifié sur du charbon puis concentré ou solidifié suivant la demande. Le sucre interverti est préparé en ajoutant 4 à 5 p. 100 d acide sulfurique dans une solution chaude de sucre de canne neutralisé par du carbonate de chaux. »
Au début, les fabricants employèrent pour toutes ces opérations de l’acide sulfurique chimiquement pur; mais bientôt, afin de lutter contre la concurrence, ils employèrent de l’acide moins cher, par suite de moins en moins pur, et, à partir de mars 1900, l’une des plus importantes brasseries de Manchester se servit d’acide sulfurique impur, tel qu’il sort des chambres de plomb. M. Bordas, qui est allé faire une enquête sur place au sujet de cette épidémie d’intoxication arsenicale, a pu se procurer un échantillon de l’acide sulfurique servant à intervertir le sucre ; l’analyse
lui a donné :
Arsenic par litre lsr,325
OU
Acide arsénique (AsH304) 2sr,508
D’après les analyses, il y avait, suivant les échantillons examinés, de 0gr, 00013 à 0gr, 020 par litre de bière. Or, voici les quantités consommées en moyenne. Le Dp Niven a trouvé que sur 88 malades :
7 buvaient plus de 1 litre.
10 buvaient plus de 3 litres.
61 buvaient plus de 2 —
D autre part, le Dr Tattersall, sur 150 cas, a trouvé que :
53 malades buvaient plus de 1 litre.
44 malades buvaient plus de 2 litres.
53 malades buvaient plus de 5 —
Ln prenant comme moyenne la dose de 4 milligrammes d acide arsénieux par litre, on voit que les petits buveurs absorbaient 28 milligrammes d’arsenic par semaine, les moyens 56 milligrammes; quant aux gros buveurs, ils en absorbaient plus de 80 milligrmïinQ0s.
On est en droit de se demander comment on était arrivé
voies d’introduction du poison dans l’économie. 35
eu Angleterre à ce summum de la falsification, à savoir vendre sous le nom de bière un liquide ne contenant ni malt ni houblon. La raison en est simple : jusqu’en 1890, on ne fabriqua en Angleterre que de la bière normale, mais les brasseurs demandèrent à être autorisés à employer du sucre interverti et du glucose, sous prétexte que ce mode de fabrication permettait de conserver la bière plus longtemps et de l’expédier au loin. Pour fabriquer le glucose, on commença par employer des substances amylacées de bonne nature et de l’acide sulfurique pur; puis, pour abaisser le prix de revient, on se servit de résidus amylacés et d'acide sulfurique impur. Bientôt, encore par raison d’économie et pour lutter contre la concurrence, on remplaça le houblon, qui, grâce à ses huiles essentielles et à ses principes amers, exerce sur le moût une véritable action antiseptique, par des succédanés, écorce de saule, écorce de pin, quassia amara, noix vomique et même de l’acide picrique. Mais, comme on ne donnait ainsi que de l’amertume et que l’action antiseptique manquait, on ajouta de l’acide salicylique, des salicylates, de l’acide borique, des sulfites et des bisulfites, des fiuoborates, etc., qui, indépendamment de l'action nocive sur l’organisme que je vous ai exposée dans le cours de l’année dernière (1), sont souvent des produits impurs renfermant, eux aussi, et M. Bordas l’a démontré pour les bisulfites employés à Manchester, des quantités non négligeables d'arsenic.
Messieurs, le glucose arsenical n’a pas seulement servi à fabriquer de la bière; des confiseurs peu scrupuleux l’ont employé à la fabrication de bonbons fondants et de confitures, et bien qu’en Angleterre on affirme ne plus employer que des sucres exempts de toxique, je suis certain, et les analyses de M. Bordas en font foi, qu’il existait en 1901 un stock, encore loin d’être épuisé, de denrées alimentaires renfermant de l’acide arsénieux.
(1) P. Brouardel, Les empoisonnements criminels et accidentels, 1001, p. 233.
36 INTOXICATION PAR l’aRSENIC.
5° Eau contenant de l’arsenic. E eau de la nappe souterraine peut être souillée par les déchets de cei taines industries employant de 1 arsenic ou des substances arsenicales.
En 1838, Braconnot (1) rapporte que toute une famille dont l’habitation était voisine d’une fabrique de papiers peints établie à Nancy, dans laquelle on employait des produits arsenicaux, avait été atteinte d’accidents graves que l’on attribua au début à l’insalubrité des locaux. L’examen chimique permit de reconnaître dans l’eau servant à l’alimentation une quantité notable d’arsenic.
A. Chevallier, en même temps qu’il signale les accidents professionnels causés par les émanations de vapeurs arsenicales au cours de la fabrication de la fuchsine, rapporte un exemple très intéressant d’intoxication arsenicale par l’eau de boisson{2). Dans l’intérieur de l'usine, un puits contenait 2 centigrammes d’acide arsénique par litre. En dehors de l’usine, plusieurs personnes qui habitaient aux environs présentèrent des signes d'intoxication grave et trois malades succombèrent ; des enquêtes furent ouvertes, mais ne permirent pas d’affirmer que ces intoxications provenaient de l’usine. Cependant, deux ans plus tard, une famille habitant à 50 mètres de l’usine fut atteinte des mêmes accidents ; il y eut un décès et dans le cadavre on découvrit de l’arsenic. L’origine du poison ayant été recherchée, on le trouva dans l’eau de puits qui servait à l’alimentation. « Il restait à chercher la source de l’arsenic contenu dans l’eau de ce puits. A cet effet, on pratiqua 1 analyse de l’eau prise dans d’autres puits environnants et 1 on constata que l’eau de tous ces puits contenait de
(1) Braconnot, Puits empoisonnés par la filtration des eaux chargées d arsenic provenant d une fabrique de papiers peints ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale, lro série, 1838, t. XX, p. 90).
(2) A. Chevallier, De la fuchsine , de sa préparation , des accidents qui peuvent en résulter relativement aux ouvriers , et des dangers graves pour les habitants du voisinage ( Annales d’hyqiène publique et de médecine légale, 2° série, t. XXV, 1806, p. 12).
voies d'introduction du poison dans l économie. 37
l'arsenic. Poussant plus loin les recherches, on fit creuser des puits en différents points de la plaine qui s’étendait au sud de l’usine, et partout on reconnut que l’eau prise dans ces puits était arsenicale, et 1 on acquit la conviction que la nappe souterraine était empoisonnée sur une étendue de plus de 200 mètres. »
Il y a quelques années, à Neuilly-sur-Marne, les chevaux d’un dépôt d’omnibus tombèrent malades et succombèrent ; dans les viscères de dix ou douze qui furent autopsiés, on trouva de l’arsenic. On commença par incriminer les palefreniers, cependant complètement innocents ; on nous demanda notre avis, et nous avons pu démontrer que l’intoxication arsenicale à laquelle avaient succombé les chevaux était due à l’eau qu’on leur donnait à boire et qui contenait de l’arsenic en quantité relativement considérable. L'enquête révéla que cet arsenic provenait d’une fabrique de produits chimiques situee sur 1 autre rive de la Maine , elle déversait ses eaux résiduaires dans un puits perdu communiquant avec la nappe souterraine qui, après être passée au-dessous de la Marne, venait alimenter les puits du dépôt d’omnibus.
0° Eaux minérales arsenicales. — Vous n’ignorez pas, Messieurs, qu’un certain nombre d’eaux minérales contiennent de notables quantités d’arsenic. L’eau du Mont-Dore contient par litre 1 milligramme d’arséniate disodique anhydre ; l’eau de Vichy Grande-Grille contient 2 milligrammes d’arséniate de soude; 1 eau de T als , soin ce Dominique, renferme 3 milligrammes d arséniato de ter, 1 eau de Iloyat contient, suivant les sources, de 0mer,7 à 4msp,5 d’arséniate de soude. Entin, la plus riche de toutes en arsenic est l’eau de La Bourboule , qui contient 0gr, 028 d’arséniate de soude par litre.
Les médecins exerçant dans ces villes d’eaux affirment qu’ils n’ont jamais eu à constater d'intoxication arsenicale aiguë ou chronique à la suite el ingestion d eau.
INTOXICATION PAR l’aRSENIC.
Cependant, le Dr Vérité, qui exerce à La Bourboulc, prétend que parfois dans cette station hvdro-minérale les malades présentent des sig'nes d’intolérance caractérisés par des vomissements, de la diarrhée, de 1 augmentation de volume du foie. 11 signale le cas d intoxication accidentelle suivant, qu’il a observé dans sa clientèle 1) :
Appelé d’urgence auprès d’un enfant de neuf ans, il le trouve en état de prostration, la température à 40°, le pouls à 130. Il songe à la possibilité de l’intoxication arsenicale et pousse son interrogatoire dans ce sens. Un médecin avait prescrit depuis trois jours de donner à l’enfant deux quarts de verre d’eau arsenicale, dose insuffisante pour provoquer les symptômes alarmants que présentait le petit malade ; mais, en môme temps, il avait prescrit une irrigation nasale de dix minutes avec de l’eau de la source Choussy-Perrière, qui contient 2cg,',5 d’arséniate de soude. Or l’enfant, auquel on n’avait jusqu’alors jamais fait de lavages du nez, avait fermé la bouche, et l’eau entrant par une narine, au lieu de sortir par l’autre, avait pénétré dans l’arrière-gorge et une quantité certainement assez considérable avait été déglutie. Les suites de cette intoxication n’eurent du reste aucune gravité.
MM. Veyrières et Frenkel ont étudié l’action de l’eau de La Bourboule sur les moulons: quatre jeunes agneaux ont reçu du mois de juillet au mois de novembre de l’eau de la Bourboule pour toute boisson et ils furent soumis pendant tout ce temps au régime aussi sec que possible. Deux des moutons ont reçu de l’eau de la source Choussy-Perrière et deux autres de l’eau de la source Croizat. Ces agneaux se sont normalement développés et n’ont jamais semblé souffrir.
Les différents org'anes ont fourni à l’analyse :
(1) Vérité, ùur un mode non décrit d'intoxication arsenicale ( Annales de dermatologie et de syphiligraphie , 3* série, t. Vil, 1896, p. 1321).
voies d'introduction du poison
dans l’économie. 39
Les deux sources de La Bourboule ayant la meme teneur en arsenic, pourquoi une telle différence dans les résultats obtenus? Il est probable que cette différence provient de ce fait que la source Choussy-Perrière contient 3 grammes de sodium par litre.
D’après les résultats de l’analyse, l’arsenic s'est surtout emmagasiné dans la peau et la laine, dans les reins, dans le sang et le foie : en seconde ligne viennent le corps thyroïde, la rate, les os; les muscles et le cerveau n en fournirent aucune trace. Le sang a été analysé en masse, de sorte que les auteurs n’ont pu vérifier si 1’arsemc était surtout fixé sur les globules blancs, comme Besredka la
.avancé.
L'emmagasinement presque électif dans la peau et la
40 INTOXICATION PAR L ARSENIC
laine, et probablement surtout dans l’épiderme et dans les productions épidermiques, explique peut-être les résultats du traitement par l’eau de La Bourboule dans les dermatoses (i).
7° Intoxication médicamenteuse. — L’intoxication médicamenteuse criminelle est rare ; quand elle se produit, c'est un drame de famille. En général, c’est un époux qui désire se débarrasser de son conjoint. Un médecin, de bonne foi, a prescrit une médication arsenicale à une dose normale: on augmente la dose indiquée, on fait refaire l’ordonnance autant de fois qu’il est nécessaire et le malade meurt.
Messieurs, lorsque vous formulez une ordonnance en vertu de laquelle le pharmacien délivrera à une personne quelconque une substance toxique, je vous conseille de faire suivre le libellé de votre ordonnance de la mention « Ne pas renouveler », que vous placerez avant votre signature, de manière qu’un coup de ciseaux ne puisse faire disparaître la mention restrictive.
Le plus souvent, l’erreur est commise parce qu'on laisse à la portée de la main du malade, qui parfois a du délire, un flacon contenant une solution arsenicale. Segond-Ferréol a rapporté à la Société médicale des hôpitaux l'observation d’un malade subdélirant, qui avala en une fois le contenu d'une fiole de liqueur de Fowler, et mourut.
L’erreur de dose commise par le médecin est malheureusement plus fréquente qu’on ne se l’imagine. La dose ordinaire de liqueur de Fowler, qui renferme un centième de son poids d’acide arsénieux, est de XII à XV gouttes par vingt-quatre heures ; or, il arrive que des médecins en ordonnent une quantité exagérée ou même toxique. Un Dr X... ordonna cà un malade une dose de liqueur de Fowler équivalant à 0gr,02 d’acide arsénieux par jour. Le pharmacien refusa, avec juste raison, d’exécuter cette ordonnance.
( 1 ) Société française de dermatologie et de syphiligraphie, 7 juin 1900.
voies d'introduction du poison dans l’économie. 41
Voici la prescription formulée par un autre médecin :
Arséniate de soude 0er,20
Vin de quinquina 310 grammes.
Une cuillerée à soupe aux deux principaux repas.
ce qui représente 30 grammes de la solution par vingtquatre heures, soit O"1-, 02 centigrammes par jour, alors que la posologie normale varie de 2 milligrammes à 1 centigramme.
Enfin, je vous signalerai encore l’ordonnance suivante que j’ai eue entre les mains :
Bromure de potassium 15 grammes.
Acide arsénieux 0s‘’,75
Eau 130 grammes.
Trois cuillerées à soupe par jour.
ce qui représente une dose journalière de 0gr,20, certainement toxique (1).
Le pharmacien peut, lui aussi, commettre une erreur. On a signalé un cas d'intoxication mortelle par l’arséniate de potasse, qui avait été délivré par un pharmacien comme purgatif, au lieu du sulfate de potasse qui avait été ordonné.
La durée de la médication a une très grande importance, puisque l’arsenic, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, s’accumule dans l’organisme. Le Dr Gaillard (de Parlhenay) a rapporté l’observation d’une jeune fille de vingt-deux ans qui présenta des symptômes d’intoxication graves, à la suite d’un traitement arsenical progressif trop prolongé (2). On lui avait fait prendre XV gouttes de liqueur de Fowler deux fois par jour pendant quinze jours, puis XV gouttes trois fois par jour pendant les quinze jours suivants, puis enfin XX gouttes trois fois par jour pendant une dernière période de quinze jours.
(1) Voy. p. 58.
(2) Voy. Roucher, Analogie des phénomènes de l'empoisonnement par l'arsenic, le phosphore et l' antimoine [Société de médecine légale de France , t. III, 1874, et Annales d’hygiène, 1874. t. XL1I, p. 400).
INTOXICATION PAR L ARSENIC
Meirowitz (1) a vu des troubles digestifs suivis de paralysie pseudo-ataxique survenir chez une petite fille de treize ans à laquelle on avait fait prendre en cinquante jours 125 grammes de liqueur de Fowler.
Lavement arsenical. — On a rapporté des cas d’intoxication criminelle par des lavements contenant de l’acide arsénieux. Fodéré prétend qu’une femme empoisonna ainsi son mari; Christison rapporte un cas semblable. Le lavement arsenical semble avoir été fréquemment employé par les empoisonneurs du xvne siècle, pour faire périr leurs victimes.
2. Absorption par la muqueuse vaginale. — Dans certaines contrées d’Autriche, il paraît que, dans le but de provoquer l'avortement, on introduit de l'acide arsénieux en nature dans le vagin. Il y aurait même eu, de ce fait, des accidents assez nombreux.
L’introduction d’acide arsénieux dans le vagin provoque des troubles très graves et peut entraîner rapidement la mort. C’est un procédé qui a été criminellement employé. Ansiaux (de Liège) a rapporté le cas suivant : Une femme du village de Loueux succomba à l'âge de quarantequatre ans à la suite d’une courte maladie qui s’était manifestée par une tuméfaction considérable des parties génitales avec pertes utérines, vomissements, selles abondantes. L'ouverture du corps lit reconnaître un état gangreneux de la vulve et du vagin. Le ventre était météorisé, les intestins enflammés et gangrenés. Il résulta du procès intenté à son mari que celui-ci, au moment de jouir de ses droits conjugaux, avait introduit de l'acide arsénieux dans le vagin de sa femme. Il fut condamné à mort (2).
(1) Meirowitz, Acute arsenical multiple neuritis following the administration of Fowler’ s solution in case of chorea ( Medical Record. New- York, 1897, t. Lit, p. 920).
(2) Ansiaux, Journal général de médecine , 1816.