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HISTORIQUE

bannis ; mais les plus coupables se trouvèrent avoir des complices si haut placés que leur procès ne put être instruit. »

En 1689, Louis XIV, effrayé de voir que, dans les procès suivis devant la Chambre ardente, un grand nombre de personnages de la cour se trouvaient compromis et que Mme de Montespan elle-même avait eu recours aux bons offices des sorcières, devins et autres empoisonneurs (1), interrompit les poursuites. En 1682, il signa une ordonnance « pour la punition des empoisonneurs, devins et autres ».

Est-ce l’effet des poursuites devant la Chambre ardente? Est-ce l’effet de l’ordonnance? Toujours est-il que l’on ne revit plus en France de semblables associations d’empoisonneurs, et, depuis cette époque, le crime d’empoisonnement resta isolé.

Les mobiles qui font agir les empoisonneurs sont toujours les mêmes; c’est la jalousie ou la débauche : — on cherche à se débarrasser de son conjoint gênant pour épouser celui ou celle qu’on aime; — le besoin d’argent: — on tue quelqu’un dont on doit hériter, et l’arsenic, que l’on nommait du temps de la Brinvilliers la poudre à succession , a mérité de conserver son nom. — Mais, à côté de ces cas où l’esprit découvre facilement le motif qui a poussé au crime, il en est d’autres dont le mobile reste impénétrable.

Tel est le cas d'Hélène Jegado, qui, de 1833 à 1841, empoisonna 28 personnes dont 23 moururent ; de 1841 à 1851, elle commit six autres tentatives, dont trois furent suivies de mort. Cette femme fut condamnée à mort et exécutée en 1852. C’était, parait-il, une servante dévouée, aimant peutêtre quelque peu l’alcool, mais qui soignait avec dévouement les personnes qu’elle empoisonnait. « Partout où j’entre, disait-elle, la mort me suit. » L'expert qui fut appelé à l’examiner la prétendit atteinte de monomanie.

(1| Frantz Funck-Brentano, Le drame des poisons. Mme de Montespan. p. laO et suiv.

INTOXICATION PAR L ARSENIC

A Genève, en 1880, une garde-malade, Jeanne Raies, fut convaincue d’avoir empoisonné douze personnes. Pourquoi? Le seul mobile que l’accusation put invoquer, c’est que les pompes funèbres attribuaient une légère prime à ceux qui leur apportaient la première nouvelle d’un décès.

Une femme Van der Linden (de Leyde) fut condamnée en 1887 à la prison perpétuelle par la cour royale de La Haye. Depuis 1809, elle avait empoisonné ou tenté d’empoisonner 102 personnes avec de l’arsenic; 27 étaient mortes, 47 avaient été gravement malades. L’instruction sembla établir qu’elle avait commis tous ces crimes pour toucher soit des primes que les sociétés de secours mutuels allouent à leurs adhérents en cas de maladie, soit des secours funéraires. « L’accusée, garde-malade de profession, abonnait, parfois à leur insu, ses parents, ses voisins, ses amis, ses clients à ces sociétés et payait même leurs cotisations. Quand elle les avait empoisonnés, elle venait annoncer la maladie aux associations de secours mutuels et louchait la prime stipulée. Quand la victime était morte, elle allait annoncer le décès et se faisait remettre le montant des frais funéraires (i). »

Si des mobiles aussi futiles ont suffi pour que ces femmes devinssent des criminelles, il faut admettre que ces incitations sont tombées sur des mentalités bien mal préparées à résister aux moindres inspirations.

Quoiqu’il en soit, le nombre des empoisonnements criminels a diminué en France dans des proportions considérables; ainsi, de 1825 à 1885, la statistique compte 1 767 empoisonnements criminels, parmi lesquels 836, près de la moitié, sont dus à l’arsenic. De 1835 à 1840, il y eut 110 empoisonnements ou tentatives par l’arsenic ; pendant la période de 1880 à 1885, il n’y en a plus eu que 13.

En Angleterre, on empoisonne plus volontiers qu’en

(1) Chapuis, Précis de toxicologie , 3e éd., 1 8‘J7 , p. 26.

COMPOSÉS ARSENICAUX.

France. De 1838 à 1839, il y eul 460 empoisonnements, dont 184 à l’aide de l’arsenic et 175 par les préparations opiacées. En 1892, il y eut 808 empoisonnements, mais l’arsenic, démodé, n’a servi que 21 fois, alors que les opiacés, restés en faveur, ont été relevés dans 149 inculpations (1).

II. — Soin •ces du poison et des intoxications professionnelles.

L’arsenic employé dans un but criminel provient le plus souvent de deux sources : soit de l’industrie, soit d’une préparation pharmaceutique normale, ordonnée par un médecin ou par un vétérinaire, car ce médicament est l’un des plus usités en médecine vétérinaire.

1. Transport des sels arsenicaux. — Le public s’imagine que la personne qui veut commettre un empoisonnement par l’arsenic a de grandes difficultés à se procurer le poison. C’est une erreur. Sans précaution aucune, des quantités énormes d'acide arsénieux ou d’orpiment sont chaque jour véhiculées par sacs dans les fourgons des chemins de fer.

En Angleterre, on transporte par an environ 1 500 000 kilogrammes d’acide arsénieux.

En Espagne , on emploie surtout l’orpiment et l’on n’en transporte pas moins de 500 000 kilogrammes.

Je ri’ai pas les chiffres exacts pour la France, mais vous pouvez être assurés qu’ils sont au moins équivalents à ceux de l’Espagne.

En 1889, le Dr Marquez (d’Hvères), à la suite d’une épidémie d’empoisonnements arsenicaux observés à Hyères, dont j’aurai maintes fois l’occasion de vous parler, présenta à l’Académie de médecine une note sur la nécessité de surveiller la vente de l’arsenic et d’exiger la dénaturait) Lcwin, Traité de toxicologie, traduction Pouchet, 1003, p. 37.

INTOXICATION PAR l’aRSENIC.

lion de cette substance toxique, lorsqu’elle n’est pas employée par la pharmacie. Une décision ministérielle du 2G février 1875 prescrit, il est vrai, la dénaturation de l'acide arsénieux par l’addition d'un centième de colcolhar et d’un demi-centième d’aloès, déterminant une saveur amère et une coloration rosée qui, avait-on pensé, seraient suffisantes pour attirer l’attention. Dès 187G, M. Jeannel, à la Société de médecine légale (1), avait démontré que ce mode de dénaturation est insuffisant, parce que la couleur rose est trop faible et aussi parce que la saveur amère due à l’aloès peut être confondue avec celle de certains aliments ou de certaines boissons. Le D1' Marquez (2) demandait que l’acide arsénieux non officinal fut dénaturé d’après le procédé Grimaud en usage à Poitiers depuis 1838, dans lequel l’acide arsénieux est additionné d'un centième de sulfate de fer et d’un centième de prussiate de fer. Le mélange ainsi obtenu possède un pouvoir colorant bleuâtre très intense et une saveur métallique atramentaire qu’il est impossible de confondre avec un aliment ou une boisson.

A la suite de cette note, une commission a été nommée, mais aucune suite, que je sache, n’a été donnée à ce vœu.

Au Congrès d’hygiène de 1878, MM. Gubler et Napias (3) ont, dans un rapport remarquable, établi une liste des professions exposant les ouvriers aux accidents de l'arsenicisme. Cette question fut reprise en 1894 par M. Layet ; elle vient d’être étudiée à nouveau et complétée dans un excellent travail fait à l'Office du travail sous la direction de

(1) J. Jeannel, Nouveau moyen de prévenir les empoisonnements par l'acide arsénieux ( Annales d’hygiène ., 18TG, t. XLV1, p. 489).

(2) Marquez, Nécessité de la surveillance de la vente de l'arsenic et de sa dénaturation , en dehors des besoins de la pharmacie ( Bulletin de l’Académie de médecine , 3e série, 1889, t. XXII, p. 193).

(3) Gubler et Napias, Des moyens de diminuer les dangers qui résultent pour les travailleurs des différentes industries de l’emploi des substances minérales toxiques : mercure, plomb, arsenic, etc. Essais tentés pour les remplacer définitivement par des substances inoffensives (Rapport au Congrès international d’hygiène de 1878. — Comptes rendus, t. I, 1880, p. 398).

COMPOSÉS ARSENICAUX.

M. A. Fontaine (1). 11 y a 27 industries qui exigent le maniement de l’arsenic et 5 dans lesquelles la présence de l’arsenic est due à l’impureté des matières premières.

2. Préparations toxiques d’arsenic. — L’arsenic est extrêmement répandu dans la nature. On le trouve mélangé à différents minerais, soit sous forme d'arséniure de fer, d’arséniure ou de sulfo-arséniure de cobalt et de nickel, soit sous forme d’arséniate de ces divers métaux et d’arséniate de cuivre. Les sulfures d’arsenic et l’arsenic métallique se rencontrent rarement à l’état de pureté. Cependant, ce n'est guère que du sulfo-arséniure de fer ou mispic/cel que l’on extrait l'arsenic; on le trouve en très grande quantité dans nombre de gâtes métallifères, particulièrement dans ceux d’étain et d’or, ou associé au quartz et à des pyrites de fer; il forme le remplissage presque exclusif de certains filons.

Le mispickel est un composé stable à la température ordinaire; cependant, on a signalé des accidents parmi les ouvriers employés à l’extraction des minerais. Brœkmann a observé chez eux une altération des voies bucco-gastrointestinales caractérisée par la présence de points ecchymotiques sur la muqueuse. On a également signalé des pneumonies qui deviennent rapidement purulentes, ainsi que des ulcérations cutanées. Ces lésions semblent devoir être mises sur le compte des poussières ingérées; du reste, on a remarqué qu'elles étaient particulièrement fréquentes dans les gîtes où l’on rencontre, au niveau des zones superficielles, de l’arsenic natif ou de l’acide arsénieux, ou bien lorsque des décompositions chimiques se produisent dans les amas de minerai, surtout après les gelées d’hiver.

Cependant, ces intoxications professionnelles sont relativement rares.

L 'arsenic métallique ne saurait être considéré comme

(1) l’iècc il0 1, — Les poisons industriels, publié par l'Office du travail,

INTOXICATION PAU L ARSENIC

toxique. Orfila, Chevallier, Barruel ont déterminé des accidents chez des chiens, auxquels ils avaient fait prendre 1 gramme d’arsenic ; mais Bayen, puis Schmidt et Brettschneider ont pu faire ing’érer à des chiens jusqu’à 4 grammes d’arsenic métallique fraîchement préparé sans provoquer le moindre trouble. Cette divergence observée dans l'action de l’arsenic métallique provient soit des impuretés qu’il contient, soit simplement du commencement d’oxydation qu’il a subi.

En effet, l’arsenic se présente rarement avec son aspect métallique; si l’on n’a pas pris la précaution de le placer à l’abri de l'air, il s’oxyde rapidement, devient gris noirâtre et l’oxyde qui le recouvre est très toxique.

Cette facilité avec laquelle l’arsenic est attaqué à froid par l’oxyg’ène et la toxicité de son oxyde sont utilisées pour la destruction des mouches. On place sur une assiette une couche mince de poudre d’arsenic métallique mélangée à du sucre en poudre. Au contact de l’air, l’arsenic s’oxyde et les mouches, attirées par le sucre, absorbent en même temps l’oxyde d'arsenic qui les empoisonne.

Les préparations arsenicales toxiques sont les suivantes :

1° Acide arsénieux. — Quand il est récemment préparé par g’rillag'e des arsénio-sulfures, l’acide arsénieux se présente sous la forme de masses vitreuses qui perdent bientôt leur transparence et prennent un aspect porcelané. Ces deux états isomériques se distinguent non seulement par l’apparence, mais aussi par certaines propriétés : densité, dissolution, dans le détail desquelles je n’entrerai pas. Leur propriété toxique, la seule qui nous intéresse, est identique.

Dans le public, on connaît l’acide arsénieux sous le nom à' arsenic ow de mort-aux-rats ; il est généralement employé pulvérisé et se présente sous la forme d'une poudre blanche inodore, de saveur légèrement douceâtre. Sa solubilité est variable dans les différents milieux; elle est de 1 p. 1000 et lente dans l’eau froide; dans l’eau chaude, elle est de

COMPOSÉS ARSENICAUX.

1 p. 300. Dans le thé et la bière, elle n’est que de 1 p. 1000; dans le café et l’eau-de-vie, elle est de 1 p. 500.

L’acide arsénieux est le toxique d’élection des composés arsenicaux ; sa couleur blanche et sa saveur nulle permettent de le mélanger aux aliments, à la farine, au sucre, au sel, sans attirer l’attention.

Les empoisonnements accidentels par cette substance sont fréquents.

Vous savez, Messieurs, que pour prévenir la carie du blé, altération due. à des champignons parasites, on pratique le chaulage , qui consiste à mélanger au blé une certaine quantité de chaux. Par raison d’économie, on remplaça, au commencement du siècle dernier, la chaux par une solution d’acide arsénieux. Les résultats furent excellents au point de vue de la destruction des parasites, mais cette pratique coïncida avec l’éclosion, dans divers pays, d’épidémies ayant l’aspect d’une affection mal déterminée, sur laquelle j’aurai du reste longuement à revenir, dont les symptômes rappellent les accidents décrits sous le nom d 'acrodynie.

Les méfaits de l’acide arsénieux employé au chaulage des blés amenèrent le gouvernement à prendre des mesures prohibitives, et une ordonnance ministérielle de 1844 créa une commission spéciale chargée de s’enquérir si la vente de l’arsenic ne pourrait pas, sans inconvénients graves pour la médecine et l’industrie, être complètement prohibée. La commission fut d’avis que la prohibition était impossible et l’on remplaça les articles 34 et 35 de la loi du 21 germinal an XI par la loi du 19 juillet 1845 et l’ordonnance du roi du 29 octobre 1840.

Voici les articles de cette ordonnance qui visent la vente de l’arsenic, dans le titre II: « De la vente des substances vénéneuses par les pharmaciens » :

Art. 8. — L’arsenic et ses composés ne pourront être vendus pour d’autres usages que la médecine que combinés avec d'autres substances.

Les formules de ces préparations seront arrêtées sous l’approbation de notre ministre secrétaire d’État de l'Agriculture et du Commerce, savoir :

Pour le traitementdes animaux domestiques, parle Conseil des professeurs de l’École royale vétérinaire d’Alfort; pour la destruclion des animaux nuisibles et pour la conservation des peaux et objets d’histoire naturelle, par l’École de pharmacie.

Art. 9. — Les préparations mentionnées dans l'article précédent ne pourront être vendues ou délivrées que par les pharmaciens et seulement à des personnes connues et domiciliées; les quantités livrées, ainsi que le nom et le domicile des acheteurs, seront inscrits sur le registre spécial dont la tenue est prescrite par l’article 0.

Art. 10. — La vente et l’emploi de l’arsenic et de ses composés sont interdits pour le chaulage des grains, l'embaumement des corps et la destruction des insectes.

Cependant la vente par les marchands de couleurs et de produits chimiques n’a jamais pu être réglementée, et, en fait, elle est libre pour les besoins de l’industrie.

Depuis cette époque, le chaulage du blé est remplacé par une aspersion avec une solution de sulfate de cuivre. On emploie 100 grammes de sel pour 1 hectolitre de blé.

Dans les campagnes, l’arsenic est souvent employé pour la destruction des animaux nuisibles, particulièrement des rats. Le législateur avait fort bien prévu le danger qu’il y avait à livrer un poison aussi dangereux et aussi maniable que l arsenic à des mains inexpérimentées ou criminelles ; aussi, conformément à l’article 8 de la loi de 1846, a-t-on mélangé l’acide arsénieux employé comme mort-aux-rats de suit et de noir de fumée qui rendent cette substance aussi peu appétissante que possible. Voici la formule qui est couramment employée:

Suif fondu

Farine de froment..

Acide arsénieux en poudre très fine

Noir de fumée

Essence d’anis

1 000 grammes.

1 gramme.

[Formule de l’École de pharmacie.)

COMPOSÉS ARSENICAUX.

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A propos de la destruction des rats, question qui est actuellement à l’ordre du jour, je signalerai la difficulté avec laquelle on lutte pour se débarrasser de ces rongeurs, quel que soit, du reste, le mode de destruction employé, poison en poudre, en pâte ou même agents bactériens. Sitôt (.pie lagent ratière s’aperçoit qu’il pèse sur elle une mortalité exagérée, elle émigre, et si, dans une ville, un quartier est débarrassé, bientôt un autre est infesté.

Vous savez que le rat est considéré comme un des agents les plus actifs de la transmission des bacilles pesteux ; par suite, il est particulièrement pourchassé dans les ports de mer.

Pour la conservation des pelleteries et des animaux empaillés, les naturalistes se servent d'une composition arsenicale dite savon de Bécœur modifié. En voici la composition :

Acide arsénieux 320 grammes.

Savon sec 320 —

Carbonate de potasse 120 —

Chaux vive 40 —

Camphre 10 —

Pour l’employer, on délaie le savon arsenical dans 1 partie et demie à 2 parties d'eau; il forme un liquide blanchâtre avec lequel on enduit l’intérieur des peaux que l'on veut conserver. Cette préparation est non seulement dangereuse pour les personnes qui la manipulent, mais il arrive, et le cas a été signalé, que des parcelles de cet enduit, tombant d’animaux empaillés placés au-dessus d'une table, d’un buffet, d'un dressoir dans les aliments, ont occasionné des accidents graves.

Delpech a rapporté le cas suivant (1) : Un employé supérieur d’administration, chasseur passionné, avait orné, en 1869, son cabinet de travail d'une quantité considérable

( 1) Delpech, Note sur une cause non encore signalée cle l'intoxication arsenicale et chronique [■ Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 2e série, 1870, t. XXXIII, p. 314).

10 INTOXICATION PAR L’ARSENIC

d’oiseaux rares et de mammifères empaillés, a tel point que l’on sentait dans la pièce une odeur spéciale très pénétrante, « odeur de souris », dit Delpech. Après quelques mois, M. X... présenta des troubles assez sérieux de la santé : céphalalgie, compression des tempes; bouche sèche sans salive, pénétrée d’un goût acre et désagréable; gosier rouge et desséché ; un peu de conjonctivite ; des troubles digestifs, dyspepsie flatulente avec amaigrissement rapide; enfin des douleurs musculaires d’apparence rhumatismale.

Le malade s’absenta de Paris pendant deux mois, revint dans un état de santé satisfaisant, et reprit son travail. En peu de temps, les mêmes symptômes se reproduisirent.

Delpech pensa aune intoxication arsenicale par l’absorption habituelle de parcelles de savon de Bécœur se détachant des animaux empaillés; il recueillit une certaine quantité de poussière sur les meubles, la cheminée, le parquet, et la fit analyser par Méhu, pharmacien de l'hôpital Necker, qui la trouva très riche en arsenic.

Marik a observé un cas d’intoxication analogue: Deux femmes eurent des accidents graves d’empoisonnement arsenical après avoir mangé des fruits conservés dans une armoire placée au-dessous d’un animal empaillé (1).

L’usage de l’acide arsénieux en thérapeutique a donné lieu assez souvent à des accidents d’intoxication (2).

Autrefois, pour faire disparaître les tumeurs cancéreuses, on provoquait leur sphacèle à l'aide de poudres ou de pâtes escarrotiques dont la base était l'acide arsénieux. La plus employée était la poudre de Frère Came , ainsi composée, d’après Soubeiran :

Acide arsénieux \ partie.

Cinabre 5 parties.

Cendres de vieilles semelles 2

(t) Marik, Lebev Arsenlàhmungen ( Wiener klinische Wochenschrift , 4891, t. IV, p. 565.)

(2) Dupoux, Accidents de la médication arsenicale interne. (Thèse do Paris, 1900).

COMPOSÉS ARSENICAUX.

Dans le nouveau Codex, la poudre de vieilles semelles a été remplacée par de l’éponge torréfiée pulvérisée. Cette préparation était appliquée sur la peau ou moulée en forme de flèches; on la faisait pénétrer jusqu’à l’intérieur de la tumeur. Je reviendrai plus tard sur les accidents graves causés par cette méthode, que les découvertes antiseptiques ont fait absolument disparaître (i).

Les deux principales préparations d’acide arsénieux destinées à la médication interne sont les granules de Dioscoride contenant i milligramme d’acide arsénieux, et la liqueur de Boudin , préconisée dans le traitement des fièvres intermittentes et qui n'est autre chose qu'une solution d'acide arsénieux de 1 gramme pour 1000.

2° Arsénites. — L’une des préparations les plus employées dans la médication interne arsenicale, la liqueur de Fowler , est un arsénite de potasse. En voici la composition :

Acide arsénieux 1 gramme.

Carbonate de potasse pur 1 —

Eau distillée 9o grammes.

Alcoolat de mélisse composé 3 —

La liqueur de Fowler a donné souvent lieu à des accidents, mais les arsénites ont surtout à leur actif la plus grande partie des intoxications professionnelles par l'arsenic.

Le vert de Scheele, appelé aussi vert minéral , vert perroquet, vert Suisse, vert Véronèse, est un arsénite de cuivre, qui est obtenu en mélangeant une solution composée en poids de 2 parties de potasse pour 2 d’acide arsénieux et 8 d’eau avec une autre solution composée de 2 parties de sulfate de cuivre dans 24 d’eau chaude. Le précipité obtenu est lavé, puis séché et empaqueté.

Le vert de Schweinfürt est composé d’un mélange d’ar-

(1) Voy. p. 20.

P. Brouardel. — Les Intoxications. 2

18 INTOXICATION PAR L ARSENIC

sénite et d'acétate de cuivre. Le précipité est lavé et. séché sur des égouttoirs et des claies dans des séchoirs où 1 on fait évaporer l’acide acétique. Pour hâter cette dessiccation, on étale le précipité d’acéto-arsénite de cuivre surdes tables chauffées à la vapeur et un ouvrier agite continuellement la poudre, de sorte que l’air de l’atelier se remplit de poussières arsenicales.

Au sortir du séchage, le vert de Schweinfürt est à l’état pulvérulent, et, pour augmenter encore sa division, les ouvriers le remuent doucement avec de longues pelles ou râbles, et le portent dans un blutoir hermétiquement clos où il est tamisé. Il est aisé de comprendre que, malgré toutes les précautions prises au cours de manipulations aussi longues, les ouvriers sont fort exposés à l’intoxication arsenicale chronique (1).

3° Acide arsénique et arséniates. — L'acide arsénique est un corps blanc, qui s’hydrate facilement et devient très vite déliquescent; il n’est pas employé en thérapeutique.

L 'arséniate de soude est, au contraire, très usité sous le nom de liqueur de Pearson , qui est une solution d'arséniate de soude à 1 gramme pour 600 grammes d'eau.

Une belle couleur verte, le vert de Mitis ou vert de Vienne, est de l 'arséniate de cuivre ; sa préparation expose les ouvriers aux mêmes dangers que celle des autres couleurs arsenicales.

4° Sulfures d’arsenic. — Les sulfures d’arsenic ne sont plus employés en thérapeutique.

Le réûlgar ou bisulfure d'arsenic sert en pyrotechnie, mélangé avec du salpêtre et du soufre, à produire des feux blancs d un grand éclat; on s’en sert également, mais peu, en peinture.

L orpiment ou trisulfure d’ arsenic est utilisé dans la

(1) Les poisons industriels. Office du travail, 1901, p. 113.

COMPOSÉS ARSENICAUX. 1‘.)

peinture, mais surtout pour la taxidermie; il est la base de la plupart des pâtes épilatoires.

L’épilation est encore fort en honneur chez les peuples de l'Orient ; chez eux elle s’allie au tatouage; elle se pratique surtout chez la femme et l'épilation est totale: aisselles, pénil, sourcils, hormis les cheveux (1). On emploie comme pâte épilatoire le Rus ma des Turcs , composé de 2 parties d’orpiment et de 0 à 8 parties de chaux vive. On délaie ce mélange avec un peu de blanc d’œuf; après l’avoir appliqué sur la peau, on le laisse sécher, puis on lave à grande eau.

Les sulfures d’arsenic, insolubles dans l’-eau et les liquides organiques, ne sont, par conséquent, pas toxiques; mais ce sont généralement des produits impurs, qui contiennent parfois jusqu’à 50 p. 100 et même plus d’acide arsénieux, et les empoisonnements sont produits par l’acide et non par le sel. A la suite d'application de pommades épilatoires, on a vu survenir des accidents, et je puis vous signaler deux cas dans lesquels l’application d’un onguent à l’orpiment sur des tumeurs, faite sur les conseils de charlatans, a eu une issue funeste.

Une dame souffrant d’un cancer du sein se mit entre les mains d'un ancien fermier de la Beauce, qui cherchait depuis longtemps à exploiter un remède qu’il prétendait infaillible pour la guérison du cancer. Dix heures environ après l’application du premier pansement, la malade mourut, en présentant les signes d'un empoisonnement (2). La justice fut saisie et l’expertise fut confiée à MM. Tardieu, Lorainet Houssin, qui trouvèrent de l'arsenic dans tous les organes, notamment dans le sein malade (2 grammes -, sa conservation, dit le rapport, était véritablement surprenante : les tissus avaient conservé leur résistance et leur

(1) Juhcl-Rénoy, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Article Épilatoires, p. 118.

(-) Tardieu, Étude médico-léyale et clinique sur l’empoisonnement . 187o, p. 460.

20 INTOXICATION PAR L ARSENIC

coloration ordinaires 1 arsenic avait arrêté la décomposition putride et produit un véritable embaumement. Au domicile du charlatan, on trouva plus de 500 grammes d orpiment impur renfermant de 00 a 94 p. 100 d acide arsénieux. el constituant, par conséquent, un toxique extrêmement violent.

MM. Chabenat et Leprince (1) ont rapporté le cas suivant : Ils furent commis en 1880 à reflet de rechercher les causes de la mort d’une jeune fille de quatorze ans, bien constituée. Cette jeune fdle était atteinte depuis un an d’une tumeur du sein droit, non ulcérée, pour laquelle un médecin lui donnait ses soins. Fatiguée de la longueur et du peu de succès du traitement, elle alla trouver une guérisseuse, qui lui ordonna des cataplasmes et lui fi t appliquer sur le sein une pommade grise, qui, quelques jours plus tard, fut remplacée par une solution tenant en suspension une poudre jaune, et ensuite par une pommade jaune.

A la suite de la première application de cette pommade, il y eut des vomissements ; il se forma aux points de contact une escarre que la guérisseuse détacha, et sur la plaie vive elle fit une application de pommade qui fut renouvelée le lendemain. Douze heures après, il y eut des vomissements de couleur jaune verdâtre, accompagnés d’une sensation de chaleur très pénible dans la gorge, de soif ardente, de fièvre, de cardialgie, de syncopes, de tremblements, de tuméfaction des lèvres, de pétéchies autour du cou et de délire. La mort survint le cinquième jour.

L’analyse chimique démontra qu’il s’agissait d’une intoxication par 1 acide arsénieux ; on trouva de l’arsenic dans tous les viscères, ainsi que dans la pommade employée ; elle était composée de 65 p. 100 de beurre et 35 p. 100 d’orpiment impur, qui ne contenait pas moins de 22 p. 100 d’acide arsénieux. Il résulta de l’enquête qu’à chaque

(t) Leprince et Chabenat, Empoisonnement subaigu pav U avsenic ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale 3<= série 1890 t. XXIV, p. 300). ’

COMPOSÉS ARSENICAUX.

application sur la plaie, qui ne mesurait pas moins de 8 centimètres de diamètre, la guérisseuse avait employé environ 10 grammes d’orpiment, soit environ 2b’r, 70 d’acide arsénieux.

5° Hydrogène arsénié. — Ce gaz (06,2 p. 100 d’arsenic) se produit quand l’hydrogène naissant se trouve en contact avec un composé oxygéné d’arsenic. Il est incolore, doué d’une odeur très désagréable et extrêmement toxique. Les accidents signalés se sont produits soit dans les laboratoires, soit dans les ateliers. Dans les laboratoires, c’est au cours de recherches médico-légales à l’aide de l’appareil de Marsh ou par l’emploi de zinc impur, contenant de l’acide arsénieux.

Dans la fabrication de l’acide arsénieux, il arrive après quelque temps queles chaudières, dont le fer, à chaque distillation, se combine avec l’arsenic métallique, finissent par se trouer et l'acide arsénieux tombant sur les charbons incandescents donne naissance à de l’hydrogène arsénié qui se répand dans les ateliers et donne parfois lieu à des intoxications multiples.

Depuis que l’on gonfle les ballons avec de l'hydrogène, de manière à obtenir une force ascensionnelle plus considérable, on a noté de nombreux accidents dus à l’emploi de zinc impur pour la production de l’hydrogène. Je reviendrai du reste en détail sur cette variété d’intoxica'ion (1).

6° Combinaisons organiques de l’arsenic. — En 1899, M. le professeur Armand Gautier fit une communication des plus importantes à l’Académie de médecine sur l’emploi en thérapeutique del'acide cacodylique et de ses dérivés (2). L 'acide cacodylique, qui répond à la formule As (CIP) O. OH,

(1) Voy. p. 47.

(-) Arm. Gautier, Emplois thérapeutiques de l’acide cacod>/lique et de ses dérivés ( Bulletin de V Académie de médecine, 3° série, t. XLI,

22 INTOXICATION PAR L’ARSENIC

contient 54,3 |>. 100 d’arsenic métallique à l'état latent, répondant à 72 parties d’acide arsénieux pour 100 ; c’est un acide faible, non caustique, très soluble et peu vénéneux.

L’acide cacodylique et le cacodylate de soude sont certainement de bons médicaments, d’autant plus que la combinaison de l’arsenic avec un corps organique le rend peu toxique, mais encore faut-il savoir s’en servir et ne s’en pas mal servir. Au début, on ne pratiqua que des injections hypodermiques et, voyant l’innocuité du produit, on pensa à administrer ce précieux médicament par la voie gastrointestinale; on a fait un véritable abus de l’acide cacodylique et des cacodylates, augmentant, sous prétexte d'innocuité, la dose d’une façon exagérée. Dans sa communication, le professeur Arm. Gautier rapporte les observations du D‘‘ Danlos qui, à l’hôpital Saint-Louis, a appliqué cette méthode pour les maladies de peau et a obtenu de bons résultats ; il n’a jamais dépassé la dose de 0e'', 80 par jour. Rible (de Vienne) a plus que doublé cette dose, puisqu’il arrive à administrer lgr,G5 par jour. M. Gilbert, plus prudent, et je me rallie à son opinion, conseille de ne pas dépasser 0sr,25 comme dose journalière.

Si les injections hypodermiques sont très bien supportées, même pendant des mois et des années, il n’en est pas de même de l’ingestion. Le Dr Danlos avait observé, dans quelques cas de médication cacodylique interne, une fétidité particulière de l’haleine, des coliques intestinales et des poussées parfois fébriles de dermatite exfoliatrice. Ces accidents sont certainement dus à un début d’intoxication, et, dans une récente communication, M. Gautier signale que les cacodylates ne peuvent sans danger être longtemps administrés par la voie intestinale; « l’acide cacodylique, corps très instable, se modifie au contact des matières organiques essentiellement oxydables du tube intestin d et se transforme partiellement à leur contact en cacodylate de cacodyle, substance extrêmement vénéneuse , d’o leur alliacée, qui se produit en proportion variable sui-

COMPOSÉS ARSENICAUX.

vant l’état de santé et le mode de digestion de chaque malade. Avec un médicament inofîensif, le milieu intestinal fabrique une substance toxique qui fatigue et irrite l’estomac, fait disparaître peu à peu l’appétit, congestionne les reins et va jusqu’à produire, dans certains cas, l'albuminurie (1) ».

Dans ces conditions, M. Arm. Gautier chercha un composé arsenical organique de constitution analogue à celle des cacodylates et il préconise aujourd’hui le méthylarsinate disodique répondant à la formule AsCH303Na22H20, qui peut être administré sans inconvénient soit par la bouche, soit par voie hypodermique. La toxicité de ce produit est presque nulle : des injections hypodermiques de 50 centigrammes faites à un chien de 15 kilogrammes ne l’ont nullement incommodé, et six souris blanches auxquelles on a présenté ce corps mélangé à de la chapelure ne sont mortes qu’après en avoir mangé 56 grammes par kilogramme de leur poids (2).

Cependant, Messieurs, même maniant un composé arsenical inoffensif, je vous recommande la prudence, d’autant plus que, jusqu’à présent, on n’a pas encore suffisamment déterminé les conditions d’élimination de ces combinaisons organiques d’arsenic (3).

MM. Imbert et Badel ont entrepris des recherches sur ce point (4) : ils ont retrouvé l’acide cacodylique dans les urines et ont montré que l’élimination par les reins est extrêmement lente. « Si l’on prend 20 centigrammes de cacodylate de soude, répondant environ à 98 milligrammes d’arsenic métallique, dès la troisième heure 2me',4 sont passés dans les urines; 36 passent le premier jour; puis,

(1) Gautier, La médication par l’arsenic latent ( Bulletin de l'Académie de médecine, 1901, t. XLYI, p. 20).

(2) Voy. Pièce n° 2.

(3) Gautier, Sur le méthylarsinate de soude ou arrhénal , ses applications thérapeutiques (Bulletin de V Académie de médecine , 3e série, 1002, t. XLYII, p. 189).

(4) Imbert et S. Badel, Élimination de l'acide cacodylique par les reins (Bulletin de V Académie de médecine , 3e série, 1900, t. XL11I, p. 172).

INTOXICATION PAR l’aRSENIC.

à partir du second jour, de jour en jour et jusqu’au vingthuitième environ, i à 2 milligrammes seulement s’éliminent par vingt-quatre heures. En fait, après un mois il s’est éliminé ainsi lentement 80 à 82 milligrammes d’arsenic sur 98. » Le reliquat reste fixé dans l’organisme.

Mais, d’autre part, il est certain qu’une partie de l’acide cacodylique est éliminée par le foie et, avec la bile, passe dans l’intestin. Je- ne sais ce que devient le produit arsenical non éliminé et s’il n’est pas capable de produire des accidents d’intoxication, surtout si la médication est longtemps prolongée.

Une remarque intéressante a ôté faite par Langlois (lj. La capacité respiratoire sous l’action du cacodylate de soude diminue notablement. Chez les lapins normaux, elle est de 21 centimètres cubes d’oxygène pour 100 centimètres cubes de sang, tandis que, chez les animaux soumis à l’usage du cacodylate, elle tombe à 10 ou 17 centimètres cubes d’oxygène.

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