IV. — Examen de B... et J..., les 19 et 29 novembre
Les deux hommes, B..., dix-neuf ans, et J..., vingt-cinq ans, tous deux vigoureux et habituellement bien portants, ont éprouvé des symptômes analogues. Ils ont mangé seulement quelques cuillerées de ragoût qu’ils ont trouvé extrêmement amer, tmmédiatementaprès, ils ont été pris de vomissements qui ont duré toute la nuit ; ils n’ont eu ni coliques, ni diarrhée. Lin purgatif a été administré le lendemain par le médecin et a agi eflicacemenf. Tous deux ont eu les paupières enflées, et chez J... nous avons pu encore constater cette enflure le surlendemain de l’accident. Il n’a éprouvé du reste aucun trouble de la vue, non plus que les trois autres malades. B... a éprouvé en outre des bourdonnements d’oreilles très prononcés.
Ces quatre personnes étaient à peu près complètement rétablies le 19 novembre, lors de notre première visite. Nous les avons trouvées à table, paraissant manger avec appétit ; elles vaquaient à leurs occupations depuis le matin. Nous n’avons pas retrouvé dans le récit des malades, malgré nos interrogations multipliées, de traces d’autres symptômes que ceux qui ont été relatés plus haut. Actuellement, on ne peut constater chez eux aucun phénomène morbide.
lin sieur commensal de la maison, n’ayant pas goûté au ragoût incriminé, n'aurait pas été malade.
Enfin, J... et B... déclarent expressément que leur camarade B..., ■qui est mort, n’avait mangé que de la sauce, et qu’il n’a vomi qu’assez longtemps après son repas, et sous l’influence d’un médicament émétique.
Conclusions. — 1° Les phénomènes observés chez ces quatre personnes doivent faire admettre que, pendant le repas qui a précédé ces accidents, elles ont absorbé une substance toxique, contenue très vraisemblablement dans le ragoût saisi.
2° Les symptômes notés chez ces diverses personnes présentent la plus grande analogie avec ceux que l’on observe dans l’intoxieation par l’acide arsénieux ou les sels arsenicaux.
3° Ces diverses personnes ont été rapidement guéries, en deux ou trois jours; elles ne conserveront aucune infirmité ou maladie à la suite de cette intoxication.
Voici les résultats de l’analyse chimique :
Résumé général.
En résumé :
Les restes du civet qui a servi au repas de la famille C... et du sieur B... contiennent une proportion d'arsenic considérable, soit 9sr,971 pour la quantité à nous remise.
L’ingestion d’une faible portion dudit civet a pu, par conséquent, amener non seulement les symptômes observés sur les membres de la famille C..., mais aussi déterminer la mort du sieur B.... Nous avons en effet retrouvé dans les organes, vomissements et déjections de ce dernier une quantité d’arsenic telle qu’une fraction du toxique retrouvé pourrait dans certains cas déterminer la mort d’un adulte.
Le fait de l’empoisonnement n'est pas uniquement prouvé par les symptômes éprouvés par les victimes et les lésions existant sur le cadavre de B....
Les potions absorbées par B... ne contenaient aucun principe arsenical et ne peuvent être considérées comme ayant joué un rôle quelconque dans le fait de l empoisonnement.
D'autre part, il n’est pas à notre connaissance que B... ait pris un médicament arsenical. D’ailleurs, eût-il absorbé par exemple de la liqueur de Fowler ou de la liqueur de Pearson que la proportion d’arsenic ingérée n'aurait aucune analogie a\ec
PIÈCES ANNEXES
celle retrouvée chez B..., l’arsenic s’éliminant avec une certainerapidité par les voies urinaires et fécales.
La casserole dans laquelle on a préparé le civet contenait de l’arsenic; il est donc probable que c’est au cours de la cuisson que ce poison a été ajouté au civet.
Affaire Th Présomption d’empoisonnement par l’ar-
senic. Insuffisance des quantités retrouvées par l'analyse chimique.
Nous, soussignés, Paul Brouardel, et Jules Ogier, docteur ès sciences, chef du laboratoire de toxicologie, commis par M. Ditle, substitut de M. le Procureur de la République près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une ordonnance en date du 2 janvier 1886, ainsi conçue : « Vu les articles 32 et 43 du Code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 1er janvier 1886 par M. le commissaire de police du quartier de la Ville tte, constatant le transport à la Morgue du cadavre du jeune Charles Th..., âgé de douze ans.
« Commettons MM. Brouardel et Ogier, à l'effet de procéder à l’autopsie, de rechercher les causes de la mort, et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, avons rempli ainsi qu’il suit la mission qui nous était confiée.
Autopsie. — L’autopsie a été faite le o janvier 1886.
Le cadavre est celui d’un jeune garçon âgé de douze ans environ. La rigidité cadavérique a complètement disparu, la putréfaction est très avancée. Les jambes et les pieds sont recouverts de crasse. On ne constate aucune trace de violences sur les différentes parties du corps.
Il n’y a pas d’épanchement sanguin sous le cuir chevelu, ni d’ecchymoses sous-épicraniennes. Les os du crâne (voûte et hase) ne sont pas fracturés. Le cerveau n'est pas congestionné; il se décortique facilement et ne présente aucune lésion ni tumeur, ainsi que le bulbe et le cervelet,. Il n’y a pas de tubercules sur les méninges, notamment au niveau de la scissure de Sylvius et des méninges.
La langue, ainsi que les muqueuses des lèvres, de la
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bouche et du pharynx, ne présentent aucune lésion ou ulcération.
L’œsophage et la trachée sont sains.
Il n’y a pas d’épanchement dans les plèvres, ni d'ecchymoses sous-pleurales sur les poumons. Ceux-ci présentent quelques adhérences aux sommets; ils ne sont pas congestionnés et necontiennent pas de tubercules.
Le péricarde renferme quelques grammes de liquide citrin. U n’y a pas d’ecchymoses sous-péricardiques. Le cœur est mou,, flasque et vide. Les valvules sont saines.
L’estomac contient quelques grammes de liquide. Sa muqueuse est saine et ne présente aucune ulcération.
Le foie présente quelques adhérences péritonéales anciennes; il est sain, la vésicule biliaire ne contient pas de calculs.
La rate présente également quelques adhérences anciennes; elle est saine, non diffluente.
Les reins paraissent sains ; cependant le rein droit se décortique un peu plus difficilement.
Il n’y a pas d’épanchement dans la cavité abdominale. Les intestins sont sains. Les ganglions mésentériques ne sont pas tuméfiés.
La vessie est vide ; sa muqueuse est saine.
En vue d’une analyse chimique, les differents viscères ont été placés dans des bocaux, scellés et cachetés.
En résumé, l’autopsie ne révèle l’existence d’aucune lésion viscérale permettant d’expliquer la mort par une cause naturelle.
Analyse chimique. — Les bocaux renfermant les viscères du jeune Th... ont été transportés au laboratoire de toxicologie : les cachets sont intacts.
I. Nous prélevons la moitié environ de chacun îles xiscères. De cette moitié, nous formons deux échantillons destinés 1 un à la recherche des poisons métalliques, le second à la recherche
des alcaloïdes.
Le premier échantillon comprend :
Estomac, 50 grammes; contenu de l’estomac, 6 grammes; intestins, 240 grammes; contenu de 1 intestin, 145 grammes; foie, rate, 220 grammes; reins, 40 grammes ; poumons, cœur, 325 grammes; cerveau, 320 grammes, — soit en tota île 1346 grammes de matières : ces matières sont divisées a\ec le
hachoir. . . .
IL II n'a été observé à l’autopsie aucune lésion qui puisse faire soupçonner un empoisonnement par les acides conosits ou pai les alcalis caustiques. Le contenu de l’estomac et de intestin ne
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présente point de réaction particulière sur le papier de tournesol. Il n’y a donc point lieu de rechercher les acides minéraux, ni les bases énergiques.
Sur une petite portion du contenu de l’estomac, nous recherchons les réactions de l'acide oxalique ; les résultats sont négatifs.
III. Quelques gouttes de sang, diluées dans un excès d’eau, sont examinées au spectroscope : ce sang donne le spectre de l’oxyhémoglobine ; les deux bandes caractéristiques disparaissent sous l’influence du sulfhydrate d’ammoniaque, et sont remplacées par la bande unique de l’hémoglobine réduite. Le sang examiné ne contient donc pas d’oxyde de carbone.
IV. L’ensemble des matières constituant le premier échantillon est introduit dans une grande cornue, avec une quantité suffisante d’eau distillée et un peu d’acide tartrique. La cornue est mise en rapport avec un réfrigérant, et chauffée jusqu’à l'ébullition des matières. La distillation est poursuivie pendant une demi-heure, dans l’obscurité : on ne voit apparaître, dans le tube du réfrigérant, aucune vapeur phosphorescente; d’où il résulte que les matières ne contiennent pas de phosphore.
Les quelques centimètres cubes de liquide recueillis au début de cette distillation ne présentent pas l’odeur de l'acide cyanhydrique ; par addition de potasse, puis de sulfate ferroso-ferrique, ce liquide ne donne qu’un précipité formé du mélange des deux oxydes de fer; en effet, le précipité se dissout entièrement dans l’acide chlorhydrique étendu, et ne laisseaucun résidu de bleu de Prusse. 11 n’y a donc ni cyanures ni acide cyanhydrique.
V. Après avoir enlevé par .la distillation la plus grande partie de l’eau précédemment ajoutée, nous additionnons les matières contenues dans la cornue de 400 grammes environ d'acide sulfurique pur. Nous chauffons ensuite au bain de sable, en ajoutant de temps en temps de petites quantités de nitrate de potasse pur. Les produits distillés, matières grasses et acide nitrique, sont recueillis dans un grand ballon servant de réfrigérant; de temps à autre, on reverse dans la cornue les liquides condensés. La destruction des matières organiques, qui dure un grand nombre d’heures, est considérée comme terminée lorsque le liquide est devenu transparent et présente une teinte brun clair.
Ce liquide est alors additionné d’eau : il n’y a aucun résidu insoluble (absence d’étain, d’antimoine, de baryum). On fait passer dans la solution un courant lent d’hydrogène sulfuré, pendant dix-huit heures. 11 se forme un précipité brun noirâtre peu abondant, que nous recueillons sur un filtre, et que nous
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lavons avec de l’eau contenant de l’hydrogène sulfuré en solution.
La moitié de ce précipité est consacrée à la recherche de l'arsenic. À cet effet, nous traitons la matière par l’ammoniaque, qui doit dissoudre le sulfure d’arsenic. La solution ammoniacale est filtrée, évaporée à sec au bain-marie; puis le résidu est oxydé par l’acide nitrique, et l’excès d’acide est chassé par une évaporation ménagée. Le résidu final ainsi obtenu est dissous dans l’acide sulfurique étendu et introduit par petites fractions dans un appareil de Marsh fonctionnant à blanc depuis plusieurs heures.
Nous observons dans le tube chauffé de l’appareil de Marsh la
production d’un anneau grisâtre, peu apparent, présentant la couleur de l’arsenic métallique, se dissolvant entièrement et immédiatement dans f hypochlorite de soude, se transformant par la vapeur d’iode en un enduit jaune.
Cet anneau est donc bien constitué par de l’arsenic; mais le poids en est si faible que nous ne croyons pas devoir attacher d’importance particulière à cette constatation.
Dans le reste du précipité obtenu par l’hydrogène sulfuré, nous recherchons le plomb et le mercure, selon les méthodes analytiques ordinaires: les résultats sont négatifs.
Enfin, en électrolysant la solution acide, nous recueillons, sur la lame de platine constituant l’électrode négative, un très léger dépôt noir rougeâtre. Les réactions de ce dépôt montrent qu il est constitué par du cuivre; mais le poids en est infiniment petit, et la présence d’une aussi minime quantité de cuivre ne nous semble pas anormale.
VL La portion des viscères consacrée à la recherche des oh aloïdes comprend: estomac, la grammes; contenu de 1 estomac, 14 grammes ; intestins, 138 grammes ; contenu de 1 intestin, 60 grammes; foie, rate, 320 grammes; poumons et cœur, 163 grammes; rein, 80 grammes; cerveau, 333 grammes; soit en tout 1137 grammes.
Ces organes, finement divisés, sont traités d après la méthode de Dragendorff, c’est-à-dire soumis aux opérations suivantes : digestion de la masse en présence de l’eau légèrement acidulée par l’acide sulfurique; filtration et expression du liquide acide ; évaporation de ce liquide d'abord au bain-marie, puis dans le vide ; épuisement du résidu par l’eau alcoolisée ; filtration de la solution alcoolique ; épuisement de celle solution (ac.de) successivement par le pétrole léger, la benzine, le chloroforme, 1 alcool amylique; après ces épuisements successifs, addition dammo-
PIÈCES ANNEXES
iliaque, et nouveaux épuisements par le pétrole léger, la benzine,, le chloroforme et l’alcool amylique.
Les divers dissolvants employés dans ces opérations successives sont concentrés par distillation et évaporés sur des verres de montre. Les résidus obtenus sont étudiés, soit directement, soit après purification par l’acide acétique étendu, tiltration et évaporation de l’acide acétique.
Sur aucun des résidus nous ne réussissons à constater un ensemble de réactions permettant de caractériser un alcaloïde végétal quelconque; les réactions obtenues sont : ou négatives, ou incertaines, ou non caractéristiques. Les alcaloïdes que nous avons recherchés principalement sont : la digitaline, lacolchicine, l aconitine, la nicotine, la strychnine, la brucine, la vératrine, la morphine.
On obtient bien, notamment avec les réactifs généraux, tels que 1 iodo-mercurate de potassium, l’iodure de potassium ioduré, etc., des précipités assez abondants ; le ferricyanure est réduit et donne du bleu de Prusse avec le perchlorure de fer; d autres réactions encore sont positives. Mais, en l'absence d’une réaction absolument caractéristique, ou d’un ensemble de réactions s’appliquant exclusivement à un alcaloïde bien détini, nous devons conclure que les réactions positives observées sont celles d’un alcaloïde normalement produit pendant la putréfaction, c’est-à-dire d’une ptomaïne.
En résumé, la recherche des poisons végétaux et celle des poisons minéraux ne nous conduisent à aucun résultat positif.
Conclusions. - - 1° L autopsie n a révélé l’existence d’aucune lésion viscérale permettant d’expliquer la mort par une cause naturelle.
2° Par l’analyse chimique, nous n’avons pu retrouver dans les viscères que des traces d’arsenic et des traces de cuivre. Les doses de ces matières toxiques sont infiniment petites; par suite, nous ne sommes pas autorisés à tirer, de la présence de ces matières dans les viscères, une conclusion tendant à faire considérer la mort du jeune Th... comme le résultat d’un empoisonnement.
EMPOISONNEMENT PAR LARSENIC.
Empoisonnement par l'arsenic.