LIVRE QUATRIÈME
côté du continent, mais sur le continent tout entier. L'Empereur décida que le nouveau contre-amiral passerait, avec le grade de général de brigade, dans l'armée de terre. Il lui confia vingt-cinq mille hommes de troupes bavaroises et wurtembergeoises, avec lesquels le prince Jérôme s'empara de la Silésie et rendit à la grande armée, alors en Pologne, d'utiles services. « Le prince Jérôme, disait l'Empereur dans un de ses bulletins, fait preuve d'une grande habileté et montre les talents et la prudence qui ne sont d'ordinaire que les fruits d'une longue expérience. » Le \ 4 mars 1807 Napoléon nommait son jeune frère général de division, et le 4 mai il écrivait au roi de Naples, Joseph : « Le prince Jérôme se conduit bien, j'en suis fort content, et je me trompe fort s'il n'y a pas en lui de quoi faire un homme de premier ordre. Vous pouvez croire cependant qu'il ne s'en doute guère, car toutes mes lettres sont, des querelles. Il est adoré en Silésie. Je l'ai jeté exprès dans un commandement isolé et en chef, car je ne crois pas au proverbe que pour savoir commander il faut savoir obéir. »
La campagne de Prusse donna au prince Jérôme une occasion de prouver la bonté naturelle de son cœur. Ce fut lui qui introduisit dans le palais, dans la chambre de Napoléon, malgré les défenses, madame de Hatzfeld, dont le mari était en jugement et
allait être condamné à mort : voir Napoléon , c'était obtenir sa grâce.
Dans la recomposition de l'Europe, qui fut la conséquence des derniers triomphes, Jérôme, âgé de vingt-trois ans, épousa le 7 août 1807 la princesse Catherine de Wurtemberg et fut roi de Westphalie. Il dota son royaume des institutions françaises et gouverna avec une bienveillance, une modération qui lui concilièrent les cœurs. En 1809, quand la guerre se ralluma en Autriche, que l'Allemagne entière tressaillit autour de Cassel, il la maîtrisa et la réprima sans trop de rigueur et put ensuite prendre sa part assignée dans les combinaisons de cette formidable campagne.
En 1812 Napoléon songea à tirer parti de son zèle, de son dévouement et à mettre ses talents de chef à l'épreuve, en lui confiant le commandement de toute l'aile droite de la grande armée qui allait franchir le Niémen. Après les premières opérations, dans lesquelles un illustre historien de ce temps dit que le jeune prince « n'avait commis aucune faute», un conflit fâcheux s'éleva, sur lequel ce n'est ni le moment ni le lieu d'insister. Le jeune général en chef, qui ne l'était plus, crut qu'il y allait de son honneur de roi de se démettre. Le même point d'honneur qui fait faire de grandes choses interdit quelquefois d'y participer.
Et ici , franchissant les années pénibles , on n'a
qu'à noter le bon sens avec lequel le roi Jérôme apprécia la situation que lui faisaient les événements de 1 8 1 3 : « Roi par les victoires des Français, disaitil, je ne saurais l'être encore après leurs désastres.» Mais ce serait faire injure à sa mémoire que de louer la fidélité avec laquelle il s'exécuta sans prêter un seul instant l'oreille aux fallacieuses promesses par lesquelles on essayait de le détacher. « Lorsque le tronc est à bas, disait -il encore, les branches meurent. »
Revenu à Paris, subordonné à des déterminations f supérieures , aux regrets de n'avoir point combattu une dernière fois devant la capitale dans la journée du 30 mars, il quitta la France à la première Restauration. Il était à Trieste lorsqu'il apprit le retour de l'île d'Elbe : il se déroba aussitôt à la surveillance dont il était l'objet, s'échappa sur une frégate napolitaine et arriva à Paris à temps pour entrer en campagne. Sa conduite, en cette année 1815, pour être bien simple, n'en mérite que plus d'être appréciée. Savoir être roi est chose difficile; savoir ne plus l'être après l'avoir été est chose plus difficile encore. Le prince Jérôme, par droiture de cœur, y réussit. A son retour en 1815 ce n'était plus un roi, ce n'était qu'un frère de l'Empereur, un soldat de la France. Lui qu'on avait pu trouver trop susceptible en 1812, il accepte le commandement d'une division d'infanterie dans le deuxième corps
commandé par le comte Reille , et qui lui-même est sous le commandement de Ney. Il fait son devoir dans les terribles journées des Quatre-Bras et de Waterloo ; blessé , il continue de lutter ; il se bat simplement, vaillamment, dans ce bois accidenté d'Hougoumont, dont chaque arbre est pris et repris avec tant d'acharnement pendant tout le jour; le soir il rejoint l'héroïque et désespéré capitaine dans le carré de la vieille garde où l'âme guerrière de la France s'est comme réfugiée, et il entend cette parole qui, en tout autre moment, eût réjoui son cœur : « Mon frère, je vous ai connu trop tard. »
On n'a pas à suivre le prince Jérôme dans les longues années de proscription et d'exil. On n'y relèvera que ce qu'y remarquait Napoléon lui-même, c'est-à-dire l'amour qu'il avait inspiré à sa noble épouse , et dont elle lui donna des preuves par son dévouement absolu. Ce sont là des témoignages qui parlent assez.
La Providence a accompli ses vœux et comblé sa destinée en le rendant témoin des grandes choses qu'il attendait, dont il était fier et auxquelles il a noblement assisté. Il les décorait par sa présence. On le sentait bien, et la France , qui s'était accoutumée à voir dans ce dernier frère de Napoléon un survivant permanent d'une autre époque , aimait à le savoir là toujours. Ses funérailles ont été un deuil public : elles resteront un souvenir national.