LIVRE DEUXIÈME
l'Europe , ces camps annuels où toutes les théories militaires étaient développées, ces revues si fameuses , ces manœuvres si savantes , que d'un bout de l'Europe à l'autre les capitaines les plus instruits venaient étudier sur les rives de la Sprée? Ce nouvel art de la guerre, dont on allait à grand bruit chercher tous les secrets à Potsdam , vient de céder aux combinaisons d'un art plus vaste et plus hardi. Jouissons d'un si grand triomphe; mais honorons, après les avoir conquis, ces restes de la grandeur prussienne, où sont empreints tant de souvenirs héroïques , et sur lesquels semble gémir l'ombre de Frédéric le Grand.
» Lorsque autrefois, dans cette ville maîtresse du monde, un illustré Romain venait suspendre aux murs du Capitole les dépouilles du royaume de Macédoine, il ne put se défendre d'une profonde émotion en songeant aux exploits d'Alexandre , et en contemplant les calamités répandues sur sa maison. Le héros de la France n'a pas été moins attendri quand il est entré dans ces palais tristes et déserts que remplissait autrefois de tant d'éclat le héros de la Prusse. On l'a vu saisir avec un religieux enthousiasme cette épée dont il fait un si noble don à ses vétérans; mais il a défendu que ses armes et les aigles prussiennes, que tout cet amas de trophées conquis sur les descendants d'un grand Roi , traversât les lieux où sa cendre repose,
de peur d'affliger ses mânes et d'insulter son tombeau ' .
» Je crois donc entrer dans la pensée du vainqueur en rendant hommage aux vaincus, devant ces drapeaux mêmes qu'ils n'ont pu défendre, mais qu'ils ont teints d'un sang glorieux. Si, des régions élevées qu'ils habitent, les grands hommes que la terre a perdus s'intéressent encore aux choses humaines, Frédéric a pu reconnaître, jusque dans leurs derniers soupirs, les vieux compagnons formés à son école et morts dignement âtir les ruines de sa monarchie. Il n'a point vu tomber sans gloire ces jeunes princes de sa maison qui ont mordu la poussière aux champs d'Iéna, ou qui, après d'illustres faits d'armes, ont signé des capitulations et reçu des fers honorables. Oh! comme il est juste de plaindre la valeur malheureuse! oh! comme il est doux de pouvoir estimer les ennemis qu'on a défaits! Oui, et j'aime à le dire au milieu de tous ces juges de la vraie gloire dont je suis environné, oui, le monarque prussien lui-même, aujourd'hui sans capitale et presque sans armée, a pourtant soutenu sa dignité dans la bataille qui lu fut si funeste , et n'a manqué ni aux devoirs d'un chef ni à ceux d'un soldat.
» Mais ces dernières étincelles du génie de
1 L'Empereur a défendu qu'on fit passer par la ville de Potsdam, lieu où est mort Frédéric , les drapeaux conquis sur les Prussiens.