‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 17 sur 68 · I$MI · texte numérisé non relu

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champion du droit venait à commettre une faute, sa main droite l'abattrait impitoyablement.

L'Invisible reprit :

— Dieu veuille que nous n'ayons pas à regretter votre -négligence de cette nuit, et maintenant, venons au sujet qui m'amène parmi vous.

Tous se rapprochèrent.

Et lui baissant la voix :

— La trahison du comte de Mauclerc aura tout à la fois des conséquences funestes et des suites profitables. Tout est remis en question, du moins pour un certain laps de temps. Notre œuvre n'est pas de celles que le vent du caprice fasse sombrer. Le hasard s'incline devant nous. Apôtres de l'humanité, nous marchons droit, parce que la volonté et le souffle divins sont avec nous. En vain, ceux qui nous méconnaissent essaient-ils de nous donner pour des conspirateurs vulgaires. Un seul devoir nous incombe quant à présent : instruire le peuple, soulager ses misères, faire litière du vice triomphant, relever la vertu qui se tient à l'écart dans l'ombre et la poussière. Soyez-en sûrs, l'Europe, le monde entier s'associent de cœur à notre travail salutaire. Les puissances voisines ne sont pas prêtes encore. L'Italie, la Belgique, la Prusse attendent le signal; mais la Russie, malgré son vasselage, son servage séculaire, l'Autriche, toute réactionnaire qu'elle soit, se joindront à notre mouvement : il faut que le premier élan vienne de tous les peuples intelligents. Depuis trente ans la France accomplit l'œuvre de démocratisation du vieux monde; elle y emploie ses victoires et ses écrits : à la suite de son épée, sa parole pénètre partout; partout elle fructifie. Les monarchies de droit divin, minées de toutes parts, tremblent à l'approche d'une tempête inconnue et n'attendent plus qu'un souffle puissant pour s'évanouir en poussière, pour s'écrouler à jamais sous les ruines endettées du passé ; ce souffle, vous l'avez deviné, frères, c'est celui de la Révolution! Cette France, à laquelle nous sacrifions tout et qui nous proscrit aujourd'hui, elle sera bientôt notre complice la plus active. Depuis 80, je le répète, n'accomplit-elle pas la transfor-

;£.]■'; mation du vieil univers? Oui, elle emploie, dans ce but, toutes ses facultés

puissantes et régénératrices. Son épée frappe et flamboie, sa parole pénètre et retentit ; elle marche devant, l'Europe suivra. Qu'elle donne le signal, et toutes les nationalités se lèveront. Haut les cœurs! l'heure est proche. Une

,,. , ère nouvelle s'annonce. L'homme dont le génie doit tout constituer attend

|| J: que le moment soit venu. Il attend.

Un frémissement d'intérêt parcourut l'assemblée.

— Or, ajouta l'Invisible d'une voix lente et ferme, cette révolution, préparée de si loin, caressée avec tant d'amour par les âmes généreuses, cette révolution n'éclatera pas aujourd'hui. Et cela par la faute d'un traître, que vous avez peut-être épargné.

Aucun des initiés ne releva ce nouveau reproche.

— Je ne veux rien livrer au hasard; j'attendrai. C'est de l'étranger, cette fois, que nous viendra le signal de la lutte contre les oppresseurs des peuples. Jusque-là attendons. Dans un an, au plus, tout sera uni. D'ici là, nous profiterons des loisirs qui nous sont faits par la nécessité pour consolider les bases

de notre édifice. Je veille et je travaille pour vous. Messieurs, je vous attends le premier jour du mois de juillet prochain à Amsterdam, où doit avoir lieu notre assemblée générale.

« Avant de vous quitter* laissez-moi vous faire part d'une découverte dont notre association profitera largement. Dans une contrée sauvage, presque ignorée, l'un des nôtres vient de mettre la main sur des gisements aurifères d'une valeur incalculable. Il ne m'est point permis, en ce moment, de vous les désigner plus clairement. Mais, sachez-le, nous avons devant nous six ou. huit grands mois, pendant lesquels nous exploiterons ce placer sans concurrents, sans rivaux. Les richesses immenses qui chaque jour entreront dans notre caisse, assureront le succès de notre glorieuse entreprise.

De chaleureux applaudissements interrompirent l'orateur à cette révélation inattendue, tant est forte, même sur les cœurs les plus dévoués, les plus désintéressés, la fascination de ce mot magique: l'or! tant est grande l'attraction de la fortune, même sur les classes les plus privilégiées!

— Hélas! reprit Y Invisible avec une sorte de mélancolie prophétique, cette découverte à laquelle vous applaudissez changera peut-être la face du. monde. Cet or, si longtemps enfoui dans les entrailles de la terre, tout à coup répandu avec profusion, peut occasionner le débordement de toutes les passions mauvaises de l'homme. Qui sait s'il n'augmentera pas dans des proportions effrayantes la désorganisation sociale? N'applaudissez pas, messieurs; je vois toutes les convoitises en éveil! Voici que le xix c siècle et ses chercheurs d'or renouvelleront l'ère des féroces aventuriers du xv° siècle !

« Dieu veuille que je me trompe! Dieu veuille que la société, penchée sur l'anime, ne soit pas prise de vertige et ne sombre pas sous l'influence de ce métal odieux, cause de tous les maux qui nous affligent!

« Quant à nous, nous resterons purs de tout excès. Le but que nous nous proposons est trop beau, pour que nos yeux s'en détournent un seul instant. L'or ne doit être qu'un moyen, un instrument entre nos mains, il ne sera jamais pour nous un motif de joie ni d'orgueil.

« Donc, continuez à agir, ainsi que vous avez agi jus qu'à ce jour. Champions ignorés du droit, vengeurs des opprimés, défenseurs occultes des faibles, continuez votre tâche sans scrupules, sans réticences, sans craintes mesquines.

« Tous vos actes me sont connus. Je les approuve tous. Je vous félicite. Navigateurs habiles et intrépides, vous ne désespérez pas quand le navire fait eau, quand la foudre tonne sur vos têtes. Croyez-moi. Persévérez; l'orage passera, la foudre se taira, les voies d'eau seront aveuglées et vous arriverez triomphants au port, où la gloire, où la liberté vous attendent.

Ici, la musique lointaine du bal, un moment interrompue, reprit avec une vigueur nouvelle.

Le Maître s'arrêta.

Puis, semblable à la statue de 1* Attention, le haut du corps penché en avant, l'oreille tendue, il écouta.

Un bruit, léger comme la respiration d'un oiseau-mouche, se fit entendre. Quelqu'un venait d'appuyer son doigt contre la cloison.

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Le Maître se rapprocha de cette cloison, et appuyant lui-même l'extrémité de son index, il attendit.

•£(\- On frappa six coups à peine perceptibles.

Il en répondit six à son tour.

Une voix plus faible que la dernière vibration d'une harpe éolienne murmura :

— Tls viennent!

— Bien! répondit l'Invisible.

Et se tournant vers ses adeptes :

— Les agents déguisés dont je vous ai annoncé la visite s'approchent. Que nul de vous ne bouge* Dans un instant, ils seront ici. Souvenez-vous que le l el juillet prochain, nous devons tous nous retrouver à Amsterdam.

— Nous nous en souviendrons, fit le président.

\û. '■'$. j, — Et vous jurez d'y être, à moins de force majeure ?

!» p[ — Nous jurons d'y être.

'■), .] i Ici, la voix, se fit entendre de nouveau.

.'.)?' j ;;■!■ — Nuit! disait-elle.

!^ !.:.: * — Attention! s'écria le Maître.

|l j Alors il se passa quelque chose d'étrange, qui devait avoir eu lieu déjà

|^ \ i bien des fois, puisque aucun des affiliées ne fit un geste de surprise.

L'Invisible jeta les yeux sur les conjurés.

Il les vit groupés autour de lui.

ij I J Et, croisant les bras sur sa poitrine, il frappa deux fois le sol de son talon.

|! | f [ Le parquet du salon dans lequel ils se trouvaient s'abaissa lentement.

Ij ; entraînant avec lui hommes et choses, meubles et conjurés.

il i Cette descente s'opéra silencieusement.

f.;;ï Une fois les conspirateurs disparus, le plancher remonta.

[; ;l Seulement, dans le milieu du salon, il ne restait plus que deux hommes.

1 ; Ces deux hommes, revêtus de longs dominos noirs, leurs loups de velours

r ".;■: déposés sur la table qui se trouvait entre eux deux, jouaient aux échecs.

|, ! ; Penchés sur l'échiquer, absorbés par des combinaisons ardues, ne s'occu-

pant que des péripéties de leur partie, ils suivaient leur jeu avec une attention inaltérable.

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