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brigade de Sûreté, fit Passe-Partout, en tambourinant sur la table du bout de ses doigts.
— Qu'est-ce que, cela fait?
— On n'arrête pas les gens sans rime ni raison, dans notre beau pays de France.
— Yous croyez ça, vous?
— Surtout quand on n'est rien.
— Rien? moi!
— D'ailleurs, essayez. Je suis curieux de voir comment vous vous y prendrez.
— Pardieu ! Je n'en aurai pas le démenti, s'écria le patron, qui se précipita vers le coin de son cabinet où se trouvait la sonnette d'appel.
— Je vous en défie.
Et Passe-Partout se leva aussi.
M. Jules sonna violemment.
— Faites t faites! dit l'ouvrier en lui riant au nez; seulement, je vous en avertis, je parlerai.
— Vous pouvez bien chanter si ça vous amuse.
— Je suis très bavard.
— Tant pis pour les autres. On frappa à la porte.
Le patron allait crier : « Entrez! » mais il s'arrêta en entendant Passe- Partout prononcer les quelques mots que voici :
— Avez-vous eu vent, cher monsieur Jules, d'une certaine affaire Ger... Ger... aidez-moi donc !
— Vous dites? s'écria-t-il effaré.
— ■Meur!... Germeur! c'est cela. Nous avons aussi l'histoire de la famille de l'Estaiig...
— Del'Estangf
Et r ex-agent recula comme devant un fantôme qui se serait soudainement dressé devant ses yeux.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et Piquoiseux, qui avait donné à son patron deux fois le temps moral de lui ordonner de paraître, craignant de ne pas avoir entendu sa réplique, entra en scène.
— F...lanquez-moi la paix, vous t Qui est-ce qui vous a appelé?
Et d'un violent coup de pied il ferma la porte au nez de ce charmant M. Piquoiseux.
Il ne vint même pas à l'idée du secrétaire de répondre à son chef : « Mais vous m'avez sonné ! » tant il était accoutumé à une obéissance passive.
— Décidément vous êtes un bon zig... je veux dire une rude lame... Il n'y a rien à gagner dans un duel avec vous... Soyons amis, hein?
— Je ne suis pas venu pour vous être désagréable, répondit Passe-Partout, médiocrement dupe de ces avances doucereuses.
— Ainsi, vous savez?... reprit-il avec une quasi-émotion dans la voix.
— Tout! dit nettement l'autre.
GeLte réponse amena un silence.
Ge fut M. Jules qui le rompit encore.
Toute trace de colère avait disparu de sou visage.
Par uu effort suprême de sa volonté, sa physionomie avait repris une expression de bienveillance et de franchise.
— Vous êtes un homme comme je les aime. Ne faites plus attention aux calembredaines que je vous ai lâchées. C'était pour vous éprouver. Je suis convaincu de votre valeur; nous allons, si vous le voulez bien, traiter à présent de puissance à puissance.
— Gomme il vous plaira. Alors, nous pouvons nous rasseoir.
— J'ai encore une demi-heure à vous donner.
— Quand je vous disais, dit Passe-Partout avec un fin sourire, qu'à la longue vous prendriez grand intérêt à notre entretien.
— G'est tellement vrai, ce que vous dites là, que je ne demande pas mieux que de vous laisser parler trente minutes, sans me permettre la moindre interruption.
Il était redevenu maître de lui-même.
L'ouvrier sentit qu'il ne s'agissait plus de s'amuser aux bagatelles de la porte. Il était parvenu à enfourcher cette bête rétive, et il ne s'agissait plus pour lui que de la diriger et de lui faire exécuter les courbettes et les changements de pied d'usage dans la haute école.
■— Venons au fait, dit-il.
— J'écoute.
— M. de Ma u clerc...
— Disons : Mauclerc, tout court... ce sera moins long et je comprendrai quand même, interrompit-il.
— Soit. Mauclerc avait rendez-vous la nuit dernière, à l'Opéra, avec un de vos hommes ?
— Après?
— Est-ce vrai?
-- Oui.
— 33ien. Arrêtez-moi, si, involontairement, je me dépars d'une seule ligne de l'hommage que je prétends rendre à la déesse Vérité.
— Je serais heureux, ne put s'empêcher de ricaner M. Jules, si vous vouliez bien m'indiquer Famère-boutique où l'on vous enseigne des phrases aussi ro allant es.
— Y entrerlez-vous en apprentissage? lit Passe-Partout plein d'obligeance. -Aujourd'hui même.
— Eh bien! nous verrons tout à l'heure.
— Je retiens votre promesse. Revenons à notre mouton.
— Singulier mouton que Mauclerc! Enfin, je vous obéis... Vous n'ignorez pas que, soit qu'il fût échauffé par les fumées du Champagne, soit qu'on l'eût provoqué, il s'est pris de querelle en plein bal,
— J'ailàle rapport de mon agent, dit M. Jules en montrant un dossier qui se trouvait sur son bureau et sur lequel se lisaient en lettres majuscules ces mots ; Affaire Mauclerc.
— Votre agent vous a-t-il appris la suite de cette querelle ?
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— Non. Je Pat tends.
— Je puis vous éviter cette attente pénible.
— Oh! pénible! Allez toujours.
— Mauclerc a souffleté son adversaire.
— Je croyais le contraire. On m'a assuré que c'est lui qui avait été gifflé le premier.
— On s'était contenté de lui ganter la figure,
— Ganter est joli ! Il y a ganter et ganter, dit-il en riant. Bref, ces messieurs se sont battus, n'est-ce pas?
— Oui.
— Et l'adversaire de Mauclerc est sur le flanc ; voilà qui m'explique sa disparition. Il aura filé pour la Belgique.
ty; % : ' - — Ce n'est pas cela,
, '% —Il n'a pas filé?
— Ce départ était difficile. Mauclerc, qui venait de blesser son premier adversaire, a de son second reçu un coup d'épée au travers du corps.
jiji' !. — Ils se sont mis à deux? c'est un assassinat!
— Non. Il y a eu deux duels au lieu d'un.
— Les témoins n'auraient pas dû le permettre.
— On n'est pas sorti des règles les plus strictes d'une rencontre loyale.
; ' —Une si bonne lame, se faire trouer le bedon, pardon le ventre, aussi
• maladroitement!
, ,..'■: — Maladroitement? que nenni. 31 n'a été touché que parmi coup de maître.
} — Vous y étiez?
i i : .- — J'étais un des témoins de Mauclerc.
— Excusez du peu! Pour un ouvrier, vous avez de belles connaissances.
— Dans ces moments-là, on est embarrassé, et, pour peu qu'on veuille : i'\ en finir vite, on prend qui vous tombe sous la main, lit modestement Passe-
' \ Partout.
— Eu somme, est-il blessé grièvement, le maladroit? ît; — On craint pour sa vie.- Le médecin qui a fait le premier pansement n'a
qu'un bien faible espoir.
— Bigre 1 Et où l'a-t-on transporté?
— Trop faible pour que ses témoins pussent le ramener à son domicile, il a été conduit allée des Veuves, dans la maison de santé du docteur Martel.
— Bonne maison !
— Vous la connaissez?
— Oui.
— Et le docteur Martel?
— Je dois le connaître aussi, répondit vaniteusement M. Jules; mais continuez,
— En reprenant ses forces, Mauclerc m'a aperçu, et, faisant de la main j ■- H un geste pour éloigner tous les assistants, il rn'a prié de me pencher vers lui. . . y \ — Allez, je ne perds pas un mot de la mise en scène, dit l'homme.
: : : :ï — Je lui obéis; alors, me serrant la main et me parlant à l'oreille, il me
dit : « Mon ami, vous m'avez déjà rendu le bon office de me servir de témoin...
— Àli 1 mon ami, tout 1g monde ici demande Monsieur Jules.
— Joli service 1 grommela l'autre.
— « Des motifs de la plus haute gravité m'obligent à mander ici une personne que...
« Il s'interrompit, et rappelant le docteur Martel, qui s'était écarté un moment et se tenait dans une encoignure de fenêtre :
« — Docteur, lui demanda-t-il d'une voix de plus en plus faible, docteur,
LÎV. 22. p. ROY, ôdil. — Reproduction interdite 22
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jlilS, . je suis un homme brave et j'ai besoin de savoir à quoi m'en tenir; combien
|||fô; : de temps me reste-t-il à vivre?
!ï||^ « Et comme le docteur Martel hésitait :
fi|jf! « —-La vérité, docteur, la vérité î II y va des plus graves intérêts.. .
||f| . « — Mais, monsieur, répondit M. Martel, ne pensez pas à cela ; je ne peux
f|;|p rien assurer, du reste, ce n'est pas le moment de vous occuper des affaires
îîifjfl : : '"■■.;. . des autres....
|||| , % f ". — Oui, fit M. Jules, tous les biais qu'on trouve en pareil cas.
|jl|4 — Mais le blessé se dressant sur son séant : « Je vous somme de me
|||;| répondre; ai-je deux heures devant moi? — Oh! plus que cela, répondit le
S; médecin. —Deux jours? Il n'eut pas de réponse. - Un jour? — Oui, si le
Jlff f - mieux que j'espère se produit; sinon, le sang vous... — Le sang m'étoufïera?
||| ...-.- — J'espère que non. —Mais c'est possible. » —Le médecin se taisant de
nouveau, Mauclerc lui dit : « Merci. »
— Un crâne mâle, tout de même, grommela M. Jules avec l'admiration que tout homme de sa trempe a pour le courage matériel et brutal. Et alors, qu'est-ce qu'il vous a dit tout bas?
« — Il faut que je voie M. Jules... Allez le trouver à son agence, 7, rue des Noyers, et priez-le de venir.
— Tout de suite? s'écria M. Jules. Ah! sacrebleu ! voilà une heure que ^vous me faites jaser quand c'était si facile de me...
— « Et priez-le devenir à six heures du soir, » continua imperturbablement Passe-Parlout.
— Pourquoi si tard?
— « A cette heure-là, dit le blessé, j'aurai envoyé chercher des papiers que je veux lui remettre... D'ici là, je vivrai, je vous le jure... »
— Très bien... je comprends I ht l'ex-agent en se frottant les mains d'un air de jubilation... Les papiers... bon !
— Vous comprenez? tant mieux, fit froidement l'ouvrier. Moi, je n'ai pas à comprendre, j'ai à accomplir ma mission, et je l'accomplis le mieux qu'il m'est possible. Que ces papiers soient curieux, qu'ils ne le soient pas, je ne demande ni à les voir ni à les lire. Je me rends au vœu d'un blessé, d'un mourant peut-être, c'est tout.
— Oh ! ils ne vous intéresseraient guère.
— Je le suppose. Le comte m'a chargé de vous recommander de ne pas vous faire annoncer sous votre nom.
— Il rougit de ses amis à son heure dernière, ce monsieur? lit le patron du jeune et beau Piquoiseux, moitié blessé dans son amour-propre, moitié convaincu de Futilité de cette précaution. C'est bon. On mettra un faux nez, si c'est nécessaire.
— Gela vous regarde.
— Ah! le comte est un gaillard plein de prudence. Il ne laisse rien au hasard,
— Excepté sa vie, quand il la risque sur un dégagement ou sur un coupé mal paré.
— Vous faites des armes ? dit narquoisement M. Jules.
— Au régiment, j'ai été prévôt en second.
— Je voudrais bien savoir dans quel régiment vous avez servi, vous? flt-ii d'un air narquois.
— Dans le quatrième plongeur à cheval, riposta Passe-Partout en riant.
— Vous n'êtes pas bête, vous I
— Vous avez mis du temps à vous en apercevoir.
— Et si vous vouliez, continua-t-il, vous pourriez vous faire une jolie position.
— Où cela?.
— Dans mon agence de renseignements. Hein? qu'en pensez-vous?
— Nous en recauserons... si les conditions sont bonnes... je ne dis pas non.
— Il ne dit pas non, c'est oui, pensa M. Jules, je le tiens... Oh! les conditions, fit-il tout haut, vous les fixerez vous-même, mon cher monsieur... monsieur?...
— Rifflard, ouvrier cambreur, répondit Passe-Partout avec sang-froid. M. Jules éclata de rire.
— Va pour Rifflard ! et à ce soir.
— Où cela?
— Ne serez-vous pas à six heures au chevet de notre ami Mauclerc?
— J'y serai. Ainsi, je puis répondre à ce pauvre diable de blessé que vous ne lui ferez pas faux bond?
— A six heures précises, ce soir, chez le docteur Martel, allée des Veuves.
— Je vous félicite de votre mémoire.
— Vous verrez plus tard, mon cher monsieur Rifflard, que je n'en manque réellement pas, fit-il avec son air bonhomme, bien plus redoutable que ses roulements d'yeux furibonds.
— Maintenant, cher monsieur Jules, il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous.
— Pas avant d'avoir accepté tous mes remerciements pour tout l'ennui que je viens de vous causer, lit M. Jules en lui tendant la main.
Passe-Partout prit bravement la main de M. Jules et la serra assez pour que l'ex-cigent crût réellement l'avoir embauché; puis il se dirigea vers la porte du cabinet.
— Une prière, cher monsieur, dit-il au moment où il en touchait le bouton.
— Parlez 1
— Ne pourriez-vous pas m'éviter la corvée de traverser de nouveau cette horrible salle, pleine de gens crottés qui empestent le tabac et le cigare?
— - Ah ! monsieur Rifflard! monsieur Rifflard! répondit M. Jules en riant, pour un ouvrier cambreur... D'ailleurs, vous oubliez que j'ai renvoyé tout mon monde.
— Ah! monsieur Jules! monsieur Jules! vous allez redevenir indiscret... Est-ce que je me suis entêté à vous parler de l'affaire Germeur ou de la famille de l'Estang, moi ?
Le sourire s'éteignit sur les lèvres de l'ex-chef de la brigade de Sûreté. Pour la seconde fois il était réduit au silence, maté par une réponse faite avec un air d'innocence complète par son mystérieux visiteur.
m LES INVISIBLES DE PALUS
$i^-..-' — .Venez, lui dit-il sèchement.
Et il le fit sortir par l'issue dérobée qui avait déjà servi au sieur Charbon*
t |ii : '. neau.
(:|| — Tout droit devant vous, ajouta-t-il. L'allée donne dans la rue.
Les deux hommes se saluèrent.
f| :;':■. L'ex-agent rentra dans son bureau :
#jÇ\- — Qu'est-ce que c'est que ce muscadin-là?
§i| 7' « On verra plus tard! — Comment diantre a-t-il eu vent de ces deux sata-
fjjÉ; nées affaires? — Est-il de la rousse? — Non. Je le connaîtrais. Ah! bah t et»
||| attendant que je m'occupe de lui, occupons-nous de l'autre. — Ah ! monsieur de
:jf|fv. Warrens, vous n'êtes pas hors de mes griffes 1 Je tiens ma revanche. Elle
||; m'arrive toute seule, ou par l'entremise de M. Rifflard... Joli nom qu'il a
choisi là! Enfin 1... il ne faut pas trop se plaindre. Cette providence aveugle,
| le hasard, — comme dirait M. Lacressonnière au théâtre de l'Ambigu, — se
i- : ;.:-" charge de réparer la sottise de Coquillard-Charbonneau.
; . Et, tout compte fait, M. Jules ne fut pas mécontent de sa matinée.
§ De son côté, Passe-Partout Rifflard s'éloignait joyeusement, à grands pas,
delà maison sise numéro 7, rue des Noyers, murmurant à part lui, tout en
regardant avec soin si l'autre ne l'avait pas fait suivre :
— Yive Dieu ! Ai-je bien joué mon petit rôlet, ainsi que le disait Sa Majesté
Charles le neuvième, de sanglante mémoire î — Si tu ne m'as point pris pour
Rifflard, l'ouvrier cambreur, je ne pense pas que tu puisses mettre un nom
sur ton visiteur de ce matin, mon pauvre Jules, vieux lion sans dents et sans
griffes. Voilà donc encore une réputation d'habileté usurpée dans ce Paris,
où tant de bateleurs de toutes sortes font leurs nids et leurs trous! A ce soir,
vieux lion, à ce soir!
Et Passe-Partout monta philosophiquement dans un omnibus qui passait.
Où allait-il, cet omnibus ?
Le conducteur seul aurait pu répondre à cette question, Passe-Partout en
ignorant la direction tout autant que vous et nous> chers lecteurs.»-. .-" )
PASSE-PARTOÙT
Les J.wjsuiLEs ])b P,uii S) 2e volume.
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