LE DÉBARQUEMENT
En se trouvant devant ces deux hommes, dont l'un était celui pour lequel il avait un message et l'autre son chef, le colosse, qui ne brillait ni par Pimaginalive, ni par le jugement, fit selon sa noble habitude.
Il perdit la parole.
Il resta le pied en Pair, triturant entre ses deux mains calleuses le chapeau de toile cirée qu'il venait d'ôter en entrant, et se mit à regarder successivement le capitaine Noël et le comte de Casa-Real.
Son embarras était si plaisant, que la comtesse, quelque peu d'envie qu'elle en eût, au moment où son mari venait de lui exposer ses idées noires, ne put s'empêcher de rire,
Ge rire d'enfant, clair, sonore, ne remit pas le pauvre Cigale dans son assiette.
Le comte, qui semblait tout passer à la jeune femme, attendit que sa gaieté nerveuse fût terminée, et, se tournant vers le matelot, rouge, ahuri et pestant en lui-même contre sa propre timidité et contre l'impertinente assurance de M. m ° de Casa-Real, il lui demanda :
— Que voulez- vous, mon ami?
Son capitaine ne l'ayant pas autorisé à répondre, la Cigale continua à se dandiner sans desserrer les dents.
— Eh bien? fit Noël.
Le géant s'empressa de dire :
— Pardon, excuse, capitaine... et la compagnie... si je... je viens, c'est à seule fin de vous faire savoir qu'un... qu'un...
— Un quoi? Achève.
— Un particulier demande la permission de monter... ter... -Où?
— À bord.
— Le second a ses ordres.
— Oui, capitaine.
— Qu'il les suive.
— Oui... mais,,, voyez-vous... faut que je vous dise...
— Rien.
— Bon.
Et la Cigale se tut.
Il se serait trouvé à la gueule d'un canon chargé à mitraille, qu'il n'eût pas séparé ses lèvres l'une de l'autre sans l'injonction expresse de son chef.
— Va-t'en, ajouta ce dernier. Le géant allait se retirer.
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j'ttt un signe de tête affirmatif.
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La comtesse, qui, son rire passé, avait eu le temps de la réflexion, lui dit vivement :
— Mon ami, un moment* Il fit la sourde oreille.
— Arrive, cria le capitaine.
Le matelot s'arrêta.
— Parlez, madame, fit Noël : mon matelot vous écoutera, vous répondra et vous obéira comme à moi-même.
La Cigale s'inclina en murmurant :
— Pardi oui... mais c'est égal, j'aimerais mieux autre chose.
— Pour quelle raison cet individu a-t-il dit qu'il' désirait monter à bord? demanda la créole.
— Ah ! voilà.
— Va donc ! lui enjoignit son chef.
— Le particulier prétend qu'il veut voir quelqu'un. -Qui?
— Il ajoute qu'il est l'intendant du comte de Casa-Real.
— Marcos Praya! dit celui-ci.
— Connais pas.
— C'est pour- moi que Marcos demande l'autorisation de monter à bord? lit le comte en regardant sa femme.
— Sans nul doute. Qu'il vienne. Faites monter cet homme!... Le matelot consulta silencieusement sou capitaine, qui lui répondit par
La créole comprit qu'elle avait violé les lois de la discipline maritime; elle rougit et s'adressant au capitaine:
— Pardon! capitaine Noël... j'oublie toujours que je n'ai pas d'ordres à
donner ici.
— Ici et partout vous êtes reine et maîtresse, madame, repartit son interlocuteur, qui ajoula : Va, matelot, et fais ce que M 1110 la comtesse demande.
$'&/ Pour la Cigale, entendre son capitaine, c'était lui obéir.
Il sortit à reculons et referma sur lui la porte du carrosse. Le capitaine Noël fit un mouvement pour le suivre. Il; ; Sur un geste de M n,c de Casa-Real, un laquais approcha un siège du sien.
|j:j ;: Une demi-minute après, sans qu'un seul mot eût été échangé entre eux, le
marin était assis près de la coquette grande dame. Le comte venait de fermer les yeux.
Était-ce fatigue?
jA- . Était-ce désir de ne pas avoir Pair d'apercevoir ce manège muet?
J[fyï Noël crut à la fatigue.
Hermosa ne se donna même point la peine de chercher ce que cela pouvait être.
La Cigale ouvrit la porte du carrosse, introduisit le métis, majordome du comte de Casa-Real, et sur un coup d'oeil de son capitaine se retira discrètement.
Discrétion qui ne coûtait que bien peu au brave mais sauvage colosse,
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[—11 faut pourtant que je vous rondo compte do ma commission, répliqua naïvement le colosse.
Avant toutes choses et toutes personnes, Marcos Praya regarda sa noble maîtresse.
Elleseule s'en aperçut.
Ce'regard fixe et brûlant lui causait une gêne inexplicable.
Au lieu de le soutenir et de faire baisser les yeux à son esclave, la créole tourna les siens et lui dit:
X,,1V. 24, ™- h noy, éditeur, «,« ftoprorturtion intente. 24
Si. -I'
|fl5|.;.; . .-— Marcos Praya, M. le comte vous attendait,
Le métis s'inclina jusqu'à terre devant elle, puis/ se redressant pour venir . déposer ses hommages devant celui qui tenait sa vie et sa fortune entre ses mains débiles, il attendit que ce dernier l'interrogeât. Le comte avait ouvert les yens depuis un instant,
— Yous avez reçu ma lettre, Marcos? lui dit-il.
— Depuis^ dix jours, 'monsieur le comte,
— Gomment, tout va-t-il là-bas?
— Aussi bien que cela peut aller en l'absence du maître.
— Mes esclaves, mes' serviteurs, ne manquent ni de force ni de dévouement. Gomment se fait-il qu'il ensoit, ainsi?
— Si dévoués que paraissent les serviteurs, si rudes au travail et durs au mal que soient les esclaves, ils ne remplacent jamais le martre.
:■ — C'est vrai, ordinairement, ce que vous dites là, mon pauvre Marcos, reprit le comte de Casa-Real avec un soupir de regret; niais pour cette foisci, je croîs que vous vous trompez,
— Non, Seigneurie.
— Mon arrivée, mou retour n'apportera, je le crains, aucun changement dans l'habitation.
— Mon ami ! fit Hermosa.
— Vous le pensez comme moi, madame la comtesse, répliqua un peu sèchement le com Le.
— Moi, je vous jure...
— Tout le monde vous aime et vous vénère, Seigneurie 1 s'écria Marcos, coupant la parole à sa maîtresse, dont il devinait la gène forcée; les esclaves et les affranchis attendent votre retour avec une grande impatience.
— Oui... oui... c'est possible. Je irai jamais été un mauvais maître.
— Il y a si longtemps que vous nous avez quittés !
— Hélas! lit M. de Gasa-Real répondant à, son serviteur comme s'il se fût répondu à lui-même. Hélas! j'aurais agi plus sagement en n'entreprenant pas ce long et pénible voyage. Je n'ai pas voulu y renoncer. J'espérais. Aujourd'hui mes yeux se sont ouverts. Il est trop tard, même pour me plaindre. Que la volonté du Très-Haut soit failel
Gomme tout bon Espagnol, et surtout comme un Espagnol malade, le comte mettait sa foi en Dieu, et n'entendait pas qu'on se permît chez lui la. moindre raillerie contre les pratiques ordinaires de la religion.
La comtesse ne sourcilla point.
Mais, à coup sûr, des deux ce n'était pas elle qui avait le plus vivement senti les atteintes de la oràce.
Quant au métis, il s'inclina gravement devant la résignation de son
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maître.
Le capitaine Noël, qui s'était mis à causer avec le médecin du comte, ne donnait, en apparence du moins, aucune attention à ce qui se passait entre les nobles seigneurs de Gasa-Real et le majordome Marcos Praya.
Après un temps laissé au comte, Hermosa voyant qu'il persistait dans sa tristesse, se leva, s'approcha de lui et le baisant au front:
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— Pourquoi ces pensées? dit-elle douloureusement. Vous voici revenu dans votre chère patrie. L'espoir, ce dictame béni, devrait rentrer dans votre cœur.
Le comte secoua la tête eu signe négatif.
Eile reprit ;
— Les médecins vous l'ont dit : votre maladie est surtout morale. Je suis de leur avis.
— Vraiment? laissa échapper ironiquement le comte, qui se mordit les lèvres, s'apercevant que son exclamation venait de faire retourner le capitaine et le docteur. Continuez, ma chère, fit-il d'une voix plus affable.
— Réagissez contre vous-même.
— Vous me trouvez faible, n'est-ce pas?
— Un peu.
— Je le suis, répliqua le comte avec une sombre raillerie qu'il dissimula mieux cette fois. Je l'ai été surtout.
-— Que voulez-vous dire ?
-—Rien. Vos conseils sont excellents, chère amie; je m'efforcerai d'en profiter.
— Vous me comblez de joiel répondit la créole. Chassez les tristes pensées qui vous assaillent, rattachez-vous à tout ce que vous aimiez jadis, et j'en suis sure, je l'espère pour notre bonheur à tous, votre existence sera longue encore.
— Ainsi, ïïermosa, vous croyez que j'appelle la mort et qu'il est besoin de me rappeler à la raison. ■ . -
Ceia fut dit lentement, et les yeux du comte dans ceux de sa femme,
Marcos Praya, les paupières baissées, attendant qu'on refit attention à lui, ne perdait rien de cette scène de ménage.
Le capitaine et le médecin causaient toujours à voix basse de leur côté.
La créole ne répliqua rien à la question posée par son mari ; elle le considérait avec stupeur, comme un enfant qui, après avoir lu et relu vingt fois la môme phrase, y découvre un sens inconnu jusqu'à ce. moment.
— Voyez-vous, chère, continua le comte de Casa-Real, à mon âge, lorsque l'avenir se présente avec ses horizons radieux, avec ses riantes promesses, ou ne jette pas ses regards en arrière; on cherche à voir devant soi. Eh bien! il n'en est pas ainsi pour moi. Que mes idées soient justes, que mes pressentiments me trompent, l'avenir e.n décidera. Je vous ai attristée par mes plaintes, que j'aurais dû retenir. Brisons là. Vous voyez peut-être plus vrai que moi. Brisons là ? je le répète.
La créole l'embrassa encore.
Puis, détournant la tête* elle s'essuya les yeux pour empocher une larme d'apparaître sur le bord de sa paupière.
Le capitaine Noël eut un sourire de mépris sur les lèvres.
— Marcos Praya t appela le comte.
— Seigneurie.
— Tout est-il prêt f
— Oui, Seigneurie, fit le métis, comprenant à demi-mot.
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— Ainsi, nous pouvons débarquer?
— Selon votre bon plaisir.
— Et nous rendre directement à Casa-Real?
— Depuis quatre jours, je suis à Matanzas avec cinquante esclaves ; deux palanquins sont préparés pour le voyage; les mules de charge attendent tout harnachées dans les corroies de la posada de l'Espiritu-Santo.
— Loin d'ici?
— A dix pas.
— Sur le port?
— Sur le port même. Un seul mot de Votre Seigneurie, et dans deux heures nous serons en route pour l'habitation.
— Et nous arriverons ?
— Au coucher du soleil.
Le comte n'hésita plus.
Il se leva.
— Eh bient partons. J'ai hâte de remettre le pied sur le sol natal. Vous permettez, n'est-ce pas, monsieur le capitaine, que mes esclaves débarquen t mes bagages?
— J'ai fait monter les caisses et les malles sur le pont, monsieur le comte» le transbordement peut commencer sur-le-champ.
— 11 sera terminé en combien de temps?
— En moins d'une heure. Mon second a reçu les ordres nécessaires pour que tout marche au plus vite.
— Merci, capitaine. Allez, Marcos. Ne perdez pas de temps. Dès que les mules seront chargées, venez me prévenir.
Le majordome sortit.
Le capitaine Noël allait le suivre.
— Où allez-vous? lui demanda vivement la comtesse.
— Surveiller moi-môme le transport...
— Ne prenez pas cette peine, cher monsieur Noël... Marcos Praya est un serviteur intelligent, il fera le nécessaire.
— Et je vous l'ai dit tout à l'heure, j'ai une prière à vous adresser. Demeurez un instant encore, dit le comte.
— A votre disposition, monsieur le comte.
La créole respira. :
Elle savait évidemment ce que son mari allait demander au capitaine, et elle ne prévoyait pas de refus- Le comte reprit :
— Capitaine, j'ai un service à vous demander.
— Monsieur le comte, considérez-le comme rendu. .
— Je comptais sur cette bonne réponse, et j'y attachais une grande importance.
— Parlez, et s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire ...
— Gela ne dépend que de vous.
•— De moi... seul ?
— De vous seul.
— Alors, monsieur le comte, permettez-moi de vous faire remarquer vos hésitations et de vous certifier que je ne les comprends pas.
— Le comte de Gasa-Real n'aime pas risquer un refus, dit la comtesse.
— Il n'y a pas de refus possible, madame, répondit Noël à M 1 ™ de Gasa- Real; puis, ne regardant que son mari : et d'avance, vous m'entendez bien, monsieur le comte, je m'engage à accéder à votre demande, quelle qu'elle puisse être.
— Je retiens votre parole, capitaine.
— ' Je vous écoute.
— Oh! ne vous effrayez pas d'avance, cher monsieur Noël. "Voici ce dont il s'agit : Avant peu nous allons nous quitter pour longtemps, peut-être pour toujours. Vous, vous reprendrez vos courses aventureuses à travers l'océan, votre domaine; moi, je ne sortirai plus de mon habitation ou tout au moins de Cuba. Gette séparation me peine. Vous vous êtes montré pendant la traversée si bon, si aimable pour moi et les miens, vous vous êtes conduit, envers un pauvre et ennuyeux malade, avec tant de délicatesse et de prévenances, que vous avez gagné toute mon amitié.
Le capitaine s'inclina sans répondre.
Le comle et la comtesse échangèrent un regard à la dérobée.
Au bout d'un instant de silence, M. de Gasa-Real ajouta :
— Cela posé, vous ne vous étonnerez pas que je vous supplie de venir. passer quelques jours à mon château de Casa-Real.
— Ah! c'est cela?.,, lit le capitaine étonné, et ne pouvant s'empêcher de jeter un regard sur la créole.
Celle-ci ne semblait ni voir ni entendre.
— Oui, repartit le comle. Est-ce chose impossible?
— Je vous ai répondu d'avance, monsieur le comte, que rien ne me serait impossible pour vous satisfaire.
— Alors, vous partez avec nous?
— Ce soir même?
*— Ce soir.
« Oui, je vous emmène.
— Ah ! voilà qui est plus difficile.
— Allez-vous me manquer de parole déjà? fit le comte. J'ai été votre hôte à bord, devenez le mien à Casa-ReaL
— Mon cher comte, des devoirs impérieux réclament ma présence à bord de mon navire, pendant quelques jours, tout au moins.
— Ainsi vous refusez?
— Non pas; mais, ces devoirs accomplis, je me rends à votre habitation, et j'y passerai tout le temps que vous voudrez.
— Foi de marin ?
— Foi de marin !
— Bien! De quel nombre de jours avez-vous besoin pour terminer vos affaires, capitaine?
— De sept ou huit jours au moins.
— Mettons-en dix, quoique ce soit bien long! fit le comte en soupirant. Enfin, pourvu qu'il n'arrive pas de nouveaux obstacles d'ici là !...
— De ma part, je vous en réponds.
— Mais puis-je répondre que de la mienne il n'en surgisse pas cinquante. .. tandis que si je tous emmenais...
— 11 ne vous arrivera rien que de favorable, je l'espère, monsieur le comte, répliqua le marin, qui examinait la comtesse d'un œil aussi sévère que s'il avait été, lui, le juge, et la comtesse l'accusée.
Celle-ci tressaillit, mais ne souffla pas mot.
— Soit 1 s'écria le comte de Casa-Real sans rien remarquer, dans dix jours vous serez nôtre.
— Je vous le promets, je m'y engage formellement.
— Je compterai sur vous. Comtesse, nous partons,
— Vous me yojqz prête, mon ami.
Le capitaine sortit du carrosse.
Une heure plus tard, le comte de Casa-Real et sa femme quittaient le brick |
avec toute leur suite. |
En mettant le pied sur le pont volant qui faisait communiquer le navire /|
avec le quai, la comtesse se retourna, et se penchant vers le capitaine, qui lui donnait le bras, elle lui dit d'une voix, étouffée :
— Vous viendrez à Casa-Real, n'est-ce pas?
Noël se taisait.
■— Je le veux.
Rien.
— Je vous en conjure.
— J'agirais mieux en ne venant pas, madame.
— Non. 11 le faut. !
— Parce que?
— Parce que si vous ne venez pas au château, c'est moi qui viendrai vous chercher ici.
— Folle l murmura Noël.
— Folle I soit! mais je veux que vous ne vous éloigniez pas ainsi de moi, et ma volonté se fait toujours, vous le savez.
Elle lui parlait bas, le sourire aux lèvres, jouant de l'éventail ou du mouchoir.
Elle était ravissante de coquetteries hypocrites.
11 eut fallu avoir un cœur de bronze pour ne pas se rendre à ses désirs et à ses minauderies.
Le capitaine s'inclina, et après l'avoir accompagnée jusqu'à son palanquin, après avoir serré une dernière fois la main à son mari, il regagna son navire, en se disant, à part lui :
— - Non I Ce n'est pas possible ! Je me serai trompé! On vase aussi parfait ne renferme pas un poison aussi terrible: Oh! je saurai tout. Pour savoir, il faut voir. J'irai au château de Casa-Real, et là je verrai, je saurai !
tA. lettre
Dix jours après les événements que nous avons racontés dans notre précédent chapitre, deux cavaliers, bien montés, traversaient la plaza de Armas de Matanzas, au moment où deux heures de l'après-diner sonnaient à l'horloge du Gabildo,
Au premier coup d'œil, il était facile de reconnaître ces cavaliers pour des Européens.
Ils firent un crochet sur la droite et s'engagèrent dans une rue étroite et longue, aboutissant à la campagne.
Ces deux étrangers étaient le capitaine Noël, commandant le brick mexicain arrivé depuis peu dans le port de Matanzas, et son matelot, le gigantesque la Cigale.
Un silence morne planait sur la ville.
Tout était fermé, fenêtres, jalousies, grilles et portes. Les habitants faisaient la s lesta.
Suivant le proverbe espagnol, proverbe peu flatteur pour notre amourpropre national :
i « A l'heure delà siesta, on ne rencontre dans les rues des villes castillanes
que des chiens ou des Français. »
î Or, une fois par hasard, la voix du peuple ne mentait pas.
Nos deux intrépides, qui bravaient avec tant d'insouciance les trente-cinq ou quarante degrés d'une chaleur torride et les rayons de feu d'un soleil implacable, étaient bien Français de naissance, de corps et de cœur.
Parfois, sur leur passage, quelque chien, confortablement couché à l'ombre d'un porche solitaire, entrouvrait un œil endormi au bruit des pas de leurs chevaux et poussait un aboiement à demi étouffé par le sommeil. La journée était belle.
Les rayons du soleil, semblables à des flèches d'or rouge, faisaient miroiter comme une vitrine de diamants le cailloutis micassé dès rues. Pas un souffle dans l'air.
Quelques gypaètes, perchés sur le rebord des toits en terrasse, dormaient tranquillement sur une patte, la tète cachée sous l'égide protectrice de leurs \ ailes.
; Une vapeur nauséabonde, dans laquelle papillonnaient en bourdonnant
des milliers de moustiques, sortait des flaques d'eau fangeuses, oubliées :] par l'incurie des habitants, devant les portes de presque toutes les maisons.
;j Chevaux et cavaliers allaient marchant côte à cote.
! Noël songeait.
I La Cigale, bercé doucement par le pas cadencé de sa monture, sommeil-
lé lait avec autant de tranquillité que s'il eût été étendu daus son hamac.
192 LES lNyiSïBLE&-DE-,'PAlUS
■ Son cheval suivait machinalement le pas de son compagnon d'écurie.
On se trouva bientôt en pleine campagne. -
Le capitaine du brick devait connaître à fond l'endroit où ils se trouvaient,
Sans hésiter, il appuya légèrement sur la gauche et s'engagea dans une route carrossable assez bien entretenue pour le pays,.
Il est bien entendu que de cette rbïitëj en Fraheer nul département, nulle commune ne se contenterait.
Mais en France on ne possède qu'un demi-soleil et un demi-sommeil;
Moins de chaleur et plus de temps sont deux précieux auxiliaires. pour nos préfets, nos ingénieurs et nos agents voyers. ,..
A chacun selon ses œuvres. , .''.."
■ Cet axiome pourrait bien servir de. pendant au proverbe espagnol qui prône si orgueilleusement la siesta et ses fidèles.
La route carrossable citée plus- haut s'enfonçait, après force méandres, dans une épaisse foret de palmiers, de gaïacs, de grenadiers,-de tamarins, d'acajous^ de limoniers et d'orangers. . ■:.; :
Tous ces arbres aux fruits savoureux, à Fombrage odoriférant, poussaient .pêle-mêle, s'enchevêlrant les uns dans les autres dans le désordre le plus pittoresque. ' ' ■■•..■--■
Une fraîcheur délicieuse régnait sous ce couvert.
Cette brusque transition d'une chaleur tropicale à une fraîcheur, à un froid relativement aigu, réveilla le matelot.
La Cigale ouvrit les yeux, chercha où il pouvait être, et avant de se retrouver il ôiernua, coup sur coup, à trois ou quatre reprises.
Ces ôiernuements formidables firent envoler des bandes de petits oiseaux réfugiés dans le feuillage,.
Us tirèrent. en même temps le capitaiimde ses réflexions.
— Dieu soit avec toi, mon bon la Cigale! fit-ii en souriant.
— Oh! ne vous gênez pas, mon capitaine, vous pouvez dire : Dieu vous bénisse! Je l'ai bien mérité.
— Bien et plusieurs lois.
*— Pristil je crois que je m'enrhume ! v'ià que ça me reprend. Et les ôlernuements de recommencer de plus belle.
— Heureusement que nous voyageons en plein jour, dit le capitaine.
— Pourquoi ça?
— Tu ne réveilles que des oiseaux,
— Eh ben ! si c'était la nuit?...
— Si c'était la nuit, mon pauvre ami, ton clairon pourrait bien nous attirer des visites désagréables... Les jaguars qui se cachent, maintenant dans leurs antres ou sous la feuilléc, ne demanderaient pas mieux que de venir faire leur partie dans tes concerts.
— Les jaguars... faudrait voir! ricana le géant en levant ses énormes poings... J'en ai toujours entendu parler, je n'ai jamais pu mettre la main dessus.., Je parie que j'étrangle le premier que nous rencontrons sans lu] donner le temps de dire « Dieu vous bénisse! » si j'élernue,
— Je ne désespère pas de Le procurer ce petit plaisir-lù,,
■^> ^-^ iA- vH -^ ,,
— Yous'me trouvez faible, n'est-ce pas? — Un peu.
— Vous êtes bien bon, mon capitaine. C'est égal, on respire à son aise, ici, au moins.
— Tu trouves, matelot?
— Oui, sauf votre respect.
— Tu sais où nous nous rendons?
— Pardi, monsieur le comte 1
Ll.V. 25. F.ROY, odit. — Reproductiou IntetdHe. 2o
itëi ! ïf.:;v
— Hein? gronda le capitaine.
— Cristit non! Je veux dire : Pardi, oui, mon capitaine.
— Ouvre l'œil au bossoir, mon gars, reprit sévèrement Noël.
— J'y veillerai.-, mais voyez-vous... mon capitaine... quand je ne bégaie pas, je dis des bêtises... Je vas me remettre à bégayer..,
■— Plus d'oubli.
— Il n'y a pas de danger... répondit le géant, qui venait de se mordre les lèvres jusqu'au sang.
— Tu reconnais cette route?
— J'ai assez louvoyé bord sur bord dans ces parages de malheur, capitaine, pour les reconnaître en plein soleil ou en temps de brume; il n'y a pas un brin d'herbe que je n'aie relevé à son tour, et dont je ne connaisse legisement.
— Tu me quitteras où tu sais,
— Bon.
*— Et comme autrefois tu t'arrimeras dans ta grotte...
— Dans la grotte du Frayle?
— Oui.
— C'est tout?
— Tu veilleras au grain.
— Ça, il n'est pas la peine de me le recommander. Je connais la manœuvre aussi bien que tous ces moricauds.
— Ils sont malins comme des singes.
— Pas assez pour faire voir le tour à votre matelot et pour genopper un
{ i\ ! Vieux de la cale comme moi.
f (V i — Je m'en rapporte à toi.
— Kl vous avez raison, mon capitaine. Est-ce qu'elle durera longtemps, cette croisière sur le plancher des vaches?
— Deux ou trois jours, peut-être.
— A. la bonne heure I
— Et ce sera la dernière fois que nous reviendrons ici.
— Le Seigneur vous entende, mon capitaine! Ces arbres, ces rochers, ces j || I ranchos, ces buissons^ ces casas, toute la boutique et tout le bataclan, ça ne \, ■ M-. ■ me va pas, voyez-vous.
' f: \ — Oui dàî Monsieur a mieux sans doute dans son portefeuille!
— Je crois bien, répondit le colosse, heureux de voir son chef plaisanter avec lui, j'ai... j'ai... j'ai...
tfat } — La mer, n'est-ce pas?
— Oui^ la mer. Palez-moi de cette grande rdute-là... Il ne faut pas s'écarquiïler les yeux pour reconnaître ses amis, et pour voir ses ennemis de loin. On sait tout de suite à quoi s'en tenir. Ce n'est pas comme ici. On cherche toujours sur quoi on met le pied.
— Tu n'es jamais content, toi.
— Dame! écoutez^ mon capitaine; je vous dirai bien ce que je pense, si vous voulez me le permettre.
— Dis.
— Vous ne vous fâcherez pas?
— Non.
— Eh ben! je veux que le grand Lucifer m'extermine si je comprend rien à vos gyries.
— A mes gyries?
— Les mots sont les mots ; les choses sont les choses, Yous m'avez promis de ne pas vous échauffer, je vas en profiter.
— Fais vite au moins, répondit Noël, qui pardonnait bien des libertés à son matelot.
— C'est limpide! Vous courez un mois côte à côte et courant le même bord avec,
— Avec qui?
— Avec la personne...
— Pas de nom, n'est-ce pas?
— Il n'y a pas de danger !... Pendant ce temps-là, vous avez causé, vous vous en êtes dit qu'on en couvrirait toutes les pages du livre de bord, et, malgré ça, vous éprouvez le besoin de retailler une bavette avec elle! Faut que ce soit bien agréable tout de même !
Le capitaine se mit à rire.
La Cigale ne trouvait pas la chose si risible, lui.
Dans l'effervescence de sa démonstration, il tira trop vivement la bride de son mustang.
L'animal se cabra droit sur ses jambes de derrière.
Noël crut son matelot désarçonné.
Il n'en fut rien.
Le géant avait des jambes de fer.
Serrant sa monture, qui poussa un hennissement de douleur et de colère, il la fit retomber sur place, et lui enleva par cette preuve de vigueur irrésistible toute velléité ultérieure de révolte.
Cela fait avec le calme qui le caractérisait, la Cigale reprit :
— C'est égal, c'est tout de même une drôle d'idée qui vous reprend là, mon capitaine.
— L'idée ne vient pas de moi, bavard sempiternel !
— Si vous voulez que je me taise.
— Parle si tu veux, tais-toi si cela te convient.
— Alors je me tais.
— • A ton aise.
Le bon la Cigale ne parlait que dans l'intérêt de son chef.
Dès qu'il lui fallait ouvrir la bouche et desserrer les dents pour son propre compte, il devenait muet comme un poisson, ne trouvant pas que le sujet fût digne de ses efforts d'éloquence.
Au bout d'un quart d'heure de trot silencieux, Noël lui dit :
— Nous approchons.
Le matelot s'inclina sur sa selle.
— Tu m'entends?
L'autre fit signe que oui.
y l-:.=-" i96 LES INVÏSTBLSS DE PARTS
fV j.v"
aï
— Tâche de ne pas faire de sottises... Voyons, ne boude plus et répondsmoi, animal !
— Alors, faut que je parle?
— Oui. Que vas-tu faire?
— Mon capitaine, je vais vous quitter au carrefour de la Cruz-San-Andrès.
— C'est cela.
— Et vous continuerez votre route tout seul jusqu'à la maison. Vous êtes attendu. Ou a placé bien sûr des hommes de vigie autour de l'habitation.
— Peu importe.
— Oui, mais que ça vous importe ou non, aussitôt que vous aurez été signalé on laissera arriver en grand sur vous pour vous piloter et vous faire les honneurs.
— Tu as de la mémoire, matelot.
— Pour vous, oui.
— C'est convenu. Tu me quitteras au carrefour de la Cruz-San-Andrès. Le colosse fit un signe de satisfaction.
Ils avancèrent rapidement.
Noël était retombé dans ses réflexions.
La Cigale luttait contre les regains de son sommeil interrompu. Vers quatre heures, ils atteignirent le- carrefour de la Cruz-San-Andrès.
1 H Là» ils s 1 arrêtèrent.
; I Après avoir échangé quelques dernières recommandations, la Cigale prit
(II" une sente qui filait sous bois, et son capitaine continua sa route, au galop de
/flfçV"' chasse, allure habituelle des chevaux américains, qui, pour le constater en
passant, ont en général le trot fort dur.
Au bout de quelques minutes de galop, Noël aperçut à l'autre extrémité de i Ji | la route un cavalier accourant vers lui à bride abattue.
{ &;£ C'était un montera ou paysan tenant une ferme à gages.
j 'fi Arrivé côte à côte avec le capitaine, il s'arrêta net, et portant la main à son
Y- -H chapeau :
; l;i- — Santas tardes, caballero î lui dit-il.
I if; M" — Bios la dé d Vuestra Merced buenas, lui répondit Noël.
j tf Après cette réciprocité de complimentation, formule consacrée de tout
salut espagnol en Amérique, le montero continua :
— Votre Seigneurie veut-eîle bien me permettre une' question ?
— Parlez.
— Votre Seigneurie se rend-elle à Casa-lleal?
— Mais... oui.
— Alors Votre Seigneurie est le capitaine Noël ? y !?■ — Je suis le capitaine Noël.
' * Le montero salua.
Noël lui rendit son salut.
— Le comte de Casa-Real m'a donné Tordre de venir au-devant de Votre Ij! Seigneurie avec quelques esclaves et des.peonesqui nous attendent à l'entrée
de la foret.
i-Ë-i I — Je suis à vos ordres, caballero.
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Le montero rangea son cheval à la gauche du capitaine, et les deux cavaliers se remirent en route.
Cependant la forêt allait s'éclaircissant.
Les arbres s'éloignaient, s'écartaient les uns des autres. L'ombre se faisait moins épaisse, et dans le lointain on pouvait apercevoir des échappées de la campagne.
Après avoir jeté autour de lui un regard soupçonneux, arrivé à une clairière où tout espion se fût difficilement dissimulé à son œil perçant, le montero toucha légèrement le bras du capitaine.
Celui-ci se retourna vers lui.
Le montero lui tendit alors un billet, scellé d'un large cachet armorié ; mais avant de le lui remettre entre les mains :
— De la part de qui vous savez, caballero, fit-il à voix basse.
— Donnez.
— De la part de qui ?
Noël vit que le montero ne lui remettrait le pli cacheté qu'en échange d'un nom.
Il répondit indifféremment :
— De M 1110 la comtesse de Gasa-Real.
— Bien. Prenez.
Noël prit la lettre et se mit en action de la décacheter. L'autre l'arrêta :
— Vous lirez cela quand vous serez seul; puis vous le brûlerez.
Le capitaine Noël serra le papier, puis se tournant vers le montero :
— Votre nom, senor?lui demanda-t-il.
— Juan Romero, Seigneurie.
— Vous êtes dévoué ù la comtesse de Gasa-Real ?
— Corps et âme.
— Dites-lui que je ferai ce qu'elle désire.
Le montero s'inclina jusque sur le cou de sa monture.
Ils étaient parvenus à la lisière de la forêt.
Une vingtaine de cavaliers les attendaient.
Ces cavaliers laissèrent passer le capitaine et son guide; ils se rangèrent respectueusement en arrière et s'apprêtèrent à les suivre.
On continua à s'avancer vers l'hacienda de Gasa-Real, qui dessinait sa majestueuse silhouette au sommet d'une colline bornant l'horizon de ce côté.
L'hacienda, ou le château de Gasa-Real, construit dans les premiers temps de l'occupation espagnole, est certes un des plus magnifiques échantillons du style de la Renaissance en Amérique.
On ne peut lui comparer, et encore désavantageusement, que le palais du comte de La Fernandina et celui du gouverneur de la Havane.
L'aspect en est imposant et grandiose.
C'est bien véritablement le type de ces manoirs féodaux que les nobles aventuriers de ce temps-là se construisaient.
Au moyen de ces forteresses inexpugnables, les gentilshommes de proie
cf
fu V
j tenaient sous leur joug de fer et de sang les malheureuses et craintives
populations de ces pays inconnus.
Ce fut surtout dans la première période de la découverte que bon nombre de ces manoirs s'élevèrent comme par enchantement.
Vu de la sorte, à distance, le château de Gasa-Real offrait un coup d'œil superbe.
11 était placé au centre de plusieurs villages dont les maisons aux faîtes rougeàtres réverbéraient les'derniers rayons du soleil couchant.- -
Les clochers des églises se mêlaient aux arbres de toutes espèces el paraissaient surgir du milieu d'un bouquet de palmiers gigantesques. ■jfi : Une" immense forêt l'enveloppait, formant une éblouissante ceinture vert
rj d'émeraude à l'orgueilleuse demeure.
f*!': Lors de la prise de la Havane, en l'année 1536, pat 1 les Français, et en
' l'année 1762 par les Anglais, Gasa-Real soutint victorieusement deux sièges
-.3 j: mémorables contre les armées envahissantes.
• : ; Le dernier siège dura plus d'un an.
:/.;'■ Pendant ce long espace de temps, les assauts répétés, la famine, les
fléaux les plus terribles, ne parvinrent pas à lasser la constance de ses héroïques défenseurs.
Vingt fois on leur offrit une honorable capitulation, vingt fois ils la refusèrent.
?,S: Assiégeants et assiégés y mirent la môme persévérance, le même achar-
nement.
On ne leva le siège que le jour où la Havane fut restituée à la monarchie espagnole par le traité de Versailles.
\%l Le comte de Gasa-Real actuel, celui que nous avons présenté à nos
lecteurs, à bord du brick mexicain commandé par le capitaine Noël, attendait son hôte.
i 'ft Pour lui faire honneur, il se tenait sur le seuil de sa demeure seigneu-
I }■-!- riale, appuyé sur deux serviteurs.
Sa femme était près de lui, à sa droite, un peu en arrière, pour ainsi dire dans son ombre.
De la sorte, elle voyait tout, sans livrer son visage en examen aux yeux
de son seigneur et maître.
Noël mit pied à terre dans la cour d'honneur. . — Soyez le bienvenu dans le château de mes pères, capitaine Noël, dit le comte de Gasa-Real, faisant avec peine deux ou trois pas au-devant du marin. Veuillez, je vous prie, vous considérer ici comme dans votre propre demeure. Cette maison est vôtre ainsi que tout ce qu'elle contient.
Cette hyperbolique, cette emphatique politesse n'eût rien signifié dans la bouche de tout autre bon Espagnol.
Tout offrir afin de se faire tout refuser est le propre de ce peuple vantard et généreux quand même.
De la part du comte de Gasa-Real, ce n'était pas une vaine parole.
— Mille grâces, monsieur le comte, répondit Noël, serrant la main de son
hôte et saluant profondément son hôtesse; un pareil accueil me touche. Je ne saurai jamais trop le reconnaître.
— Vous reconnaîtrez mon hospitalité en l'acceptant comme je vous l'offre, franchement et de tout cœur. Vous nous comblerez môme en agissant avec nous comme avec de vieux amis.
Noël regardait la comtesse en souriant.
Le comte n'eut pas l'air de remarquer ce sourire, et il ajouta :
— Ici pas de façon, pas d'étiquette.
— Je me conformerai à vos instructions.
— Mais, mon ami, interrompit la belle Hermosa, vous ne songez pas qu'au lieu de retenir ici M, le capitaine Noël, vous...
Le comte ne la laissa pas achever.
— J'oubliais en effet la fatigue du chemin, mais la joie que j'éprouve en voyant le capitaine sous mon toit est mon excuse.
— La fatigue et moi nous sommes de vieilles connaissances, monsieur le comte.
— M arc os Praya I appela ce dernier.
— Seigneurie? fit le métis, avançant à l'appel de son maître.
— Conduisez ce caballero à son appartement.
— Mais...
— Ohl pas de cérémonie... N'allez pas vous croire obligé de demeurer plus longtemps près de moi... Vous avez besoin de repos... Suivez Marcos Praya, je vous prie.
Ne croyant pas devoir insister plus longuement, le capitaine suivit le majordome.
Après avoir traversé de nombreux et vastes corridors, ils arrivèrent à tin élégant appartement.
Le capitaine se souvint de Lavoir habité déjà à une époque antérieure.
Marcos , exécutant les ordres du comte de Gasa-Real, était censé ne pas se douter de la connaissance que Noël pouvait déjà posséder de ces êtres.
Noël imita sa réserve.
Le métis ouvrit la porte de l'antichambre et s'arrêta sur le seuil.
— Entrez, senor, fit-il.
— Vous ne me montrez pas le chemin plus avant? demanda un peu ironiquement le capitaine.
— Tout est disposé pour que Sa Seigneurie ne manque de rien, répondit froidement Marcos Praya.
Noël entra.
Le métis ajouta :
— La cloche du dîner sonne à six heures.
— Bien!
— Sa Seigneurie n'a pas autre chose à me dire?
— Pas autre chose. Merci.
Marcos Praya referma la porte et revint sur ses pas. Dès qu'il se crut certain de ne plus être vu par l'hôte de son maître, le métis changea de physionomie.
fM 200 LES INVISIBLES DE PARIS
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IV
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J La froideur,. l'impassibilité de commande qui avaient servi de masque à
son visage disparurent, et une expression de rage y reprit sa place.
Il fit un geste de menace du coté par lequel avait disparu le capitaine, et il murmura entre ses dents :
— Qu'elle prononce un mot... et ce mot sera ta condamnation, Français maudit!
Et il retourna annoncer au comte de Casa-Real que ses ordres venaient d'être exécutés.
Le capitaine pénétra dans un salon, traversa un fumoir et parvint dans une chambre à coucher dont il eut soin de visiter les coins et; recoins.
Quelque sûr de sa solitude qu'il fût, Noël, pensant que les murs mêmes de sa chambre à coucher pouvaient avoir des yeux, ne jugea point à propos de prendre connaissance immédiate de la missive delà comtesse.
11 choisit un cigare dans un élégant étui en paille de Goyaquil, l'alluma à un brasero en vermeil placé sur un guéridon, et, s'installant dans un fauteuil à bascule, il fit mine de se livrer à la demi-somnolence que procure et amène la fumée du tabac des Iles.
Arrivé à la moitié de son cigare, il sortit un portefeuille de sa poche et se mit à compulser une assez copieuse correspondance.
Parmi ces lettres se trouvait celle qui lui avait été remise dans la forêt par Juan Romerov
Il la prit, la décacheta et la lut.
Cette lettre était courte et d'une écriture tremblée. . On avait dû la recommencer plus d'une fois; Pour un indifférent, le contenu n'en avait rien que de simple et d'ordinaire. | ; ■ . Pour le capitaine, il n'en fut pas ainsi.
Aux premières lignes qu'il parcourut, son regard se voila, son visage pâlit | Il i un tremblement nerveux fit osciller le papier entre ses doigts crispés par
ï : : une émotion violente, insurmontable.
ï'fT ■■'' Voici ce qu'il venait de lire : .
rf*. '■'■' ■ - ■ ' ' ■ ■
<* Monsieur le capitaine,
M ... . •■ « En épouse obéissante, j'ai laissé le comte de Gasa-Real vous remercier
^i'| pour les soins dont vous nous avez entourés pendant notre longue traversée
[ :i; de Cadix à Guba.
ifcSV 1 a Mais puisque, Dieu aidant, vous avez accepté notre hospitalité, j'ai
. fr !'/ compris qu'il fallait saisir cette occasion de vous témoigner ma reconnaissance
personnelle.
« L'heure est venue.
i * Je la saisis.
a Vous n'abandonnerez pas ce pays, vous ne quitterez pas cette habitation sans me donner quelques instants.
« L'état maladif de mon mari l'oblige à se retirer de bonne heure dans ses IJf f appartements.
« Chaque soir, à neuf heures, je demeure et suis seule dans mon salon.
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Mi
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Une fraîcheur délicieuse rognait sous ce couvert,.
« Consentirez-vous, monsieur, à me tenir compagnie mie demi-heure? ^ « Votre appartement, vous le savez, communique avec ce salon, grâce a
une double porte. A
« Vous n'aurez qu'à ouvrir cette double porte, et vous serez sur de trouver des remercîments sincères, un ennui à soulager et un peu de mauvaise
musique à entendre.
« Comtesse Hermos/l de Casa-1\eal. »
LÎV. 26 « F. KOY, ûdil. — Beprofluction interdite.
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