TETE-A-TETE
La lettre que le capitaine Noël venait d'achever était ou paraissait être bien ihoffensive, bien anodine.
A quoi bon cette recommandation expresse de la brûler, de la détruire après lecture?
Il fallait comprendre bien mal la langue castillane, il fallait avoir l'esprit singulièrement tourné vers le mal pour entacher du plus léger blâme des paroles si cordiales, et qui exprimaient une aussi franche, une aussi sincère
■ ' ; : :!-:-■ reconnaissance.
; M Notre héros relut pourtant deux fois cette lettre,
^ ;!:;!' " Chaque fois, il essuya avec son mouchoir son front, sur lequel perlaient
;j' T des gouttelettes de sueur froide.
j-V -;i-' Une cruelle indécision se peignait sur ses traits attristés, assombris.
;|w II froissait machinalement le papier dans ses mains.
^, Un instant, la pensée de fuir, de quitter l'habitation du comte de Gasa-Real
!jfe traversa son esprit.
jpi( ; -- Mais quel prétexte donner à ce départ subit?
A peine venait-il d'arriver.
Que penserait son hôte d'une détermination aussi étrange?
D'autre part, se retirer sans le voir, sans le prévenir, était impossible.
— Que faire? murmurait-il.
Après de longues fluctuations, Noël parut avoir pris son parti.
Il se leva, et allant au brasero, il brûla la lettre qui venait de causer son hésitation.
Sa promesse était tenue.
Alors, avec une insouciance formant un singulier contraste avec son émotion toute récente, il passa dans un cabinet de toilette attenant à la chambre à coucher.
Là, il se mit en mesure de réparer activement le désordre causé à sa tenue par un voyage de plusieurs heures.
Il achevait sa toilette lorsque la cloche sonna le diner.
Noël se dirigea d'un pas tranquille vers la salle à manger.
Quatre personnes l'attendaient pour se mettre à table.
Ges quatre personnes étaient :
La comtesse de Casa-Real,
Le comte,
Le médecin,
Et l'aumônier de la famille de Gasa-Real.
Dès qu'il eut mis le pied dans la salle à manger, le capitaine sentit le
regard de la créole tomber sur lui. Il se savait examiné. Il demeura impassible.
La belle Hermosa ne parvint à rien lire, à rien deviner sur ce visage calme et froid.
Sur un signe du comte, le chapelain prononça le Benedicite.
Chacun prit place.
Noël se trouvait assis entre le comte et la comtesse.
Si grande que fût la contrainte que lui imposait le voisinage immédiat de cette dernière, il bénit cet arrangement, dans son for intérieur.
Il préférait se trouver auprès d'elle.
De la sorte, il ne sentait pas ce regard de feu peser continuellement sur lui.
Le dîner fut long.
On le servit avec ce luxe et cette élégance qui ne se trouvent plus aujourd'hui que dans les maisons princières.
Chez les parvenus on dîne beaucoup.
Chez les gens qui ne sont pas encore arrivés on dîne peu. «*■
Chez les gentilshommes ruinés on ne dîne plus du tout.
En fait de gastronomie, les grandes familles espagnoles ont précisément conservé la tradition du siècle de Louis XIV.
En apparence, il ne se passa rien tout le long de ce repas.
Le feu couvait sous la cendre.
La conversation tombait sans que personne la relevât d'une impulsion vigoureuse.
L'aumônier mangeait comme tout bon ecclésiastique le doit faire à l'heure sainte de ses repas.
Le médecin veillait son malade, sans perdre un morceau pour son propre compte*
Malgré tous ses efforts, le comte de Casa-Real laissait percer une souffrance.
M niG de Gasa-Real était nerveuse, selon son habitude.
Le capitaine seul mangeait, riait, buvait et causait.
Sans lui, le dîner, qui n'était que peu gat, aurait été lugubre.
Si Mouchette s'était trouvé admis dans, une si noble compagnie, il eût demandé la permission de faire une cabriole sur la table pour animer la conversation.
Mais le gamin de Paris grouillait chez la Pacline, à deux mille lieues de ià, en ce moment; il n'avait même pas encore (ait la connaissance de son ami la Cigale»
Et puis, pourquoi Mouchette en cette affaire?
Les dtiices et les confïlvs servis, on se leva.
L'aumônier dit les Grâces, et Ton passa au salon.
L'aumônier et le médecin n'y firent qu'une courte apparition.
Le comte, sa femme et le capitaine restèrent seuls.
— Mon cher capitaine, lui dit le comte, vous le savez, vous êtes ici chez vrïus. La liberté la plus grande vous est accordée. Vous serez d'autant plus
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libre que l'état de faiblesse dans lequel je me trouve m'empêche de faire de
vous ma... ma victime.
^P|a — : Je le regrette, répondit Noël en regardant la comtesse à la dérobée.
l|n}J Celle-ci saisit la balle au bond et ajouta :
— Monsieur le comte de Casa-Real oublie une seule chose.
— Laquelle, madame?
— C'est qu'en son absence je ferai mon possible, non pas pour le remplacer, je n'en ai pas la prétention, niais pour vous empêcher de trouver monotone le séjour de Casa-Real.
— Je n'avais pas oublié, cela, comtesse, répliqua l'hôte de Noël, j'allais ..,,,,, même l'ajouter, mais vous avez eu l'obligeance de me devancer., et je vous T^lfvi-. en remercie; oui, mon cher monsieur Noël, ma femme est tout à votre ||-§: : . . dévotion.
■M'y] Ce disant, un fin sourire apparaissait et disparaissait presque simulta-
nément sur ses lèvres.
Noël fit semblant de ne rien voir, et pourtant...
Il vit le sourire du comte, il vit réclair de menace qui brilla dans les yeux de la comtesse.
Mais tout cela se passait entre gens du meilleur monde, il n'y eut pas un geste, pas un mot d'échangé qui indiquât l'état d'émotion intime dans lequel se trouvaient nos trois personnages.
Un drame terrible allait se jouer.
Deux d'entre eux le savaient.
Le troisième n'était pas sans une violente appréhension.
Et pourtant leur voix était tranquille, leur accent gracieux et poli.
Ils se tendaient la main, toute grande ouverte, rentraient les ongles et faisaient patte de velours.
Noël n'ayant rien répondu au comte de Casa-Real, celui-ci reprit :
— Vous êtes chasseur, capitaine ?
— Oui, comte.
— Mes ordres sont donnés. Demain, je l'espère, vous ferez dans mes bois une chasse dont vous garderez bien longtemps le souvenir.
— Croyez-vous être assez remis, demain, pour accompagner le capitaine, monsieur le comte? demanda Hermosa.
— Hélas I vous savez comme moi, chère amie, que je ne peux jamais compter ni sur ni avec ce mot terrible qu'on appelle : demain.
— Je serais désolé... fit Noël.
— Ne vous préoccupez pas de moi, mon hôte. Je prendrai mon inaction en patience, et M 1110 de Casa-Real, qui adore la chasse et qui de plus est une de nos plus audacieuses et habiles écuyères, vous conduira dans les meilleurs endroits.
Ces paroles, prononcées de la façon la plus aimable, avaient cependant une teinte de raillerie qui fut loin d'échapper au capitaine. Lia créole était rentrée dans son impassibilité étudiée. Rien ne devait plus l'en tirer devant son mari. Le comte ajouta : ■ "
— D'ailleurs, j'ai interrogé . mes gardes, et vous ne chômerez pas... Le gibier foisonne en ce moment.
— Avez-vous quelques bêtes de prédilection qu'il faille ménager? demanda Noël, qui. en sa qualité de fin chasseur, connaissait le fort et le faible de tout bon propriétaire de chasses.
— Tirez tout à votre aise. Nous ne sommes point en France, où l'on pleure une poule faisane ou une chevrette. Ici, ajouta-t-il, moitié sérieux, moitié ironique, plus on tue, plus on est considéré.
— On n'est pas plus royalement hospitalier.
— Maintenant, il ne me reste plus qu'à m'excuser auprès de vous, capitaine.
— Vous me rendez réellement confus;
— Je me sens un peu plus souffrant que dans l'après-midi. Permettez-moi de me retirer.
— Faites, je vous en supplie, monsieur le comte. La comtesse de Casa-Real sonna.
Deux domestiques parurent.
— A demain et bonne nuit, mon cher hôte, dit le comte, je vous laisse avec la comtesse de Casa-Real. Comtesse, ajouta-Mi en se tournant vers sa femme, je vous confie le capitaine. Vous m'en rendrez bon compte deinain matin.
Les serviteurs s'approchèrent.
Le comte s'appuya sur leurs épaules et sortit lentement sans retourner la tète.
La créole et le marin étaient seuls.
Ils échangèrent un regard.
De pâle qu'elle était, la belle comtesse de Casa-Real devint livide.
Il y eut un instant de silence funèbre.
Noël attendait qu'il plût à la comtesse de prendre la parole.
De son côté, M m0 de Casa-Real semblait ne pouvoir se décider à parler.
Il y avait autant d'hésitations, autant d'émoi d'une part que de l'autre.
Mais dans toutes les circonstances tendues de la vie, à chance égale, à moyens de même force, les femmes sont plus promptes à prendre une réso' lution extrême.
Elle se décida donc à entamer l'entretien.
— Vous voici, à votre grand déplaisir, condamné à un tête-à-tête avec moi, monsieur, lui dit-elle d'un ton doucement ironique.
— A mon grand déplaisir, madame? En vérité, vous ne pouvez croire à une syllabe de la phrase que vous venez de prononcer, répondit le capitaine sur le .même ton léger.
— Au moins n'est-ce pas un bonheur pour vous.
— Suis-je aveugle, madame la comtesse? Croyez-vous que, mieux que tout autre, je ne comprenne pas la faveur inestimable dont je profite?
— Vous n'êtes ni un aveugle ni un sot, monsieur le capitaine.
— Merci de votre indulgence.
— Vous êtes un ingrat.
— Un ingrat?
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