‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 50 sur 68 · DEUX PROFILS DE GR1SETTES · texte numérisé non relu

DEUX PROFILS DE GR1SETTES

Le dimanche gras» vers six heures et demie du matin, le concierge de la maison portant le numéro 35, dans la rue d'Astorg, se tenait, les bras croisés, fumant son éternelle pipe noire, devant sa porte cochère.

Un fiacre tourna la rue de la Pépinière.

IL entra dans la rue d'Astorg et vint s'arrêter juste à deux pas de notre fumeur matinal.

Le cocher descendit de son siège et ouvrit la portière.

Trois personnes sortirent du fiacre, une femme et deux hommes.

Ces trois personnes portaient des déguisements sous leurs paletots.

La femme était le débardeur qu'on appelait la Pomme, dans un des cabinets de la rôtisseuse Basset.

Les hommes, Arthur Blancas et Adolphe Rével, déguisés en Ghicard et en Malin, étaient les deux étudiants du cinquième étage.

Ils avaient supporté gaillardement, tous trois, les fatigues et les plaisirs de la nuit*

Leur jeunesse leur servait d'égide contre ce premier jour si funeste aux noctambules des deux sexes.

Seul, le jeune Arthur titubait sur ses jambes; mais, tout titubant qu'il fût son visage frais et rond n'avait jamais pu prétendre à la blancheur poétique du lis ou de la poudre de riz.

Quant à ses compagnons de peine, ils avaient aussi bien l'air de partir pour le bal que d'en revenir.

— Allons, beau troubadour, dit Adolphe en riant, une dernière fois la main à la poche et payez ce brave homme qui ne demande pas mieux que de s'aller coucher.

— Encore ! grommela le jeune homme.

— Gomment 1 encore? fit le cocher.

— Je vous ai déjà payé plus de dix fois cette nuit.

— Plaît-il, bourgeois? Vous m'avez payé, moi?

— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

— Je n'en ai pas.

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— Ou bien quelqu'un des tiens, fit Adolphe en riant et en payant l'automédon, qui ne prenait pas la chose en plaisantant.

— Merci bien, monsieur, répondit celui-ci en empochant un large pourboire ; j'aime mieux votre première tournée que la onzième de votre camarade.

Et, remontant sur son siège, il fouetta ses chevaux en homme qui sent le besoin de dormir.

Son véhicule, qui était arrivé à l'amble, partit au galop.

— Voilà ce que c'est, murmura le plus plein des deux jeunes hommes, on ne paye pas le cocher, ses chevaux vont comme le vent.

— Assez, Arthur, lui cria la Pomme dans l'oreille, on va vous entendre et cela pourait nuire à votre avenir.

Puis, se tournant vers le concierge, qui laissait dire et faire sans donner marque de grande émotion :

— Bonjour, père Pinson, ajouta-t-elle gaiment. Et cette vieille santé?

— Ça va tout de même, mademoiselle Rosette.

La Pomme n'était que le surnom de Rosette.

— Vons avez passé une nuit tranquille?

• — Les nuits sont quelquefois bonnes, c'est les jours qui sont mauvais, répondit sentencieusement le vieux sergent.

— Sapristi! sergent, dit à son tour le Malin, vous ne vous plaindrez pas que nous ayons fait commencer trop tôt votre journée.

Le concierge allait répondre, mais le brillant Arthur ne lui en laissa pas le temps, et s'approchant de lui, il s'écria du même ton et avec le même accent philosophique :

— Les journées... ah ! papa Pinson... les journées sont quelquefois bonnes, mais c'est les nuits qui...

Une forte bourrade, que la petite main de la Pomme lui administra, l'interrompit au beau milieu de sa phrase, pleine d'harmonie imitative.

— On se moque donc de la vieille garde? dit la jeune lille.

— Farceur 1 grommela le père Pinson... vous oubliez que vous pourriez être mon fils.

— Sergent I vous insultez ma mère! vociféra le jeune Arthur, que ses compagnons furent obligés de retenir.

— Imbécile!

— Animal! Firent en môme temps Rosette et Adolphe, qui parvinrent à grand peine à le calmer et à lui faire comprendre que le brave concierge n'avait eu que l'intention de lui parler de ses cheveux gris.

Cependant, à ce mot de fiïs, qui avait tellement exaspéré le malheureux étudiant, le vieillard s'était arrêté dans sa phrase, ses sourcils s'étaient froncés et un pli soucieux s'était formé au milieu de son front.

Il venait d'oublier en un instant hommes et choses.

Sa pensée, suivant les dernières vibrations de sa parole, l'avait emporté bien loin de là, et lançant coup sur coup trois ou quatre vigoureuses bouffées de tabac, il sembla étranger à ce qui se passait entre les trois jeunes gens.

— Il ne faut pas en vouloir à Arthur, voyez- vous, père Pinson; c'est si jeune... ça ne sait pas ce que ça dit... lança la Pomme au concierge, qui leur barrait le passage involontairement.

— Bah! répondit celui-ci machinalement. La jeunesse n'a qu'un temps... Vous avez bien raison d'en profiter, mes enfants... Maladroit qui trouverait à redire à vos plaisirs 1

— Arthur, demandez pardon à la vieille garde. Arthur s'approcha et tout en murmurant :

— Je veux bien, moi, dès qu'on n'a pas insulté ma mère... Il lui tendit les bras.

Le concierge n'eut garde de s'y jeter, mais il sourit, et s'adressant à l'autre étudiant :

— II en a tout son content, fit-il; une, deux... par le flanc gauche... montezle chez lui et couchez-le, monsieur Adolphe, il embrassera son oreiller tout à son aise.

Adolphe offrit son bras à Arthur.

Celui-ci le prit, et, s'en servant comme d'un point d'appui, il se dirigea vers le père Pinson, et lui parlant presque sous le nez :

— Vous n'avez pas insulté?...

— Assez! cria la Pomme.

— Embrassez-moi.

— Merci! fit le vieux sergent.

— Embrassez-moi, ou je fais un malheur.

Pinson l'embrassa, aux éclats de rire de la Pomme et d'Adolphe. Puis, s'essuyant les lèvres du revers de sa main :

— Tu auras de la chance, toi, si je ne te fais pas donner congé le terme prochain I murmura-t-il.

— Vous ne ferez pas cela, dit la Pomme en liant toujours.

— Non, je me gênerai.

— Je vous ferai gronder par ma sœur.

— Par M I,C Pâques-Fleuries?

— Oui.

— Ah! non, ce n'est pas de jeu, repartit vivement le vieillard. ■ — Alors, laissez tranquille ce pauvre Arthur.

— Bon. On verra.

— A propos de ma sœur, est-elle descendue acheter son lait?

— Je n'ai pas encore eu l'honneur de voir M 11(î Pâques-Fleuries ce matin.

— Tant mieux! Je pi'ofiterai de ce qu'elle fait la grasse matinée pour grimper jusqu'à ma chambre sans qu'elle s'en aperçoive.

— Pincée, la Pomme! cria Arthur.

La Pomme se retourna.

Une grande jeune lille, pâle comme un jour d'automne, blonde comme un rayon de soleil, venait d'apparaître dans la cour.

Une simple robe de laine grise, une capeline rouge et un pauvre petit caraco de la môme couleur que sa robe formaient toute sa toilette.

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Mais une auréole de candeur et de pureté donnait à tout son être un relief que la parure la plus brillante n'aurait pu remplacer.

Dans ses grands yeux bleus, fendus en amande, se lisait une expression de sereine bonté, d'intime contentement, qu'ont seules les âmes exemptes de tout remords et de tout reproche.

Sa taille souple s'accommodait aussi bien de cette laine grise qu'elle se ^ S ft : serait pliée aux caprices voluptueux de la soie la plus chère ou. du velours le

l;!i BK pl us précieux.

\ v$- !'S : ? C'était Pâques T Fleuries, l'amie, la sœur de Rosette.

1 4 W-M:-: Elle tenait à la main un de ces pots en fer-blanc, à poignée mobile* vulgai-

| t !p;f i rement appelés boîtes au lait.

1 — Je n'ai pas de chance, fit gaiement la Pomme, c'est ce singe. d'Arthur | ■ î|Ç i qui me porte malheur.

Et elle s'élança vers sa sœur, qu'elle embrassa vivement sur les deux joues. Mais Pâques-Fleuries ne fut pas dupe de ces caresses précipitées, et menaçant sa sœur du doigt :

— Oui! oui! voilà des baisers qui voudraient bien me fermer la bouche,

f t|te^; méchante Rose que vous êtes t.'.. Mais il n'en sera rien... Si vous croyez que

ijlîï; ; je vais passer votre escapade sous silence, vous vous trompez... Est-il pos-

sible d'être sur pied à cette heure- ci?

— Tu y es bien, toi, fit l'autre en la câlinant.

Hr- ^ — Moi, je sors de mon lit.

\ % £" — lit moi, je vais m'y mettre.

— Tu te tueras à ce jeu-là, ma sœur, dit sérieusement Pâques-Fleuries.

— Je ne le ferai plus, répondit la Pomme en prenant sa voix d'enfant.

— Mauvaise tête, rentre vite!

— Je t'attendrai.

îj'l it — Alors, je vais acheter mes provisions, et je remonte dans cinq minutes.

— Encore une voiture! dit le concierge. '■

— Ça devient de la folie, ajouta Arthur, qui avait repris une contenance convenable dès l'arrivée de la jeune fille.

Effectivement, un second fiacre tournait en ce moment larue de la Pépinière. Pâques-Fleuries profita de l'attention que sa sœur et ses amis prêtaient à ce nouveau véhicule, pour sortir et s'éloigner. Le second fiacre s'arrêta devant la porte.

— Tiens, monsieur Lenoirl s'écrièrent les jeunes gens avec une surprise joyeuse.

Le concierge salua, lui, en portant révérencieusement la main gauche à son bonnet de police.

— Ma foi! oui! c'est moi! Il serait difficile de nier mon identité, répondit le nouveau venu, qui sauta légèrement à terre, bien qu'emmitouflé dans une ample fourrure de petit-gris et dans de grosses bottes de voyage lui montant jusqu'au genou.

— Vous avez fait un boii voyage, monsieur Lenoir?

— Toujours bon, père Pinson, toujours bon; sans cela je ne recommencerais pas.

Trois personnes sortirent flu fiacre : une femme a\. deux hommes.

— C'est juste, dit gravement Arthur.

Cette voix, avinée comme la pratique d'un Polichinelle et profonde à l'instar de celle de M. Prud'homme, fit retourner M. Lenoh\

— Ah ! ah ! il paraît qu'on n'engendre pas la mélancolie, rue d'Astorg, ditil gaiement.

— Ou qu'on l'a engendrée.

LlW 36. l ? . KOY, édit. — Reproduction interdite.

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