‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 51 sur 68 · SI · texte numérisé non relu

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— Ce qui fait qu'on en est débarrassé.

— Parlait! parfait! parfait) continua Arthur sur le même mode.

— Assez, Arthur, lui cria la Pomme en se bâtissant un porte-voix à l'aide de ses deux petites mains.

— Sergent, voulez-vous vous charger de payer le cocher et de monter ma malle? demanda M. Lenoir au concierge,

- Avec plaisir, répondit ce dernier. Montez vite chez vous, vous devez être gelé après une nuit passée en voiture.

— Une nuit ! vous voulez dire quatre nuits!

— Quatre nuits!

Et le père Pinson regarda M. Lenoir. qui, tout en clignant de l'œil et en lui adressant un signe d'intelligence impossible à comprendre pour les autres, se dirigeait vers le perron conduisant à son escalier.

— Saperlotte! monsieur Lenoir revient de Cayenne, grommela le jeune Arthur.

— Pas tout à fait... mais vous brûlez, répliqua le nouvel arrivé.

— Je retiens des graines de poivrier, lui cria la Pomme.

— Moqueuse! vous en aurez... si vous venez me les demander chez moi*

— Quand cela?

— Tout de suite.

— Pas toute seule.

— Pour qui me prenez- vous? Avec ces messieurs, qui me feront l'honneur de déjeuner avec moi, sans façon; je meurs de faim.

— Et nous aussi! chantèrent en chœur les trois noctambules.

— Gela se trouve bien. Suivez-moi.

— Par le flanc gauche! comme dit le père Pinson, hurla Arthur, et suivant M. Lenoir, il continua toujours en hurlant: une! deux! une! deux! emboîtons! emboîtez! j'emboîte.

— Sergent? lit l'amphitryon au moment de monter la première marche de l'escalier.

— Monsieur, me voici. Je paye le cocher.

— Ne vous pressez pas. Vous voudrez bien nous monter à déjeuner.

— Dans un instant. Combien de couverts?

— Six, répondit le commis voyageur.

-- Mettez-en huit, pendant que vous y êtes! cria Arthur.

— Je grimpe votre malle, et après...

— Ne vous donnez pas cette peine, fît la Pomme, ces messieurs s'en char-

geront.

— Hein? dit Arthur.

— Empoigne, lui souffla Adolphe dans l'oreille, et plus un mot.

— Mais...

— Je ne souffrirai pas... voulut dire M. Lenoir.

Mais, quoi qu'il en eût, Adolphe saisit une des poignées de la malle, la Pomme força Arthur à prendre l'autre, et s'écriant de sa plus belle voix de commandement :

— Enlevé ! c'est pesé !

Elle marcha devant eux en battant une charge imaginaire. -— Joli métier que nous faisons là! murmurait Arthur.

— Ba-sl! lit M. Lenoir, qui semblait en avoir pris son parti sans trop de peine, entre voisins! Je vous ferai boire d'un petit xérès qui vous forcera à oublier mes cinq étages.

Et la caravane joyeuse -s'engouffra dans l'escalier, aux ébattements des cochers qui venaient d'ouvrir leurs remises et de sortir leurs voitures dans la cour.

C'était l'heure du lavage.

La journée des uns finissait. Celle des autres commençait. Quand Jean se lève, Paul se couche. Gravarni l'a dit en deux traits de crayon.

Toute la vie parisienne se trouve expliquée dans ces deux coups de crayon.

Arrivé sur le palier du cinquième étage, M. Lenoir remercia ses voisins.

— Ne soyez pas trop longtemps à voire toilette, leur dit-il.

— Une demi-heure, est-ce trop? fit la Pomme.

— Trop pour ces messieurs, pas assez pour vous.

— Merci! répondit la jeune Mlle en riant: mais je crois que vous vous trompez, mon bon monsieur Lenoir. C'est encore moi qui serai prête la première.

— Avez-vous besoin d'une femme de chambre?

— Qu'est-ce que c'est? repartit la Pomme, j'ai ma vertu pour femme de chambre. Mes dix doigts remplacent bien des domestiques, allez!

Et elle rentra chez elle avec la dignité d'une princesse du sang.

Les trois hommes suivirent son exemple.

Moins d'une demi-heure après, le vieux sergent ouvrait la porte de M. Lenoir aux deux jeunes gens et à la jeune fille.

Adolphe et Arthur, ce dernier un peu dégrisé, venaient de quitter leurs oripeaux de carnaval.

Ils y gagnaient tous les deux.

La Pomme, de son côté, en robe noire toute simple, bien serrée à la taille, en petit col blanc et en manchettes bien blanches, paraissait toute différente de ce qu'elle était en débardeur.

La témérité du costume qu'elle venait de quitter donnait à sou joli visage une expression d'audace et de résolution que sa toilette de ville lui enlevait, heureusement pour elle.

Cette jeune iille était un singulier assemblage de toutes lesrétourderieset de toutes les qualités.

A sa façon de se tenir avec ses voisins, on eut dit; une de ces amoureuses du plaisir qui faisaient les beaux jours de la Chaumière et; du Prado. Mais pour peu qu'un de ces deux jeunes gens se permit un mot léger ou l'ombre d'un geste équivoque, on la voyait devenir sérieuse, se pincer les lèvres, et rentrer chez elle, d'où elle ne sortait plus de longtemps.

Son silence 'et la retraite étaient sa seule punition qu'elle leur infligeait.

A. la (in, ils en étaient arrivés à la considérer comme un bon camarade de l'ire et de danse, niais rirn de plux.

Quant à l?âques-Fleurïes, inutile d'ajouter que, dans la maison, personne ne s'était avisé de lui manquer de respect. Mais un soir, la jeune fille revenant, sur les huit heures, de son magasin, un rustre lui avait pris la taille. Pousser un cri, se retourner et le souffleter, fut pour elle l'affaire d'un instant. Gela fait, elle se trouva mal et on la rapporta rue d'Àstorg. Depuis ce jour, la Pomme ne lui permit plus de retourner, à son magasin . Elles se mirent à travailler en chambre.

Rentrons chez M. Lenoir.

Le couvert était mis dans la saUe à manger, sur une table en noyer. Malgré les représentations du commis-voyageur, le digne concierge s'était obstiné à le servir.

Pour cela faire le père Pinson ferma tranquillement sa loge, et mit la clef dans sa poche, et, se dirigeant vers une superbe niche qui ornait un des angles de la cour, il détacha une admirable bête qui dormait à la chaîne.

Détail que nous avions passé sous silence : le vieux sergent avait un chien.

Ce chien, pur Mont-Saint-Bernard, gros comme un ânon et de force à lutter contre un ours, adorait son maître.

Sur un signe de lui, il aurait étranglé n'importe qui, homme ou hète féroce.

D'une blancheur de neige, avec une grande tache noire au beau milieu du front faisant d'autant mieux ressortir la susdite blancheur, ses longs poils soyeux lui formaient une splendide fourrure, à travers laquelle apparaissaient ses dents acérées et ses yeux tout chargés d'éclairs intelligents.

Doux et obéissant, le hel animal était connu, aimé et admiré dans tout le quartier.

Le sergent avait parié, un jour, qu'on aurait beau faire, que personne n'empêcherait son chien, perdu à cinq ou six lieues de Paris, de revenir rue d'Àstorg, à son chenil.

Le pari fut tenu.

On mena le pauvre animal dans les bois de Virotlay, on le promena la

moitié de la journée; puis, une fois la piste de son maître perdue, on l'attacha

dans la cour d'une petite maison de campagne éloignée de la grande route.

Le lendemain matin, la corde était rongée, le chien avait disparu, et le

parieur recevait un mot du concierge, qui lui écrivait :

« Ne cherchez pas Hurrah, — c'était le nom du fugitif, — il est de retour dans sa niche. »

Des voleurs, flairant une bonne aubaine dans la maison de la rue d'Àstorg, avaient essayé de l'empoisonner.

Ils en furent quittes pour voir leurs boulettes et leurs avances dédaignées, et pour se retirer l'un avec trois doigts de moins, l'autre avec ses vêtements en lambeaux.

Il avait un rude flair, ce brave Mont-Saint-Bernard! D'ailleurs, son maître l'avait accoutumé à ne manger que du pain. Et encore fallait-il que ce pain coupé, haché en imperceptibles parcelles, fût offert par sa propre main.

Sinon, il détournait le museau, se couchait en rond et s'endormait. Viandes, sauces, os, friandises et chatteries, rien n'avait de prise sur lui. Doué d'un instinct merveilleux, Hurrah reconnaissait des personnes qu'il n'avait pas revues depuis longues années, bien que ces personnes lui fussent parfaitement indifférentes.

Le- chien d'Ulysse, si célèbre dans les temps anciens,, ne reconnaissait que son maître !

Hurrah, lui, distinguait une bonne d'une mauvaise nature.

Aussi voyait-on rarement parler le père Pinson à une personne qui, de prime abord, avait fait rentrer dans sa niche son chien tout grondant, le poil hérissé et l'œil menaçant.

Chacun se. demandait la raison de l'entente parfaite qu'il y avait entre le concierge et son chien.

Cette raison était bien simple.

Hurrah ne comprenait pas un mot de français ; élevé dans le fin fond de la Bretagne, il ne comprenait que le gaélique, seule langue que lui parlât son maître.

Étrange! impossible! nous dira-t-on.

Nous avons bien vu des chevaux n'obéissant à leurs palefreniers qu'à la condition que ceux-ci leur parlassent allemand.

De toutes façons, Hurrah passait pour un animal extraordinaire.

Un Anglais canophUv était allé jusqu'à en offrir trois mille francs.

Somme énorme pour un pauvre diable de concierge!

Le vieux sergent avait simplement tourné le dos à l'insulaire, pour toute réponse.

L'Anglais insista.

L'autre haussa les épaules en silence, et lui montra la porte de sa loge.

Furieux, le iils d'Albion essaya de voler le chien.

Mal lui en prit.

Sans l'arrivée du sergent, qui accourut en toute hâte en entendant les hurlements de raofe de son chien et les cris de détresse des ravisseurs, lord Ryde, l'Anglais en question, et deux de ses domestiques étaient étranglés tout net.

De honte et de désespoir, lord Ryde partit pour le mont Saint-Bernard, espérant avoir meilleur marché des bons religieux que du silencieux concierge et de son compagnon.

Depuis lors, il n'avait pas reparu.

Là s'arrêtèrent définitivement les tentatives de détournement et les attentats commis contre l'intelligent animal.

Chacun essaya de s'en faire un ami.

Le chien se laissait faire, mais ne répondait qu'à son maître.

Personne ne chercha plus à le séduire, à l'empoisonner ou à s'en emparer.

On avait reconnu que ces trois choses-là étaient tout bonnement impossibles.

Tous les locataires de la maison se vantaient d'être les bons amis du brave Hurrah.

Mais, en réalité, après son maître, Hurrali n'atïeci ion naît et ne reconnaissait ouvertement que trois personnes : le capitaine, M. Lenoir et la Cigale: affection qui, chez une bète aussi pleine de sa valeur phj^sique et morale, se traduisait par l'action de leur poser sa bonne grosse tête sur les épaules, ou de leur lécher les mains avec de petits cris pleins de satisfaction.

D'où venait cette préférence pour ces trois messieurs; préférence dont le vieux sergent, si jaloux de son chien, semblait heureux?

Nul, n'y comprenait rien, d'autant plus que de ces trois personnes, hoz^s la Cigale, la belle bête ne voyait souvent ni le capitaine, ni M. Lenoir.

Mais le père Pinson expliquait le mystère de cet air gouailleur qui donnait un cachet tout particulier à sa rude et martiale physionomie :

— Les bêtes, disait-il, c'est comme les femmes. Ça vous a des caprices. Faut pas leur en vouloir.

Les curieux, désappointés et le bec dans l'eau, se voyaient bien obligés d'accepter cette explication, qui n'en était pas une.

Pour rien au inonde, le vieux concierge n'eût changé une syllabe à sa réponse, chaque fois qu'on l'interrogeait à ce sujet.

Donc, le père Pinson était, allé chercher, caresser et détacher Hurrah, pour lui confier la garde de sa loge.

La brave bête savait ce qu'elle avait à faire en cas de besoin.

Elle attendait, plantée et assise, comme un sphinx, sur ses pattes de derrière.

Cela fait, le père Pinson monta chez M. Lenoir, suivi d'un garçon de restaurant, qu'il était ailé chercher de son pied léger et qui apportait le déjeuner commandé à la hâte par lui.

Sans être des plus aristocratiques,* ce déjeuner était assez confortable.

Un vaste pâté de foie gras occupait le milieu de la table.

Douze douzaines d'huîtres béantes attendaient le bon plaisir de ces messieurs et de ces dames.

Sur un buffet, en noyer comme la table, un jambonneau, du beurre, des radis, des sardines et un délicat roquefort, présentaient un front de bandière respectable.

Un fort parfum de côtelettes s'échappant d'une toute petite cuisine complétait un ensemble que certaine chanson de beurre fondu, présage certain d'une omelette aux fines herbes, ne déparait en aucune façon.

Par terre, une quinzaine de bouteilles d'un vin de Chablis modeste mais vieillot, rangées en ordre de bataille, auprès d'une cave à liqueurs toute grande ou ver le, se tenaient prêtes à soutenir, à un moment donné, le gros de l'armée précitée.

— Maugrebleul messeigneurs, lit Adolphe en riant, dès le premier coup d 3 œil qu'il jeta sur ce spectacle réjouissant, c'est un vrâibalthazar! AI. Lenoir a mis les petits plats dans les grands I

— Ou les grands dans les petits, ajouta Arthur, qui voulut donner par ce mot, plein d' à-propos, une preuve de sa profonde lucidité.

Le couvert était mis pour six personnes.

L'amphitryon Ut son entrée presque en même temps que sus hùtes.

tu.

Il s'était débarrassé de ses fourrures de voyage.

Une petite veste-iaquëtte en molleton et un. pantalon à pied se terminant par des pantoufles en grosse tapisserie, composaient tout son vêtement de

cérémonie.

En homme d'esprit qu'il était, M. Lenoir n'avait pas hésité une minute à revêtir cette tenue sans-gêne; il savaiî bien que le premier moment de surprise passé, c'était le seul moyen de forcer se hôtes à se regarder comme chez eux.

De taille élevée, un peu gros, le commis-voyageur portait sa barbe longue; de fines lunettes, dont les verres, couleur de fumée de Londres, amortissaient la vivacité de son regard perçant, étaient soudées à ses deux oreilles.

Une toque en velours noir couvrait son front, atteint d'une calvitie précoce.

En somme, M. Lenoir, malgré ses lunettes, sa longue barbe et son toquet de velours, peut-être bien à cause de tout cela, avait une vraie tête de bon enfant.

Aussi son entrée fit-elle sensation.

La Pomme lui tira sa plus belle révérence.

Les deux étudiants le saluèrent avec la déférence de deux appétits peu satisfaits jusque-là, mais reconnaissants par avance.

— A table! s'écria-t-il tout d'abord, en invitant du geste les trois jeunes gens à prendre des sièges; à table î c'est presque une crémaillère que nous allons pendre aujourd'hui.

— Une crémaillère? demanda la Pomme, étonnée d'entendre parler ainsi un homme qui habitait 3a maison depuis longtemps déjà.

— Oui, ma chère enfant. Vous êtes les premiers bipèdes qui mettiez le pied dans mes pénates.

— Qu'est-ce que c'est ça, que des pénates, Arthur?

— Mazette! il en a plusieurs? A moi, un seul me suffit.

— Tenez-vous-y, petite Rosette ; le vôtre est le seul bon, répondit en riant M. Lenoir. Il a détrôné tous ses prédécesseurs, et personne ne s'en plaint.

— T'en plains-tu? murmura Arthur à l'oreille d'Adolphe.

— Moi ! pas du tout.

— Eh bien! ni moi non plus.

— Allons ! allons ! assez de plaisanteries sur ce sujet-là, continua M. Lenoir, ou je vous dis cinq fois le Benedicile, avant d'entamer ces malheureuses ostendes.

Un silence respectueux se fit comme par miracle, au dernier mot de ce f/uos ego. ,

— A la bonne heure. Mademoiselle Rosette, à ma droite.

— Non pas, fit la brune 1111e, la place d'honneur à Pâques-Fleuries.

— Comme il vous plaira. Ces messieurs se placeront à leur guise. Je ne m'occupe jamais des hommes, dit M. Lenoir en riant. Mais où est donc M n ° Pâques-Fleuries? ajoula-t-il en voyant rester vide la chaise qui se trouvait placée à sa droite. Nous ferait-elle faux bond?

— Ce n'est pas possible, répondit Rosette.

— Faîtes excuse, monsieur Lenoir, murmura le vieux sergent à l'oreille du maître de la maison.

— De quoi faut-il t' excuser, mon brave?

— M 1Ie Pâques-Fleuries m'a chargé de vous remercier pour elle, mais elle ne viendra p>as.

— Hein? quoi? que dit-il? ce n'est pas vrai.

Ces quatre exclamations retentirent à la fois en réponse à l'assertion imprudente, inattendue, du père Pinson.

Mais celui-ci impassible, la main à son bonnet de police, attendait que M. Lenoir l'interrogeât.

La Pomme n'en laissa pas le temps à ce dernier.

Rejetant vivement sur la table la serviette qu'elle avait déjà placée sur ses genoux, elle se leva, et se dirigeant vers la porte, ellel'ouvi'Hen s'êcriant;

— Elle se tuera! le dimanche gras! C'est aussi par trop fort!

— Qu'y a-t-il? demanda M. Lenoir.

— 11 y a que, sous prétexte d'un travail pressé. 'ma sœur ne viendra pas, et que je n'entends pas cela. D'abord, je ne mangerai pas seulement la queue d'un radis avant qu'elle ne soit venue nous rejoindre.

— Ni moi.

— Ni' moi.

Firent les deux jeunes gens.

M. Lenoir, souriant dans sa barbe, se leva, et prenant la main de la Pomme, qu'il mit sous son bras :

— Venez avec moi, mademoiselle Rosette, lui dit-il, donnez-moi le bras, ce sera bien le diable si, à nous deux, nous ne lui faisons pas changer de résolution.

— C'est cela. Allons la chercher.

— Tous en chœur? demandèrent les jeunes gens. -- Non pas; mon voisin et moi nous suffirons.

— Allons, allons, fit M. Lenoir.

Et ils sortirent tous deux, pendant que le vieux sergent murmurait à part lui :

— Par le flanc droite 1 arche 1... mais sacrebleu I on ferait mieux de la laisser tranquille dans son nid, c'te pauvre jeunesse.

La chambre habitée par Pâques-Fleuries était petite et modestement meublée en bois peint.

Mais les quatre chaises, le buffet et la table à ouvrage qui en composaient l'ameublement, reluisaient comme un miroir, et portaient l'empreinte d'une inaltérable propreté.

A la fenêtre, dans une cage garnie d'eau, de mouron et de cliènevis. chantaient deux jolis pinsons.

C'était le vieux concierge qui les avait apportés à la jeune fille le premier jour où elle l'avait nommé : Mon père Pinson.

Pâques-Fleuries s'était arrangée une chambre à coucher dans son petit salon.

De la sorte, sa première chambre, donnant sur le carré, formait salon t cabinet de travail à la fois.

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Le souffleter, lut pour elle l'affaire d'un instant.

Sur sa table à ouvrage se trouvaient pèle-môle dés feuilles, des graines en verre, des pistils, des corolles, des rouleaux de flls de fer, des godets contenant de la gomme.

Dans des boîtes, posées sur une de ses chaises, elle avait disposé adroitement des fleurs travaillées avec l'adresse et les doigts d'une fée.

T'eus ces objets semblaient avoir gardé le parfum, un vague souvenir de

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■ celle qui les faisait mouvoir, vivre, s'agiter; mais la Pomme eut beau

\ } \ heurter à la porte de la petite chambre à coucher, personne ne lui répondit.

1^ La chambre était vide.

I |'| — Bon! s'écria Rosette, en frappant ses mains l'une contre l'autre, avec

| |p; un geste de comique désespoir, j'en étais sûrel

j;|p ; — Sûre de quoi, ma chère enfant?

— Mais, cette fois, par exemple, je ne lui pardonnerai pas! elle va me payer ça plus cher qu'au bureau.

M. Lenoir ne comprenait rien à la colère, à la violente indignation de sa !$#.'.■;'■■ brune voisine.

— En vérité, Rosette, vous m'effrayez pour votre amie, pour votre sœur! Que peut-il y avoir? demanda-t-il avec toutes les marques d'un vif intérêt.

— Ce qu'il y a, mon bon monsieur Lenoir, ce qu'il y a ! Pardine, ce n'est pas bien malin à deviner. Il y a que je suis furieuse 1

— Furieuse ! Pour quel motif?

— Aussi, suis-je bête! Moi qui n'ai rien vu!... Et je me disais en me déshabillant et en me rhabillant tout à l'heure : C'est drôle! il me semble que mon ouvrage n'était pas si avancé que cela.

— Gomment? c'est cela qui cause votre colère?

— Trouvez- vous qu'il n'y ait pas de quoi rager, vous? Une méchante sœur qui se tue la santé pour une ingrate, une paresseuse comme moi! *

— Chère enfant! t

— Venez, venez chez moi ! et vous allez voir pourquoi je suis en fureur. t

— Je comprends, je comprends, répondit M. Lenoir attendri. i

— Oui... Eh bien! ne faites pas de bruit, et nous la surprendrons, nous la ° pincerons la main dans le sac. Il n'y aura pas moyen dédire ma belle amie! s

Le commis-voyageur sentit quelque chose qui coulait sur sa joue gauche. |

C'était une larme qui venait du cœur. . »

Il la laissa tomber et suivit la jeune fille.

La Pomme marchait sur la pointe de ses petits pieds, à pas de loup; elle se dirigea vers son propre logement, poussa la porte sans faire le moindre bruit, et, entrant vivement suivie de M. Lenoir, elle s'écria en lui montrant sa sœur :

— Là! ne vous l'avais-je pas dit?

Pâques-Fleuries, assise devant une petite table ronde, travaillait avec

ardeur à un bouquet de Heurs artificielles à peine commencé.

Rosette et Pâques-Fleuries étaient fleuristes toutes les deux. Seulement, Rosette en prenait à son aise.

Elle s'était mise au mieux avec la maîtresse du magasin pour lequel elle travaillait.

Aussi n'y allait-elle qu'à ses heures, et le plus souvent que pour lui porter l'ouvrage de sa sœur.

Au cri poussé par la Pomme, Pâques-Fleuries tressaillit et se retourna machinalement.

Apercevant M. Lenoir et sa sœur, qui se tenaient immobiles sur le seuil de la porte entre-bâillée, elle devint rouge comme un coquelicot; mais, repre-

naat vite son sang-froid, elle dit en souriant à cette dernière de sa voix douce et mélodieuse :

— Ah! c'est toi, Rosette... tu m'as fait peur.

Pâques-Fleuries avait une de ces adorables têtes mythologiques, comme seul en a rêvé et reproduit le Corrège.

Ses traits se distinguaient par une délicatesse infinie.

Ses grands yeux bleus, d'une mansuétude angélique, brillaient dans l'ovale de son pâle visage comme deux étoiles égarées et solitaires dans un firmament d'été. Une masse de cheveux, blond vif, l'encadraient délicieusement.

Grande et bien prise dans sa taille de reine, la perfection de ses formes en dissimulait la maigreur extrême.

Par malheur, une toux sèche, qui venait de temps à autre soulever sa poitrine et lui faire subir des spasmes douloureux, entourait la tête de cette enfant si frêle, si pâle et si vaillante, d'une auréole douloureuse et poétique.

De prime-abord Pâques-Fleuries imposait l'admiration ; au second regard, elle inspirait la pitié et la sympathie.

Il était facile de comprendre que dans le fond de ce jeune cœur couvait une douleur secrète et se retiraient comme dans un sanctuaire des souffrances noblement supportées.

La chambre delà Pomme, dans laquelle se trouvaient réunis nos trois personnages, différait de celle de Pâques-Fleuries.

Autant la première était simple et chaste dans sa nudité, autant celle-ci affichait un certain luxe coquet, qui aurait tourné volontiers au luxe de mauvais aloi sans la main cachée d'une fée bienfaisante.

Quoique par-ci par-là on vit traîner sur une chaise ou sur une table un bonnet, un ruban, ou un mantelet, tout y était soigneusement épousseté, nettoyé.

C'était un nid d'oiseau, quand même.

Nid de linotte soigné par une fauvette.

Pâques-Fleuries se chargeait du ménage de Rosette.

Les deux jeunes filles s'adoraient.

Elles vivaient littéralement l'une pour l'autre et l'une par l'autre.

— Vous le voyez, monsieur Lenoir, reprit Rosette de son air le plus mutin, non contente de faire son ouvrage, mademoiselle se permet de faire le mien.

— Oh! un petit bout de feuillage seulement I murmura Pâques-Fleuries en baissant la tête.

— Que pensez-vous de cela? hein?

— C'est affreux! répondit le commis-voyageur de sa plus grosse voix.

— N'est-ce pas?

— Certes, et cela mérite un châtiment exemplaire.

— Vous rie/.! voisin.

— Dame l

— Vous osez rire!

— J'ai bien osé pleurer tout à l'heure! fit M. Lenoir en s'approchant de Pâques-Fleuries et en la forçant doucement à quitter et à cesser son travail.

— Pleurer 1... vous avez pleuré, monsieur! dit Pâques-Fleuries en le regardant avec surprise. Vous est-il arrivé un,..?

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— Ohî ne craignez rien, chère enfant... C'a été une surprise... Je suis plus dur que cela, ordinairement. Mais que diantre voulez-vous qu'on fasse? Gomment ne pas s'attendrir quand on se trouve devant un caractère aussi grand et un dévouement aussi simple que le vôtre?

— Vous vous moquez !

— Non! que je meure! chère demoiselle, vous venez de me faire passer un des plus doux moments de ma vie... et je le soutiendrai, en présence de tous les habitués les plus endurcis du boulevard de Gand. Fi du cœur de pierre qui ne se sentirait pas touché de votre conduite et de votre affection! Sur ce, venez déjeuner, le père Pinson va finir par s'impatienter,

— Mais... repartit timidement Pâques-Fleuries... nous avons promis de livrer ces fleurs aujourd'hui même...

— Aujourd'hui, dimanche gras!... s'écria la Pomme, le plus souvent!

— Rosette, lit Pâques-Fleuries avec reproche, tu t'y es engagée!... C'est pour un bal qu'on donne ce soir, et...

— Au fait, oui!... Je l'avais oublié, moi... Ma foi, tant pis... Et sur un geste de sa sœur :

— Non, non, pas tant pis, continua l'étourdie. Je m'y mettrai après déjeuner, et j'en abattrai pour quatre, de cette besogne.

— Oh 1 je le sais, tu travailles vite et bien, quand tu le veux.

— Oui, mais je ne le veux pas souvent. Tu peux l'ajouter, petite sœur.

— Je ne dis pas cela.

— Oh! tu peux le dire encore aujourd'hui, mais pour la dernière fois. A partir de ce moment, je n'entends plus que tu te charges démon ouvrage. Tu ne passeras plus les nuits pour une sans-cœur, une coureuse de bal masqué.

— Ma sœur !

— Je ne l'entends pas ainsi, continua la Pomme avec un redoublement d'énergie; cela va changer, cela ne peut plus marcher comme ça.

Et, tout en parlant ainsi, la folle tête embrassait Pâques-Fleuries sur les joues et sur les yeux.

— A la bonne heure! faisait à part lui M. Lenoir. J'étais bien sûr que c'étaient deux bons petits cœurs.

Et, témoin muet de cette scène de sentiment intime, il essuyait à la dérobée les verres de ses lunettes, qui se ternissaient de nouveau.

— Voyons, sœurette, dit Pâques-Fleuries, qui prit le dessus sur son émotion, je ne comprends rien à tes paroles. Travailler m'amuse.

— Je le sais. Après?

— Toi, tu préfères t'amuser..,

— Sans travailler. C'était vrai pour hier, ce sera faux pour demain.

— Chacun prend son plaisir où il le trouve, mes gentilles voisines, conclut en riant le commis-voyageur.

— Certes, fit Pâques-Fleuries.

— Vous reprendrez cet entretien-là dans une heure. Venez-vous déjeuner?

— .Nous voici, répondit la Pomme.

Et passant son bras autour de la taille flexible de sa sœur, elle la força à se lever.

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— Mon Dieul mon voisin, dit Pâques-Fleuries eii essayant une dernière résistance, vous êtes bien aimable, mais je suis souffrante, un peu triste...

— Triste î pourquoi?

— Je ne sais... mais je craindrais d'être un trouble-fête.

— Est-ce un compliment que vous demandez? répondit M. Lenoir... Il ne sera pas difficile à trouver,

— Oh 1 non... ce n'est pas cela.

— Alors, venez, chère enfant... ne vous faites pas prier davantage...

— C'est déjà gentil comme ça, ajouta la Pomme avec une ironie amicale; mademoiselle veut qu'on se mette à ses genoux?... Eh bien! m'y voici.

Elle allait s'y mettre.

Pâques-Fleuries la retint.

— Vous êtes tous deux mille fois trop bons.

— Alors, viens.

— Nous tâcherons, de vous distraire, ajouta M. Lenoir. D'ailleurs, si vous vous sentez fatigu.ee, vous serez libre de vous retirer.

— Et personne ne retiendra mademoiselle t fit la Pomme d'un air digne et

piqué.

— Monsieur, je vous remercie.

— Acceptez, c'est le seul remerciaient que je vous demande.

— J'accepte, pour ne pas vous retenir plus longtemps.

— Coquette ! cria la Pomme.

Et embrassant une dernière fois sa sœur, elle l'entraîna hors de sa chambre.

M. Lenoir suivit les deux jeunes filles, moitié souriant, moitié attendri.

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