‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 52 sur 68 · CHEZ M. LENOIR · texte numérisé non relu

CHEZ M. LENOIR

Tous les convives de M. Lenoir étaient à table.

Un siège seul restait inoccupé.

Les quatre jeunes gens se demandaient quel pouvait être le retardataire.

À ce moment, le vieux concierge entra.

Il apportait une omelette, dorée sur toutes les coutures.

Une fois l'omelette servie :

— Sergent, dit M. Lenoir en montrant du doigt la chaise vide qui se trouvait de F autre côté de la table, juste en face de lui, sergent, asseyez-vous là.

Le vieillard le regarda sans comprendre.

— Prenez cette chaise, répéta le maître du logis, et déjeunez avec nous. .— Qui ça, moi, monsieur Lenoir? demanda-t-il timidement.

— Oui, vous, mon brave.

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voyant que le bonhomme hésitait et ne savait j>lus quelle contenance garder, à cette invitation inattendue, la Pomme se leva/ battant des mains et criant :

— Bravo ! vive monsieur Lenoir ! vive le père Pinson ! A table, à table, le père Pinson !

Tous firent chorus.

Et le jeune Arthur ajouta de sa voix la plus grave :

— A table ou sur la table, avaut d'aller sous la table !

Quand le tumulte fut un peu calmé, le vieux sergent refusa poliment sous le prétexte de son service, et des côtelettes qu'il lui fallait surveiller.

— On s'en charge, dit la Pomme. Venez vous asseoir.

— Je vous en prie, sergent, reprit le commis-voyageur.

Et d'un clignement d'œil significatif qu'il lui lança par-dessus ses lunettes, il lui fit comprendre que sa prière pouvait bien équivaloir à un ordre.

— Par obéissance, lit le vieux soldat.

Et il prit place entre la Pomme et Pâques-Fleuries.

— Est-ce que nous vous faisons peur? lui dit doucement cette dernière.

— Oh ! mademoiselle!...

— Peur! à un ancien de son poil..., répondit Arthur.

— Quel âne vous faites ! s'écria la Pomme en interrompant Arthur, qui avala de travers et s'étrangla. Ne l'écoutez pas, mon petit père..., c'est bête, mais ce n'est pas méchant... Il ne faut pas le juger au parler... ce n'est pas sa faute... c'est un défaut de naissance.

— La Pomme ! hurla l'étudiant jnqué au vif.

— Je vous ai défendu de m'appeler comme ça, d'abord.

— Rosette, vous... Et il se remit à tousser.

— Je..., quoi?... après?... regardez le plafond... Gela va-t-il mieux? Non. Attendez.

Tout en parlant, elle lui appliqua de sa petite main fermée un coup de poing à ne pas déshonorer un apprenti boxeur.

Arthur se trouva guéri instantanément de son étouffement, mais il poussa un cri de douleur causé par la violence du coup.

— Ah! vous n'êtes jamais content, fit la Pomme en riant de ses trentedeux petites quenottes.

Le jeune homme, qui s'était levé machinalement, se rassit au milieu des rires de l'assemblée.

Mais il grommelait entre ses dents de sourdes menaces à l'adresse de son adversaire féminin et lançait des regards furibonds au vieux soldat, qui mangeait avec la glus grande tranquillité.

— Patience I j'aurai mon tour... murmura-t-il à l'oreille de son voisin. Ce voisin était M. Lenoir, qui rit silencieusement.

On venait de finir les huîtres.

On attaqua le vin blanc et la fameuse omelette.

Pendant que les fourchettes causaient, gaiement avec les assiettes, qu'elles ^picotaient, Arthur, sur les lèvres de qui s'esquissa un sourire sournois, se leva, et s'adressant au vieux concierge, cause de sa mésaventure :

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— Mon brave, lui dit-il, voulez-vous me permettre de vous verser un verre de ce chablis première?

Le père Pinson tendit son verre.

Arthur remplit, puis remplissant le sien, il le choqua contre celui du vieux soldat.

Une mauvaise charge allait sortir de ce choc de verres.

Chacun s'y attendait.

C'était, sans aucun doute, la revanche que s'était promis de prendre l'étudiant.

— À votre santé... jeune homme ! dit le père Pinson.

— Merci.

— A celle de ces dames et de notre hôte î

— Parfait.

Le vieillard allait s'asseoir.

Arthur le retint du geste.

— Maintenant, à mon tour.

— Écoutons... fit la Pomme. L'oracle va parler.

Arthur se raffermit sur ses jambes, puis regardant le vieux soldat de l'Empire bien en face :

— A la santé, cria-t-il d'une voix retentissante, à la santé de ce pauvre Hudson Lowe, si méchamment contraint à vivre sur le rocher de Sainte-Hélène par ce tyran détrôné qui...

Un silence de glace s'était fait.

Le vieillard ne comprit pas tout d'abord.

Mais le commis-voyageur, l'amphitryon bourgeois, M. Lenoir, enfin, avait saisi la misérable plaisanterie du jeune homme.

Ce fut un curieux spectacle. La colère le prit à la gorge, il se leva aussi, et empoignant le mauvais plaisant par le bras :

— Sacré gamin t lui lança-t-il au visage d'une voix qui n'avait rien d'humain, sortez... Vous êtes heureux d'être mon hôte, sans cela 1

— Hein? quoi? ce n'est pas pour vous que... c'est pour le concierge... On arracha Arthur des mains de M. Lenoir.

Le père Pinson se chargea de sa conduite jusque sur le palier. Une fois arrivé là, il le regarda bien dans le blanc des yeux et sans un mot, il lui lança en pleine face le contenu de son verre encore plein. L'étudiant rugit et voulut sauter sur lui.

Mais lui, l'écartant et le tenant en respect avec une force de géant :

— Quand vous voudrez, je serai à vos ordres, blanc-bec.

— Un concierge î hurla Arthur.

— Un chevalier de la Légion d'honneur ! fit le vieux soldat, en écartant sa veste et en montrant sa croix attachée au revers de son gilet.

Et il rentra.

Le repas continua.

M. Lenoir avait retrouvé son beau sang-froid.

Après avoir assujetti ses lunettes sur ses yeux, il fit en sorte que cet incident fût oublié pi % omptement.

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