UN INTÉRIEUR CRÉOLE
La brusque retraite du comte de Warrens fut un coup de maître.
M mc de Casa-Real en éprouva une si profonde stupéfaction qu'elle n'eut pas l'idée de s'y opposer.
Elle se sentit paralysée, vaincue, domptée par cette parole si nette, si précise.
Une volonté plus forte que la sienne la tenait captive, enserrée dans un cercle de fer.
11 ne lui vint même pas à l'esprit qu'elle n'avait qu'un geste à faire, un cri à pousser, une sonnette à agiter, pour fermer toute issue à l'homme qui F accablait de tant de mépris, de tant de froideur. Ses avances repoussées, son charme méconnu, ses prières et ses menaces foulées aux pieds par un adversaire calme et sûr de lui-même, tout cela mit en désarroi les puissances de son être actif, les résistances de sa nature passive.
. Le vide se fit pour un moment dans cette tête aux aspirations impétueuses,
La comtesse tomba sur un siège, repliée sur elle-même, écoutant machinalement le bruit de ses pas rapides, qui devenait de moins en moins perceptible.
Mais c'était une ardente et vigoureuse créature.
Quelle que fût la force de la sensation qui venait de la terrasser, là réaction se fit vite.
Secouant avec vigueur les effluves émanant de celui qu'à tort ou à raison elle considérait dès ce moment comme son ennemi le plus implacable, la jeune femme quitta le fauteuil qui avait reçu son corps anéanti, et se précipita vers une fenêtre.
Écarter violemment les lourdes étoffes qui l'empêchaient" d'arriver aux petits rideaux dentelés de la croisée, soulever ces derniers d'une main fiévreuse et coller son pâle visage contre une des vitres, fut pour elle l'affaire d'une seconde.
Elle regarda.
Le comte de Warrens descendait précisément les dernières marches du perron.
Corneille Pulk, son groom, lui tenait son cheval.
Il se mit en selle.
Puis, à petits pas, lentement, comme s'il venait de faire une simple et banale visite de cérémonie, il traversa la cour et franchit; la grille de l'hôtel, sans jeter une seule fois le moindre coup d'œil en arrière.
La créole regardait toujours.
Un moment elle espéra le retour de cet homme qui l'avait si cruellement traitée.
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Elle espéra ce retour!... Oui... Et pourtant les débris delà cravache brisée, menace faite matière, gisaient à ses pieds !
Et pourtant chacune des paroles du comte retentissait encore à son oreille ! Anxieuse, le corps penché en avant, immobile, elle se disait :
— Il reviendrai
Mais cela ne fut pas.
Le maître et le valet venaient bien d'arrêter leurs chevaux; mais, au lieu de revenir sur ses pas, le premier tira un porte-cigares de sa poche, y prit un cigare, l'alluma, et, piquant des deux, il partit dans la direction de l'Arc-de- Triomphe.
La fumée de ce cigare voltigeait toujours en l'air que la comtesse de Casa-Real se tenait encore, les yeux fixes, regardant le vide et attendant.
Attendant quoi?
Bien embarrassée eût-elle été de répondre, si quelqu'un l'avait interrogée.
Un monde de pensées tourbillonnait dans son cerveau surexcité par la colère, la haine, le regret de son impuissance, par toutes les mauvaises passions qui font d'une femme, quand cette femme a une nature primesautière, .l'être le plus méchant du inonde.
Rien ne peut rendre la tempête furieuse qui éclata en elle, une fois le départ du comte bien établi, bien avéré.
Elle fut sur le point d'envoyer un de ses coureurs, avec l'ordre de le rejoindre, dût-il renverser vingt personnes sur son chemin.
L'idée lui vint de monter à cheval elle-même et d'aller en public, au grand soleil, lui rendre bravade pour bravade, raillerie pour raillerie.
Tenant à la main la cravache brisée, elle hésitait.
Quelle joie, pourtant, que de lui jeter ces restes en pleine figure, devant une foule de curieux et de badauds qui, à coup sûr, prendraient parti pour la femme et riraient de l'homme 1
Le couvrir de ridicule, lui, ce gentilhomme si fier, si distingué, le faire descendre de son pavois, ce roi de la mode, c'était tentant !
Elle allait appeler, donner des ordres dans ce but... mais une autre idée chassa cette idée-là, et sa tête se pencha machinalement sur sa poitrine.
Elle soupira, comme soupirent les enfants qu'on vient de gronder, ou à qui l'on vient de refuser une pomme ou un pantin. Puis, s 'approchant d'un des guéridons qui soutenaient des armes de tous les pays, elle prit une de ces armes, et la tournant, la retournant sous toutes ses faces, elle se mit à rire.
Ce rire, au son argentin, répondait à l'une de ses pensées de vengeance, et néanmoins il était gracieux, séduisant, irrésistible comme les lèvres qui le laissaient échapper.
Des mots entrecoupés suivirent le rire.
Il y avait de tout dans cette adorable créature : de l'enfant, de la femme et de la tigresse.
On sentait bien que ces dents si blanches, ces griffes si roses, devaient mordre, déchirer, rainer ou assassiner; mais bien peu eussent résisté à ces griffes et à ces dents.
C'était décidément un rude homme que le comte Noël de "Warrenst
La comtesse de Casâ-Real en était là de ses réflexions et de ses projets de vengeance, lorsqu'un bruit léger la fit se retourner vivement.
Un homme se tenait derrière elle.
Dans une attitude respectueuse, debout, la dévorant du regard tant qu'elle ne pouvait s'apercevoir de son audace, il baissa la tête et s'inclina devant elle aussitôt qu'il la vit se retourner de son côté.
C'était un métis dans la force de l'âge.
Ses épaules carrées, son cou de taureau, la souplesse de ses mouvements prouvaient que, malgré sa petite taille, peu d'hommes seraient venus à bout de lui dans une lutte corps à corps.
Marcos Praya était son nom.
Surprise par sa présence, la comtesse l'examina un moment en silence, puis, avec un mouvement de colère qu'elle ne se donna point la peine de dissimuler, elle lui dit :
— Qui vous a appelé?
Marcos ne répondit pas.
Dans la maison de la créole, chacun savait la façon de se tenir en face de ses colères et de ses impatiences.
Le métis connaissait sa maîtresse mieux que personne.
Il attendit.
La comtesse de Gasa-Real, sans se laisser toucher par l'humble contenance de son serviteur, continua du même ton sec et dur :
— Est-ce ainsi que vous donnez l'exemple du respect, Marcos Praya? Depuis quand se permet-on d'entrer chez moi sans que cette sonnette ait parlé pour moi? Si cela vous arrive une seconde fois, je le jure, par la mémoire de ma mère, vous ne resterez pas une minute de plus en Europe! Je vous chasserai comme un chien!... je vous renverrai là-bas t.. . De la sorte, vous ne m'imposerez le supplice de votre sotte présence qu'à mes heures.
Quand Hermosa jurait parla mémoire de sa mère, nul ne se permettait de lui tenir tête.
Marcos Praya eût bien pu répondre qu'elle le traitait en esclave, qu'une fois le pied sur la terre de France, un nègre, un mulâtre, un métis, un esclave enfin, devenait libre comme le dernier des blancs; mais il ne sortit pas de son immobilité.
La liberté n'était pour lui qu'un mot vague, vide de sens.
Sa liberté à lui, plus qu'à tous les serviteurs de M ,u0 de Casà-Real, qui, pourtant, vivaient tous sous le charme de cette Gircé, sa liberté consistait à vivre de la vie de sa maîtresse, à respirer l'air qu'elle respirait, à suivre la trace de ses pas comme une ombre timide, à deviner ses désirs, enfin à exécuter ses volontés, coûte que coûte.
Elle venait de le menacer, de le chasser comme un] chien; c'était bien comme un chien qu'il l'aimait et qu'il se serait fait tuer pour elle.
On ne trouve de ces dévouements exagérés, enthousiastes, idolâtres, que dans les climats où le soleil brûle la peau moins que la passion ne brûle le cœur.
Hermosa savait tout l'empire exercé par sa beauté sur l'homme qui se tenait courbé devant elle.
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Aussi, dans ses heures d'impatience ou de nervosité, en usait-elle pleinement.
Elle, se considérait comme très généreuse, lorsqu'elle n'en abusait pas.
Ce jour-là, malheureusement pour le misérable métis, elle ne se trouvait X>as en veine de bons sentiments.
Voyant qu'il ne faisait aucune observation, qu'il se contentait de se courber, de se ramasser, ainsi que fait l'Arabe du désert surpris par les tourbillons du simoun africain, elle ne le jugea pas un aliment suffisant à sa colère du moment.
Faisant un geste de souverain mépris.
— ■ Laissez-moi ! lui dit-elle.
Marcos ne bougea pas, mais lui adressa un regard plein de supplications.
Ce regard signifiait :
— Maîtresse, écoutez-moi.
La créole le comprit; cependant lui montrant la porte, elle lui répéta avec plus de violence :
— Sortez!
Le métis se dirigea tristement vers le seuil.
Au moment où il allait disparaître, le vent changea, et la capricieuse créature, sans se donner la peine de lui donner la moindre raison de sa conduite, ie rappela :
— Marcos !
— Sefiora? répondit-il d'une voix creuse, presque indistincte, qui témoignait de toutes les impressions par lesquelles il venait de passer.
— Restez ! .
Il s'arrêta.
— Venez... approchez.
Obéissant comme si rien n'eût dû lui faire trouver l'obéissance trop cruelle, il s'approcha de sa maîtresse, sans impatience, sans récriminations.
Elle ne daigna ni le remercier ni lui adresser un mot de regret pour excuser le despotisme de ses manières.
Jouant toujours avec le poignard indien qu'elle avait pris sur une de ses tables, elle lui demanda :
— Que vouliez-vous?
— Pour moi, rien, répondit Marcos Fraya.
— Je ne inoccupé pas de vous, et je ne suppose pas que, sans un motit puissant, vous soyez venu ici. La raison de votre présence, quelle est-elle? Voyons.,, parlez vite 1
Marcos retint un sourire de triomphe.
Il eût pu, cette fois, en ne faisant pas de réponse, ou en faisant, une réponse ôvasive, avoir son tour et prendre sa revanche.
La créole brûlait maintenant de savoir ce que peu d'instants auparavant elle n'eût voulu écouter à aucun prix.
Elle frappa du pied avec impatience.
Il se décida à lui dire :
— Je l'ai vu partir.
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— Qui ? lui? interrogea M uie de Casa-Real, qui, toute à sa cusiosité récente, perdait de vue sa visite et son visiteur.
— L'homme de là-bas.
— Le comte?
— Oui, sénora.
— Eh bien? fit-elle avec une impatience mal contenue. . .
— Vous avez pleuré, maîtresse.
— Moi?
— Oui. J'ai vu vos larmes. Je les ai vues.
— Soit. Où veux-tu en venir? ;
Le tutoiement de la maîtresse était une ineffable joie pour le serviteur. Pour obtenir cette récompense, il eût passé à travers les flammes. . La créole le savait.
Elle était certaine que Marcos Praya ferait tout pour se rendre digne de
. cette faveur, que dans la circonstance présente il n'avait pas encore l'occasion de mériter.
Le bonheur rend muet parfois.
Le métis ne voulant rien perdre de l'écho - de ces douces paroles, hésitait à répondre.
Hermosa renouvela sa question :
— J'ai pleuré, j'en conviens. Mais toi, Marcos, que veux-tu?
Les yeux de Marcos ne quittaient pas la petite main blanche de sa maîtresse, ce qui faisait que tout en admirant ses doigts effilés, il ne perdait pas de vue l'arme mortelle dont nous avons parlé plus haut.
Soit préoccupation, soit instinct vindicatif, la comtesse de Casa-Real n'avait pas cessé de jouer avec son poignard indien, à la lame bleuâtre, à la poignée constellée de diamant et de rubis.
En suivant la direction des regards du métis, qui répondaient clairement à ses points d'interrogation, elle aperçut l'engin meurtrier, et elle comprit.
— Tu oserais? s'écria- t-elle.
— Tout.
£ — Pour me venger ? *
<% — Pour vous servir.
— Tu es fou 1 Le métis s'inclina silencieusement. La seule réponse qu'il eût envie de lui
adresser était celle-ci :
— C'est de vous que je suis fou; c'est vous qui tenez ma raison dans votre main.
Il se tut.
Hermosa secoua plusieurs fois sa tète impérieuse, comme si une volonté supérieure à la sienne lui imposait une idée contre laquelle elle se révoltait; puis elle ajouta :
— Né l'oubliez pas, Marcos... nous ne sommes pas en Amérique. | — Je n'oublie rien, s en oral dit-il en articulant chacune des syllabes
précédentes de façon à leur donner un sens qu'eux d'eux pouvaient seuls comprendre.
La comtesse détourna la tête. Marcos Praya continua :
— Madame la comtesse a-t-elle jamais eu à se plaindre de ma fidélité?
— Non.
— De ma discrétion?
— Non plus. Mais retenez bien ceci; Marcos; pour se vanter de sa discrétion, un fidèle serviteur ne doit jamais prétendre qu'il est discret.
Un éclair de rage brilla dans les yeux du métis.
Par un effort suprême, il se contint et força son visage à redevenir calme et froid :
— Ce n'est ni de sa fidélité ni de sa discrétion que le pauvre Marcos Praya voulait parler. A quoi bon rappeler ce qui existe? Marcos Praya .supplie sa maîtresse de ne pas dédaigner son dévouement. Ne Fa-t r il pas toujours servie aveuglément?
— Si... toujours t.... Trop bien, peut-être..., murmura celle-ci. Je connais votre terrible obéissance.
; — Mon âme obéira encore à la voix de la sefiora. Mon bras est aussi
vigoureux que par le passé. Dites un mot, et cet homme...
— Get homme, vous le respecterez, Marcos...
I ; — Moi? fit le métis en poussant une sourde imprécation.
— Je vous l'ordonne. Ses jours vous seront sacrés. Je le veux t ■,"..; — J'obéirai.
— Bien. Vous pouvez vous retirer. J'ai besoin d'être seule.
— Pour penser à lui? dit Marcos.
? ; Ces mots lui échappèrent..
Sa haine pour le comte de Warrens venait de s'exhaler malgré lui. t(.- M m0 de Casa- Real se redressa, et d'un ton de suprême dédain :
f — Que vous importe? fit-elle.
V —Pardon, senora, pardon. Vous l'avez dit : il y a des moments où je perds
l'a raison...
— Et le respect.
— Mon zèle m'a emporté trop loin. Pardonnez-moi. Le serviteur balbutiait ces excuses avec tant de confusion, il avait les
traits tellement décomposés par la honte de s'être laissé deviner et par la douleur d'avoir déplu à sa maîtresse, que celle-ci, quittant ses airs de reine offensée, lui tendit la main et lui fit tout doucement signe de s'éloigner.
Marcos Praya saisit cette main, y posa ses lèvres comme il eût pu les poser sur une rose dont il n'aurait pas voulu blesser une feuille, et timide, repentant, du bonheur plein l'âme, il sortit à reculons, humant pour ainsi dire les dernières senteurs de ce salon qu'il lui fallait quitter, les parfums enivrants de cette divinité qui ne voulait plus être adorée que de loin.
Le métis sorti, la créole demeura pensive.
Elle réfléchissait aux bizarreries de la vie humaine.
— Si je jetais cette bague au fond d'un gouffre, se disait-elle, voilà un être qui n'hésiterait pas à s'y précipiter pour me la rapporter. Si je lui disais ; Vole, tue, assassine,, c'est ma volonté, il volerait, il tuerait. Tous ces crimes,
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