‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 8 sur 68 · POUR TOUX LE MONDE · texte numérisé non relu

POUR TOUX LE MONDE

On vient de le voir, tout Paris est en fête.

Plus que tous les autres, le quartier des Écoles prend sa part de la joie commune.

Les cabarets chantent aux angles des rues de la Cité, de la Harpe et Saint- Jacques.

Sur les boulevards extérieurs, les bals publics éparpillent dans l'air les notes apocryphes de leur musique d'aveugle appelant, à grand renfort d'harmonie imitative, les danseurs qui se hâtent d'accourir, déjà plus que raisonnablement ivres.

Là, c'est la jeunesse qui jette sa gourme, ce sont les iils de bons provinciaux qui se saignent aux quatre veines pour leur faire apprendre le droit on la médecine.

Vous voyez ce sauvage aux plumes de coq et au nez carabiné, un jour ce sera l'aigle du barreau parisien, peut-être même un des foudres de l'opposition à notre tribune politique I Ce Soulouque à jupe de danseuse, dont les épaulettes sont faites avec des carottes et des navets artistement collés les uns-aux autres, ne vous y trompez pas, dans vingt ans vous lui confierez la vie de votre femme, de vos enfants!

Ils en ont pour quatre ou cinq ans de celte vie fiévreuse et dégingandée.

Puis viendra l'heure des lunettes et des favoris côtelettes. Adieu barbiches

brunes et blondes, moustaches aux crocs retroussés par derrière l'oreille, chevelures incultes et flottant au gré de l'amour 1 Adieu le printemps, l'espérance et la gaieté, voici venir vers eux le monde qui leur dit, le menton enfoncé dans sa cravate : Satprata bîùerunt... Assez de folie, mes bons amis ; plus de rires, plus d'illusions! C'est l'heure de la réalité, de l'ambition, de la cupidité. Oubliez que vous avez un cœur; gagnez de l'argent t Brisez ces chaînes qui vous faisaient la vie si douce et si fleurie; il vous faut des rubans de toutes couleurs à vos boutonnières. Oubliez le passé avec ses lumières et ses refrains de tendresse; il s'agit d'arriver, de grimper sur le dos de vos devanciers. Plus d'amis, plus de maîtresses! Yous êtes des hommes; travaillez, réussissez ! Sinon, mieux vaudrait pour vous ne jamais avoir vu le jour.

Au moins ceux-là s'amusent pour s'amuser.

Ils ne descendent pas des hauteurs de Montmartre et de Batignolles, dans un costume qu'ils doivent à une entreprise de gaieté publique, garçons bouchers donnant le bras à des balayeuses, pour gagner trois francs et quelques centimes au bout d'une nuit de quadrilles de commande.

Ils ne prennent pas des noms comme la Bretonne, Baudruche, le Capricorne ou le Saut-de-Lapin, et ne se font pas offrir cinquante ou soixante francs par des libertins blasés et avachis de débauche, pour danser sous leur loge d avant-scène le pas de la grenouille en gésine.

Ils y vont bon jeu, bon argent.

Ils n'ont rien de répugnant, et si parfois ils descendent au niveau des brutes que nous venons de citer, ils en rougissent le lendemain et se jurent bien de ne pas recommencer.

Quelques-uns de ces étudiants plus riches ou mieux accouplés que leurs amis et camarades, dédaignant la Chaumière, le Prado et autres bals du quartier, désertaient la rive gauche et, traversant les ponts, se rendaient, cette nuit-là, soit à l'Opéra, soit à Valentino.

Abandonnons-les quelques instants, nous les retrouverons tout à l'heure.

Au coin de la rue des Saints-Pères et de la rue de Lille, sous une porte cochère donnant en face d'un de ces restaurants à bon marché, que les étudiants surnomment des Rôtisseuses, une pauvre femme, aux traits fins et distingués mais que la misère, le désespoir ou peut-être la débauche, avaient marquée de leur ineffaçable stigmate, se tenait accroupie dans l'ombre, un enfant de quatre ou cinq ans dans les bras.

L'enfant, un petit garçon, une tête d'ange bouffi, grelottait dans les haillons sordides, misérables, mais propres dont il était enveloppé.

La mère, jeune, quoique de prime abord il eût été impossible de lui assigner un âge déterminé, la mère, vêtue d'une vieille robe de soie noire, trouée, reprisée, en loques, dernier vestige d'un luxe effacé, la tête entortillée dans un mouchoir formant capuchon, pleurait à chaudes larmes tout en essayant de réchauffer la pauvre petite créature, qui d'instant en instant murmurait d'une voix faible et convulsive :

— Maman, j'ai froid 1

— Mon Dieu I mou Dieu 1 sanglotait la misérable, et ne rien pouvoir, et ne plus rien avoir 1 plus rient Et tout ce monde qui soupe, qui chante, rit et

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s'enivre! Ils vont me laisser mourir là, sans pitié, sans secours! Ohl mon enfant f mon cher enfant ! si tu pouvais dormir !...

Et, embrassant son fils avec frénésie, avec des tressaillements nerveux, elle se mit à le bercer, à le dodeliner, pour essayer de l'endormir, lui et ses souffrances, qui lui faisaient oublier ses propres souffrances, à elle.

— Oh! maman! j'ai bien froid! bien froid (

Elle ôta le foulard qui lui garantissait îatête et elle l'en enveloppa, laissant retomber sa chevelure en désordre le long de ses épaules, sans y prendre garde.

— Chassés 1 Plus d'asile! plus de pain 1 Ohl ville sans entrailles ! Il est donc vrai que tu dévores tes enfants! J'ai été belle, heureuse ! moi aussi, tout m'a souri. Depuis que Dieu m'a donné cet ange, il m'a repris le bonheur. Voilà vingt heures que je n'ai rien mangé... Oui, mais lui, mon trésor chéri, il ne souffre pas, je lui ai donné mon dernier morceau de pain. Si je pouvais l'endormir!

Et elle le berçait toujours!

Mais comme si toutes ses paroles, tous ses désirs dussent se tourner contre elle, l'enfant, qui commençait à fermer les yeux, les rouvrit, et, lui passant ses petits bras autour du cou, l'embrassa et lui dit tout doucement :

— Maman, j'ai faim ! Est-ce que nous n'allons pas bientôt manger?

— Manger !

La malheureuse se mit à frissonner; des hoquets convulsifs soulevaient sa poitrine, elle jetait autour d'elle des regards qui ne voyaient plus rien; les larmes s'arrêtèrent dans ses yeux égarés et brûlés par la fièvre.

A ce moment, du premier étage du restaurant voisin, des chants bachiques s'élancèrent et arrivèrent jusqu'à elle.

C'était :

Messieurs les étudiants S'en vont à la Chaumière, Pour danser le cancan Et la Roberl-Macairc;

on :

Le père Adam, trois jours avant sa faute, etc.;

ou du Déranger : on en chantait encore en 1847, et les fourchettes frappaient les verres, les assiettes brisées sautaient par la fenêtre. Deux ou trois éclats de porcelaine vinrent rouler jusqu'aux pieds de la pauvre femme.

Elle jeta un regard avide sur ces débris, pour voir si par hasard elle n'aurait pas pu rencontrer la pâture d'un chien ; mais les heureux et les gorgés de là-haut ne se doutaient point qu'à quelques pas à peine de leurs joyeusetés, succombant sous le froid et la faim, une mère se désespérait sur son enfant qui lui demandait du pain,

— Que faire? Si je chantais aussi!... Ils m'entendraient! Ils me secourraient! Oui, essayons.

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Et elle commença d'une voix faible, mais encore belle et habile dans Fart du chant, Y Adieu, de Schubert :

Voici l'instant suprême, L'instant de nos adieux!

toi! seul bien que j'aime, Sans moi retourne aux deux!

La mort...

Ici la voix lui manqua.

Elle s'était levée, son fils toujours bercé par ses bras glacés; elle retomba, chancelante, sans voix, sur la borne qui lui servait de siège, sans pouvoir répéter d'autre mot que :

— La mortl la mort 1 Mais son but était atteint- La fenêtre du restaurant venait de s'ouvrir et quatre ou cinq masques,

des verres de Champagne à la main, des cigares aux lèvres, le bras entourant la taille des grisettes, lorettes ou étudiantes qui leur donnaient la réplique, parurent, cherchant d'où pouvait venir cette réponse funèbre à leurs gais refrains.

Tout d'abord, ils ne virent rien, et l'un d'eux se mit à crier :

— La bonne farce! hé! là- hast la Malibran, faites dételer, nous remplacerons les chevaux de votre carrosse 1

La pauvre femme releva la tête, comme si elle eût reçu subitement une commotion électrique, ses yeux lancèrent un regard de convoitise vers les bougies qu'on voyait au travers des vitres du cabinet où soupaient ces genslà. Elle prêta l'oreille à cette raillerie, qui, pour elle, était une espérance.

— La charité, s'il vous plaît? fit-elle en baissant la tête.

La voix de la pauvre femme résonnait si faiblement, qu'elle se perdit au milieu des rires et des calembours.

— La Pomme, appelle-moi Jean, ou je ne te réponds plus, dit en titubant sur ses jambes un tout jeune étudiant de première année, qui cherchait à se faire passer pour un viveur, un cynique, un blasé, lui qui arrivait la veille de Bernay, avec deux malles pleines de linge, des illusions plein la tête, et des mains plus rouges que celles d'une Javotte de village.

La mère mit un baiser au front pâle de son enfant.

La Pomme mit un soufflet sur la joue de son cavalier, et lui riant au nez :

— Je ne connais que des Arthurs. Tu t'appelleras Arthur comme les autres. Voilà!

En ce moment ses regards tombèrent sur la mendiante, qui s'était avancée jusque sous la fenêtre, et qui tendait la main.

— La charité ? J'ai faim, mon lils aussi t

— Oh! pauvre femme! s'écria la Pomme. Tiens ! sans cœur d'Arthur, regarde, la voilà ta Malibran ! Vite la main à la poche.

— Ah! plus souvent! répondit celui-ci en se retirant de la fenêtre... Ou la connaît, c'est toujours la même chose! Voilà dix ans que cette coquine-là fait

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les mômes grimaces I Tu ne vois donc pas qu'elle a bu ? Elle ne peut même pas se tenir sur ses jambes.

Et le malheureux, qui était ivre, se laissa aller et retomba lourdement sur un canapé. '.-*..

— Ivre, moi! pensa la pauvre femme.

Et, joignant les mains, elle retomba agenouillée sur le pavé.

— Allons, descendons* et plus vite que ça, fit la Pomme, une belle brune aux joues brillantes de santé. Ohé 1 les autres 1... L'addition est payée, mais c'est égal, voilà mon bonnet de police qui servira d'aumonière. Àllons-y gaiement i

Chacun des étudiants mit une pièce de monnaie dans le bonnet de titi que tendait la jeune fille, Arthur ou Jean lui-même fut obligé de s'exécuter.

— Maintenant, nos paletots, nos manteaux, et en route pour l'Opéra! Je me charge de faire accepter la chose par la pauvre femme.

On descendit, et le produit de la collecte, qui s'élevait à une trentaine de francs, déposé par la Pomme entre les mains de la mendiante.

— Voilà de quoi vous nourrir et vous couvrir cette nuit, la mère, vous et votre petiot.

— Merci ! ch i merci ! sanglota la femme.

— Ne nous remerciez pas... Ça commence bien notre nuit... nous sommes sûrs de nous amuser. Allons, Arthur, prends mon bras et marche droit.

Arthur obéit tout en murmurant :

— Sapristi! qu'il fait froid! On me fait marcher contre le vent. Je n'aime pas ça.

Les chansons et les cris recommencèrent.

La bande joyeuse s'éloigna sans faire plus attention à la mendiante ni à l'enfant, qu'elle s'était empressée de reprendre dans ses bras.

En ce moment, deux hommes qui avaient eu soin de laisser s'éloigner les étudiants masqués, s'approchèrent vivement de la mère et de l'enfant.

Puis, sur un signe du premier, le second, donnant une brusque secousse au bras de la malheureuse qui tenait l'aumône des jeunes gens, fit tomber à terre cinq ou six pièces d'argent, sur lesquelles il se précipita.

Après les avoir ramassées et mises dans sa poche, il prit la fuite à toutes jambes.

La femme, qui n'avait songé qu'à préserver son enfant de ce choc brutal, demeura un instant sans comprendre, puis elle s'arrêta froide, inerte, atterrée.

Le second inconnu l'examinait froidement.

— Monsieur! monsieur! s'écria-t-elle, on vole le pain, la vie de mon fils ! Au secours ! au secours !

L'homme ne bougea pas. Il n'eut même pas l'air de l'entendre.

Alors, se relevant, effarée, les yeux démesurément ouverts, agitée d'un tremblement irrésistible, elle poussa deux ou trois cris inarticulés semblables à des rugissements.

L'homme resta de nieiTe.

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