‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 9 sur 68 · IX · texte numérisé non relu

IX

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Voila de quoi vous nourrir et vous couvrir cette nuit, la mère, vous et votre petiot.

La pauvre femme vit qu'elle n'avait plus de pitié à attendre de personne, et, serrant avec violence contre sou sein son fils qui pleurait et criait :

— Maman, j'ai froid, j'ai laimt elle bondit et s'élança en courant vers le quai voisin.

L'homme suivit.

N'écoutant ni les plaintes, ni les cris d'effroi de l'enfant, elle courait, lais-

LlV. 5. P. U0 Y, édit. — Reproduction interdite.

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sant échapper de ses lèvres crispées ces seuls mots, qu'elle avait essayé de chanter peu d'instants auparavant :

— La mort ! ... 3a mort !

Au loin, les pierrots, les sauvages et les débardeurs qui étaient venus à son secours traversaient en ce moment le pont des Arts en chantant.

Sans ralentir sa course, affolée, la pauvre désespérée tourna lo quai de gauche, s'engagea sur le pont du Carrousel, et arrivée au milieu à peu près, elle s'arrêta, puis se pencha sur le parapet.

Sous ses yeux, les eaux de la Seine déroulaient leur ruban blafard, large et moutonneux. Elles semblaient lui dire :

— ■ Viens, nous te recevrons comme une amie, tu te reposeras dans notre sein. Ici est le repos, ici la fin de tes douleurs. Viens !

Ses lèvres murmurèrent une dernière oraison, un muet adieu à la vie.

Puis, couvrant de baisers frénétiques les joues de son enfant, elle sanglota :

— Mon Dieu i mourir à vingt-cinq ans! Mon Dieul pardonnez-moi... mais j'aime mieux remmener avec moi! La route serait trop rude pour luil je ne veux pas qu'il reste seul dans ce monde... D'ailleurs une bonne mère ne quitte pas son enfant 1... Viens, mon fils, viens avec moi!

Elle fit le signe de la croix et monta sur le parapet.

Une main puissante la saisit par la ceinture et l'attira en arrière.

Elle retomba à genoux sur le pont.

— Vousl s'écria-t-elle avec une indicible terreur, en reconnaissant l'homme qui avait fait signe de la voler. Vous!

— Mauvaise mère, lui répondit une voix ferme et imposante.

— Mauvaise mère ! ... moi ! . , .

— Quel est donc le Dieu qui autorise une mère à tuer son enfant?

— Oh 1 mon iils ! mon cher fils !

Et elle éclata en sanglots, trop longtemps contenus.

— Pleurez 1 reprit l'inconnu, pleurez et repentez- vousl Elle releva la tête et le regardant fixement :

— Qui êtes- vous? que me voulez- vous ?

— Je suis voire ami... je veux votre enfant.

— Mon enfant!... Ah! cria-t-elle au comble de l'exaspération, tout à l'heure on m'a volé mon pain... maintenant on veut me voler mon enfant 1 Oh! non! non!... Eh bien! venez donc me le preudre !

— Pauvre folle! fit l'inconnu, qui s'approcha d'elle.

— Ne me touchez pas, cria la mère épouvantée, j'appelle, je crie... On viendra... Vous ne me volerez pas mon chérubin, mon trésor, ma vie... à moi... On viendra... Il veut me... Ahl le misérable! A moi... à moi!...

Ce fut tout.

La fatigue, le besoin l'emportèrent; elle se sentit défaillir et elle tomba.

L'étranger se précipita et soutint l'enfant, qu'en tombant, par un mouvement instinctif, elle levait en l'air pour le préserver de tout mal ; puis il se baissa, saisit la mère dans ses bras et reprit, suivi du fils, le chemin que la pauvre femme venait de franchir en courant.

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Arrivé à la porte du restaurant, il sonna, on ouvrit.

Bon premier soin fut de déposer la mère et l'enfant dans une chambre où des secours leur furent prodigués.

Ensuite il manda le maître de rétablissement, qui, après avoir écouté ce que l'étranger lui dit à voix basse, s'inclina respectueusement devant lui et se retira.

A ce moment, on frappa à la porte du salon où tout cela se passait.

Sur un mot, entra le second inconnu, qui avait volé l'aumône des étudiants.

— Tout est-il prêt, Karl? demanda l'inconnu.

— Oui, répondit le nouveau venu. On n'attend plus que Votre Excellence, et les personnes qu'il lui plaira d'amener.

Voilà, parmi beaucoup d'autres, tristes, joyeuses, dramatiques ou burlesques, Jes quatre principales scènes qui se passèrent à, Paris, la nuit du samedi gras de Tan 1847, entre minuit et deux heures du matin, scènes qui auraient été vues par le Rôdeur nocturne dont nous avons parlé au commencement de cette histoire, si d'un observatoire élevé son œil eût plongé sur les rues si tranquilles en apparence de la capitale de la monarchie française.

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