‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 21 sur 92 · MU · texte numérisé non relu

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Enfants soyez bénis, dit-il avec solennité.

— Non, mon joli pierrot... nous n'êtremwns donc pas ensemble, comme conversation ?

— Continue ! répliqua le pierrot en se mordant les lèvres. [" — Une coupure ! { pensa Mouehette le diablotin.

Une coupure, dans le langage du gamin, qui figurait dans les drames et dans les ballets de la. Porte Saint-Martin, signifiait :

LlV. 67. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 67

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— Voilà une phrase qu'on aurait bien dû prendre la peiné de ne pas pro- j; noncer.

Coupure, pour lui, équivalait à: bêtise.

— Donne ton conseil, répéta le pierrot à son interlocuteur. Celui-ci se pencha vers lui pour ne pas être entendu par. d'autres oreilles

que les siennes.

— Pas si près, camarade ! Parle à distance, je te prie, s'écria vivement le pierrot.

— Soit.

— Je ne suis pas sourd. J'entendrai aussi bien.

— Et tu ne crains pas ?... fit le débardeur. ' -r- Je ne crains rien, répondit l'autre fièrement,

— Si, tu crains mon voisinage. Parlons sérieusement. Tu as eu tort de venir ici.

— Pourquoi ? On ne peut donc pas s'amuser, maintenant ?

— Ce n'est pas ta place.

— Voyez-vous cela t

— Retire-toi.

— Le plus souvent.

— Il en est temps. Ces messieurs te reconduiront jusqu'à une voiture.

— Quels messieurs ?

— Mon frère lilas et mon frère ponceau, répondit le débardeur noir, en désignant les deux débardeurs aux costumes lilas etponceau.

Ces deux derniers se levèrent et firent un salut affirmatif.

— Oh ! ne vous levez pas, continua le pierrot d'une voix mordante et railleuse; nous ne sommes pas dans le monde ici, et je vous dispense l'un et l'autre de m'offrir votre bras.

— Pierrot, mon pierrot, dit en riant le débardeur noir, voilà que vous parlez comme une pierrette.

A un geste de colère, à un éclat de voix lancé parle pierrot, un domino noir, qui depuis le commencement de cette scène se tenait adossé au mur., à quelques pas de là, dans l'attitude d'un homme qui ne s'occupe de rien et se trouve sur le point de s'endormir tout debout, se redressa subitement et vint se placer derrière ce dernier.

— Tiens 1 d'où sort-il, celui-là? demanda le débardeur bleu. Le domino ne bougea pas.

— Tu dormais, retourne dormir! lit l'Orange, qui, se fiant à sa force irrésistible, étendit le bras vers lui et r écarta de façon à l'envoyer rouler à dix pas de la table.

A sa grande surprise et à celle des quatre autres débardeurs, qui, tous, connaissaient la vigueur athlétique de leur frère Orange, le domino noir chancela à peine.

Puis, reprenant son aplomb, son centre de gravité, il se croisa, les bras sur la poitrine et demeura immobile, les yeux fixés sur ceux du pierrot, dont évidemment il attendait les ordres.

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Le débardeur orange venait, pour la première fois de sa vie, de rencontrer une force égale à la sienne.

Il se leva. :

Le diablotin se laissa glisser jusqu'à terre, et, prenant sa chaise, s'assit à sa place devant la table.

Mais, sur un mot du débardeur noir, l'Orange, qui était sur le point de sautera la gorge du domino, s'arrêta comme par enchantement, et vint se mettre derrière son chef de file.

L'orage couvait.

Les faux-nez avaient quitté le comptoir du père Tournesol et s'étaient insensiblement rapprochés du groupe formé par les cinq débardeurs, le pierrot, le diablotin et le domino noir.

Au milieu du silence général, le débardeur noir dit lentement : . — Je te croyais seule ici, querida. Je me suis trompé. Ton bravo t'accompagne:

Le domino restait impassible.

Le pierrot répondit : -

— Tu te trompes, Passe-Partqut, seule je suis venue dans ce tapis-franc... Au mot tapis franc, quelques murmures se firent entendre, parmi lesquels

il nous sera permis d'introduire une vigoureuse protestation du sieur François Tournesol.

— Seule je suis venue, répéta. le pierrot, et seule je sortirai! ~r- Tu avoues ton sexe.

— Mes pieds et mes mains plaideraient contre moi, répliqua le pierrot, qui, même sous le costume masculin, ne pouvait renoncer au plus grand charme de la femme, la coquetterie.

— Pourquoi es-tu venue ici ?

— Je voulais savoir si tu y serais.

— Tu le sais; va-t'en!

— Non. Je m'amuse, et je reste, mon bon Passe-Partout. Le débardeur noir se mit à rire.

— Voilà deux fois que tu me donnes ce nom, querida; regarde. Et il souleva son masque.

— Mon Dieul fit le pierrot avec stupeur, ce n'est pas lui i

— Qui sait? répondit-il en raillant et en rattachant son loup de velours.

— Je resterait oh! je resterai!

— Tu es avertie. Retire-toi!

— Nonl

— A ton aise. Ne t'en prends qu'à toi-même s'il t'arrive malheur.

Et, se tournant vers le domino noir, qui, comme une statue de bronze, n'avait pas fait un mouvement, il ajouta à voix basse en langue espagnole :

— Marcos Praya, veille sur ta maîtresse. Un danger de mort la menace.

— Je veillerai, répondit sourdement le domino.

En ce moment la bande des bourgeois à faux nez se trouva doublée. Mouchette le diablotin seul s'en aperçut.

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II grimpa sur sa chaise, et s'y tenant debout sur un pied, un verre dans chaque main :

— Messieurs et mesdames, s'écria-t-il de sa crécelle la plus stridente, l'addition est une opération par laquelle étant donné un certain nombre de faux-nez, comme six, et étant redonné un autre certain nombre de faux-nez, comme quatre, on arrive à un troisième nombre de faux-nez, comme dix, appelé total.

Et il avala coup sur coup ses deux verres de bischoff.

Le débardeur noir tourna nonchalamment la tête et regarda les bourgeois au long nez par-dessus son épaule.

Il se leva.

Les quatre autres débardeurs se levèrent aussi.

Sur le mot : Dansons, prononcé par le faux-nez, dans lequel le pierrot et Mouchette avaient cru reconnaître Coquillard-Charbonneau, les bourgeois, qui étaient réellement doublés, se prirent par la main et se mirent à danser une farandole échevelée autour de la table des débardeurs.

— Allons! dit le débardeur noir.

Cinq gourdins décrivirent cinq courbes parfaites et cinq faux-nez s'arrêtèrent

Il y avait une excellente raison à ce temps d'arrêt.

On la comprendra sans que nous nous donnions la peine de la détailler.

Les cinq faux- nez gisaient par terre.

Leurs cinq, compagnons n'attendirent pas leur tour.

Ils se jetèrent à corps perdu sur leurs adversaires, espérant les prendre au dépourvu.

Malheureusement pour eux, il n'en fut rien. Deux minutes après, malgré une. résistance désespérée, ils se voyaient pris au collet et à la ceinture par les débardeurs et jetés dans la rue, à la volée, à travers la porte d'entrée que Mouchette tenait toute grande ouverte.

Quelques instants après, leurs camarades, assommés avec un si bel ensemble, venaient les rejoindre sur la chaussée, portés, avec tous les égards dus à leur courage malheureux, par tous les chicards, titis, malins, polichinelles et arlequins qui avaient assisté à leur rapide déconvenue.

— Passez, mes frères, mes oncles, mes cousins, disait Mouchette en s'inclinant devant chaque bourgeois qu'on sortait du 'cabaret, passez, pauvres diables que vous êtes !

— Un second bischoff! demanda le débardeur noir, en s'asseyant de nouveau à la table dû pierrot, qui, pas plus que le domino noir, ne s'était mêlé à cette bagarre.

On applaudit à outrance.

Et le sieur François Tournesol, propriétaire du Lapin courageux, apporta lui-même, cette fois, la consommation demandée par ses redoutables clients.

C'était une faveur qu'il n'accordait pas aux premiers venus.

Le premier moment d'effervescence et d'enthousiasme passé, une réaction s'opéra parmi les hôtes habituels du Lapin courageux.

Ceux d'entre les consommateurs qui avaient assisté à l'exécution sommaire

des bourgeois porteurs de faux nez, c'est-à-dire la plus grande partie de ceux qui se tenaient, dans le cabaret, dans la boutique du rez-de-chaussée, jugèrent prudent de ne pas attendre la lin de cet incident.

Les uns se retirèrent sans tambours ni trompettes. Les autres étaient tout simplement montés à l'étage supérieur. Nous laissons à penser ce qui se raconta du haut en bas de l'établissement du sieur Tournesol, au bout de deux minutes de conversations, d'allées et de venues.

Les cinq vigoureux débardeurs, qu'on avait commencé par prendre pour des lutteurs de la salle Montesquieu, étaient devenus peu à peu des géants dignes des contes de fées, des monstres plus terribles que ceux de la fable et de la mythologie.

Toujours est-il que, grâce à la désertion de tous ses clients du rez-dechaussée, le père Tournesol n'avait plus qu'à les servir, eux tout seuls, dans ces deux pièces où grouillait peu de temps auparavant une foule aussi idiote que mal choisie.

Cette réflexion ne consola pas le cabaretier.

Mais, au moment où il ouvrait la bouche pour se plaindre du scandale qui venait d'avoir lieu chez lui, une demi-douzaine de louis que le débardeur noir jeta sur la table changea sa mélancolie en gaieté communieative.

Quand nous disons que tous les débardeurs se trouvaient de nouveau réunis auprès de la table sur laquelle était posé le second bischoïï demandé, nous nous trompons.

Trois d'entre ces singuliers consommateurs seulement étaient restés là : le débardeur bleu, l'orange et le noir. .

Le débardeur ponceau et le lilas avaient disparu à la faveur du tumulte. Mouchette, quelque grouillante que fût sa nature, n'eût pas mieux demandé peut-être que de quitter la place à leur exemple; mais le pierrot, son amphitryon, avait fortement insisté pour qu'il demeurât à ses côtés. Le diablotin était resté.

Quant au domino, sombre et silencieux garde du corps de maître Pierrot, il n'avait pas quitté son poste, toute la bagarre durant.

C'était un compère de si redoutable apparence, que depuis l'épreuve tentée par le débardeur orange, personne ne s'était risqué jusqu'à lui pousser le coude en passant.

Bien que la générosité du débardeur noir eût déridé l'honnête François Tournesol et l'eût consolé du vide opéré dans son rez-de-chaussée, il n'était pas tranquille.

Depuis quelques instants, le calme se rétablissait aussi au premier étage.

Les cabinets particuliers devenaient muets, eux qui d'ordinaire n'étaient que sourds et aveugles.

Tous les soupeurs, tous les buveurs, masques et bourgeois, descendaient silencieusement le double escalier en spirale conduisant d'un côté rue de Malte, de l'autre rue d'Angoulème, et semblaient avoir grande bâte de quitter la maison du Lapin courageux.

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