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Tournesol se creusait le cerveau pour deviner, pour chercher à comprendre la raison de cette désertion en masse.
S'il l'eût demandée au débardeur lilas, celui-ci la lui aurait peut-être donnée, car, dès qu'il fut rentré dans la salle du rez-de-chaussée, il s'approcha du débardeur noir, et, se penchant à son oreille, il lui murmura ces trois mots : - - -
— Tout va bien.
Peu après, le débardeur ponceau parut à la porte de la rue d'Angout lême.
— Ils approchent ! fit-il, en opérant de la même façon que le lilas.
— Combien sont-ils? ,
— Une quinzaine d'hommes, au moins.
— Bien. Et lui, est-il avec eux?
— Il marche aux côtés de M. Jules .
— A sa droite?
— Oui.
— Ah! monsieur Jules! monsieur Jules! fit le débardeur noir avec un accent de menace terrible, vous jouez avec le feu. Vous serez brûlé.
— Quels sont les ordres ? demanda le ponceau.
— Les mêmes. Tous nos hommes sont placés, n'est-ce pas? répondit le chef ou celui qui paraissait l'être.
— Ghacun est à son poste.
— Et les... mouches? continua le débardeur noir avec un sourire dédaigneux.
— Elles préparent contre nous leurs aiguillons les plus acérés.
— La lutte sera donc?...
— Mortelle.
— Pour qui? repartit le débardeur noir. Toutes réflexions faites, messieurs, ne frappez que pour défendre votre vie, ajouta-t-il. Le sang de ces misérables salirait nos mains. Ne tuez qu'à la dernière extrémité.
—-Nous obéirons.
— Allez, et attendez le signal.
— Mais vous?
— Moi, je reste ici.
— Prenez garde! tout le danger sera pour vous.
— Vous en aurez votre part, messieurs; pas de jalousie! dit le débardeur noir en riant*
Puis il ajouta avec un accent de suprême autorité :
— Ici est le poste d'honneur. Ce sera le mien.
— Allez-vous demeurer seul ici? demandèrent les deux débardeurs ponceau et lilas avec inquiétude.
— Non pas; je garde la Cigale!
Le débardeur orange se dressa vivement sur les solides poteaux qui lui servaient de jambes, et se frotta les mains de façon à en faire craquer toutes les jointures.
— Et ces trois personnages-là? demanda tout bas le lilas au noir, en lui
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désignant le pierrot, le diablotin et le domino. Ces trois-là, qu'en faites-vous ?
— Ne vous en occupez pas. Ils ne se mettront pas contre nous, s'ils se mêlent de la chose.
. — Vous en êtes sûr?
— Allez en paix... et, sur votre tête.., n'agissez pas, ne bougez pas avant le signal convenu.
Le débardeur bleu, le lilas et le ponceau quittèrent le- cabaret. En sortant, le bleu dit à Tournesol :
— Patron, nous voulons souper, .— C'est facile,
— Avez- vous un cabinet libre?
— Hélas ! je crains bien qu'il y en ait plus d'un, soupira le Provençal.
— Indiquez-le-nous.
— Montez, messieurs. Les garçons sont au premier, et..,
— Non pas, non pas, riposta vivement le débardeur bleu, je désire que vous le choisissiez vous-même.
— Comme il vous plaira.
Et le digne M. Tournesol s'engagea d'un air pensif dans l'escalier, à la suite des trois masques, qui le surveillaient du coin de l'oeil.
Il était évident que, malgré leur façon de jeter l'or par-dessus les tables, le cabaretier provençal n'avait pas la moindre confiance dans ses hôtes mystérieux.
Il fut sur le point de retourner sur ses pas et de redescendre à son comptoir.
Mais une interrogation menaçante du débardeur bleu le rappela à l'ordre.
Maître Tournesol comprit qu'il n'était plus le maître chez lui.
Il se résigna et ne redescendit point.
Donc, au rez-de-chaussée, il ne restait plus que cinq personnes : le débardeur noir, — l'orange, — le pierrot, — le diablotin et le domino.
Ce dernier ne s'occupait en aucune façon de ce qui se passait autour de lui.
Les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés sur le pierrot, il attendait.
Sur un signe de son chef, le débardeur orange s'approcha du diablotin, et le prenant dans ses bras comme une nourrice prend son nourrisson, il lui parla quelques instants dans un coin.
Le gamin écoutait le géant avec un étonnement croissant.
De temps en temps, on l'entendait pousser quelque exclamation, comme celle-ci :
— Aliçà! mais... il parle comme un homme!.,. De l'éloquence, à présent!... Cré nom t quelle plaidoirie ! -
Et puis, sans répondre à son gigantesque interlocuteur, l'enfant chantonnait, selon sa détestable habitude :
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Ah! si Pacline t'entendait, Si mère Pacline t'entendait!
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Toujours est-il que la faconde de la Cigale, le débardeur orange, décida le gamin» qui, du reste, ne demandait pas mieux que de se laisser entraîner.
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Toutes ses sympathies étaient acquises à son onde bien- aime, comme il l'appelait le plus souvent.
— Ainsi, je peux compter sur toi? fit le géant en forme de conclusion.
— Oui, nononcleï
— Tu comprends à quoi tu t'engages?
— Je le comprends si bien, mon bonhomme, que je le comprends bien mieux que toi.
— Moumouche! gronda le débardeur orange.
— De quoi? tu n'as parlé qu'à moitié... j'ai deviné le reste.;. Faut-il. pas que je me pose en gâteux, et que je n'aie pas l'air de savoir à quoi m'en tenir? Je n'aime pas qu'on fasse joujou avec moi! Faut de la finesse, pas trop n'en faut Allons-y maintenant.
— C'est convenu? redemanda la Cigale, qui voulut être bien certain du consentement de .Mouchette.
— Archi-convenu!
— Quand je ferai... •
— Prrrr! ouitch!
— Deux fois.
— Oui. Crac! une... deux, ce sera fait,. répliqua vivement l'avorton. Mais crois-moi, nononcle, de la confiance!... Sinon, quand ça me plaira, je tournerai casaque. Et. à qui. la faute? ,
— Suis-je le maîti'e? demanda brusquement le géant, qui se faisait violence pour ne pas parler franc au .gamin, dont il aurait répondu corps pour corps. ,
— C'est vrai; t'as raison,, Goliath!
Et Mouchette se dégagea des bras de la Cigale, en répétant :
— Chose entendue : je t'appartiens.
De son côté, pendant que le colosse recrutait Mouchette, le débardeur noir avait fait une nouvelle tentative auprès du pierrot pour le décider à se retirer.
Ce fut vainement.
Il pria, il supplia.
Le pierrot lui rit au nez, se contentant de lui répondre :
— Vous restez, je reste! Partez, je vous suis! Je suis venu pour voir, je verrai; pour savoir, je saurai. Ma présence vous gêne, mon bel ami. J'ensuis désespéré; mais rien ne changera ma volonté.
— J'ai fait ce que je devais! murmura le débardeur noir, qui se dirigea vers la porte de la rue pour examiner si les gens annoncés par un des siens étaient encore éloignés du Lapin courageux.
Mais la porte s'ouvrit brusquement.
Une troupe d'individus costumés, masqués, avinés pour la plupart, lit irruption dans le cabaret.
Ils étaient une douzaine.
Leur entrée fut si précipitée, si inattendue, que le débardeur se vit rudement poussé, repoussé et presque renversé par le flot des arrivants, avant même de reconnaître à qui il pouvait avoir affaire.
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Son compagnon Juï répondit on Ire deux bouchées : — Lui, je ne sais pas, mais eux, oui!
Mais le géant quitta le garnit! .
En un tour de main la place fut déblayée^ et le débardeur noir dégagé.
Cela iie se fit pas sans récriminations.
Mais il n'en fut rien de plus.
— C'est lui? demanda le débardeur noir.
— C'est luit répondit l'orange.
LiV, 68. F, ROY, édîl. — Reproduction interdite. 68
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Ils allèrent se replacer à la table du pierrot.
Cependant les nouveaux venus menaient grand train et faisaient grand bruit. Ils criaient, se démenaient et affectaient de ne pas voir les cinq personnes qui se trouvaient avant eux dans la boutique de François Tournesol.
— À boire! à boire ! Il n'y a donc pas de garçons, dans cette baraque? cria l'un d'eux.
La Cigale et Mouchette se retournèrent ensemble en entendant l'organe enchanteur de M. Coquillard-Charbonneau, revenu costumé en malin, et tout oublieux de sa récente déconfiture.
Mais disons : oublieux en apparence, — maître Charbonneau étant le mouchard le plus rancunier que la policé officieuse ait jamais employé.
Il continua, aidé par ses compagnons, qui frappaient sur toutes les tables t]
à tour de bras : j
— Garçon! ohé-i garçon! C'est le Lapin de la Belle au bois donnant, ici. Ce \ n'est pas le Lapin courageux. Garçon! ohé! garçon! Père Tournesol, arrive/,! A boire ! à boire 1 à boire!
Et tous de répéter :
— A boire! à boire! à l'aide des notes les moins justes et les plus discordantes*
Ni patron ni garçon n'accoururent se mettre à leur disposition. Les cris, les hurlements, les chocs de verres recommencèrent de plus belle. Personne ne venait.
Le malin brisa sa canne sur des tables à force de s'en servir avec violence. Un des éclats vola en l'air et retomba devant le débardeur noir. Celui-ci . le saisit avec un sang-froid et une amabilité sans égale :
— Monsieur, dit-il, en s'adressant à Coquillard, qui en tenait encore l'autre bout à la main, monsieur?...
— Je ne suis pas un monsieur! répliqua grossièrement son antagoniste.
— Camarade?
— Au diable ! Je ne suis pas ton camarade, débardeur d'allumettes à un sou le paquet...
— Soit. Votre canne, répondit l'autre, qui avait fait voeu de patience. Je suis désolé de ne pouvoir vous la rendre au grand complet, mais vous avez eu l'adresse de ne m'en envoyer qu'une minime partie...
— Je n'ai qu'un regret, beau raboteur de bûches mouillées...
— Et lequel?
— Celui de l'avoir cassée sur une table au lieu de te l'avoir cassée sur les reins. „
— Vous êtes aimable, estimable malin.
— Qu'est-ce que c'est? On fait le joli cœur avec papa? répondit Coquillard d'un ton de stupide insolence. Faudra voir à changer ta chansonnette.
— Excusez-moi, monsieur Coquillard, fit poliment le débardeur noir, pendant que l'Orange se mordait les poings de la contrainte qu'il s'imposait en ne sautant pas à la gorge de Yalterego de M. Jules, excusez-moi, je n'avais pas l'intention de vous insulter.
— Ah ! ahl tu me connais, toi! reprit l'autre étonné.
— C'est pourquoi il m'est totalement impossible de vous adresser la moindre injure.
Côquillard-Charbonneau allait se donner au diable de ne pouvoir 'mettre la main sur un bon sujet de querelle, tellement sa vanité lui suggérait que le débardeur noir lui parlait sérieusement. Mais un éclat de rire étouffé que Mouchette, le diablotin, laissa échapper à son grandissime regret, l'avertit de son erreur.
Sa rage ne fut que plus violente.
Il regarda autour de lui, comme un taureau aveuglé par la fureur, et, frappant du pied, il allait se porter à quelque extrémité, imprudence ou sottise, lorsqu'une toux sèche et sonore, venant d'un des angles de la pièce, le retint, l'arrêta soudain, ainsi qu'eût pu le faire une grille aux solides baiTeaux de fer..
Dans cet angle, dans ce coin, à l'écart, se tenaient deux hommes. masqués, costumés l'un en paillasse, l'autre en domino vénitien.
C'était le paillasse qui venait de mettre un frein à la fureur de Côquillard- Charbonneau. :
Ces deux masques, faisant partie de la bande des survenants, étaient les seuls qui n'eussent point hurlé, gesticulé, cabriolé et fait un bruit d'enfer dans le rez-de-chaussée du Lapin courageuse.
Ils figuraient dans le tableau, plutôt en spectateurs qu'en acteurs.
Ils laissaient faire. Ils n'agissaient pas.
Évidemment, là se trouvait la tête de cette troupe désordonnée. C'était à ces deux masques ou bien à l'un d'eux qu'il fallait demander la cause de cette irruption inattendue.
Le débardeur noir s'en aperçut du premier coup d'œil, et laissant là maître Charbonneau, obligé de museler sa colère, il alla droit au paillasse.
Celui-ci l'attendit sans broncher
— Paillasse, mon ami, lui dit le débardeur sans aucun préambule, je te remercie de ton procédé.
— Quel procédé? répondit l'autre d'une voix hors nature.
— D'avoir mis une sourdine à la musette dq votre chien de basse-cour. Coquillard-Charbonneau poussa un grognement de rage qui le fit réellement ressembler à l'animal dont on lui donnait le nom.
Le paillasse ne sourcilla point, et, ne tenant pas à continuer la conversation avec le débardeur noir, il lui tourna le dos sans plus de cérémonie*
Ce dernier ne fit que rire de son impolitesse.
Mais la Cigale, le débarbeur orange, ne se contint pas plus longtemps en voyant son chef, si respecté par lui, traité comme un saute-ruisseau.
Il se précipita vers le paillasse, et lui mettant son énorme poing sous le nez :
— Goujat! va-nu-pieds i lui cria-t-il d'une voix de tonnerre. Ce fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.
Sans s'adresser à la Cigale, dont le poing fermé ne l'effrayait que médiocrement, le paillasse dit :
— Capitaine?
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- Personne ne répondit.
Il continua :
— Passe-Partout?
Même silence.
— Ah ! j'ai l'air de parler chinois, dit sourdement le paillasse en consultant le domino vénitien, que faut-il faire?
— Carte blanche ! répliqua le domino vénitien de façon à n'être entendu que de lui.
Le- paillasse se dirigea alors avec lenteur vers le débardeur noir, et lui parlant bien en face, les yeux dans les yeux, sans plus se donner la peine de déguiser sa voix :
— Mon cher capitaine, mon bon Passe-Parfcout, mon excellent ami Rifflard, nous renions donc le soir nos connaissances du matin ?
— Ah ! ah ! c'est vous, digne monsieur Jules? riposta le masque interpellé.
— Moi-même, pour vous servir.
— Trop aimable..,, mais je ne vous offrirais jamais des gages à la taille de votre mérite.
— C'est ce qui vous trompe.
— Vous êtes modeste.
— Mais oui.
— Une preuve de modestie? fit le débardeur noir avec un sourire narquois.
— Vous la voulez ?
— Je ne vous cacherai pas que mon étonnement égalera tout au moins vôtre humilité. " ■ i
— Libre à vous, mon bon.
— Voyons cette preuve ?
' — La preuve que je ne demande pas mieux que de vous servir.
— Eh bien? '
— C'est que vous êtes servi,
A l'époque où M.Jules faisait "partie de la police de sûreté, la locution : Vous êtes ou tu es servi !. avait fini par devenir proverbiale.
Il l'employait pour ordonner à ses hommes, à ses agents, à quel moment il leur fallait saisir leur victime ou se jeter sur leur proie.
Le débardeur connaissait, sans aucun doute, de longue date cette formule menaçante, car, en.Fentendant sortir de la bouche du paillasse, il se recula vivement, comme pour se mettre sur la défensive.
Mais quelle que fût la rapidité de son mouvement de retraite, elle n'égala pas la vitesse et le zèle avec lesquels Coquillard-Charbonneau s'approcha de lui.
En moins d'une seconde, la main de l'agent de M. Jules se posa rudement sur l'épaule du prétendu Passe-Partout.
En moins d'une seconde aussi, le poing de celui-ci s'abattit avec, une telle force sur le crâne de Coquillard, que le misérable tomba comme une masse sur le sol sans jeter un cri, sans même pousser un soupir.