OU L AFFUT TOURNE MAL POUR LES . CHASSEURS
Cependant la comtesse de Gasa-Real et Marcos Praya, son majordome, avaient suivi les indications données par le débardeur noir.
Mêlés à la foule des invités, costumés ou masqués, qui circulaient dans les salons, ils avaient pu facilement aller, venir, descendre et sortir tous les deux de la maison sans que personne s'en fût aperçu.
La créole allait devant.
Le métis suivait comme un chien fidèle. II. s'était fait l'ombre de cette femme, polir laquelle il eût donné sa vie sans hésitation^
A peine M™ de Gasa-Reaî eut-elle marché quelques pas dans la rue, qu'elle s'arrêta. <
Marcos Praya s'arrêta aussi.
— Marcos Praya! dit-elle à voix basse.
■ — Senora !
— Nous n'irons pas plus loin.
Marcos îa regarda sans comprendre, mais sans l'interroger. Il ne savait penser et agir que loin d'elle.
En la présence de sa maîtresse, toutes ses forces se concentraient dans son admiration.
Il la voyait, il Pécoutait. C'était tout.
Alors sa seule vertu, sa seule intelligence se traduisaient par ce mot : obéir.
En face d'eux se trouvait une maison borgne, à l'entrée étroite et sombre, donnant sur une de ces allées larges de deux pieds, un couloir plutôt, où deux personnes ne pouvaient passer de front.
Ce fut là, à l'entrée de ce long couloir, que la comtesse entraîna son majordome.
Elle se blottit dans le coin le plus obscur.
Ses vêtements clairs risquaient de la trahir, le métis se plaça devant elle.
Mal leur en prit.
Attentive comme une chatte qui guette, toute à son affût, M mc de Gasa- Real, regardant par-dessus l'épaule de Marcos Praya, ne laissait entrer ni
-, ir .j»r-¥- ^iVl -,
— Démon! murmura- 1- elle avec stupéfaction.
sortir aucun invité du riche Espagnol dont lui avait parlé le débardeur lilas, sans l'examiner des pieds à la tête.
Le métis, placé devant elle comme un bouclier, du côté de la rue, ne put prêter attention a un bruit de pas aussi léger que celui d'une feuille secouée par le vent, qui se fit entendre derrière sa protégée. Pourtant il eut une intuition du danger qui les menaçait.
LlV. 71. — p. ROY, édit. -+ Keproduclion interdite. 71
>ïWVî
iSr/tïlT
— ii™~^jL
562 LES Es T VISIBLES DE PARTS
Il tourna la tête vers elle; il ouvrit la bouche pour lui conseiller de ne v (
pas rester plus longtemps à rentrée de ce repaire.
La créole lui imposa vivement silence. *
Elle ne vivait que par le regard. |
Tout à coup un voile s'abattit sur ses yeux, un bâillon se posa sur sa bouche, et une voix qu'elle crut reconnaître pour celle de Mouchette, lui murmura à
l'oreille.
— N'bougeons plus, m'sieu Benjamin. On n'vous fera pas de bobo.
Elle voulut résister, ce fut en vain ; on l'avait saisie, enlacée, si adroitement qu'elle ne put remuer ni bras ni jambes.
Par un effort de suprême énergie, elle parvint à déranger le bâillon qu'on avait placé sur ses lèvres, et elle cria :
— Marco s ! à moi !
Une main de fer lui saisit le cou comme eût pu le faire un êtau -de-forgeron.
Elle se tut et tomba évanouie.
Au cri d'appel de sa maîtresse, Marcos Praya avait bondi à- son secours.
Malheureusement pour lui et pour elle, la position qu ? il occupait ne lui permit pas de prendre son temps et ses précautions.
11 lui fallut se retourner chercher la comtesse, qui était tombée, et parer le coup terrible qui lui était lancé par un de ses adversaires.
Cet adversaire n'était autre que la Cigale.
Or, quand de deux lutteurs, même de force égale, l'un a pour lui les avantages du lieu, de la lumière, de l'attaque et de la défense, l'autre n'a plus qu'à tomber le plus proprement possible à ses pieds.
C'est ce que lit le métis, qui roula comme une masse sur le sol en poussant un sourd gémissement.
La Cigale l'avait littéralement assommé.
— Mâtin ! quel marteau vous avez au bout du bras, mon bel oncle! s'écria Mouchette le diablotin avec un respect profond. Vlà ce que c'est : moi, j'ai voulu ménager mon pierrot, il a manqué prendre sa volée; vous, vous n'avez pas mis beaucoup d'égards dans la poignée de poing que...
La Cigale l'interrompit :
— Tais-toi ! lit-il: je ne l'ai assommé qu'à moitié...
— Merci pour lui; répondit la voix goguenarde du gamin.
— 11 s'en tirera avec un peu d'eau de sel sur le crâne.
— Faut-il aller en chercher, Nononcle?
— Non pas. Il ne faut pas qu'il retrouve la vue ni la parole avant un couple d'heures.
— Alors, ce n'est pas fini.
— T'as deviné, crapaud, ce n'est pas fini.
— De quoi retourne-t-il encore?
— Ah! voilà! dit la Cigale.
Mouchette se plaça entre le colosse et la comtesse de Casa-Rnal, qui gisait étendue sur le sol à quelque pas du métis.
— Minute! lit-il, ma petite vieille.
— Hein ? gronda l'autre.
■r^vV^^^-'-V'V
— Ne touchons pas à ça.
— A quoi? à cette diablesse ?
— Diablesse ou non, s'écria le gamin, c'est ma cliente ou mon client, comme il te plaira. Je ne veux pas qu'on me l'abîme!
— Tu ne veux pas, moucheron!
— La comtesse est mauvaise comme une teigne, c'est vrai; mais m'sieu Benjamin paye comme un empereur indien.
— Qu'est-ce que ça me fait h moi?(demandala Cigale, faisant un mouvement pour passer outre.
— A toi, mon oncle, rien 1 Mais à moi, c'est le meilleur de mon saint frusquin; on ne le détériore pas sous mes miretles.
— Eh! qui te parle de le détériorer, tou pierrot! gronda le géant avec impatience.
\ — Je vous abandonne le nègre blanc que voilà, ajouta Mouchette, mais lu ne toucheras pas à ma belle Espagnole. Tu n'y toucheras pas, Nicolas.
— Je ne demande pas mieux que de la ficeler sans y toucher, répondit la Cigale.
— La ficeler?
— Elle et son compagnon?
— Ah bienl pour ça, c'est autre chse. Je n'ai pas le droit de t'empècher de prendre tes précautions.
— Tu vas m'aider
— Gomme un cordier.
— Allons-y gaiement!
La créole et son majordome, celui-ci à moitié assommé, l'autre à demi étranglée, n'avaient pas encore repris connaissance.
Mouchette, le diablotin, et la Cigale, le débardeur orange, se mirent eu devoir de les ficeler, ainsi que ce dernier l'avait annoncé avec tant d'élégance.
Ils apportèrent à l'accomplissement de cet acte important la conscience indispensable à toute action bonne et utile.
Du reste, le colosse avec sa dextérité d'ancien marin, apprêta les cordes, garrotta la maîtresse et le serviteur, et se tournant vers Moue bette, qui se contentait de le voir travailler :
— Maintenant, petit, reprit-il, tu vas leur envelopper la tête avec leurs mouchoirs de poche.
— Inutile! ils n'ont pas repris connaissance.
— Va toujours!
Mouchette dévalisa la poche du pierrot, et en tirant un tissu de la plus grande finesse :
— Plus qu'ça de batiste, mon amiral! faudrait voir à vous laisser entortiller là-dedans, sans secousse et sans asphyxie.
La Cigale attachait de son côté le mouchoir de Marcos,Praya autour de son cou, après le lui avoir préalablement fait passer par-dessus le sommet delà tète.
Les deux adversaires des Invisibles, une l'ois mis hors de combat et dans l'impossibilité de voir ou de se hiire eniundre, le géant dit au gamin :