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— Rangeons-les, maintenant.
— Mais il me semble, repartit l'autre, que nous venons de lesastiquer proprement.
— Tu ne me comprends pas, petiot.
— Bahî c'est donc que tu ne te comprends pas toi-même, nononcle!
— Assez causé! le temps presse ! prends Thomme parles pieds. Mouchette obéit; la Cigale le souleva et le prenant par les épaules*
— Où allons-nous? demanda le gamin en riant, au canal?
— Non, pas si loin ; là-, tiens !
Et, du pied, la Cigale lui montra une excavation qui occupait le milieu du couloir.
— Ahî le joli trou. On Ta volé à une carrière d'Amérique.
La Cigale et Mouchette se dirigèrent vers l'excavation et y déposèrent le corps, toujours inerte, de Marco s Praya.
Deux minutes après, la comtesse y était déposée avec tout le respect dû à son rang et à son sexe.
■ — Cela fait, le colosse poussa un soupir de satisfaction.
— "V'ià de la bonne besogne! hein? dit le diablotin»
— Dame ! il ne faut pas se plaindre ! répliqua en riant à sa manière le débardeur orange; ils auraient pu y mettre moins de bonne volonté.
— Quand je vous dis que m'sieu Benjamin est la perle des gentils garçons ! répliqua le gamin. Ça y est, ça y est, quoi? S'ils continuent à gêner le patron et à le moucharder, faudra convenir qu'ils ont des doubles plus malins qu'eux...
— Et que nous.
— Et que vous, oui, continua-t-il. Mais les voilà casés. Que nous restet-il à tortiller?
— A toi, rien.
— Comment, rien,
— Je ne te retiens plus, mon petit Moumouche. Merci du coup de main. Ou te revaudra ça, mais...
— Mais, je peux me la casser, pas vrai?
—'Et te livrer aux joies innocentes de ton âge. Bonsoir.
— Bonsoir à cTheure-ci?
— Bonjour, si tu veux, pourvu que tu me lâches.
Mouchette fit une cabriole, se releva sur les mains, et après un saut périlleux que le plus habile clown du cirque Franconi lui eût envié, il se retrouva sur ses pieds.
Qu'on se représente l'étroit espace dans lequel ce tour de force de gymnastique fut exécuté, et l'on comprendra de quelle agilité et de quelle adresse était doué le corps du fils de la Pacline.
— La Cigale, ne comprenant rien à ses évolutions, lui demanda :
— T'es piqué? t'as été mordu?
— Ni piqué ni mordu, répondit le diablotin en prenant sa pose la plus digne, je suis blessé.
— Blessé, s'écria le colosse avec une vivacité qui témoignait de sa sollicitude pour l'enfant Blessé ! où ça? dans quoi?
ilt
— Dans mon amour-propre.
— Sacré môme! Il m'a fait une peur! Et qu'est-ce qui a osé manquer à' M/de la Mouche?
— Sa Seigneurie, Son Excellence, Son Altesse 'La Cigale! : "^
— Moi! Je ne m'occupe plus de toi, gamin! /
— C'est justement ça qui m'offusque.
— Parce que? ■ . • ' '.":; w • — Parce que tu me lâches (Tuncrau, et que je ne veux pas être balancé sans
mon consentement. : /
— Donne-le et va-t'en.
— Nisco, nononcle! On s'amuse trop dans ta société. Je m'incruste dans ton gracieux coffre.
— Ah! mais non!
— Àh ( mais si !
— Mais, momillârd, tu oublies donc ce que tu m'as dis ce matin chez la mère Pacline.
— Ce matin, j'avais une idée, maintenant il m'en est poussé une autre. Je ne vois pas de mal à la chose.
— Pas de mal! pas de mal! grommela le colosse; je ne peux pourtant pas te garder accroché à mes guêtres t
— Qui s'en plaindrait? Cigale, mon petit Cigale!... fit le gamin avec des câlineries d'enfant de quatre ans.
Le géant ne savait pas résister à ces grimaces-là
— Oui, oui, je te vois venir, mais ce n'est pas possible?
— Vrai, ce n'est pas possible? continua Mouchette en changeant de tonalité.
— Yrail
— r Eh bien! je m'en moque comme de ça.
Et il envoya de la poudre à perruque.
— Ah! mais...
— - Il n'y a pas de ah ! il n'y a pas de mais ! Vous le savez, mon bel oncle,
que ça vous plaise ou que ça ne vous plaise pas, je resterai près de vous.
— Malgré moi.
— Malgré vous. Ma tète n'est pas une tête de carton-pierre. Je n'en ferai •amais qu'à ma tête.
— Oui-dàl riposta sourdement le débardeur orange. Et il se rapprocha du diablotin.
Mais avant qu'il eût étendu le bras pour le saisir, celui-ci avait bondi à
dix pas en arrière, et s'écriait :
— Jouons-nous à ce jeu-là, Cigale, ma vieille? Le géant réfléchit qu'il perdrait son temps à poursuivre l'enfant, qui était
agile comme un écureuil ; il préféra entrer en négociations.
— Ici, Mouche t s'écria-t-iL
— Pas de coup de chien, au moins? demanda Mouchette, l'œil au guet >:j dans les ténèbres. el
— T'ai-je jamais menti? ■:!
— Non. ■ .'Mil
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— Est-ce que je t'ai jamais trejmpé?
— Non plus.
— Alors? dit la Cigale en lui tendant sa large main.
— Yoilà, s'écria le gamin; et, prenant son élan, d'un bond de chat, il sauta au cou du colosse et se trouva assis sur la paume de ladite main.
— Satané moucheron! lit ce dernier, en ne pouvant s'empêcher de serrer contre sa poitrine le frôle avorton qu'il sentait lui être plus, attaché de jour en jour.
En dehors de leurs communs intérêts, qui commençaient à s'enchevêtrer les uns dans les autres, ils éprouvaient tous deux une sympathie réciproque.
La faiblesse intelligente de l'enfant séduisait la force brute de l'homme.
A deux ils réalisaient un assemblage curieux, un tout.
Mouchette cerveau et la Cigale poignet faisaient le plus redoutable champion.
Toute cause qui se les attachait avait grandes chances de victoire.
— Voyons ! dit le colosse. Tu es bien décidé?
— A tout... c'est du cœur, répondit le diablotin, qui s'amusait de se voir bercer dans les bras de son protecteur et ami.
— Réfléchis. 11 en est temps encore.
— C'est tout réfléchi.
— ■Une fois lancé, il n'y aura plus mècke, faudra marcher en avant.
— Ou courra... à quatre pattes, si c'est nécessaire.
— Plus moyen de reculer,
— Reculer I... Aïe donc ! la bonne blague !
Et Mouchette se mit à gigot ter de telle sorte, que le débardeur orange, malgré toute sa force, se vit obligé de le déposer par terre.
— Après tout, dit-il, ça te regarde, mômillard.
— Un peu, mon neveu... non... mon oncle!
— Seulement, la fête sera complète...
— Y aura-t-il de la musique? demanda le diablotin.
— Une fiôre musique et une rude danse. Il ne s'agira que de décider une une seule chose.
— Laquelle?
— Savoir qui payera les clarinettes.
— Je n'ai pas de monnaie sur moi, ricana le gamin avec une de ces grimaces les plus sardoniques.
— Méfie-toi tout de même.
— C'est bon ! c'est bon ! on ne me mangera pas.
— Ah ! dame ! je ne réponds pas de la casse, fit la Cigale d'un air soucieux.
— BasLf répondit le diablotin, si on veut m'avaler tout cru, je me mettrai en travers ; ne t'inquiète pas, mon oncle, ie me tirerai d'affaire comme un mâle.
— Tu le veux?
— Oui.
— Ça l'amuse de risquer ta peau à ce jeu-là?
— La peau, les os et le reste.
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— Viens doue, et souviens-toi qu'en cas de besoin, tu n'as qu'à m'appeler. Si j'ai mes jambes, j'arriverai.
— Ce n'est pas de refus, mon oncle, dit Mouchette en riant, et à jambes de revanche.
Après avoir jeté un dernier coup d'oeil sur la créole et sur le métis, qui naturellement ne bougeaient ni plus ni moins que deux souches, la Cigale et Mouchette quittèrent l'allée sombre et étroite où ils avaient dressé leur embuscade.
Peu d'instant après, la Cigale et Mouchette étaient rentrés dans l'hôtel de l'Espagnol et ils rejoignaient les quatre autres débardeurs dans le salon où nous avons laissé le débardeur noir, le lilas et le bleu.
Le ponceau y était déjà revenu, de son côté.
Seulement, à leur arrivée, ces quatres personnages achevaient de mettre bas leurs costumes, et de revêtir des vêtements bourgeois dans les poches desquels se dissimulaient mal des crosses de pistolets et des manches de poignards.
La comtesse de Casa- Real ne s'était pas trompée.
Le comte de Warrens se trouvait, en effet, parmi eux. g Les quatre autres étaient : Sir Harry Mortimer, Martial Renaud,
San-Lucar et la Cigale.
Inutile d'ajouter que, grâce à de rapides substitutions et à d'adroits changements de costumes, les cinq débardeurs avaient réussi à dépister la jalouse curiosité de la créole.
Dès. qu'il aperçut son fidèle, le comte de Warens lui enjoignit de les imiter.
La Cigale quitta son costume et s'habilla en ouvrier.
Mais en faisant les mouvements nécessaires à une pareille opération, la Cigale démasqua le fils de la Pacline, qui se tenait timidement dans son ombre.
— Qu'est-ce que cela? firent deux ou trois des Invisibles.
— Ça... mais... mais..., répondit le géant se remettant à bégayer selon son immuable habitude, — toutes les fois qu'il se trouvait en présence de son capitaine, mais... c'est... c'est... Mou... mouchette, ajouta le diablotin de sa voix la plus claire... Mouchette.
— San-Lucar et Mortimer adressèrent un geste d'interrogation à leur chet.
Le comte de Warrens s'approcha du gamin, et lui posant la main sur la tête.
— Enfant, tu sais à quoi tu t'exposes, n'est-ce pas?
— Deux et deux font quatre t répondit Mouchette.
— Tu as déjà été autorisé par un des nôtres à suivre la Cigale, clans son aventure de la maison qui se trouve en face de celle-ci. r'î
— Par monsieur, fit le diablotin en désignant lecolonel Renaud, qu'il venait 4 de reconnaître à quelques mots prononcés par lui à voix basse. ;;|
— Petit diable! murmura Martial Renaud, je réponds de lui. ;;|f
— Et moi aussi, ajouta vivement la Cigale. i-j
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— Et moi itou, répondit Mouchette,
— Qu'il soit doncfait selon votre confiance, mes amis, dit le comté. Cet enfant nous accompagnera.
— Il nous a déjà ser vi dans le cabaret du Lapin courageux, répondit le colonel. Il nous sera utile encore, j'en suis sûr.
— Si nous pouvons compter sur lui, tant mieux pour lui et pour sa mère.
— Tiens, vous connaissez m'man Pacline, mon capitaine î s'écria Mouchette évidemment flatté, et tenant à montrer que, de .son côté à lui, il en savait plus qu'il n'en avait l'air.
— Allons! allons! fit le comte de Warrens en riant, dans cinq minutes il va me tu to 3^ r. Je me charge de lui.
t- A la bonne heure m'sieu Passe-Partoutt
— Voyez-vous, messieurs?
— A la bonne heure, répéta Mouchette, qui, tout en parlant, se débarrassait de ses cornes et de son attirail diabolique pour ne pas mettre ses nouveaux amis en retard ; j'ai un jeune Auvergnat de mes amis, un porteur d'eau, qui marche toujours avec son petit proverbe dans sa poche.
— Et ce proverbe?
— Faites-en votre profit, mon dah... pardon... mon capitaine.,.
— Quel est-il? demanda le comte, qui regardait fréquemment l'heure tout en écoutant le verbiage de Mouchette. '
— Le v'ià : Là ousqm le lion reste, la souris passe.
— C'est bien, méchant petit rongeur, on te donnera à travailler; apprête tes dents.
— Ohi j'en ai, tenez, voyez, c'est des crocs qui ne demandent rien à personne ça.
Et Mouchette, en tenue de campagne, ouvrit un râtelier semblable à celui d'un terre-neuve de six ans.
Mais l'heure avait sonné, et le comte de Warrens, après avoir imposé silence à l'expansion joyeuse du gamin, se tourna vers ses compagnons d'aventure et leur dit :
— A l'œuvre! messieurs.
Chacun se tut.
Mouchette lui-même s'arrêta dans son élan, ouvrant de grands yeux pour
deviner ce qui allait se passer
Pendant qu'il cherchait à concentrer tout ce qu'il possédait de facultés ".'•{
intellectuelles dans son regard, une main saisit la sienne et y mit un couteau :]
catalan. -j
— Boni pensa le voyou de Paris en le plaçant dans une de ses poches à ;| côté de son revolver, me v'ia lesté. Vogue la galère 1 -f
— Ça peut servir ! murmura la voix de la Cigale à son oreille. [
— A l'Opéra-Comique ! oui ! répondit sur le même ton le nouvel adepte de la Société des Invisibles, pour jouer les Fra-Diavolo. On frappe les trois coups. Attention 1 Au rideau! ^
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Deux minutes après la comtesse y était déposée.