QUOI
— Sur vos jambes... Ne faites pas attention, on ne me prend pas souvent à parler cette langue étrangère avec des étrangers... Voyons, reprenez-vous votre assiette?
Le blessé se souleva; puis, après deux ou trois efforts surhumains, sa faiblesse remporta sur son courage et sur sa volonté. Il retomba.
Le sang qu'il avait perdu en trop grande quantité le mettait dans l'imposi; ' sibilité de se soutenir.
\ — Hum! je m'en doutais, c'est dur tout de même! fit Mouchette, qui lui
passa le bras autour du corps et lui tendit une gourde. Essayez <Ie ma tisane ' et puis nous recauserons.
•L'inconnu avala deux ou trois gorgées d'eau-de-vie. Puis il se redressa résolument.
— Descendons ! dit-il avec fermeté.
Et il voulut monter sur le rebord du puits.
— Minute! s'écria le gamin, comme vous y allez, mon camarade! Descendons est bientôt dit, mais ce ne sera facile à faire que si vous m'obéissez comme un mioche de huit ans.
.— J'obéirai, soit ; mais dépêchons. On m'attend là-bas.
— Et moi donc... Croyez- vous qu'on ne m'attende pas? Je suis monté ici sans échelle ni escalier, pour venir à votre recherche, mon brave; mais j'étais tout seul, je n'avais pas avec moi un homme troué, sous toutes ses faces.
Le. blessé répéta avec stupeur : • ' !
— Sans échelle?
— Oui, ça vous étonne? Il n'y a pas de quoi. Tenez, asseyez-vous là-dessus où là-dedans , comme il vous plaira.
Tout en parlant, Mouchette avait posé le seau sur la margelle.
L'inconnu s'y installa de son mieux, les jambes pendantes et les mains accrochées à la double chaîne.
Avec le plus grand sang-froid, Mouchette tira une corde de sa poche et il l'attacha par le milieu du corps à la chaîne de droite.
— Que faites-vous? demanda le blessé.
— Je vous cale, mon bon, n'ayez peur.
— Je me sens assez de force pour me retenir...
— Oui.*, oui.,, on croit ça, et puis, on tombe sur la tète de Non oncle,..
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— .Vous dites? '
— Nononcle, c'est mon vieux la Cigale... il est fragile, pauvre vieuxt je ne veux ; pas qu'on me le casse. " . '
Et Mouchette, une fois le blessé solidement attaché et assis, monta luimême sur la margelle, et il s'affala silencieusement.
— "Y sommes-nous? dit-il, après avoir pris toutes les précautions utiles à , v; ; vïl leur descente.
— Partez !
— Prrr! ouitch! cria le gamin.
— Prrrl ouitch! lui répondit aussitôt le colosse, du bas de Lorifice. 1 La double chaîne se déroula. -^ . - " : \'^-'-^à Peu d'instants après, la Cigale recevait lé blessé et son chirurgien. Seulement, la Cigale n'était plus seul. .-,, ,,
Devant le cadavre de feu Piquoiseux se tenait Passe-Partoufe. .; ■!•;', ^
Le chef des Invisibles, inquiet de ne pas voir arriver le colosse et son
compagnon au rendez- vous général, était revenu sur ses pas. La Cigale lui avait tout expliqué.
Son premier soin fut de s'informer de l'état de Tinconnu. ' '"■■■;■$
Celui-ci leur apprit tout ce que Mouchette venait de faire pour lui. !-f
La Cigale jubilait de contentemeut. i:
Il était lier de son élève. 1
Mouchette avait pris sournoisement son air le plus modeste. ' oi
Passe-Partout lui donna une légère tape sur la joue et lui dit : ' ' .- ^
— Merci, mon fils. '
— Bon! fameux 1 répondit le gamin après trois gambades, me v'ià maintenant une vraie famille. Neveu de la Cigale et fils de Passe-Partout! pour le !, coup, M. Jules n'est plus mon cousin. - |
Dès qu'il fut rassuré sur la gravité des blessures de son affidé, le chef des i
Invisibles lui serra la main et lui dit : .;
— Vous nous avez débarrassés d'une dangereuse vermine, mon cher ^ ïf de Rioban. C'est assez; je ne veux pas que vous nous accompagniez plus loin,
vos forces ; ne vous le. permettraient pas.
— Pardon, mon cher Passe-Partout, se récria le blessé, mais ces êgrati- .'. .:]: gnures ne me mettent pas hors de combat, je vous jure; d'ailleurs, mon jeune ; ! ,| sauveur, — ici Moucbette salua, — mon jeune sauveur possède un cordial qui ; ferait marcher un mort. j!
— Ça sort de la cave à mère Pacline, dit Mouchette en poussant joyeuse- f ment le coude à la Cigale.
— Et vous le voyez, continua de Rioban avec un sourire, je ne suis pas même mourant. Donc je serai des vôtres.
— Vous le voulez? demanda Passe-Partout.
— Je vous en prie.
— Soit.
— Monsieur, mon ami ou mon camarade, dit Mouchette en s'avançant jusque sous le nez du blessé, qui que vous soyez enfin, vous êtes un joli garçon et je me suis reconnaissant de vous avoir tiré de là-haut.
--— Nous nous retrouverons là-haut, comme tu dis, mon enfant... et je' te prouverai que la vie d'un homme de cœur vaut mieux qu'un banal remereîment.
.— .Voila pourquoi vous ne me remerciez pas, répliqua le gamin en riant.
— Tu Fas dit. *
.— Allons ! fit Passe-Partout.
Sur ce mot, la Cigale chargea sur ses. épaules le corps de ce. qui avait été le jeune et séduisant Piquoiseux. : .
Passe-Partout ouvrit la marche. ;
De Rioban suivit, appuyé sur Mouçhette.
Le trajet se fit en silence, avec autant de rapidité que les difficultés' du terrain et les blessures de l'un- des Invisibles le lui permirent.
La courbe, dépassée, nos quatre aventuriers se trouvèrent en face de leurs compagnons, San-Lucar, Mortimer et Martial Renaud, qui les attendaient avec anxiété. ......
La Cigale posa le cadavre de l'espion au milieu du cercle formé par eux.
L'oraison funèbre du défunt ne fut ni longue ni gênante. :
Aucun des Invisibles ne versa une larme.
Un seul. d'entre eux proposa de lui donner une sépulture. , :
Ce fut San-Lucar, qui, en sa qualité d'Espagnol, regrettait l'absence d'un prêtre.
Passe-Pariout ne lui répondit que trois mots : ^
— Fouillez le. d'abord.
En un instant, toutes les, poches du mort furent retournées. ; . MoucheUe s'était chargé de cette besogne, et il la remplissait en conscience.
Les poches du défunt Piquoiseux ne contenaient pas grand'chose : de la menue monnaie, une. montre en argent, une carte d'agent de. police, enfin un portefeuille vert, graisseux, déchiré et bourré de papiers.
Mouçhette offrit la monnaie, la montre et la carte d'agent de police à chaque aventurier; naturellement nul n'en voulut, pas même la Cigale.
— Tout ce qui. tombe dans le fossé est pour le soldat. Je donnerai la monnaie au premier pauvre qui se rencontrera sur mon chemin, la montre à ma première maîtresse^ je garde la carte d'agent de police, murmura le gamin entre ses dents. :
Passe-Partout prit le portefeuille vert et le serra dans une de ses poches. Le temps manquait pour examiner les papiers nombreux qui y étaient contenus.
Cela fait, le chef des Invisibles dit :
— Il importe que ce cadavre ne nous dénonce pas; d'autre part, pour obéir au scrupule de San-Lucar, nous. allons ensevelir cet estimable M. Piquoiseux avec ses richesses.
Ici Mouçhette leva ïe nez.
La Cigale fit un signe,
Mouçhette rendit l'argent, mais garda la montre et la carte d'agent de police.
— Avec ses richesses, reprit Passe-Partout, qui s'était arrêté pour donner
ITC"^ — TT'.
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Elle tournait le dos à la porte.
le temps au gamin d'exécuter sa restitution, comme un roi barbare, un fléau de Dieu... non, du diable... et cela, non pas dans un fleuve, le fleuve nous manque, mais dans le lit même du ruisseau qui coule devant nous.
A mesure qùePasse-Partout parlait, ses ordres étaient compris et exécutés*
Pendant que sir Harry Mortimer et San-Lucar élevaient une digue^ au
moyen de moellons arrachés à l'ouverture par la Cigale et par Mo uch et te, les
LlV. 70. P.ROY, édit. — Reproduction interdite. .76
autres, armés de pics, creusèrent une fosse dans laquelle le défunt MvPiquoiseux fut proprement étendu tout de son long.
Une couche de cailloux la recouvrit.
Une couche de terre recouvrit la couche de cailloux.
Enfin, la digue fut détruite, et l'eau reprit tranquillement son cours, comme si de rien n'était.
L'aimable secrétaire de M. Jules était à jamais rayé des contrôles de la grande famille humaine, dont, rendons-lui cette justice, il n'avait précisément pas été le plus bel ornement.
Sic transit gloria muiidii murmura Passe-Partout.
Ge fut toute son oraison, funèbre.
Les Invisibles reprirent leur route et, guidés par leur chef, ils s'enfoncèrent alors dans les profondeurs du conduit souteiTain, faisant lever sur leur passage des nuées de chauve-souris et fuir des myriades de rats gigantesques.
11 était une heure du matin.
Au-dessus de leurs têtes Paris-Carnaval dansait et chantait.