‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 35 sur 92 · UN ALLIÉ QUI TOMBE DES NUES OU MONTE DE L'ENFER · texte numérisé non relu

UN ALLIÉ QUI TOMBE DES NUES OU MONTE DE L'ENFER

| Il y eut un silence funèbre.

j Ces deux hommes demeuraient ainsi face à face, livides, frissonnants,

\ jetant des regards effarés autour d'eux comme s'ils se fussent attendus, d'un

î instant à l'autre, à voir surgir de terre des fantômes vengeurs 1

ç Enfin, le baron de Kirschmark parvint à dominer son émotion.

j II fit un effort suprême, retrouva un semblant de sang-froid et dit :

- — Nous nous effrayons comme des enfants, à tort peut-être!... Voyons,

mon cher Macé, que s'est-il passé?

L'autre fit un bond qui le tira à son tour de sa torpeur, et lui saisissant le

bras, qu'il serra aie briser:

— Pour Dieu! plus ce nom-là, Kernock!

- v — Ivon Kernockn'a pas de gants à prendre avec le colonel Macé le Bouclier,

!. |. répondit le baron, qui cherchait en vain à se délivrer de cette étreinte athlé-

II tique. Lâchez-moi le bras.

V Le duc, le regardant avec des yeux de flamme, serra encore plus fort, tout

en lui jetant à travers ses dents, contractées à se briser, ces mots entrecoupés :

— Par tous les saints, baron, il vous adviendra mal, si vous prononcez ce nom encore une fois... Le colonel Macé est mort, entendez-vous I... mort en brave soldat, à la tête de son régiment, à Somo-Sterra, en Espagne.

— Lâchez-moi t hurla Kirschmark. Je vous crois... mais ne me brisez pas le bras.

— Le colonel Macé, ajouta lentement le duc, repose dans une tombe sanglante.

— Oui !

— Nul, si ce n'est vous, ne prononce plus son nom depuis plus de vingt ans*

— Je l'oublierai... mais ne serrez pas si fort. Le général ouvrit la main.

Le pauvre baron se secoua le bras qui venait d'être mis à une si rude

épreuve, tout en grommelant :

— Diantre, vous avez toujours votre poigne d'autrefois, vous!

— Encore!, gronda l'ancien ami d'Y von Kernock.

— Non ! non ! ce n'est pas à vous que je parle ! s'écria vivement ce dernier en se reculant; je réfléchissais un peu haut, voiiàtout! Voyons... que ce brave colonel repose en paix! Là n'est point la question pressée. Mon cher duc, expliquez-vous catégoriquement au sujet de...

Le duc l'interrompit.

— Baron, savez-vous d'où je viens?

— D'où vous venez ?

— Yous doutez- vous de quel endroit je sors?

— Non.

— Je sors d'un cabaret.,.

— D'un...?

— D'un cabaret, sis rue d'Angoulême-du-Temple, à renseigne du Lapin courageux.

— Vous qui.,.

— Moi-même.

— Et qu'alliez- vous faire dans un pareil bouge?

— Ah! voilà qui vous étonne, mon cher!... Eh bien t ma présence dans ce bouge, en pleine nuit de carnaval, se rattache à la nouvelle que je vous donnais tout à l'heure.

— Aux morts-vivants?

— Oui.

— Je ne comprends pas.

— Je vais vous aider à comprendre. Je vous ai appris, n'est-ce pas, que nous n'étions plus maîtres de notre secret.

— En effet, mais...

— Que tout était connu, et que d'un moment à l'autre nous pouvions être découverts.

— C'est-à-dire...

— C'est-à-dire perdus.

Pour le coup, le baron se leva, et se penchant à l'oreille du duc :

— Plus bas, au nom du ciel! fit-il.

— Ne sommes-nous donc pas seuls ici, comme je vous l'avais instamment recommandé?

— Seuls. Oui.

— Eh bien?

— Mais, vous le savez, mon ami, il y a des poisons si violents qu'ils brisent le vase dans lequel on les a renfermés.

— Je ne vois pas le rapport que...

— Les murailles de cette maison sont épaisses... J'ai toute confiance dans la vieille femme qui la garde... et pourtant je vous prie de baisser la voix quand vous parlez de ce terrible et funeste passé.

— Sortons, répliqua le duc.

— Chaque arbre du parc peut receler un ennemi ! Que d'espions pourraient se cacher derrière le rideau de verdure qui nous envelopperait ?

* r*^^je-r.—

— Alors, je. me tais, dit le général, frappant du pied avec une impatience fébrile.

— Non pas, mais revenez-en à notre point de départ; Parlez plus Las.

— Soi; finissons-en. ' '

— Je vous écoute.

— Baron, reprit le général, j'ai failli être tué dans le cabaret du Lapin courageux.

— Tué?

— C'est même un miracle que je me trouve à notre rendez -vous ^

— Seriez-vous blessé?

— Blessé, non, je ne Fai pas été; mais assommé, oui!.,, mais transporté sans connaissance chez moi, où les soins intelligents d'un homme que, depuis quelques jours, je viens de prendre à mon service, m'ont tiré d'affaire et remis sur pied.

— Cet homme?...

— Vous devez le connaître. ' 'ïï

— Quel est- il?

— On le nomme, ou plutôt on le surnomme généralement ilf. Jules.

— L'ancien chef de la brigade de sûreté?

— Oui, baron.

— Un ex-forçat? Vidocq?

— Oui, baron, lui-même.

Kirschmark ne dissimula pas l'étonnement que cette nouvelle lui causait.

— Pardon, cher, mais serait-il indiscret de vous demander pour quelle raison vous vous trouvez, vous duc et pair, un des premiers du royaume, en relation avec un personnage taré et dangereux?

— C'est ici, justement, que notre affaire s'embrouille ou se simplifie, à votre choix.

— Je choisis le dernier cas... Vous avez dit : notre affaire ?

— J'aurais dû dire : nos affaires.

— Ah i fit le baron avec curiosité. if

— Ce M. Jules nous a servi d'intermédiaire.

— Il y a une quinzaine d'années, oui.,, oui...

— Dans certaine transaction épineuse.

— 11 s'en est, ma foi, tiré comme un homme de talent.

— Ah! vous vous le rappelez? " ' 1

— Certes. . ^

— 11 s'agissait, je crois, d'un entant que... f

— Passez! passez!... s'écria le baron avec une agitation extrême. Laissez . j M. Jules de côté et venons-en au fait important. ij;

— J'y viens... j'y viens..., répondit le général, qui reprenait peu à peu le ?.sang-froid, base de son caractère déterminé. »

Ce disant il se renversa sur son fauteuil, croisa ses jambes Tune sur l'autre, tourna à demi la tête du côté de Kirschmark, et reprit le plus paisiblement du monde :

Seulement, avant d'y arriver, il faut reprendre les choses d'un peu haut. f

mm ■ *Jii^ ii^Jî.i ^.-. ,i, N Â-.r .^^j^v *''-'i- * ^; "f * r-W'*"^-t"JJi r i^-i"- * :.^ 'J ,. -,> r -" ^■^ r iv7. ,i*-~ .. !■ ■; ^ £""■, 1

— Reprenez, mais reprenez vite! Votre calme m'assassine.

— Là! là! mon ami, nous allons bien voir si votre fougue et votre ardeur extra-juvéniles nous tireront de l'impasse dans laquelle nous sommes.

— Je ferai mon possible, duc.

— J'y compte bien. Baron, vous souvient- il du bourg de Batz?

— Hein? s'écria son auditeur.

— Vous souvient-il de notre rencontre dans ce bourg?

— Rencontre qui eut lieu...

— Le treize novembre mil huit cent un.

— Entre cinq et six heures.

— Du soir.

: — Baron, c'est plaisir d'avoir affaire à vous. Vous possédez une mémoire d'ange.

— Allez, allez, duc.

— Vous étiez alors un jeune homme assez évaporé, mangeant son blé en herbe, comme Panurge, et faisant sauter les écus de son digne père, tabellion au bailliage de Dinan.

. — Je sais cela.

— Moi aussi, et pourtant je tiens à nous remettre ce temps lointain sous les yeux.

— A votre aise, général.

— Merci. Nos deux familles habitaient porte à porte sur la place du marché, mais depuis quelques années nous nous étions perdus de vue.

— Les événements politiques, grommela Kirschmark.

— Oui... c'est cela... En somme, nous nous estimâmes, ce jour-là, fort heureux de nous rencontrer ainsi à l'improviste.

— A quoi bon fouiller ces cendres? demanda- t-il avec un commencement d'irritation.

— Ne le devinez-vous pas un peu, baron? riposta le général, ne pouvant dissimuler un sourire.

Le baron connaissait son monde.

Il ouvrit la bouche pour répondre, puis, haussant les épaules, il se croisa les bras et attendit.

L'autre continua :

— Donc, le hasard nous remit en présence. La reconnaissance fut touchante. Nous nous aimions à cette époque-là, bien que d'opinions différentes, vous royaliste et moi...

— Et vous républicain, ou royaliste aussi. On n'a jamais pu savoir...

— Baron 1

— Duc, sous tous ces détours, sous ces tergiversations, j'entrevois une demande déjà cent fois faite,

— Et cent fois repoussée.

— A deux Gcnts nous ferons une croix.

— Ainsi, ces papiers, ces parchemins, gronda sourdement le général, vous les garderez toute votre vie?

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— avouez-le, je serais bien bête de m'en dessaisir.

— Ces papiers, vous les avez volés..,, fit le duc avec fureur.

— A votre profit... oui... dans l'étude de mon père. Vous lé voyez, je ne nie rien. J'imite votre brutale franchise. Ces parchemins sont ma sauvegarde. Nous nous connaissons trop bien pour que je vous les remette. Si vous en deveniez le détenteur, vous me haïssez trop mortellement, vous, mon ancien ami, pour ne pas chercher à me nuire en tout, dans ma fortune et dans ma considération. Voyez-vous, Macé!... non... généi^al, nous sommes tous deux fils de cette vieille terre armoricaine où les hommes poussent plus durs que les rochers de l'Océan. Une lutte entre nous deux n'amènerait de bon résultat ni pour Tun ni pour l'autre. Croyez-moi,

Le duc écouta cette véhémente sortie sans sourciller.

— Vous avez fiui? dit-il.

— Oui.

— Eh bien 1 vous n'y êtes pas du tout, mon cher. Il ne s'agit nullement de vous redemander ces papiers.

— Mais vous-même...

— Oui... je me suis emporté... je vous ai suivi dans un chemin de traverse ; retrouvons la grande route. Pour la première fois de ma vie, je me félicite de ce que ces maudites pièces se trouvent entre vos mains.

Kirschmark l'examina pour voir s'il parlait sérieusement.

— Peut-être votre prudence détournera-t-elle le danger qui nous menace.

— Expliquez- vous, au nom du ciell... Plus de phrases, des faits 1

— Soit. Baron, la chose vous touche autant que moi. Le duc et la duchesse de Dinan ne sont pas morts.

— Où vivent-ils?

— A Paris.

— Connaissez-vous leur demeure?

— Non, mais je la connaîtrai.

— Bien. On verra, fit Kirschmark avec un geste terrible. |/

— Attendez...

— Quoi?... Après tout... que nous importe, mon cher? Le seul duc de Dinan, c'est vous. Gela a été juridiquement prouvé.

— Attendez, répéta le duc, ce n'est pas tout.

— Vous vous effrayez facilement de fantômes qu'un souffle dissipera.

— Fantômes, oui, mais fantômes vengeurs !

— Allons donc î

— Les deux vieillards ne sont plus seuls, abandonnés, comme jadis.

— Qui les protège?

— Des amis dévoués, puissants,

— Mais encore ?

— Les deux Kergraz.

— Les Kergraz?

— Oui. Quelques jours après la mort de leur père, ils ont quitté Cayerme.

— On les a vus à Paris? demanda anxieusement le banquier.

— Ils y sont.

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— Diable I Et Kirschmark ne sachant plus où donner de la tête, se leva, puis s'assit

de nouveau.

/ — Vous en êtes sûr, duc?

— Sûr. .

— Ah t vous aviez raison; la .terre tremble sous nos pieds. Que faire?

— Attendez donc.

— Encore?

— Il y a autre chose. |

— Mort de ma viel vous vous moquez de moi, hurla Kirschmark, hors de lui.

— Je le voudrais bien, mon bon ami, repartit froidement le faux duc de Dinan.

— Qu'y a-t-il, voyons, dépêchez I Vous me faites bouillir le sang,

— Çalmez-voûs et écoutez.

— Parlez! parlez I Qu'est-ce?

— L'enfant vendue à des bohémiens...

— Encore cela!

— La fille de...

— Silence, donc!... ne nommez personne non plus, vous... achevez... voyons... cette petite?... cette enfant?...

— Cette enfant vendue par l'entremise de...

— Oui... oui... Après?

— Elle est à Paris.

— Aussi! C'est impossible!

— L'homme que vous savez Ta vue!

— Et il n'a rien fait?

— Rien.

— Pourquoi,?

— Il a perdu sa trace.

— Le diable s'en mêle! murmura rageusement le baron de Kirschmark, qui allait de long en large d'un bout de la chambre à l'autre, en proie à une agitation invincible.

Le duc, renversé sur le dossier de son fauteuil, suivait en dessous tous les mouvements de son complice.

— Mort de ma vie! Des mesures si bien prises! murmurait ce dernier.

— Des demi-mesures seulement.

— Comment?

— Sans doute.

— Je ne vous comprends pas.

— C'est bien simple, pourtant; mon cher baron, dans les circonstances sérieuses de la vie, il ne faut se laisser arrêter par aucune considération.

— Vous voulez dire?...

— Que nous avons eu le cœur trop tendre. Vous le savez comme moi. Les morts seuls ne reviennent pas; ne parlent, ne trahissent pas.

— Oh! si c'était à recommencer! dit Kirschmark en serrant les poings.

CM

■ Si

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— Nous le jurons, dirent-ils tous les doux.

— Ce qui est fait est fait, nous n'y pouvons rien.

— Mort de ma vie! je le sais bien! Est-ce tout ce que vous avez a m annoncer, oiseau de mauvais augure que vous êtes? demanda le banquier a son

complice,

— Vous vous douiez bien que non, mon pauvre ami. ^ Kirsclnnarklaissaéchapperuiiéclatderirepleind'amertuiiieetluirepondilî

7S LW. 78. V. ROY, édil, — Reproduction interdite

— Allez! allez! pendant que vous y êtes !...-

— Ne riez pas, baron; je vous le jure, il n'y a pas de quoi rire,

— Je vous trouve charmant, mon cher général. Vous me cassez bras et jambes, puis, quand vous me voyez couché par terre tout de mon long, vous me criez : Casse-cou!

— C'est à peu près cela, fit ironiquement Je faux duc de Dinan; seulement. . .

— Seulement quoi?

— Seulement, vous feriez mieux de m'éeôuter et de m'interroger, plutôt que de bavarder comme une vieille femme ?

— Merci. Voyons, qu'y a-t-il encore?

— Avez-vous entendu parler d'une redoutable association, que les polices de tous les États de l'Europe cherchent vainement à découvrir et à détruire?

— L' association des Invisibles 1 dit le baron avec un-tressaillement de terreur.

— Précisément.

— Eh bien I qu'y a-t-il dé commun entre nous et les Invisibles?

— Rien,..

— Àht vous le voyez...

— -Et tout.

— Ce qui signifie? . ,

— Que les Invisibles se sont constitués les auxiliaires de nos ennemis. 1

— Vous avez des preuves? demanda Kirschmârk, en proie à une agitation \ extrême.

— En mains.

— Depuis longtemps?

— Depuis ce matin.

— Il fallait m' avertir sur-le-champ.

— Ne vouç ai-je pas donné rendez-vous dans ce but? i<

— Oui... pardon t.. . Qui vous a remis ces preuves? |

— L'homme qui mieux que personne pouvait se les procurer ; celui dont | plusieurs fois déjà nous nous sommes servis. *

— Monsieur Jules.

— Monsieur Jules, oui, qui possède trop de secrets nous concernant. — - C'est vrai. Gomment a-t-il découvert?...

— Qu'importent les moyens employés par lui? II a découvert l'alliance de îïo's ennemi s mortels, les Dinan, avec ces condottieri invisibles, insaisissables. N'en demandons pas plus.

— Si cela est.. ., s'écria le baron avec un profond accablement, si cela est... |

— N'en doutez pas.

— Je ne vois pas trop comment nous nous tirerons de là,

— Vous êtes homme de ressource; cherchez, baron, et vous trouverez.

— Je ne trouverai rien, duc; c'est la première fois que je mlncline devant une situation difficile. N'ayant que la famille des Kerouartz contre nous, j'aurais lutté, j'aurais vaincu avec votre aide. Mais que faire contre ces démons qui sont partout et qu'on ne trouve nulle part, dont ie bras s'étend sur toutes les parties du globe, qu'on ne peut fuir ni attaquer? Que faire? que faire?

'ri

i|| : seul mot :

La porte de la chambre s'ouvrit brusquement.

Une femme parut sur le seuil.

Getfce femme, enveloppée dans les plis d'un long burnous blanc, avait le visage recouvert d'un voile épais.

A la demande deux fois répétée du baron de Kirschmark, elle répondit ce

— M' écouter.

Les deux hommes se retournèrent effarés. ■ ■

Le banquier n'eut pas la force de se lever sur ses jambes tremblantes, tant la commotion reçue par lui et provenant de cette intervention imprévue avait été violente.

L'ancien soldat bondit vers l'inconnue et mit la main sur la crosse de ses -.:[

jf pistolets.

I L'inconnue l'arrêta d'un geste empreint d'une suprême autorité.

I — Monsieur le duc de Dinan, revenez à vous ! lui dit-elle.

l — Oui êtes-vous? lui demanda-t-il d'une voix rauque.

— Votre alliée.

— Que voulez-vous?

— Vous sauver.

Le général la regardait avec stupeur.

Kirschmark, qui cherchait à se remettre de son effroi, dit timidement :

— Comment madame s'est-elle introduite ici?

— J'y suis, cela doit vous suffire, mon cher baron.

— Montrez-nous votre visage, au moins. Retirez ce double voile.

— Vous me connaîtrez plus tard... à l'œuvre.

— Enfin, que prétendez-vous exiger de nous? interrogea impatiemment le général.

— Je vous l'ai dit, je prétends vous servir dans vos projets. ! : i

— Et?... f

— Et j'exige votre concours le plus actif pour mener ces projets à bonne ;j> lin. ■ . -f;

— Vous savez donc?... j;

— Tout. J'ai entendu votre entretien depuis le premier jusqu'au dernier i; mot. |

Les deux hommes se consultèrent du regard.

Elle continua sans prendre garde aux signes qu'ils se faisaient :

— Vous n'avez plus de secrets pour moi. Une dernière fois, je vous '■■, propose mon aide et mon alliance. J

— Et si nous refusons? ■!:

— Vous aurez une ennemie de plus acharnée à votre perte, articula-t-elle I nettement. !

Tout en causant avec l'inconnue, le duc de Dinan avait manœuvré de manière à se placer entre elle et la porte, à lui couper la retraite, \

11 y était parvenu. - l

Aussi, en réponse à sa dernière menace, il lui dit avec ironie : j-

— Vous ne serez ni pour ni contre nous, ma belle. [ ;

SI

Et il arma ses pistolets à double canon.

L'inconnue ne se retourna même pas.

Seulement, saisissant un petit sifflet attaché à sa ceinture, elle en tira un son aigu, qui ne laissa pas d'étonner les deux vieux scélérats auxquels elle avait affaire.

Alors, voici ce qui advint :

Les fenêtres et les portes de la salle basse dans laquelle tout cela venait de se dire, s'ouvrirent en même temps, livrant passage à une vingtaine de masques armés jusqu'aux dents.

Les nouveaux venus se ruèrent sur les deux hommes ébahis.

Deux secondes après, le faux duc de Dinan et le baron de Kirschmark gisaient renversés sur le soi, et mis dans l'impossibilité absolue de se défendre.

Tout ce que nous racontons là s'était passé en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour l'écrire.

Les deux complices s'étaient à peine rendu compte de cette attaque, que déjà les genoux de leurs adversaires fantastiques pesaient sur leur poitrine.

— Assez! cria l'inconnue. Attendez.

Les hommes masqués demeurèrent immobiles, les yeux fixés sur leur maîtresse.

Elle reprit, en s'adressant à ses deux prisonniers :

— Eh bien! messieurs, votre choix est-il fait?

— Oui.

— Parlez.

— Nous refusons votre alliance, dit le générai, qui se secouait comme un taureau sauvage.

— C'est franc et brave.

— Et bête! grommela Kirschmark.

— Mais, ajouta-t-elle, c'est bien imprudent. Pourquoi refusez-vous, duc?

— Parce que dans la position où nous nous trouvons, il est indigne d'un homme de cœur d'engager sa parole.

L'inconnue fit un geste.

Aussi rapides dans leurs évolutions de retraite que clans leur apparition soudaine, les hommes masqués disparurent par les baies de la salle, au grand étonnement du duc et du baron.

— Relevez-vous, et répondez-moi.

Ils obéirent.

— Nous acceptons votre alliance, s'écria le baron.

— Vous, bien ! mais M. le duc de Dinan ?

— Je me porte garant pour lui.

— Pour surcroît de précaution, ajouta l'inconnue après avoir détaché un crucifix suspendu à la muraille, jurez de m'être fidèles...

— Nous le jurons, dirent-ils tous les deux.

— Ce n'est pas tout.

— Aïe! aïe! pensa le baron.

— Vous jurez encore de ne jamais chercher à me connaître...

i/aNGIJSN RUISSEAU DE MÉN1LM0NTANT

Quittons momentanément la maison de Belle ville, où nous ne tarderons pas, du reste, à revenir, et rejoignons Passe-Partout et ses compagnons.

Nous avons laissé nos hardis aventuriers s'engouffrant clans les méandres souterrains faisant suite au lit du puits dont l'orifice se trouvait dans la cour du Lapin courageux.

Ils marchaient avec le courage froid et la résignation sublime que donne la conviction du devoir accompli.

— Jamais! c'est long,

— Tant qu'il me conviendra de conserver mon incognito.

— Nous le jurons 1 répétèrent les deux hommes.

— Sur cette croix?

— Sur Dieu.

— Vous êtes Bretons, je me fie à votre parole, à votre serment!

— Nous n'y avons jamais manqué, repartit fièrement' le baron.

— Jamais! c'est beaucoup dire! riposta l'inconnue avec malice. Mais le temps presse ! l'ennemi approche, soyez sur vos gardes ; l'action va s'engager,

— L'action? mais n'est-elle pas engagée depuis...

— Silence, baron. %

— Je me tais.

— Et suivez-moi.

— Où cela?

— Vous le saurez tout à l'heure.

— Pourquoi ne pas demeurer dans cette salle? .,| ^

— Ce serait folie! . . . j

— Ne sommes-nous pas gardés par les vôtres? • '.;'£

— Folie! vous dis-je, folie! ' | Les deux hommes sévirent complètement subjugués par l'ascendant de - j>

cette créature extraordinaire. {

Elle avait dit : , j,

— Suivez-moi! . I Ils la suivirent. i Ils quittèrent la chambre derrière elle.

A peine Favaient-ils quittée, que Brigitte la vieille servante rentra accom- :

pagnée d'un homme et d'une jeune femme. ,\\

L'homme était le vieux sergent, le père Pinson^ |-j

La jeune femme s'appelait Edmée, petite-fille du comte de Kérouartz, duc f de Dinan.

C'est du vrai comte de Dinan que nous entendons parler à nos lecteurs.

-■«VAJli-jKÏAÏ. S- s^i^- ^.-J .;

Les accidents de la route mirent à côté Fun de l'autre le chef de l'expédition et le meurtrier du malheureux Piquoiseux.

Profitant de ce rapprochement, le vicomte de Rioban, au lieu de répondre directement à Passe-Partout, qui lui demandait si ses blessuz*es ne le mettaient pas hors d'état de les suivre, lui dit vite et bas :

— Il faut que je vous parle.

Passe-Partout comprit que la communication future de son affidé ne devait être entendue que de lui, et il donna Tordre à son frère et à ses amis de s'arrêter et de les attendre.

Puis, prenant une torche.

— Je vais reconnaître la route, fit-il, Rioban m'accompagnera*

On était tellement accoutumé à exécuter ses ordres sans les discuter, sans même les raisonner, que nul de ces hommes ne fit entendre le moindre murmure d'étonnement en voyant son chef choisir pour garde du corps le moins valide de ses compagnons.

Les deux Invisibles s'éloignèrent du gros de la troupe.

Après avoir traversé une centaine de mètres avec de Feau montant jusqu'à leur cheville, ils s'arrêtèrent.

Passe-Partout ficha sa torche dans un des trous de la muraille, et se tournant vers le jeune homme.

— Nous sommes seuls, lui dit-il.

Rioban s'inclina, et malgré toute son énergie, fatigué par ce rude chemin, il chancela; ses blessures le faisaient cruellement souffrir, il se soutenait avec peine, mais il se soutenait, et il restait droit devant son chef.

Celui-ci s'aperçut de ses efforts stoïques.

Il le força à s'asseoir sur une grosse pierre formant siège, et, debout luimême, il Fécouta.

— Je suis porteur de mauvaises nouvelles, commença le jeune homme.

— Le messager fera passer le message, répondit mélancoliquement le comte de Warrens, dont la douce et sympathique nature perçait souvent la rude écDrce de Passe-Partout.

— Je vous avouerai même, mon cher comte, que je ne sais pas par quel bout m'y prendre.

— Je suis prêt à tout entendre.

— Commençons par les dernières nouvelles.

— Sont-ce les moins graves?

— Oui.

— Comme il vous plaira, mon ami. Dites.

— La comtesse Hermosa de Gasa-Real et son majordome sont délivrés. -Déjà?

— Peu de minutes après avoir été bâillonnés et garrottés par la Cigale.

— Qui les a délivrés?

— M. Jules.

— Vous Favez vu ?

— Oui.

— Et vous l'avez laissé faire?

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— J'étais seul, ils étaient dix. - -

— Continuez, Avez- vous pu entendre ce que cet homme a dit à la comtessede Casa-Real ?

— Quelques mots seulement.

— Répétez -le s -m ol. .

— Les voici, dit Rïoban. — C'est M. Jules qui parle. — L'homme que vous haïssez, madame, je le hais! La vengeance que vous rêvez, je la rêve aussi.

— Après? fit Passe-Partout.

— Cette nuit même, nous en finirons avec notre ennemi commun, ajoutait r ex-chef de la police de. sûreté. Voulez-vous . être de moitié dans mon jeu, madame la comtesse ?

— Et ma belle ennemie lui a répondu? demanda le chef des Invisibles.

— Un oui pur et simple.

— Je la reconnais, dit Passe-Partout en souriant. Et ensuite? ■ — Ils se sont éloignés.

— Et vous n'avez plus rien entendu ?

— Plus rien I

— J'aviserai.

Et Passe-Partout demeura quelques instants absorbé dans ses pensées. Eioban attendait que son chef l'interrogeât pour continuer à le renseigner

sur ce qu'il avait encore vu.

— D'autre part? demanda enfin ce dernier.

— Ce soir même, vers les neuf heures, je me trouvais chez René de Luz. S

— Le mieux continue, n'est-ce pas? demanda tout d'abord Passe-Partout. 1

— Oui, maître. Mais il venait d'avoir une crise douloureuse, et plusieurs *; locataires de la maison de la rue d'Astorg étaient accourus offrir leurs ser- ■ . vices. < {

— Je sais cela. Le docteur Martel m'a dit qu'il répondait de ses jours. t j

— En effet. Aussi n'est-ce pas de la santé de notre ami que je tiens à vous V entretenir.

— Parlez 1 parlez !

— Parmi les personnes venues au secours du vicomte se trouvait une jeune femme...

— Emménagée le matin même?

— Oui.

— Lucile Gauthier? demanda sourdement le chef des Invisibles.

— C'est son nom.

Le comte de Warrens essuya la sueur qui perlait sur son front et sur ses

tempes.

— Je sais... je sais..., murmura-t-il. Eh bien?

— Eh bien ! répliqua Rioban, qui, dans l'obscurité, ne pouvait se rendre compte de l'émotion ressentie par Passe-Partout, il se passa alors un fait que nul des assistants ne s'est expliqué.

— Quel fait?

— Dans la chambre à coucher de René, en face de son lit, il y a un portrait.

— Le mien ! lit le comte d'une voix indistincte.

ii>— . n ^rJ.iï>

— Le vôtre.

— En costume de pêcheur breton.

— C'est cela même.

— Achevez.

— Ce portrait attira les regards de la jeune femme.

— Ah! s'écria. Passe-Partout en portant la main à son cœur pour en comprimer les battements précipités.

— Elle le regarda, devint livide comme une morte, s'en approcha convulsivement, et... et."..

— Dites... mais dites donc...

— Et elle s'agenouilla devant lui, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, murmurant à travers les sanglots qui l'étou fiaient : — Pardon 1 oh ! pardon 1

— Lucilel Lucilel fit le comte s'appuyant contre la muraille humide, pour ne pas rouler. aux pieds de Rioban.

< — Celui-ci s'aperçut enfin de l'état dans lequel se trouvait Passe-Pàrtout. Il s'arrêta. ■ . ■ -

— Après? après? cria le comte fébrilement.

-- En vérité, je ne sais sije dois...

— Vous le devez.;, il le faut... je le veux! Ne faites pas attention aux faiblesses de l'homme,' Rioban. C'est votre chef qui vous interroge. Répondezlui comme à une statue de marbre ou d'airain.

Rioban n'essaya pas une seconde objection; -

L'intérêt. commun l'exigeait.

Rioban reprit :

— Le docteur Martel était là. Il nie fit signe d'emmener la jeune femme. Je lui obéis et je raccompagnai chez elle.

— Est-ce tout?

— C'est tout pour ce qui concerne personnellement le comte de Warrens. — , Je vous comprends, mon ami.

— Il me reste une dernière nouvelle à donner au chef de notre association.

— Vidons le calice jusqu'à la lie, repartit Passe-Partout avec fermeté. De quoi s'agit-il encore?

— Au moment de quitter la maison de la rue d'Astorg pour me rendre au poste que vous m'aviez assigné, Hurrah, le chien de notre vieux serviteur, se mit à sauter joyeusement autour de moi en poussant ses plus doux aboiements. Cela fit sortir le vieux sergent de sa loge.

— Eh bien?

— Un jeune homme le suivait, un étudiant, je crois.

— M. Adolphe Blancas.

— Blancas, oui. Le bonhomme est peu causeur de sa nature... Il s'approcha de moi pourtant, et me dit : « Monsieur le vicomte, vous allez là-bas? » Sur ma réponse affirmative, il ajouta: « Vous le verrez? — Oui. — Répétez-lui textuellement mes paroles. » — Je le lui promis. — « Ma jeune maîtresse, ajouta-t-il, a eu vent de la chose. »

— Edmée! s'écria Passe-Partout, malgré sa résolution de tout entendre sans rien interrompre*

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''fi!

— Après? après? cria le comte Jubrilomenl.

: — Elle veut aussi se rendre à Belleville, continua Rio ban, parlant toujours au nom du père Pinson. Elle m'ordonne de l'y conduire. Je l'y conduirai., Son frère veut s'y rendre de son côté, j'en suis sûr. Dites-lui bien tout cela, à lui. Je compte sur vous. — Gela dit, il me salua et rentra dans sa loge. — Je lui ai promis de tout vous rapporter. J'ai tenu ma promesse. Vous êtes averti, maître. A vous dé prendre les précautions nécessaires pour qu'il n'arrive rien aux êtres que vous protégez.

LlV. 79. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 79

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Rioban se tut.

Il aurait pu continuer ainsi longtemps encore. Sa voix eût porté dans le vide.

Passe-Partout, immobile, pâle, le regard fixe, semblait ne plus avoir conscience de ce qui se passait autour de lui.

Rioban attendît quelques instants, puis, s'approchant de lui, il lui prit doucement la niain.

— Comte,, lui 'dit-il j vous souffrez? Vous m'effrayez.

Le comte de Warr eus poussa un long soupir, se frappa la poitrine à deux mains, et, jetant ce cri désespéré : ■ ,

— Non! Dieu ne nous abandonnera pasl Non, tout n'est pas perdu!

Il secoua tout son être d'un effort irrésistible, comme un liou qui chercherait à rejeter loin de sa puissante poitrine les flèches empoisonnées et les balles meurtrières lancées par des ennemis cachés.

Ce fut tout.

Il retrouva sa force et son impassibilité.

— C'est fini, mon ami, ajouta-t-il en s'adressant au jeune homme stupéfié devant cette redoutable émotion. Vous m'avez annoncé de tristes, de terribles nouvelles. Merci à vous. Sans vos avis, d'immenses désastres auraient fondu sur nous. Merci encore. Oubliez tout ce que vous avez vu, et que nul de nos compagnons ne se doute de cet instant de faiblesse et de désespoir.

Rioban allait protester de son, dé vouement et de sa discrétion. Passe-Partout l'interrompit :

— Je suis sûr de vous. Pas de serment! Pas de parole inutile. Il est temps d'agir.

Alors, faisant quelques pas en arrière, il arriva à l'entrée du boyau où se tenaient ses autres compagnons.

Là il jeta, de toutes ses forces, le cri de ralliement convenu avec la Cigale.

Un cri pareil lui répondit.

L'écho le lui apporta, vingt fois répété.

Peu après, un bruit de pas se fit entendre.

Passe-Partout détacha la torche du mur et réleva au-dessus de sa tète.

Le reste de sa troupe l'eut bientôt retrouvé et rejoint.

Dès qu'il vit réunis autour de lui, attentifs et silencieux, San Lucar, Mortimer, Martial Renaud, la Cigale, Mouchetle et le vicomte de Rioban, il leur dit :

— Messieurs, c'est l'heure de la lutte. Étes-vous prêts ?

— Oui, répondit pour tous le colonel Renaud.

— 11 faudra livrer bataille.

— Cela nous fera passer le temps, repartit sir Harry Morfcimer.

— Et ça vaut mieux que de jouer au bouchon, ajouta Je gamin de Paris. ■ — Je sais, continua le chef des aventuriers, que combattre n'a rien qui

vous effraye, mes amis. Mais ce n'est pas combattre en risquant la victoire ou la mort qu'il faut, c'est vaincre à coup sûr que je veux.

— Pas dégoûté I ricana Mouchetle en faisant claquer sa langue contre son palais.

— Commandez, capitaine, et on sera vain... vain..*, queur^ s'écria la Cigaledans un transport d'enthousiasme qui iui permit de- ne bégayer qu'au dernier mot de sa phrase. ■- . '

— Voici pourquoi je vous parle de la sorte, ajouta Passe-Partout. Là où je supposais ne rencontrer qu'une quinzaine ou une vingtaine d'adversaires, nous en rencontrerons le double, le triple, sans aucun doute.

— Il y aura du tabac, grommela le gamin en se frottant la cheville droite, geste qui lui donnait une pose à*la Callot, mais qui dénotait chez lui une grave préoccupation, -

— Que faire? quelles sont vos intentions? demanda Martial Renaud.

— Marcher en avant, répondit son frère.

— Marchons!

— Mais en égalisant approximativement les chances.

— De quelle manière?

Passe-Partout tira sa montre, et regardant l'heure : ■

— Il est bientôt une heure du matin.

— Pris tit M: Piquoiseux qui a cassé son grand ressort! fit Mouchette en . portant la montre du défunt à son oreille. Pas de chance t

— A trois heures au plus tard, repartit le chef des Invisibles, il faut que nous soyons là-bas.

— On y sera, grommela le géant.

— Les nuits sont longues encore; nous aurons tout le temps nécessaire pour remplir notre tâche. Seulement...

— Voilà l'absinthe! pensa Mouchette.

— Seulement un de vous, messieurs, va nous quitter.

— Hein? gronda la Ci-gale.

— Retourner sur ses pas, continua Passe-Partout, sortir du puits et se rendre à notre heu ordinaire de rendez-vous.

— Je ne le connais pas. Ce ne sera pas moi le commissionnaire, se mit à dire le gamin.

— Là, celui de vous, messieurs, qui se chargera de cette mission prendra toutes les mesures commandées par la prudence et fera en sorte de se trouver dix minutes avant trois heures dans le lieu que vous savez, avec le plus grand nombre possible de nos amis,

— Boni à qui le gros lot? demanda Mouchette.

— ■ Pschitt! fit le géant.

— Maître, qui chargez- vous de ce soin? questionna sir Harry Mortitner.

— Pas vous, Mortimer.

— Oh! tant mieux, fit l'Écossais avec un sentiment visible de satisfaction. Toute responsabilité épouvante ma paresse. Je suis un bras et non u une tête, vous le savez., mon cher Passe-Partout.

— Je le sais, dit le chef des Invisibles. Martial, c'est toi que je choisis.

— Là ou ici, ma vie, mon bras et ma tête appartiennent à mes frères. Parle, j'obéirai, répondit simplement le colonel.

— En sa qualité de soldat, ajouta Passe-Partout en se tournant vers ses autres aflidés, qui tous s'estimaient heureux de demeurer auprès de lui,

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Martial à l'habitude des embuscades, des surprises et des coups de main. Je compte sur son exactitude.

— A trois heures moins dis, je vous retrouverai là-bas... ou je serai mort-

— Au revoir et bonne chance!

.— Bonne chance à vous aussi, compagnons !

Et le colonel Martial Renaud prit sa course, du côté du puits, dont l'ascension ne devait pas lui être aussi difficile, aussi pénible qu'au petit Mouchette, grâce au rétablissement de ia double chaîne.

— Petiot, insuffla le colosse dans Toreille du gamin, il va pleuvoir des calottesde chair, de bois et de plomb; si tu accompagnais le colonel?

— Voyez- vous ça ! répondit, le fils de la Pacline. Nononcle veut tout garder pour lui. Si c'étaient des calottes en velours, on les laisserait peut-être toutes à monsieur; mais des autres, m'en faut ma part, ou j'éteins le gaz une seconde | fois:

f| . — Tu ne t'appelles pas Mouchette pour rien, répliqua la Cigale, enchanté

du premier jeu de mots qui sortait de ses lèvres; ces lèvres auraient pu être couleur de rose, mais^ par le fait, elles tiraient sur la terre de Sienne ou sur le tabac d'Espagne.

Cependant on alla en avant, d'après l'ordre de Passe-Par tout.

Mouchette trottinait en tête de la troupe, une lanterne .sourde à la main.

La Cigale lui emboîtait le pas.

Le colosse tenait une torche élevée au-dessus de sa tête.

De la sorte, tout le cours du ruisseau desséché se trouvait éclairé par l'enfant, et le sommet de la voûte par le géant.

Puis, un à un, en file indienne, comme disent les Peaux-Rouges des grands déserts américains, marchaient les Invisibles à la suite du comte de Warrens.

Sir Harry Mortimer fermait la marche.

Tout en fumant un régalia authentique avec un flegme digne des brouillards de la Tamise, Mortimer regardait autour de lui avec une certaine curiosité.

Sir Harry Mortimer Mac Erlane était, nous l'avons déjà constaté, un

Ecossais pur sang, un terrible higlhander, grand manieur de claymore, ce qui en faisait un véritable champion à la latte, à l'espadon, à l'épée, voire à la lance.

Dernier héritier du célèbre clan dont il portait le nom glorieux, il disposait de troupes et de troupeaux, d'argent et d'hommes, qu'il mettait à la disposition du chef des Invisibles, pour lequel il professait une amitié à toute épreuve, un culte tenant du fétichisme.

Passe-Partout le considérait comme un de ses plus fidèles.

Après la Cigale et Martial Renaud, sir Harry Mortimer arrivait en droite ligne dans le cœur de son chef.

Or, Mortimer fermant la marche, Passe-Partout n'avait pas besoin de s'occuper de son arrière-garde.

Cette marche avait réellement quelque chose de grandiose et de fantastique.

Il fallait, comme, dit le poète latin, que ces hommes eussent un triple

airain autour du cœur pour s'aventurer ainsi, sans hésitation, sans tressaillement, sans un mot d'appréhension, dans ce souterrain infect, percé à plus de trente pieds au-dessous du niveau du sol.

S 'avançant à travers des obstacles toujours nouveaux, ils bravaient la mort à chaque pas..

Et quelle mort!

Non pas cette mort glorieuse, publique et triomphale du soldat qui tombe à ciel ouvert, aux yeux de tous ses compagnons d'armes, au grand soleil, mais une chute obscure, une fin muette et sourde, une agonie désespérée, une tombe humide et fangeuse.

Pas d'inscription qui rappelle votre mémoire aux yeux des étrangers et des indifférents?

Pas même une humble croix sur laquelle une main amie vienne déposer une couronne d'immortelles !

Rient

Le néant! ;

L'oubli! .

Les ténèbres éternelles!

O conscience du devoir bien rempli, de l'honneur satisfait, de l'humanité victorieuse, voilà ce que tu donnais à ces âmes, tranquillement héroïques, la force, la puissance, le courage de braver!

Ils marchaient!

Parfois, l'eau noire du ruisseau antique leur montait jusqu'à la ceinture. Ils marchaient.

Des gouffres insondables s'ouvraient sous leurs pieds mal assurés. Ils marchaient 1 ils marchaient!

Tantôt, obligés de ramper comme des serpents, ils se traînaient dans la boue séculaire qui donnait asile à des reptiles sans nom.

Tantôt, se cramponnant aux parois de la muraille, au sommet abaissé de la voûte, ils se sentaient le visage souffleté par des essaims de chauves-souris volant lourdement au-dessus de leur tête, avec des cris lugubres et saccadés. Ils marchaient!...

Cela dura près de deux heures 1 Deux longues, deux éternelles heures !

Et, depuis le colosse jusqu'au nain, depuis le chef des Invisibles jusqu'au dernier de ses affidés, pas un ne poussa un soupir, ne proféra une plainte, ne laissa échapper même un geste de dégoût.

Cependant, sauf la Cigale et Mouchette, ces hommes appartenaient aux heureux de ce monde !

Riches, nobles, ils étaient grands parmi les grands de la terre! D'où leur venait cette abnégation complète de leur personnalité? D'où ce renoncement à toutes les choses enviées et enviables? De l'idée consciente qu'ils faisaient le bien, qu'ils remplissaient un devoir sacré.

De temps à autre, Passe-Partout consultait le plan que le colonel Renaud avait remis au comte de Warrens en. son hôtel du quai Malaquais.

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La troupe se dirigeait d'après ses indications. - !

Enfin le mot : Halte 1 se fit entendre.

Chacun demeura immobile.

Depuis quelque temps déjà, les aventuriers s'étaient engagés dans une manière de conduit, montant en pente assez rapide.

L'eau avait disparu. -

Le sol boueux disparaissait, à son tour, sous une couche de sable fin.

Devant eus, un énorme bloc de pierre se dressait, obstacle insurmontable, porte gigantesque fermant l'issue du souterrain.

impossible de pousser plus avant !

— Plus de torches! commanda Passe-Partout.

On éteignit les torches.

— Allumez les lanternes sourdes.

On lui obéit.

Alors le chef des Invisibles .s'approcha du rocher, l'examina attentivement à l'aide d'une des lanternes, et se tournant vers la Cigale :

— Ton levier, là ! lui dit-il, en indiquant un des angles où son œil venait de découvrir une marque imperceptible pour tous ses compagnons d'aventure.

Le géant fit une pesée.

Le rocher tourna sur lui-même. ^

— Passez I fit Passe-Partout. • ■ f Mortimer, San Lucar, Rioban, la Cigale et Mouchette sortirent, un à un,

du souterrain.

Passe-Partout sortit le dernier.

— Ferme 3 Cigale !

La Cigale poussa doucement le roc, qui reprit sa première place sans produire le moindre bruit.

Vian! <;,a y osl. !

* Mon pUR minet!

V'Jai) ça y sera!

Mon gros chat, chai!

chantonna Mouchette dans l'élan de sa joie-

Il venait d'aspirer cinq ou six grandes gorgées d'air pur.

Le brave enfant n'avait pas soufflé plainte ni mot, tant que personne ne s'était permis de souffler ni de parler. \

Mais Passe-Partout venait d'ouvrir la bouche. 5

Impossible au gamin de tenir la sienne fermée. p

Il se tut cependant, une Ibis son quatrain fredonné. ' %

Les Invisibles se trouvaient au fond d'une grotte assez vaste.

Un rayon de lune traçait une ligne blanche, à vingt pas au plus de l'excavation qui leur servait d'abri. }

— Nous voici dans la place, fit Passe-Partout à voix basse. Amis, jouons serré. Pas de bruit! pas un moi! réglez vos mouvements sur les miens.

Un silence de mort régnait; parmi tous ces hommes.

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Mouchette, furieux de ne pouvoir parler, se rapprocha du colosse, son camarade et son souffre-douleur, et lui pinça vigoureusement le molet gauche.

La Cigale ne bougea ni se. retourna.

■On l'aurait brûlé vif que, pour ne pas désobéir à son capitaine, il n'eût pas daigné laisser tomber un demi-gémissement sur ses bourreaux.

Ce stoïcisme attendrit le terrible voyoucrate.

— Allons t allons î fit-il à part lui... C'est pas si rigolo qu'au Petit-Lazari, mais je m'amuse tout de môme. Faut voir la fini

Un peu plus il criait : La toile ou mes quatre sotis!

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