XII
EDMÊE
— - Vous êtes fou, René! dit le colonel Martial Renaud à son ami, qui lui parlait ainsi du ton le plus sérieux et le plus convaincu.
— Soit; mais je le ferai comme je le dis.
— Cependant...
— Quels sont vos ordres pour Rouen, colonel? demanda froidement René.
— Entêté. .
— Il est des pays ou l'entêtement passe pour du caractère, répondit en riant le vicomte.
— Tête bretonne! tête carrée!
— Cela vous va bien de nVappeler tête bretonne. Nous sommes presque du même pays.
— C'est vx^ai! Allons, enfant, je cède.
fj — Vous faites bien.
— Mais vous me le promettez, vous vous ménagerez.
— Je vous le promets.
— Dans notre intérêt comme dans le vôtre. La moindre indisposition causerait un retard, et tout retard pourrait nous devenir funeste.
— Je serai prudent.
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Lo débardeur était servi à soului.il, comme dans un conlc do fée.
— J'en suis sûr, fit le colonel avec un lin sourire.
Il venait de trouver le moyen de retenir cette nature fougueuse et indomptable.
— Ainsi, à Rouen? demanda le vicomte de Luz.
— Vous recruterez parmi nos affiliés soixante marins, les meilleurs que vous pourrez vous procurer. Vous les expédierez également à sir Harry Mortimer.
LïV. 88. — II. GKKFKOY, «lil. — Reproduction interdite. 88
— Bien; ensuite?
— Vous tous rendrez vous-même à bord du brick, où vous attendrez mes dernières instructions.
— Merci, colonel; merci, mon ami.
Mais, apercevant le sourire victorieux de Martial Renaud, le jeune homme s'arrêta et le regarda soupçonneusement.
— Point d'arrière-pensée au moins ?
— Aucune.
— N'allez pas me donner contre-ordre, ou je...
— Aht vous allez encore me menacer de vous faire sauter le crâne... René, René, vous abusez de mon affection, enfant gâté que vous êtes.
— C'est vrai.
— Ayez confiance en moi.
— J'aurai confiance.
— Bien. Tenez, voici l'argent nécessaire à l'accomplissement de votre mission.
Et il lui remit plusieurs liasses de billets de banque.
— Combien y a-t-il là- dedans?
■ — Je ne sais pas.
— Comptons,
— C'est votre affaire. Vous compterez plus tard. Maintenant, retirez-vous et tâchez de prendre des forces cette nuit, pour demain matin.
— Je vais dormir pour mon compte et pour celui de l'Association, répondit joyeusement le jeune gentilhomme breton, qui se retira dans la satisfaction pleine et entière de sa victoire.
Le colonel l'accompagna jusqu'à la porte, jouissant de son bonheur, victorieux de sa défaite.
— Nature d'élite, murmurait-il en revenant sur ses pas. Jeunesse, beauté, courage, printemps et amour! Ah! la vie est belle quand, auréole bénie, vous entourez une seule tête de vos rayons dorés.
« Allons I allons! Noël devait être fier de commander à de tels hommes.
« Espérons que je ne garderai pas longtemps sa place, que je n'abuserai pas plus longtemps de ses prérogatives.
Il était arrivé jusuq'au baron d'Entragues, qui se trouvait alors seul avec lui.
Et telle était sa distraction, que le baron fut obligé de tousser pour rappeler au chef provisoire des Invisibles que ce n'était point encore le moment de se livrer à ses méditations philosophiques.
Il se remit vivement.
— Pardon, baron, lui dit-il. Je m'oubliais moi-même.
— Vous êtes tout excusé, colonel. J'attends vos ordres, répondit le jeune homme en s'inclinant.
— Je vous ai gardé pour le dernier, baron, parce que je vous ai réservé une mission toute de confiance.
M. d'Entragues regarda le colonel d'un air tellement étonné que ce dernier, sans attendre de réponse, ajouta :
— Bien que je vous connaisse depuis bien peu de temps, monsieur, vous avez gagné mon estime. Je vous sais un homme d'action, je sois convaincu que je trouverai en vous un homme 'de cœur et d'intelligence.
— Je ne puis que vous remercier, colonel, de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi.
— Vous pouvez faire mieux, baron.
— Quoi, monsieur?
— La justifier.
On le voit, le titre de chef suprême provisoire des Compagnons de la Lune et des Invisibles donnait à Martial Renaud une autorité qui lui permettait de parler net et ferme, et de le prendre de haut avec la plupart de ses subordonnés.
Du reste, il n'avait pas eu grand'peine à se pénétrer de ce rôle, quelque nouveau qu'il fût pour lui.
Depuis des années, il avait assisté à toutes les séances présidées par son frère, séances qui, comme on a pu le voir dans le commencement de cette histoire, étaient tantôt tenues dans l'ombre, à mots couverts, à visage caché, et tantôt avaient lieu presque en plein soleil, à visage découvert, sans crainte des traîtres et des espions.
Les premières, plus importantes, concernaient les grandes œuvres de l'association des Invisibles.
Elles traitaient de questions pour la plupart politiques et humanitaires.
Les autres, ne concernant que des intérêts secondaires, des affaires particulières, nécessitaient moins de précaution et se tenaient presque au pied levé.
Martial Renaud n'était donc nullement embarrassé pour faire ce qu'il avait vu cent fois faire à son frère, pour parler comme il l'avait entendu souvent parler.
Il manquait peut-être de l'initiative que possédait le comte de Warrens, de son audace primesautière; il n'avait pas le brillant de son frère, mais c'était un homme ferme et probe, voyant juste et se décidant vite.
Les intérêts de l'Association ne devaient point péricliter dans ses mains, durant le court intérim rempli par lui.
Le baron d'Entragues considéra avec curiosité cet homme qui lui parlait sur ce ton, à la première entrevue qu'il lui donnait.
Il comprit sa valeur, et résolut de rendre confiance pour confiance, sympathie pour sympathie.
— A. quoi puis-je vous servir, maître? lui demanda-t-il.
— Vous serez mon aide de camp.
— Je ne comprends pas bien.
— Mon alter ego, le dépositaire de mes secrets qui auront besoin d'être connus en double. Vous deviendrez mon confident intime. Hélas t ce poste est celui que j'occupais auprès de mon pauvre frère.
Toutes les fois que le colonel Renaud prononçait ce mot : mon frère..., les larmes lui venaient à la paupière, un sanglot lui montait du cœur aux lèvres, mais larmes et sanglots, il refoulait tout en lui-même.
Il n'était plus homme.
Il n'était plus parent.
Il représentait un principe, une grande et large idée; son être se faisait bronze, et sa pensée, planant au-dessus des faiblesses terrestres, foulait aux pieds la douleur et le souvenir.
Le baron d'Entragues ne lui laissa, du reste, pas le temps de s'attendrir.
Il le remercia à cœur ouvert de la haute faveur qu'il lui accordait, à lui, presque un inconnu de la veille.
— Les indifférents de la veille deviennent les amis du lendemain, répondit tristement Martial Renaud. Puis ne vous étonnez pas trop de ce qui vous arrive. Je suis un vieux soldat, moi. J'ai l'habitude des hommes, et je crois vous avoir jugé comme vous méritez de l'être.
— A la première occasion, mon colonel, j'espère vous prouver que vous ne vous êtes pas trompé.
— Je vous la fournirai au plus tôt, baron, rapportez-vous-en à moi.
— Je le désire et je l'espère.
— Il est onze heures... J'ai encore beaucoup à travailler cette nuit; rentrez chez vous, baron, et soyez prêt à toute éventualité.
— Quand faudra-t-il que je vienne ici?
— Demain, au lever du soleil. "Vous quitterez votre appartement en prévenant qu'on ne vous attende pas.
— Je trouverai un prétexte.
— Un voyage d'agrément, par exemple... Celui que nous ferons n'en sera probablement pas un. Demain, s'il en est besoin, je vous ferai dresser un lit ici. La situation est tellement tendue aujourd'hui, que d'un instant à l'autre je puis me trouver ayant besoin de vos offices et de votre aide.
— A partir de demain matin, à cinq heures, je serai libre et tout à votre disposition, colonel.
— C'est cela. Bonsoir, baron, à demain... À propos, ajouta-t-il, en passant devant sa loge, priez le père Pinson d'informer M n,c Lucile Gauthier que j'aurai l'honneur de me présenter chez elle dans peu de temps.
— Cette nuit?
— Cette nuit même.
Le baron ne sourit même pas à l'idée de l'heure indue choisie par Martial Renaud pour faire cette visite à une femme encore jeune et jolie. IL ne soupçonna pas un instant que ce pût être une affaire de galanterie oy- d'amour.
On vivait dans des sphères plus élevées, ce soir-là, en tant que Compagnons de la Lune ou Invisibles de Paris.
— Je ferai votre commission, colonel, répliqua-t-il. Est-ce tout?
— Oui, baron.
— Alors, à demain.
— A demain.
Demeuré seul dans son salon, Martial Renaud serra ce qui restait de l'or et des traites posées sur la table par le major.
Ensuite, se laissant tomber avec accablement dans un fauteuil, il s'abandonna à une sombre mélancolie.
Délivré du poids de toutes les affaires qu'il venait d'expédier si rapide-
ment, n'ayant plus rien- qui vînt le distraire de îa perte énorme qu'il était peut-être sur le point d'éprouver, cette puissante nature s'affaissa tout d'un coup sous le poids d'une douleur navrante, inconsolable.
— Noël t mon frère! murmurait-il de temps à autre, sans s'apercevoir qu'il prononçait ce nom chéri..., je ne te verrais plus.,., je te succéderais I... Non..., c'est impossible ! Je n'ai accepté cette tâche redoutable, ce titre qui me donne la richesse sans bornes et le pouvoir le plus irrésistible, que pour te les conserver jusqu'à ton retour! Noël! Noël! mon véritable moi-même! Je l'avais prédit... qu'il nous arriverait malheur !
Mais sa faiblesse passa.
La réaction se fit.
Le colonel se releva, et chassant ses idées noires :
— Allons! s'écria- t-il, pas de larmes, pas de plaintes, sauvons-le... ou du moins accomplissons ses volontés jusqu'au bout.
Sa résolution prise, Martial Renaud n'hésita plus.
Il s'approcha de la muraille, et toucha de l'extrémité de son doigt un bouton dissimulé dans la boiserie, impossible à trouver pour tout autre que lui.
Une porte secrète tourna silencieusement sur ses gonds.
Martial Renaud jeta un cri de surprise, lui qui n'était pourtant pas facile à étonner.
Une femme se tenait immobile sur le seuil de la porte.
Cette femme, c'était Edmée.
Elle souriait.
Elle s'avança lentement.
Après avoir repoussé légèrement la porte secrète, qui se referma, elle pénétra dans le salon.
Le colonel ne trouvait pas un mot, pas une interrogation, tant l'acte de la jeune fille avait l'air d'être raisonné, naturel.
Il lui offrit un siège.
Elle le remercia d'un regard, s'assit, et, penchant la tête sur sa poitrine elle demeura immobile et songeuse.
Martial Renaud, debout devant elle, la considérait avec un mélange de tristesse et d'admiration.
Enfin, la jeune fille releva la tête.
— Asseyez-vous, mon ami, lui dit-elle.
Le colonel prit une chaise et s'assit auprès d'elle. Edmée continua :
— J'étais là.
— Depuis longtemps?
— Oui.
— Et vous avez entendu?
— Tout. Appuyée contre cette porte, comprimant jusqu'aux battements de mon cceur, j'ai gravé dans ma mémoire vos généreuses paroles.
— Ne parlez pas ainsi, chère Edmée; il n'y a pas, il ne peut y avoir de générosité dans l'amitié fraternelle qui existe entre Noël et moi.
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— Depuis la fin du souper de mon père, depuis huit heures du soir, j'étais là.
— Ainsi vous connaissez toutes les résolutions prises par nous?
— Je les connais.
— Les ordres donnés par moi?
— Oui, Martial.
— Approuvez- vous les mesures que j'ai prises?
— Je les approuve, et je vous en sais gré, surtout à vous, Martial,
— Je ne suis pas seul à les exécuter,
— Oui..., oui..., vos amis sont de nobles et vaillantes natures, s'écria la jeune fille avec enthousiasme, des cœurs de lion, des esprits d'élite. Mais en l'absence de mon Noël, de votre frère, vous êtes leur chef, et je ne peux remercier que vous du dévouement que vous lui témoignez. Vous tenez loyalement les promesses de votre belle devise : Un pour tous, toits pour un. Je suis fière d'être la pupille de tels hommes, je me sens toute confiante en étant protégée par eux et par vous. |
— Mon enfant, vous allez un peu loin dans votre reconnaissance, répondit Martial Renaud, nous ne méritons point cet enthousiasme, tant que nous sommes encore à espérer la réussite de notre projet.
— Vous réussirez.
— Nous ne faisons qu'accomplir un devoir en nous tenant à la disposition des vôtres, mon frère et moi. Des liens sacrés, des liens séculaires ne nous unissent-ils pas à votre chère famille?
— Je ne suis pas de votre avis, mon ami; vous rabaissez à dessein un dévouement sans limites comme le vôtre au niveau d'un devoir accompli. Gela ne doit pas être.
Le colonel ne répondit rien à la jeune fille.
Il se contenta de s'incliner silencieusement, cherchant le moyen de donner . un autre tour à l'entretien qu'elle était venue chercher. Au bout de quelques instants de silence :
— Me permettrez-vous, Edmée, de vous adresser une question?
— Vous prenez des précautions oratoires avec moi, mon bon Martial? Ne savez -vous pas qu'en tout et pour tout vous n'avez pas de meilleure amie que moi?
Ce disant, la jeune patricienne, quelles que fussent son estime et sa gratitude pour le chef provisoire des Invisibles, montrait bien qu'elle se croyait tout au moins son égale.
Et, par le fait, n'avait-elle pas raison?
Femme, elle valait bien, par la finesse, un de ces Invisibles, qui ne se soutenaient qu'à force de rouerie, prise dans la bonne acception du mot.
Reine par la beauté et par la race, sa double couronne ne le cédait pas au sceptre, au bâton de commandement tenu parle chef de ces mêmes Invisibles.
Martial Renaud repartit :
— C'est que par cette question je crains...
— Que craignez-vous?
— De vous affliger.
— Cela ne concerne-t-il que moi? demanda-t-elle avec un commencement d'anxiété.
— Que vous.
Elle respira plus librement.
— Alors, parlez, mon ami... et parlez hardiment... Dès que je ne redoute rien pour ceux que j'aime, je ne redoute rien pour moi; aucun souci n'a de prise sur mon cœur.
— Ainsi, vous ne m'en voudrez pas?...
— De la question que vous allez me faire?
— De cette question.
— Je m'engage à vous la pardonner.
— Et à y répondre.
— Oht cela, c'est bien autre chose! répondit-elle en baissant les yeux avec un geste plein de charme et de coquetterie.
— N'importe. Je me risque 1 fit le colonel.
— J'écoute.
— Pour quel puissant motif, charmante curieuse, avez-vouseula patience de rester si longtemps en embuscade derrière cette porte?
La jeune fille rougit; quoiqu'elle s'attendît à l'attaque, elle n'était pas certaine de la parade à opposer.
— Ahl c'est cela... que vous voulez savoir?
— Oui, pour peu que. cela ne vous contrarie pas trop.
— Il ne m'est pas bien difficile de vous satisfaire, mon ami, répondit-elle un peu brusquement pour cacher son trouble..., car, vous l'avouerez, rien ne m'était plus facile que de m'en aller comme j'étais venue...
— En effet.
— Je n'avais qu'à redescendre dès que vous vous êtes levé pour vous approcher de la porte secrète.
— J'en conviens.
— Et vous n'auriez jamais eu vent de mon indiscrétion.
— Oui, mais vous êtes restée!
— Pourquoi suis-je restée? Le devinez-vous, Martial?
— Certes non !
— Apprenez-le donc. Je ne suis pas partie, pour que vous me sachiez dans la confidence de vos projets.
— Ah!
— Et parce que j'ai un service à vous demander.
— A moi?
— Un grand, un immense service.
— A quoi bon le demander, Eclmée?... Ne savez- vous pas qu'il est rendu d'avance?
— Vous engagez-vous d'avance, Martial?
— Certes.
— Sur votre honneur?
— Sur mon honneur d'homme et de soldat.
— Même si le service que je requiers de vous vous semble impossible à rendre. . . ?
— Je vous connais, Edmée..*. Vous n'obligerez pas le frère de Noël à une action, à une concession indigne de lui et de vous.
— Mon honneur vaut le vôtre, Martial, répondit la jeune fille avec une fermeté pleine de noblesse... Certainement, ce que je désire sort des habitudes
f; ^ de la vie de tous les jours ; mais à ma place vous agiriez comme moi, et à la
$.';ç } vôtre je ne serais pas aussi méfiante que vous.
— Ne me suis-je pas engagé a vous obéir?
— Oui, mais vous voudriez bien qu'à l'instant même je vous apprisse ce que j'attends de vous.
— C'est vrai.
— Vous êtes trop exigeant, Martial. Vous me j>oussez à vous révéler un projet que j'ose à peine m'avouer à moi-même.
Elle secouait sa tête mutine pour chasser les pensées qui venaient en foule contrecarrer son désir.
Le colonel lisait dans son âme, comme dans un beau livre tout grand ouvert devant ses yeux.
IL admirait le courage d 'Edmée.
Mais tant qu'elle n'avait pas eu en lui une confiance absolue, tant qu'elle ne lui avait pas dit : C'est cela que je veux faire, il ne se croyait pas en droit de lui crier : Ne laites pas cela !
De son côté, la jeune fille ne désirait parler qu'au dernier moment.
Sa résolution était inébranlable.
Elle s'était promis de n'écouter aucun conseil tendant à l'empêcher de mettre son projet à exécution.
Il leur était donc difficile de s'entendre, pour le moment du moins.
Le colonel essaya un dernier effort, par acquit de conscience :
— Il est difficile, chère Edmée, de marcher sans ambage et sans erreur dans ce labyrinthe qu'on nomme la pensée d'une jeune fille. Pourtant j'ai envie de tenter cette rude besogne. Aidez-moi seulement un peu. Soyez mon Ariane, et à nous deux nous viendrons à bout de résoudre le problème. Voulez-vous?
Edmée secoua négativement la tête.
— Vous vous êtes engagé à m'accorder ma demande, Martial; je n'ai pas promis de vous la faire connaître sur-le-champ.
— C'est la vérité... Mais si, pour ma propre satisfaction, je vous supplie de réapprendre clairement le projet que vous avez formé...
— Le projet? Quel projet?... Vous pensez donc que j'en ai un en tête?... Qui vous fait penser..,?
— Enfant ! allons, soyez confiante ! Puis-je avoir l'intention de vous chagriner, même par un sage conseil? Ma douleur n'est-elle pas la vôtre?
— Oui, notre souffrance est commune, oui, notre douleur est la même 1 répondit Edmée ; voilà pourquoi je vous supplie de mettre le comble à votre générosité. Ne m'interrogez plus.
— Soit, Edmée. Gardez ce secret, que j'ai deviné.
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11 n'y avait pas ù. douter, c'est là que' se trouvait le capitaine,
— Deviné ?
— Oui. Gardez-le. Je ne vous interrogerai plus.
Un violent combat se livrait dans Fâme de la jeune fiîle. Tout la poussait à se confier au frère de celui qui devait être son époux; Martial ne pouvait lui refuser sou concours, son aide. Mais une pudeur indéfinissable lui conseil) ait plutôt d'agir que de parler,
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Elle se disait que, tout en- reconnaissant- son courage et son énergie audessus du sexe auquel elle appartenait, le colonel reculerait devant la suite de fatigues à lui laisser subir, devant les nombreux dangers qu'elle pouvait avoir à courir.
Le fait accompli avait une puissance aussi grande pour elle que pour certains grands politiques.
Elle hésitait.
Martial Renaud, que cette lutte intime intéressait, l'aurait bien forcée, la pauvre enfant, à sortir de son silence, qu'elle croyait prudent, mais le temps lui manquait.
Il avait d'autres affaires à terminer.
fVÎ|: . 11 se leva, et, prenant une enveloppe cachetée, il la remit à la jeune fille :
\- ;-i;\ ; — Chère Edmée, voici une commission de Noël que je vous prie de vouloir
bien remplir auprès de M. le duc de Dinan.
— Qu'est-ce que cela? fit-elle.
— Le montant des fermages du dernier semestre. . . , répondit-il en souriant.
— Vous remercier est inutile, n'est-ce pas, Martial?
— Oht nous tenons compte de nos avances, mon frère et moi, répondit le colonel, et quand vous serez rentrés dans les biens de votre famille ...
— Noël demandera des comptes rigoureux à sa femme...
— Chère enfant ! nous sommés bien heureux, Noël et moi, de continuer la \ tâche commencée par nos pères. Prenez. Mon absence peut se prolonger plus que je ne le voudrais. Il ne faut pas que par un vain scrupule d'amour-propre M 1Je de l'Estang mette toute sa famille dans la gêne.
— Mais, ajouta-t-elle avant de se décider à prendre l'argent que lui tendait le colonel, nous sommes en possession des titres de notre maison. (Ju'avonsnous besoin d'attendre? Pourquoi tant de ménagements pour un vil scélérat, un bandit, un faussaire?
— Parce que l'heure de ce vil scélérat n'est pas encore venue, parce que ce faussaire a déjà gagné un procès contre le chef de la famille de t'Es tan g, parce qu'il est riche, puissant, et que contre la richesse et la puissance le droit ne suffit pas toujours.
— Je ferai ce que vous voulez, Martial, dit-elle à voix basse. Elle prit l'enveloppe, contenant plusieurs liasses de billets de banque, et
se dirigea vers la porte secrète, ta porte fut ouverte.
Là, un scrupule, un remords la saisit.
— Pardonnez-moi, Martial; j'ai eu tort de manquer de franchise avec vous.
— Non, Edmée.
— Je vais tout vous dire.
— Cardez-vous-en bien... J*ai pu deviner, je ne dois pas savoir. Mon devoir serait peut-être de manquer à mon serment.
— Oh! je vous connais; vous ne feriez pas cela. ■ — Je vous le répète, tout bien considéré, vous avez sagement agi. Mon
affection pour vous, mon dévouement à votre famille exigent une ignorance absolue de ma part.
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— Soit.
— Seulement un conseil, chère Edmée.
— Parlez.
— Réfléchissez encore avant de vous décider.
— J'ai réfléchi.
— Si la fatalité veut que vous n'ayez pas la force de renoncer à votre dessein, souvenez-vous que de près comme de loin, en cas de besoin, vous ne devez point vous adresser à d'autres qu'à nous.
Edmée leva vers lui ses yeux pleins de larmes.
— Yous êtes bien réellement mon frère.
— Adieu, Edmée, fit le colonel, que l'attendrissement de la jeune fille allait
gagner.
Elle pencha vers lui son front, sur lequel il déposa un baiser respectueux.
— Adieu... ou à bientôt.... dit-elle avec une expression mêlée de tristesse et de malice.
Martial ne parut pas la comprendre.
— Yous le sauverez, n'est-ce pas? ajouta-t-elle en descendant quelques marches.
Martial s'associa du geste à son espoir.
— Nous le sauverons! fit la jeune fille à voix plus basse, comme si elle se parlait à elle-même.
un oiseau.
LUCLLE GAUTHIER
Demeuré seul, le colonel Martial Renaud écouta le bruit des pas de la jeune fille, qui allait s'a {faiblissant.
Lorsqu'il fut sur de son complet éloignement, il rentra chez lui et referma la porte secrète.
Il n'avait plus besoin de se rendre dans le pavillon du duc de Dinan.
Edmée s'était chargée de lui porter les fonds destinés à les mettre à l'abri de la gêne, en l'absence des deux frères. Ses plans étaient modifiés.
Il rentra dans son cabinet de toilette et changea de vêtements.
Tout en procédant à ce changement, il murmurait :
— Pauvre enfant! ce secret qu'elle croit enfoui au fond de son cœur, je l'ai pénétré. Ai-je eu raison en n'insistant pas pour qu'elle me le fit partager? Oui. Mon devoir était de la détourner de son entreprise ardue. Elle aime Noël! Elle sera sa femme! Après tout, n'est-il pas juste que la femme prenne sa part, ou cherche à la prendre, dans la délivrance de son mari, de celui qui Faime tant de son côté ?
Sa toilette tirait à sa fin.
Et Edmée de l'Estang disparut dans la spirale de l'escalier, légère comme l
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Le colonel Martial Renaud venait de faire place à ce bon M. Lenoir, le commis- voyageur.
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rieuse avaient donné d'habileté aux membres de l'association des Invisibles pour tout ce qui concerne l'art de la transformation.
Après avoir allumé une lanterne, M. Lenoir prit son chapeau et sortit.
11 avait bien soin de faire le moins de bruit possible.
Il traversa rapidement le corridor.
Puis, ayant atteint l'escalier, il le descendit quatre à quatre.
A coup sûr, le commis-voyageur tenait à ne pas éveiller les autres locataires de la maison.
En passant devant la loge du père Pinson, il aperçut de la lumière.
Le vieillard veillait encore.
Son chien Hurrah reposait, étendu à ses pieds.
Le colonel gratta à la fenêtre de la loge.
La fenêtre s'entre-bâilla.
Hurrah ouvrit à moitié les yeux, regarda M. Lenoir, le reconnut et rentra dans ses velléités dormitives.
— C'est vous, monsieur Lenoir?
— Moi-même, mon brave.
— Vous y allez?
— Elle vous attend.
— C'est bien.
U II passa devant la loge et pénétra dans le corps du logis de droite. ,, A Quelques instants après, au troisième étage de ce corps de logis, il frappait
| deux coups discrets à la porte d'un petit appartement sous laquelle on voyait
j: filtrer un rayon de lumière.
— Entrez ! lit une voix de femme.
La clef avait été laissée à dessein dans la serrure. Le commis- voyageur entra.
Il se trouva en face de Lucile Gauthier.
La jeune femme, assise devant un guéridon, cousait à la lueur d'une lampe
garnie d'un abat-jour.
Auprès d'elle se trouvait le berceau de son fils.
L'enfant dormait, le sourire aux lèvres, de ce sommeil qui est une des bénédictions du Seigneur.
Une grande pâleur régnait encore en maîtresse ennemie sur le visage de la jeune femme.
Mais ses traits, naguère encore atrophiés par la misère, avaient repris leurs lignes régulières, leur calme et leur placidité.
Elle était belle comme la Niobé antique.
On sentait qu'une douleur irrémédiable avait passé par là, mais l'expression mélancolique de sa physionomie, les épais bandeaux de sa chevelure noire, ajoutaient encore à l'attrait irrésistible s'échappant, s'exhalant comme un parfum de toute sa personne.
— Yous le voyez, monsieur, je vous attendais, dit-elle à M. Lenoir en le priant de s'asseoir.
Le commis-voyageur obéit.
— Yous à ma droite, d'un côté, mon enfant, de l'autre, je suis tranquille. Je me sens presque heureuse! et pourtant hélas! Dieu seul sait si le bonheur est encore fait pour moi.
— Yous ne m'en voulez donc pas trop de vous faire veiller si tard ?
— Yous en vouloir, moi qui vous dois tant!
— Ne parlons pas de cela.
— J'ai supposé que d'importantes affaires vous retenaient.
— C'était vrai.
— D'ailleurs, je dors peu. Vous le savez, monsieur, mon seul plaisir, ma seule joie, est de veiller sur le sommeil de mon fils, le seul bien qui me reste au monde.
M. Lenoir la regardait avec un certain attendrissement.
— Yous êtes ingrate pour vos amis, Lucile ! lui dit-il, vous les oubliez, mais ils ne vous oublient pas, eux. | .f
— Mes amis ! en ai-je?
— Que suis-je donc?
— Vous, monsieur!... C'est vrai, je suis ingrate..., mais vous vous intéressez à moi depuis si peu de temps, cher monsieur Lenoir, que je n'ai pas \ .. . (j encore pris l'habitude de votre sympathie. '\ ^y
— Ma visite de cette nuit n'en est-elle pas une preuve irrécusable?
— Il faut me pardonner, monsieur..., malgré les bienfaits dont vous m'accablez, sans que je devine la raison de votre bienfaisance, je souffre beau- '/ coup.
— Yous manque- t-il quelque chose? j
— Rien. j
— Est-ce le moral ou le physique qu'il faut soigner en vous ?
— Ah! cher monsieur..., ce portrait 1 ce portrait! pourquoi s'est-il rencontré sous mes yeux! murmura-t-elle d'une voix étouffée.
— Hasard ! pur effet du hasard 1
— Non pas !
— Du reste, que vous ayez ou que vous n'ayez pas rencontré ce portrait qui vous a bouleversée, en quoi votre position, que vous acceptiez chrétiennement hier, est-elle changée aujourd'hui? Voyons, mon enfant, soyez raisonnable.
Lucile s'essuya les yeux sans répondre.
M. Lenoir rompit les chiens.
— Voyons, ma chère enfant, continua-t-il, écoutez-moi.
— Dites, monsieur.
— Je suis envoyé près de vous par votre ami le plus cher...
— Par qui?
— L'homme qui vous a sauvée.
— Pourquoi ne vient-il pas lui-même?
— Vous le saurez plus tard.
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— Pourquoi ne l'ai-je pas revu depuis cette triste nuit? Pour quelle raison s'est-il obstinément, malgré le désir que je vous ai exprimé, malgré mes prières, soustrait au témoignage de ma reconnaissance?
— Le lendemain même, quelques heures après s'être occupé de vous et de votre enfant, il s'est vu contraint de partir pour un long voyage.
— Quand viendra-t-il?
— Je l'ignore.
— Vous avez de ses nouvelles pourtant?
— Oui,,., puisque je vous apporte ses instructions.
— Aurait-il découvert..? demanda-t-elie vivement, ne pouvant contenir l'agitation nerveuse qui peu à peu s'emparait de tout son être.
— Rien encore, mon enfant.
— Hélas ! c'est pour mon fils seul que je désire savoir...
— Mais prenez courage, continua Martial Renaud; la vengeance, ou plutôt la justice divine marche d'un pas lent mais toujours sûr. Un jour, l'homme qui a causé vos malheurs sera puni. Vous serez vengée.
— Vengée I fit-elle tristement; celte vengeance me rendra-t-elle ma vie perdue, ma félicité détruite, tous les rêves d'avenir que je faisais, brillants et purs ?
■ — Elle vous donnera toujours une réparation nécessaire à votre bonheur entaché; elle donnera peut-être un nom honoré, sinon honorable, à votre fils.
— Et si je n'accepte pas cette humiliante réparation, si je préfère que mon fils se fasse un nom, plutôt que de prendre celui du bourreau de sa mère ?
— Vous serez libre, Lucile..., et à partir de ce jour-là vous marcherez 3a \ i tête plus haute, le cœur plus léger.
Lucile pleurait.
Les paroles de M. Lenoir calmaient sa douleur, rendormaient, mais elles ne parvenaient pas à l'effacer, à la chasser complètement. Elle reprit :
— Excusez-moi, monsieur, je ne suis pas encore maîtresse de mes sensations quand je me reporte au souvenir de Fhorrible attentat qui a fait tout mon malheur.
— Votre douleur est si légitime, que je n'ai rien à excuser dans vos paroles.
— Je me sens plus forte maintenant. Parlez, monsieur, je vous écoute.
— Chère enfant, votre protecteur inconnu veille sur vous de loin, comme il y veillerait de près. Voici la mission dont il m'a chargé.
— Parlez.
— Tout d : abord, persuadez-vous-le bien, vous êtes tout à fait libre de refuser ou d'accepter les propositions que je viens vous faire en son nom.
— Je les accepte d'avance.
— Votre situation demeurera la même. On ne désire qu'une seule chose.
— Laquelle?
— Vous voir heureuse. On ne vous impose rien.
— Cher monsieur Lenoir! lit-elle en lui saisissant la main et en la serrant avec affection.
Elle laissa aller ensuite cette main amie, et, se penchant sur le lit de son fils, elle l'embrassa tendrement.
— Continuez, dit-elle. De quoi s'agit-il?
— Je vais vous rapporter les propres paroles de celui qui s'intéresse tant à vous. Notez-le bien, Lucile, c'est à moi que ces paroles ont été adressées; je ne suis ici qu'un écho fidèle. Écoutez-moi comme si vous entendiez votre sauveur lui-même.
Lucile lui prêtait une attention religieuse.
— Lucile Gauthier, m'a-t-ondit, est une entant des grèves bretonnes. Élevée sur les bords de l'Océan armoricain, sa vue s'est accoutumée de bonne heure à contempler les grands horizons. Dès sa plus tendre enfance, elle respirait les acres senteurs, les rudes saveurs de la mer. C'est ce qui la mine, ce qui la tuerait, si Ton ne remédiait rapidement à cette nostalgie de l'Océan.
La jeune femme suivait avec stupéfaction la parole claire de M. Lenoir.
Son ancienne vie lui apparaissait subitement; elle se revoyait enfant, courant dans le sable mouillé: jeune allé, aidant les pêcheurs par les gros temps. Elle voyait défiler devant ses yeux éblouis par les miroitements du passé toutes ses joies et ses douleurs d'enfant et de jeune fille.
Puis une espérance pointait pour elle à l'horizon de son avenir.
Elle attendait haletante ce que M. Lenoir allait lui dire encore,
M. Lenoir reprit :
— On ajoutait : Aujourd'hui, la pauvre enfant, reléguée à Paris, dans une chambre étouffée, vivant seule avec son enfant, qui lui fait négliger le soin de sa propre santé, renfermée comme uue plante exotique dans une serre chaude, se sent décliner de jour en jour. Elle souffre, et sans le vouloir elle fait souffrir la créature innocente, sa seule affection, son seul souci sur la terre.
— Mon enfant!... Vous dites, monsieur, que mon fils...
— Pardon... je ne dis rien... On dit...
— Oui, oui... Je suis si troublée rien qu'à l'idée que cette chère créature peut se ressentir de mes douleurs-..
— Tout cela est-il vrai? demanda le mandataire de ce protecteur inconnu.
— J'en conviens, répondit Lucileavecuneexpression désespérée.. . J'essayerais vainement de vous donner le change.
— Je ne vous demande que de la franchise.
— J'en aurai.
— Il nous faut combattre le mal qui vous mine.
— Ce mal est-il donc sans remède, selon vous ?
— Laissez-nous tenter de le guérir.
— Vous ne le pourrez pas.
— Qui sait ?
— Oh I s'écria Lucile dans un état exalté touchant presque à l'hallucination, si je pouvais revoir la Bretagne.
— Attendez ! interrompit M. Lenoir.
Elle ne r entendait plus.
Elle continua :
— Si je respirais les brises du large, si j'étais libre de courir avec lui —
elle montrait son fils — sur la plage déserte, en cherchant du goëmon et du varech !
— Espérez !
— Oh! sainte Vierge d'Auray, je crois que je serais presque heureuse! je ciois que je parviendrais à recommencer ma vie !
— Écoutez-moi.
Elle s'arrêta dans son élan, et étouffant un soupir de découragement :
— Parlez... Je suis folle... Je ne vous interromprai plus.
— Ne vous ai -je pas dit : Qui sait?
— Eh bien! fit-elle avec une lueur d'espérance dans le regard.
— Vous êtes une forte nature, n'est-ce pas?
— J'ai supporté bien des privations, des fatigues, des malheurs inouïs... et je ne suis pas morte I
— Avec vous les ménagements sont superflus?
— La destinée ne m'a pas ménagée, vous le savez, repli qua-t-elle amèrement.
— On peut aller droit au but?
— Oui, répondit-elle fiévreusement, je suis prête à tout entendre. ■ — Alors...
Elle l'arrêta une dernière fois et lui dit :
— Mais, prenez -y garde, mon ami.
— Dites.
— Je commence, malgré moi, à sentir un espoir inconnu se glisser dans mon âme. Que puis-je espérer? Je l'ignore, je le cherche et ne le trouve pas. Mais vos encouragements, vos préparations m'entr'ouvrent la porte bénie d'une existence nouvelle..., d'un paradis que je croyais fermé pour moi.
— Mais je n'ai pas voulu...
— Prenez-y garde, répéta Lucile, dont toute l'essence nerveuse se révélait clans son langage saccadé, dans son débit rapide, avant d'aller plus loin, arrêtez-vous, il en est temps encore! Si cet espoir indistinct prenait une forme dans vos discours pleins depromesses, et que la désillusion dût arriver ensuite, je le sens, maigre tout mon courage, malgré le désir que j*ai de vivre pour lui, ce coup serait le dernier, il me tuerait.
M. Lenoir avait laissé passer cette avalanche de sentiment et de nervosité sans essayer de l'arrêter.
Il comprenait que c'eût été un effort inutile.
Lorsqu'elle eut fini, il saisit la main de Ja jeune mère et lui dit d'une voix douce et sympathique :
— Eh bien! Lucile, cet espoir peut se réaliser!
— Grand Dieu !
— Aujourd'hui même.
— Vous ne me trompez pas?
— Dans quelques heures.
Lucile se leva tremblante.
— Tant de bonheur serait-il possible ! fit-elle d'une voix étouffée. Non» Je ne vous crois pas... C'est impossible 1
/■•.y s >*f> fini T pU,'^
J Cv.
Une femme se tenait immobile sur le seuil de la porte.
Elle hocha tristement la tête.
Elle retomba sur sa chaise, et incapable de supporter une joie aussi innatendue, elle éclata en sanglots.
M. Lenoir voulut la convaincre par des preuves irréfutables. Il prit son portefeuille, l'ouvrit et il en tira plusieurs papiers. — Regardez.
LlV. 90. II, GEPFROY, édit. — Reproduction interdite.
.'Je
fi
Elle obéit,
Il lui montra l'acte de vente régularisé de la maison qui appartenait à son père et des sept arpents de terrain y attenant.
L'achat de la terre et de la maison avaient été faits au nom de Lucile Gautier.
Il n'y avait rien à répondre à ce] a.
Lucile prit le papier, le parcourut, le baisa à plusieurs reprises.
Son visage rayonnait au milieu des larmes qui l'inondaient.
Par un mouvement spontané, elle tomba à genoux devant le berceau de
.2' tj,
•t son en feint.
Et elle pria.
|, : M. Lenoir essuya ses lunettes d'or.
:• 11 se sentait en ce moment aussi heureux, sinon plus, que la pauvre mère
!£-■ elle-même. Il se disait :
x — fortune! ô puissance sans seconde I voilà les vrais bonheurs que tu
;[■■■■■ donnes à ceux qui te possèdent! O richesse que je méprisais, sois bénie!
il-. Malheureux ceux qui te gardentenfouie dans leurs caves ou dans leurs coffres-
forts i Ils ne connaissent pas tes plus doux fruits I
:; Lorsqu'elle eut fini son ardente prière, la jeune femme, sans se relever, se
%■■' tournant vers celui qui lui représentait la Divinité descendue sur la terre,
ï elle lui prit la main et la lui baisa.
Le mandataire de son protecteur inconnu, voulant se soustraire aux démonstrations de cette reconnaissance, qui ne lui appartenait qu'en second, reprit vivement :
. — La maison est telle que vous l'avez laissée, Lucile. Vous y trouverez les
vieux meubles qui vous étaient si chers, votre chambre déjeune fille telle que 3
vous l'avez quittée; rien ne manque : ni la barque et ses agrès, ni les engins i
de pêche. Il y a un cheval dans récurie, deux vaches et une chèvre dans l'étable. g
Dans la basse-cour se trouvent des poules, des lapins, des canards... tous .8
les animaux que vous nourrissiez et avec lesquels vous jouiez. Tout est comme autrefois, rien n'est changé. Vous étiez deux dans la maison, vous serez deux encore. Espérons que vous y vivrez plus tranquilles, plus heureux.
— Oh ! mon père 1 mon père î vous ne serez point là pour me recevoir, pour \ '-: m'ouvrir vos bras en signe de pardon.
y — La bénédiction qu'il n'aurait pas manqué de vous donner, Lucile, c'est
votre fils qui la l'apportera dans la maison 9 par sa seule présence.
— Vous savez guérir toutes les blessures, mon ami.
i — Avec la rente qui vous a été constituée lors de votre installation dans
cet appartement, ajouta M. Lenoir, vous vivrez à votre aise dans ce pays, où, vous le savez, il faut si peu pour vivre.
^- Quand puis-je partir?
■ % — Quandil vous plaira. Vous pouvez disposer de tous les objets qui sont
ici. Ils vous appartiennent. Maintenant, Lucile, acheva-t-il en se levant, ma mission est accomplie.
« Il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous, en vous renouvelant l'assurance que votre protecteur ne cessera pas de veiller sur vous,
Il allait se retirer*
Lucile le retint timidement.
— Un mot encore, un seul, avant de nous séparer, pour longtemps sans doute, pour toujours peut-être!
— Que désirez- vous?
— Un nom.
— Le nom de qui ?
Celui de ce protecteur qui veut rester inconnu.
— J'ai promis de le taire.
— Je vous supplie de me l'apprendre.
— Dans quel but?
— Afin que je puisse le mêler au vôtre dans mes prières. M. Lenoir hésitait.
Elle continua en le pressant, en le suppliant avec une chaleur croissante.
— Afin de l'apprendre à mon enfant en même temps que celui de Dieu.
— Vous allez me faire manquer à une promesse sérieuse.
— Par grâce ! dit la jeune femme en joignant les mains. f. Elle était si touchante dans son attitude de suppliante, que le commisvoyageur ne se sentit pas la force de résister plus longuement.
— Vous le voulez absolument? dit-il,
— Je vous en supplie à mains jointes.
— Eh bien! Lucile, j'assume sur moi la responsabilité de l'indiscrétion que je vais commettre.
— Oh! dites 1 dites!
— Votre protecteur, votre sauveur, l'homme qui n'a cessé de vous suivre dans tout le cours de votre pénible existence, celui qui s'est révélé à vous, qui vous a tendu la main à l'heure où le désespoir vous poussait au suicide, au crime...
— C'est?
— C'est celui que vous avez connu autrefois...
— Là-bas ?
— Oui.
— En Bretagne?
— Oui.
— Il se nomme Noël, n'est-ce pas?
— Oui.
— Oh! s'écria-t-elle avec ferveur, j'en étais sûre! Mon cœur ne m'avait pas trompée.
Elle cacha sa tête dans ses mains.
M. Lenoir sortit, ne voulant pas essuyer des pleurs qui, cette fois, coulaient sans la moindre amertume.
Des pleurs rares t
Des pleurs de joie!
Il ferma derrière lui la porte de ce logis où il venait d'apporter, de ramener la lumière de l'amour, la gaieté de l'espérance, et il s'arrêta sur le seuiL
K- l-ri'.-
f '■ In
Alors son visage changea subitement d'expression.
— Adieu, mes œuvres de paix et de clémence, adieu 1 Je viens d'avoir affaire à deux anges d'ici-bas, dont le premier, la douce et tendre Edmée, ne le cède en rien aux anges du paradis; dont le second, la malheureuse Lucile, . i4fe ■' se relève d'une chute profonde. Heures bénies, adieu! Il me reste de rudes
ï 1|f ^ devoirs à remplir, une cruelle vengeance à exercer, une implacable justice à
f/HM mettre en jeu. Ne songeons plus qu'aux coupables qui ont commis le crime et
^ft; -';- aux moyens qu'il me faut. employer pour arriver à l'expiation de ce crime.
^;||K Et, froid, impassible comme le destin, il descendit lentement, pour mar-
cher à la vengeance, cet escalier qu'il venait de monter si rapidement pour apporter l'oubli et le pardon.
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J;;6C". A LA LIMAGE
A deux lieues environ du Havre, la route nationale, qu'on nommait à cette époque route royale, est coupée à angle droit par un chemin transversai assez large, mais mal pavé au moyen d'un cailloutis pointu, et plus mal entretenu encore que mal pavé.
Ce chemin de dégagement est bordé de fossés nombreux, et d'une double ligne de pommiers dont les troncs et les branches affectent les formes et les paraboles les plus fantastiques.
Quelques jours après les événements rapportés dans nos chapitres précédents, une charrette attelée d'un mauvais cheval dont la tête était tournée du côté du Havre, s'arrêtait, vers les quatre heures de l'après-midi, à l'angle môme du chemin précité.
Un homme de haute taille, en costume de marin et tenant à la main un énorme bâton, descendit de la charrette, dans laquelle se trouvait un paysan.
L'homme échangea avec le paysan, propriétaire sans doute du modeste et rude véhicule, quelques paroles insignifiantes et amicales.
La charrette, après avoir débarqué son voyageur, continua son chemin vers le Havre, le paysan chantonnant un de ces refrains. normands que les Normands chantent si mal, et la bête allégée de cent kilos à peu près.
Après une courte hésitation, l'homme au bâton sembla tout à coup se reconnaître .
Il tourna à droite.
Puis, s'engageant dans le chemin de traverse, il fila d'un pas gymnastique si relevé, qu'un percheron au trot l'aurait suivi difficilement.
Tout en marchant, il regardait avec attention autour de lui, non point par crainte de mauvaise rencontre, il était de taille à tenir tête à deux ou trois gars de force moyenne, mais par pure curiosité.
Il cherchait des indications, des signes de reconnaissance, que parfois il trouvait, car, à. certains moments, son visage s'éclaircissait, il souriait presque.
Il avait marché près (Tua quart d'heure et fait passablement de chemin, lorsqu'il aperçut, non loin de lui, sur sa gauche, blanchir, à travers- les arbres, les murs grossiers d'une masure au toit de chaume.
Un énorme bouchon désignait de loin cette demeure peu tentante, pour; une auberge ou tout au moins pour un cabaret, aux yeux du passant affamé. ou au voyageur dévoré par la soif ou la fatigue d'une longue étape.
Un peu plus loin, mais en pleins champs celui-là, apparaissait un bâtiment, assez vaste et possédant toutes les entournures extérieures d'une ferme.
Arrivé devant la porte du bouchon, trop basse pour sa formidable stature, le voyageur s'arrêta, et s'appuyant sur son long Mton, il regarda autour de lui et se mit à examiner les êtres de la localité.
La première chose qu'il aperçut fut l'enseigne, peinte sur un morceau de tôle, grinçant au vent, et suspendue juste au-dessus du bouchon.
Cette enseigne représentait un reptile, d'apparence fantasmagorique, vertpomme sur fond jaune, au-dessus duquel se trouvait l'exergue suivante, en lettres noires de trois pouces de haut :
A LA LIMAGE
-Vi.,.
Mi
ùà
Au-dessous de l'intéressant animal, on lisait ces mots ayant bien toute la saveur normande :
Bon cidre à dépotéyer.
Le voyageur regarda l'enseigne avec satisfaction, et la regarda longtemps même, comme eût pu faire un enfant de cinq ans, cherchant à déchiffrer ses premières lettres de l'alphabet.
Son examen ayant abouti à sa faim ou à sa soif, il se passa la langue sur ses lèvres épaisses et d'un rouge sanglant, et il la fit claquer contre son palais. ■ -
11 passait encore l'examen de la maison, qu'il se mit à tressaillir.
Sans plus hésiter, il entra dans le cabaret, en se baissant.
La salle dans laquelle il pénétra était petite, basse, obscure, meublée seulement de quelques tables garnies de leurs bancs en bois.
L'aire n'était que le sol même fortement battu et rendu raboteux par les pieds des visiteurs.
Un étroit comptoir, encombré de verres et de bouteilles de toutes sortes, faisait face à la porte.
Une fenêtre à guillotine, de quatre pieds carrés, aux vitres crasseuses, couvertes de toiles d'araignées, laissait pénétrer dans cet antre une lueur quasi- crépusculaire.
La salle était vide.
Le cabaretier manquait à son comptoir.
S'asseyant à une table, le voyageur s'installa confortablement le dos au mur; cela fait, il frappa un fort coup de son gourdin sur la table voisine de la sienne.
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A cet appel retentissant, le cabaretier accourut.
Ce cabaretier était un gars de trente-cinq à quarante ans. $[?l--- Petit et trapu, il avait la mine chafouine, l'œil plein d'astuce, le sourire
^lil moqueur, une profusion de cheveux rouges qui eussent fait le bonheur d'une
Parisienne de nos jours.
Gette masse de cheveux sortait d'un bonnet de coton qui ne devait pas aller au blanchissage plus de douze fois par an, et elle tombait en longues mèches droites jusque sur ses épaules.
Une paire d'énormes favoris taillés en côtelettes arrivait jusqu'au coin de îjjj': ses lèvres et achevait de lui composer la physionomie la plus grotesquement
narquoise qui fût en pleine Normandie.
Ce cabaretier se nommait Anthime G-uichard.
Vrai Normand de Gaudebec, il portait le cachet indélébile de sa race processive et madrée. ■
Au bruit produit par le gourdin du voyageur, nous l'avons dit, Anthime 0' ; . Gruichard accourut à toutes jambes.
Il parut à la fois surpris et charmé de rencontrer un voyageur dans la salle commune.
Saluant obséquieusement son client du bout de son bonnet, sans se donner pourtant le souci de le détacher tout à fait de son chef, il demanda :
— Monsieur désire un pot de cidre?
— Oui.
— Voilà, monsieur... je vas le quérir.
— Un moment... un moment... je veux autre chose encore.
— Bien, monsieur n'a qu'à parler.
— Avez- vous?.,.
Gomme le voyageur s'exprimait avec assez de difficulté, maître G-uichard
voulant l'aider, répondit :
— J'ai tout dans mon établissement. Monsieur n'aura que l'embarras du choix.
— Avez-vous de quoi me donner à manger? reprit l'autre, en réitérant sa question.
— Choisissez.
— A la bonne heure, votre bouchon ne paye pas de mine, mais puisqu'il est aussi bien fourni... voyons... donnez-moi une tranche de pâté.
— Ah! il ne m'en reste plus... par extraordinaire. ■ — ■ Bon... repartit le voyageur avec la plus profonde indifférence, alors
faites-moi un bifteck aux pommes. Ça vous va-t-il?
— Ça m'irait à merveille, dit Anthime Guichard ne se départant pas de son magnifique aplomb, mais le malheur est que ce matin môme j'ai donné mon dernier morceau de viande. Pour ce qui est des pommes de terre, elles souffrent cette année. Je n'en conseillerai pas à monsieur.
— Bien... Dites-moi ce que a 7 ous avez, et je crois que ce sera le plus prudent et le plus court chemin, de votre nourriture à mon appétit.
— J'ai, monsieur, du pain, du lard, du jambon et des œufs, mais des oeufs.,.
— Pondus de quand?
TSn
— De quand il vous plaira, répondit Anthime G-uichard, qui ne s'imaginait point parodier, en parlant de la sorte, une scène qui se passait à la cour du grand roi, du Roi- Soleil, de Louis le Grand, quatorzième du nom.
— Bon 1 servez-moi un pain de quatre livres, faites-moi une omelette au lard, et apportez-moi le jambon.
— De combien d'œufs l'omelette?
— Je n'ai pas très faim, répondit 3e voyageur après s'être consulté, mettez-en...
— Quatre.
— Non, quinze.
Le cabaretier regarda sa pratique avec admiration.
— Vous n'avez pas de fromage?
— 11 faudrait être fou pour ne pas en avoir.
— Vous m'en donnerez.
— Lequel?
— Celui que vous voudrez. Je les aime tous. .'. ;ïg|
— Ça se trouve bien, je n'en ai qu'un, pensa maître Guichard.
— Et du vin, n'est-ce pas?
— Il est cher, vous savez.
— Bon. Ce n'est pas ça que je vous demande. Combien le litre?
— C'est du vin fin... je ne le vends pas au litre.
— Combien la bouteille, alors?
— Trente sous.
— Apportez quatre bouteilles.
— Monsieur attend quelqu'un?
— J'attends.. . mon déjeuner. ..
— Bien. Monsieur prend du vin, alors monsieur ne prend pas de cidre?
— Pourquoi ça... que je n'en prendrais pas? demanda le voyageur avec une certaine dignité offensée.
— Damel lit le cabaretier étonné. ■ !]
— Donnez-m'en un pot. ?j .'j Anthime disparut. ï Il était aussi ravi que stupéfait. . j Il reparut bientôt après portant un pain, un jambon, et le pot de cidre ; i
demandé.
Le tout fut placé soigneusement devant le voyageur. : ;|
— N'oubliez pas le vin, et soignez mon omelette, dit celui-ci. "'f' '■
— Soyez tranquille.
L'autre entama le pain et le jambon. y . ,
Il mangeait d'un appétit formidable.
Au bout de dix minutes, à la rentrée du cabaretier. qui lui apportait une omelette aux porportions gigantesques, la moitié du jambon avait déjà disparu.
L'omelette se vit attaquer avec vigueur.
Anthime Guichard ne quittait pas des yeux ce spectacle attrayant et curieux.
Le voyageur lui dit entre deux bouchées :
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— Mon vieux, achevez de me servir tout ce que je vous ai demandé, prenez un verre et asseyez-vous.
— M'asseoir?
— Là, en face de moi.
— C'est beaucoup d'honneur.
— Vous êtes bête I faites vite... J'ai a causer avec vous.
.' En un instant, le vin, le fromage et une bouteille d'eau-de-vie de marc furent placés sur la table-
Anthime s'assit en face de son client.
— A votre santé..., dit le voyageur en lui remplissant son verre. Si le vin n'est pas bon, vous vous en prendrez à qui vous savez, mon brave.
— A la vôtre..., répondit le cabaretier, qui, rendons-lui cette justice, n'hésita pas trop à avaler sa marchandise.
Ils trinquèrent.
| , L'effet de ce choc amical de verres fut singulier.
Ils se regardèrent dans le blanc des yeux.
La façon dont ils s'étaient salués réciproquement, le signe particulier qu'ils venaient de faire l'un et l'autre en portant chacun leur toast, les engagea à s'examiner avec plus d'attention.
— Ah 1 ah ! lit le voyageur.
— Mais oui, répliqua le cabartier.
— Vous vous appelez?
— Anthime Guichard, pour vous servir.
Et il vida son verre d'un air béat.
— Vous êtes du pays?
— A peu près.
' ~~ Ainsi, vous pouvez me donner un renseignement ? . — Certainement. Lequel?
— Les chemins sont-il bons la natif
— C'est selon.
— Comment l'entendez- vous?
— Parfois ils sont mauvais.
— Mais? demanda le voyageur en redoublant d'attention.
— Mais au -clair de lune, Us sont excellents.
— Vers quelle heure la lune se lève-t-elle?
— Elle n'a pas besoin de se lever.
— Parce que?
— Parce qu'en ce moment elle demeure constamment, au ciel.
— Vous êtes bien savant, mon maître?
— Je suis pourtant encore bien jeune.
— Votre âge?
— Dix-huit ans au plus. Et le vôtre?
— Moi, je n'ai plus d'âge, répondit le voyageur. Le cabaretier se leva.
Il ôta son bonnet de coton et se tint respectueusement debout devant son hôte.
v ii
La jounc'fcmme, assise devant un guéridon, cou s ai L à la lueur d'une lampe
Le voyageur sourit gravement,
— Touchez-là, lui dit-il.
Ils se prirent la main et se la serrèrent d'une façon particulière.
— Bien. Nous nous entendons?
— Oui.
— Causons à cœur ouvert.
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■ if 1
LlV. 91. il. GEKFROY, ôdiL. — Reproduction interdite.
— •* '.'■ ' ■-^f.-JV
- .'f*yf --^#
— J'attends, maître.
— Quoi de nouveau'/
— Depuis quand? demanda Ànthime Guichard.
f ; j[ — Depuis ce matin.
n f ■ — Quelle heure?
— Quatre heures du matin.
|" -.:' — Beaucoup de choses.
■■ ÏK — Allez.
— Voici : sur les quatre heures, une voiture attelée de deux chevaux de poste est arrivée ventre à terre.
— Par quelle route?
— Par la route que vous avez suivie vous-même. ■ — Après?
— Cette voiture a pris un sentier qui se trouve à deux pas-d'ici, et, sans ralentir sa course, elle s'est dirigée vers la ferme.
— L'attendait-on?
— Il paraît; la porte charretière était ouverte, elle entra tout droit. Dix minutes plus tard, une seconde voiture, en tout semblable à la première, 5 apparaissait d au s le chemin; elle prit la môme direction, et, comme elle, |
[ v . pénétra dans la ferme, les portes se refermèrent aussitôt.
— Est-ce tout?
— Non pas.
— Quoi encore?
— A peine les deux voitures s'étaient-elles engouffrées dans la cour de la ferme comme deux tourbillons, que deux cavaliers, lancés à toute bride, s'arrêtèrent devant ma porte. Je guettais; je me dépêchai de leur ouvrir.
— Un homme d'une trentaine d'années et un enfant, n'est-il pas vrai?
— C'est cela môme.
— Bon. Continuez.
— Après avoir mis pied à terre, ils entrèrent ici. Ils paraissaient accablés de fatigue.
— Pauvre Mouchette ! murmura le voyageur,
— Leurs chevaux était à demi fourbus. Les pauvres bêtes sont encore étendues sur la litière.
— Passez... passez...
— Je leur ai servi à manger. Ils dévoraient.
— Gomme moi.
— A peu près, fit en souriant Anthime Guichard... Vous le savez, maître, nos statuts nous ordonnent de faire, sans en avoir l'air, le signe de reconnaissance à tous les inconnus avec lesquels le hasard nous met en rapport.
— Oui... allez... allez...
— Ma curiosité était vivement surexcitée. Tous ces événements, ces arrivages ne me semblaient guère naturels. Je fis le signe. On me répondit. Les étrangers appartenaient à l'Association comme vous et moi.
— Je m'en doutais.
— Bientôt il n'y eut plus de secrets ente nous. Pendant qu'ils se reposaient,
j'envoyai mon petit gars surveiller la ferme. Il n'a que dix ans, mais il est futé comme un macaque.
— Eh bien? . ' , .
— Rien n'a bougé encore.
— Les voitures, et ceux qu'elles ont amenés?...
— Sont toujours là, répondit Anthime.
— Alors nous les tenons, dit joyeusement le voyageur.
— Il faut le croire.
— Vous nous aiderez.
— A votre disposition.
— Et les Compagnons, que font-ils?
— Le plus vieux rôde autour du x>ot aux roses.
— Et l'autre? ;i
— Le plus jeune a suivi au Havre un cavalier qui est parti d'ici, ce matin, gj à huit heures. ;;j
— Achevai?
— A cheval, oui.
— Bon. Il est entre bonnes mains. Avez- vous de la place ici?
— Oui, assez.
— La maison ne parait pas bien grande.
Anthime se redressa avec importance, avec fieiHé.
— Elle est double!
— Profonde?
— Aussi profonde que haute.
— A merveille. Puis changeant de ton, le voyageur ajouta : Il paraît que vous êtes bien noté, mon compagnon.
— Vrai? tant mieux. -- Si je me suis arrêté ici. c'est que j'en avais reçu Tordre.
— Vous saviez donc?...
— Rien... on ne m'avait pas prévenu que vous étiez des nôtres.
— On ne prévient jamais.
— Non. Ecoutez bien ceci...
— Je suis tout oreilles.
C'était vrai, il eût été difficile, dans tout TOuest de la France» de trouver une
paire d'oreilles pouvant lutter avec celles du bienheureux G-uichard. Le voyageur reprit :
— Ce soir, à la tombée de la nuit, cinq voyageurs arriveront.
— Ensemble?
— Non, les uns après les autres. Les premiers à peu de distance des derniers.
« Ils seront vêtus à peu près comme moi.
— En matelots? ■
— Oui. Après ceux-là, il en viendra un sixième.
— Toujours en costume de marin?
— Non pas. En bourgeois, celui-là. Ce dernier est un chef. Il est membre du grand conseil.
ils
V — Oh! olit fit le cabaretier avec un mouvement de vanité satisfaite, un
chef dans ma pauvre maison l
— Yous cacherez ces hommes...
£■-'. — Le chef aussi*?
ï — Le chef aussi, de manière à ce que personne ne puisse soupçonner leur
r> présence chez vous.
— Comptez sur moi pour cela.
': — Connaissez-vous la ferme?
^v — Comme ma propre maison.
— Cela pourra servir. Y a-t-il beaucoup de monde?
i,|:. : v';fv'/ — Non.
%■'' — Combien de personnes?
■;Ç;; 1 — Trois maîtres et huit domestiques.
4\ — Pas d'autres gens ?
î>; ';•"""■■ — Ils avaient une vingtaine de tâcherons...
|f - ": — Que sont-ils devenus?
|f' '"■-.;'"' — On les a renvoyés. •
fè ( — Pourquoi?
j^ .: —Je ne sais pas trop... on les a renvoyés, il y a deux jours, bien que
% ;.'.;-■' l'ouvrage ne soit pas terminé.
— Donc, il reste onze personnes.
— Juste.
; f — Ce soir, nous serons dix.
— Dix! fit Â.nthime avec étonnement, f — La partie est égale.
— Vous ne comptez pas les voyageurs arrivés cette nuit?
— Diable ! Bast 3 nous mettrons les morceaux doubles. . . à la grâce de Dieu i Dites-moi... y a-t-il des chiens?
— Quatre.
— Méchants?
— Féroces 1
— Pauvres bêtes!... Il faudra prendre garde.
— Oh! avec de bonnes boulettes ce ne sera pas long.
— Je ne voudrais pourtant pas les tuer.
— On tâchera de les épargner.
— Encore un coup, fit le voyageur en entamant la dernière bouteille.
— Avec plaisir.
Ils burent de nouveau.
— Ouf! fit le voyageur après avoir bu, je me sentais l'estomac dans les talons, j'avais vraiment besoin de prendre quelque chose. Je me sens tout guilleret, maintenant.
— Quelque chose! grommela le carbaretier.
Le voyageur avait tout dévoré.
— Que vous dois-je? demanda-t- il.
— Yous ne partez pas encore ?
— Non, je reste.
K'.ïil
i: i ' .'0 -, if
— Alors, ce n'est pas la peine... Nous réglerons plus tard.
— Les bons comptes font les bons amis. Réglons sur-le-champ.
— Gomme vous voudrez.
* Douze francs, vin compris.
Le voyageur paya.
— Voici quinze francs, dit-il majestueusement, ne me rendez pas, le reste sera pour votre petit gars.
— Merci, compagnon, répondit le cabaretier, dont les' petits yeux clignotaient du double plaisir d'avoir rempli son devoir en faisant une excellent affaire.
— Appelez-moi par mon nom, ami Guichard.
— Et votre nom est? . "\\\
— La Cigale, reprît le colosse simplement. /t|
— Hein! quoi?
— La Cigale, répéta l'autre.
— Vous êtes le fameux la Cigale?
— Fameux! je veux bien.
— Oh l je vous connais par cœur.
— Gomment ça, vieux?
— Frantz et Mouchette ne font que parler de vous .
— Les bavards ï
— ils -vous attendent comme le Messie.
— Eh bien ! quoi? Je serai moins long que lui à arriver. Me voilà, et toutes voiles dehors.
— Ils vont être joliment contents !
— Vous croyez?
— J'en suis sûr. Me permettez-vous de vous offrir le café?
— Tout de même, répondit le géant. On ne le fait pas mauvais en Normandie, avec la rincette et la sùrrincette, pas vrai?
— Pardi oui- An thime appela sa femme.
— Tiens l votre femme est ici? ' : !:■/
— Oui, faut bien.
— Et vous ne m'en parliez pas î
— Oh! c'est si peu important.
— Pas un mot devant votre femme. t -
— Pour qui me prenez-vous? Arrive ici, m'arae Guichard. :■ • La femme du cabaretier arrivait précisément. Elle n'était pas jolie. Elle ne ' !
l'avait même jamais été. Plus jeune que le gracieux Anthime, elle paraissait avoir dix ans de plus que lui.
— Que q' vous v'iez, nout' homme? lui demanda-t-elle, avec cet accent traînard et narquois que les femmes possèdent dans cette grasse partie de la France.
— Du café, et vivement! la mère.
— Pour un ?
— Non, pour deux-
}:};. — Allons! bon! encore du ben d' perdu!
^ — Va, va...
— Nous n' gagnerons jamais rin .. .
J —Est-ce fini?
V — Nous n'aurons jamais d'qué nous retirer à la ville:
1/ Sur une menace d'Anthime, elle se retira en marronnmit -entre ses dents
ç une kyrielle d'imprécations à l'endroit des clients qui venaient gruger gratis
;: leur établissement.
W Au bout de quelques minutes, elle revint avec du café, du sucre, deux
tasses et une bouteille d'eau-de-vie de marc. j| La première avait été vidée en manière de conversation par les deux com-
jjj pères, qui l'avaient sifflée sans s'en apercevoir.
■ Gela fait, elle se retira en maugréant, ne voulant pas autoriser de sa pré-
"y sence cette débauche ruineuse.
Au moment où le cabaretier versait le café dans les tasses, une ombre presque diaphane obstrua la lumière, et une crécelle joyeuse laissa tomber $T ',-■;-,■ - ; ; ces paroles. goguenardes :
— Quelle belle nuit pour une orgie à la tour ! ; . — Hein? je reconnais ce timbre, lit le colosse en se retournant du côté du
t ' nouvel arrivant.
Il -. — Excusez 1 continua celui-ci, plus que ça de balthazar ! Noces et festins !
On rigole sans les camaraux... c'est du propre. Je le dirai à maman. ■ — Moumouchel s'écria la Cigale.
— Pssssl psssst faisait le gamin en voltigeant autour de son gigantesque l-'l ami, et en imitant le bourdonnement d'une grosse mouche, pssss! pssss!
'■:'\' ■:■'. pssss 1
\i — As-tu fini, gamin?
i \ ■ — Bonjour, nononcle!... Je veux un canard.
\- * — Prends, bôta!
I Et le géant tendit sa tasse à Mouchette, qui, prenant quatre ou cinq mor-
; ceaux de sucre dans la soucoupe d'Anthime Guichard, les trempa dans le
' café de la Cigale, et les avala successivement avec le plus beau sang-froid du
monde.
: — Est-il gentil. 1 dit la Cigale en se tournant du côté du cabaretier, qui
regardait les familiarités de Mouchette d'un air ébahi; est-il gentil, hein?
— Vous trouvez?
— Monsieur fait sa Sophie! dit Mouchette, la bouche encore pleine de sucre.
Il allait continuer, mais un second personnage entra dans la salle commune du bouchon.
— Tiens ! Frantz 1 . — Quoi de nouveau?
! — Rien, répondit Frantz Relier, ils se tiennent coi comme des lièvres
! ., dans un terrier. Le gars à Guichard les surveille. Et toi, petit?
;; ; — Oh! moi! on ne me trouve pas joli ici... fit-il en lançant un regard de
■I travers au cabaretier. Je me tais.
— Des excuses! cria le colosse au cabaretier. Anthime fit des excuses très humbles.
Mo uchette reprit :
— Mon oncle, j'ai suivi le Brésilien.
— Quel Brésilien?... Ah ! oui... le mal noirci.
— Marcos Fraya.
— Bon. Quand on voit le pilote, le requin n'est pas loin. ■ — Comprends pas,
— Ça ne fait rien. Va toujours.
— Il m'a mené loin, le gueux.
— Où ça?
— Au Havre.
— A pied?
— Non, en ballon.
— Conte-nous ce que tu as fait.
— Oui... Je le veux bien.
On s'assit à ses côtés.
La Cigale, Frantz Keller et Anthime Gruichard humaientdéjàle récit du gamin. Il commença :
I — Pour lors...
Puis, réfléchissant et se grattant le bout du nez : I — Est-ce qu'il ne doit pas nous arriver un chef?
— Oui.
— Quaud?
— Ce soir même.
— Alors, mes excellents bons, vous voudrez bien me permettre de garder ma primeur pour lui.
Il y eut un cri de réprobation poussé par le cabaretier et Frantz Keller.
Mouchette leur ûl la nique.
La Cigale, de son côté, tout ennuyé qu'il fût d'attendre, dit naïvement :
— Moumouche a raison.
Sur ce, Mouchette se versa un plein verre d'eau-de-vie de marc et l'avala,
pour noyer momentanément ces nouvelles importantes, qui, ajoutait-il par considération pour ses trois compagnons, ne demandaient qu'à prendre l'air. Quoiqu'il n'en fit jamais qu'à sa tête, le gamin était toujours plein d'égards pour le géant.