UN AMI INCONNU
A son réveil, le lendemain matin, le comte de Warrens se jeta à bas de son lit.
• Sans même prendre le temps de se vêtir, malgré un froid piquant, il s'y prit comme la veille, débarrassa la table de tout ce qui pouvait gêner l'exécution de son projet, la porta au pied de la fenêtre, plaça la chaise sur la table, monta sur la chaise et regarda- Il retint avec peine un cri de surprise.
Les arbres avaient disparu.
À leur place, il apercevait le sommet d'un toit humblement couvert de chaume.
On le changeait de chambre ou de cellule chaque nuit. Le fait devenait certain pour lui.
Oui; mais comment s'y prenait-on?
Que se passait- il pendant son sommeil?
Ce sommeil lui-même, si lourd, si profond, comment parvenait-on à l'obtenir de lui, qui d'ordinaire savait si facilement s'en passer?
Chaque soir ne lui versait-on pas quelque narcotique dans ses aliments ou dans sa boisson pour le plonger dans une léthargie factice, pendant laquelle on faisait de lui ce qu'on voulait?
Pas se- Par tout frémit à cette pensée.
Elle lui était déjà venue.
Mais jamais elle ne lui était venue aussi claire, aussi lucide qu'en ce moment.
■ Puis, pour la centième fois, il se le demandait sans pouvoir se donner une réponse concluante : dans la main de quel implacable ennemi était-il tombé?
Quels sinistres projets, quelles vues ténébreuses cet ennemi, quel qu'il fût, nourrissait-il contre lui?
Cette comédie de toutes les nuits, qu'on jouait ainsi depuis deux semaines, avec une si effroyable ténacité, cachait une idée de vengeance bien arrêtée.
Un nom revenait toujours sur ses lèvres :
Celui de la comtesse Hermosa de Gasa-Real.
N'était-elle pas son mauvais génie? N'avait-elle pas juré sa perte?
En somme, ne se défendait-elle pas en l'attaquant, lui, qui tenait entre ses mains une arme si terrible contre elle?
Oui, mais de cette arme, il n'avait encore ni usé, ni abusé.
C'était bien imprudent à elle de jouer ainsi avec le ieu de sa colère.
D'ailleurs, sa perte, sa mort, enlevaient à la comtesse toute espérance de retrouver son entant!
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Il se disait tout cela.
Puis menaient les arguments qui parlaient contre ce fond d'idées. De quelle puissance assez grande la comtesse de Casa-Real, étrangère en France, pouvait-elle disposer, pour mener à fin une si terrible, une si dangereuse vengeance?
Passe encore à la Havane.
Mais la catastrophe du brick La Rédemption avait renversé le piédestal de son influence, même dans ce pays.
Jugeant le capitaine Noël par elle-même, la créole s'était dit qu'il allait transmettre aux autorités tous les détails de cet horrible assassinat.
Il n'en fut rien pourtant. Noël empêcha San-Lucar d'en ouvrir la bouche. Il pardonna encore cette fois.
La comtesse de Casa- Real, réfugiée en France, contrainte, malgré sa richesse, à se tenir sur un qui- vive continuel, ne devait, ne pouvait avoir entre les mains d'aussi formidables moyens d'action.
La Havane lui était donc interdite.
Elle se croyait accusée, dénoncée.
Hernïosa, créole, cruelle, vindicative, mais réduite à l'impuissance, devait, comme la tigresse aux aguets, attendre patiemment son ennemi ou sa victime, et ne s'élancer sur lui ou sur elle que sans risquer de compromettre sa chasse ou sa vengeance.
En supposant même qu'il se trouvât. en ses mains, comment Tépargnaitelle si longtemps, elle, qui avait tout risqué, à plusieurs reprises, pour le faire assassiner?
Étrange contraste I
Choc de passions inexplicables chez cette femme 1
Le mardi détruisait chez elle toutes les impressions du lundi.
Un jour elle se laissait aller à ses pensées de haine et de colère; le lendemain, soit lassitude, soit bons sentiments, elle décommandait les crimes ou les tentatives de crimes ordonnées la veille.
Il était impossible de compter sérieusement avec un caractère comme celui-là.
Non, la créole n'était pour i*ien dans cette affaire.
Passe-Partout se répétait cela continuellement.
Et pourtant, dans son for intérieur, le nom de la comtesse de Casa-Real était celui qui lui revenait le plus souvent au cerveau.
Elle seule pouvait mettre ces raffinements, cette coquetterie féroce dans la revanche qu'elle prenait.
M. Jules?
M. Jules était un agent de police, plus adroit peut-être que ses confrères, oui, mais, à cause de ses antécédents, l'ex-chef de la police de sûreté n'aurait pas osé risquer de retourner au bagne pour une satisfaction toute d'amourpropre.
Coquin de bas étage, faussaire, voleur, oui! mais assassin! assassin! lâche et froid! assassin! bourreau et tortionnaire! non, M, Jules ne l'avait jamais été.
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Dans la charrette il y avait sa lcmme.
Il avait de l'honneur et de la probité à sa manière. Le meurtre lui répugnait.
Maître du comte, il l'aurait purement et simplement livré au préfet de police, comme chef de l'association des Invisibles, et sa part eût fini là.
Ne pouvait-il pas l'avoir vendu?
A qui?
À la comtesse de Casa-Real, après avoir aidé à le prendre vivant, ou bien après Tavoir capturé lui-même, lui seul?
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Ali! voilà qui était possible, probable même.
Le comte en était là de ses marches et contremarches imaginaires, quand il se sentit rappeler au sentiment de sa tenue légère par le froid excessif qui le mordait trop cruellement.
Il sauta à bas de son échafaudage, remit tout en ordre et s'habilla.
Gela faifcj il s'assit.
Machinalement, comme la teille, ses yeux tombèrent sur sa montre, où ils' la cherchèrent.
Il la prit pour la remonter.
Il en ouvrit le boîtier.
Du boîtier ouvert, s'échappa un papier de soie.
Dans sa situation, rien n'était indifférent, tout lui devenait un événement.
IL regarda.
Sur ce papier, on avait écrit quelques mots microscopiques au crayon.
Le comte tressaillit de joie.
Il parvint à grand'peine à déchiffrer cette écriture.
Voici ce que disait le papier :
« On veille...
« Ne buvez pas de vin.
« Ou si vous en buvez, que ce soit peu et coupé d'eau.
« Jetez le reste de la bouteille, pour faire croire que vous avez tout bu.