UN AMI
— Un ami! répéta le comte de Warrens. Un ami! Qui cela? Pourquoi n'a-t-on pas signé?
« Martial aurait signé.
« Les autres amis aussi.
v Pourquoi celui qui m'écrit,ne me dit-il pas son nom ?
Puis, se frappant le front, il réfléchit.
— C'est un piège, fit-il. Bahl je le verrai bien) Quelle que soit la source de cet avertissement, de cet encouragement... merci à l'ami inconnu... Son avis est le bienvenu. Il ne faut rien négliger!... Ce papier dit vrai, je le sens ! Je serais foit en ne l'écoutant pas.
Il déchira le papier en parcelles presque imperceptibles, et le jeta tout éparpillé sous son lit.
A l'heure habituelle, le porte-clefs parut avec le déjeuner.
Contrairement à sa coutume, le digne homme était en humeur babilla rde.
Il paraissait presque gai.
M. de Warrens s'aperçut de ce changement, qui le rendit soupçonneux et réservé.
Ne laissant rien paraître de ses impressions, il feignit d'entrer dans la disposition joyeuse du guichetier.
Il lui donna même la réplique.
— Vous êtes gai, aujourd'hui, mon brave? lui dit-il.
— Ma foi, oui.
— Et vous avez des raisons pour cela ?
— Peut-être bien.
— Et peut-on savoir ce qui vous rend si heureux?
— Demandez et nous verrons.
— C'est que généralement, quand je vous interroge, vous ne nie répondez guère.
— Essayez.
— Ohl je veux bien... J'ai du temps de reste... lit Passe-Partout philosophiquement.
— Voyons.
— Auriez-vous fait un héritage?
— Je suis enfant trouvé.
— Ah!
— Oui.
— Alors ce n'est pas cela?.
— Non.
— Cherchons.
— Cherchons.
Ils restèrent une demi-minute silencieux, ne cherchant pas, mais s'exami- j.Tj
nant l'un l'autre à la dérobée.
— Dites donc... reprit le prisonnier.
— Quoi?
— Si vous me disiez tout bonnement la chose, cela m'éviterait la peine de la chercher.
— Au lait.
— Allons, voyons.
— Je veux bien...
— Qu'est-ce?
— Voilà ce que c'est : Grâce au ciel, d'ici à deux jours je vais devenir libre comme l'air.
— Libre t vous?
— Moi-même.
— Ne l'êtes-vous donc pas?
— Pas plus que vous.
— Etes-vous emprisonné comme moi?
— Oui.
— Je ne comprends pas.
— Je le suis... à cause de vous.
— Comment? Je vous le répète, je ne vous comprends pas.
— Vous, non... mais moi, oui. Vous n'auriez pas la tête si dure...
— Merci I
— Si vous ne dormiez pas comme un vrai loir.
— C'est vrai. Je dors beaucoup.
— Trop.
II
S'IÏI
— Ah! vous trouvez? fit Passe-Partout s'embrouillaut de plus eu plus dans ce mélange de rudesse et de bonne volonté à son égard.
— Oui... mais suffit., assez causé pour l'instant. \, ;p; V~ — Nous n'avons rien dit!
Ji f | : i- — Voilà le couvert mis... buvez, mangez, et grand bien vous fasse t
; Le comte se mit à table et prit son pain, qu'il se disposait à rompre par le
i ; ■. milieu.
Le guichetier l'arrêta :
— Bon! voilà que vous allez casser votre pain devant moi!
— Est-ce vous manquer de respect, mon maître? demanda avec une joyeuse ironie le prisonnier, qui ne perdait pas une des paroles du porte-clefs.
— Ce n'est pas cela.
— Alors?
— Je trouve seulement plus propre de couper le pain que de le casser, voilà tout.
— Cela fait moins de miettes* répondit Passe-Partout en riant. C'est bon, | ;, mon ami... Je vais couper mon pain comme un bon paysan que je voudrais
être... Après tout, vous avez bien raison, et je ne sais vraiment pas pourquoi dans le monde et dans la civilité puérile et honnête on vous dit : Cassez votre ( pain, ne le coupez pas.
rH Le guichetier sortit en le regardant mystérieusement et en mettant un
•'t | doigt sur ses lèvres.
; ;■■ J. — Il y a quelque chose, murmura le prisonnier. Voyons un peu.
Il saisit le couteau à lame ronde qui se trouvait sur la table et fendit le pain dans toute sa longueur.
Les deux parties du pain tombèrent Tune à droite, l'autre à gauche. •| .-]; Dans celle de gauche se trouvait un long poignard à gaine de chagrin.
Le comte le reconnut. Ce poignard lui appartenait.
Mais comment parvenait-il entre ses mains, surtout d'une si étrange façon ? Ce fut avec un véritable sentiment de reconnaissance pour son ami inconnu que le comte, plein de joie, cacha l'arme dans sa poitrine.
Mais cette surprise n'était pas la seule qu'il devait éprouver ce jour-là. Le guichetier avait posé trois gamelles sur la table. Ces gamelles contenaient son repas du matin.
Il ouvrit la première : elle renfermait une paire de revolvers à six coups chacun. De ces mignons coups-de-poing, vrais bijoux qui ne se fabriquaient alors qu'en Amérique.
Les revolvers étaient chargés.
Le comte les fit vivement disparaître.
Il se sentait sauvé. Il tenait la vie de douze hommes dans sa poche. t Le brave guichetier était son complice. Plus de doute à cet égard.
.!' L'avis, reçu le matin, venait bien réellement d'un ami.
; t ; Croire plus longtemps à un piège, c'eût été douter de la bonté céleste.
,; Il se laissa aller en toute confiance à l'espoir qui pointait pour lui.
j) La seconde gamelle contenait une bouteille plate, garnie de cuir.
f . Cette bouteille était pleine d'eau.
— Tout est prévu, se dit-il.
Il ouvrit alors la troisième gamelle.
Celle-là contenait le déjeuner.
Le comte se mit gaiement à table.
Qu'avait-il à redouter maintenant?
Des amis au dehors!
Un complice au dedans!
Et des armes !
Tout lui souriait de nouveau.
La partie perdue aux trois quarts se relevait pour lui.
Les probabilités se mettaient de son côté. ■ |
Il ne se préoccupa plus que d'un seul soin, cacher ses armes. .--; y
Les revolvers ne l'inquiétaient pas, leur petitesse permettait de les mettre, sans l'ombre de danger, dans les poches de côté de sa veste.
Pour le poignard, la difficulté grandissait.
Cette arme, œuvre d'un ouvrier espagnol du xv e siècle, était une véri- ' ^
table miséricorde, longue d'environ dix-huit pouces, y compris la poignée, . ^
ciselée avec une délicatesse et une perfection rares. :(;!
Le comte de Warrens la dégaina. ;
Un papier était roulé autour de la lame. > ii
Sur ce papier étaient écrites certaines instructions d'une écriture fine et ■'"'!,
même ressemblant à s'y méprendre à celle du billet que le prisonnier avait \-.-\l
trouvé précédemment caché dans le boîtier de sa montre.
Cette écriture, il crut la reconnaître. ; j
Mais l'idée que la personne à qui elle appartenait pouvait se trouver auprès ; \ j
de lui tombait tellement dans l'absurde que Passe-Partout la rejeta sans y réfléchir davantage.
Il crut à une ressemblance de plume.
On lui disait qu'il pouvait avoir la confiance la plus absolue dans le gui- ~W .';
chetier, dont on avait acheté le dévouement. "; !
On l'avertissait de se méfier des breuvages qui lui étaient servis. ; \j
On lui recommandait surtout de veiller et de se tenir sur ses gardes, le ; j
moment de sa délivrance approchant, et ses amis étant prêts à intervenir vigoureusement en sa faveur.
Les deux derniers mots de cette missive étaient : « Patience 1 espoir! »
Le papier eut le même sort que le billet, c'est-à-dire qu'il l'anéantit.
Il cacha le poignard sous son gilet.
Puis se jetant nonchalamment sur son lit, il ouvrit pour la seconde fois le beau livre de Silvio Pellico.
Voici le chapitre ou le commencement du chapitre qui, par un incompréhensible hasard, lui tomba sous les yeux :
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