CHAPITRE XXlll
« Le geôlier me précédait.
« Je le suivis en silence.
« Nous traversâmes plusieurs corridors et plusieurs salles, et nous arrivâmes à un petit escalier qui nous conduisit sous les Plombs, prisons d'État célèbres depuis le temps de la République vénitienne.
« Là, le geôlier me demanda mon nom, l'inscrivit, et, cela fait, il m'enferma dans la chambre qui m'était destinée.
« Les Plombs sont la partie supérieure de l'ancien palais des doges.
« Partie toute couverte en plomb.
« Ma chambre avait une fenêtre avec une énorme grille en fer, et plongeait sur le toit, en plomb aussi, de l'église Saint-Marc.
« Au delà de l'église.» je voyais au loin l'extrémité de la place; de tous côtés des toits et des clochers s'offraient à mes regards.
« Le clocher gigantesque de Saint- Marc n'était séparé de moi que par l'église elle-même; et j'entendais parler les personnes qui se tenaient sur le sommet de la plate- forme. »
En comparant la situation de ce malheureux martyr avec la sienne, le comte de Warrens fut sur le point de remercier Dieu.
Sitvio Pellico, avant même d'aller au Spielberg, avait du renoncer à toute espérance, comme les damnés du Dante.
Au moment de refermer ce livre, qui, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, lui semblait un contresens, par sa résignation et par son trop plein de mysticisme, il tomba sur la dernière page, sur le trait final que voici :
« Ah! de tous mes maux passés et de ma félicité présente, du bien et du mal qui m* arrivent, que la Providence soit bénie f
« De leur plein gré ou contre leur volonté, les hommes et les choses sont les admirables instruments qu'elle emploie dans un but constamment digne d'elle 1 »
G'était tout.
Passe-Partout lisait ainsi non pas pour se distraire, mais afin de donner le change à ses ennemis, à ses surveillants, pour peu que l'envie les prit de le surprendre en le visitant à l'improviste dans sa cellule.
Et pourtant il ne put s'empêcher de mettre momentanément de côté ses propres appréhensions, pour admirer la foi en Dieu, la grâce inaltérable çle ce chrétien qui avait tant souffert, et qui ne savait pas ce que c'était qu'un cri désespéré.
Quoique les malheurs passés de Silvio Pellico servissent de diversion à ses ennuis, la journée fut longue pour le comte de Warrens.
Elle lui parut interminable.
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À l'heure ordinaire le porte-clefs entra; il apportait le dîner.
Les hommes n'échangèrent pas un mot.
Seulement, pendant que le guichetier arrangeait le lit et mettait le couvert, le prisonnier vida le contenu de la bouteille qu'on lui apportait, jusqu'aux deux tiers, dans la bouteille empaillée...
L'autre, sans paraître s'en apercevoir cependant, le regardait faire du coin de l'œil; puis, lorsque le comte eut fini, il ramassa les gamelles vides et sortit.
Le prisonnier expédia vite son repas.
Le moment approchait.
Il le sentait.
C'était la dernière et suprême bataille.
Il s'agissait de jouer serré, de lutter de ruse, de tromper des trompeurs.
Préparant tout pour faire croire qu'il se disposait à dormir sa grasse nuitée, il s'étendit sur le lit, ayant soin de placer sur la table un livre entr'ouvert, selon son habitude.
Puis, laissant comme il faisait toujours, la bougie allumée, il ferma les yeux et il attendit.
Si brave qu'il fût, son cœur battait.
Il allait avoir affaire à un ennemi terrible!
A l'inconnu!
Or, l'inconnu, pour les âmes les mieux trempées, est plus effrayant qu'un danger avéré, inévitable, quel qu'il soit.
Son attente ne fut pas longue.
Elle ne dura qu'une demi-heure.
Demi-heure dont -il compta chaque seconde, en prenant pour pendule le mouvement précipité et pourtant si lent à son gré de son cœur.
Enfin un léger grincement se fit entendre dans la serrure.
La porte tourna sur ses gonds, huilés avec soin, et plusieurs hommes entrèrent à pas de loup.
M. de Warrens ne pouvait rien voir.
Quoiqu'il en eut fortement envie, il gardait courageusement les yeux fermés.
Mais il entendait.
Et celait quelque chose !
Un instant la pensée lui vint de se lever et, les revolvers aux poings, de se ruer à Timproviste, à corps perdu, sur ses ennemis.
Il résista à cette pensée, à cette tentation imprudente.
Il était probable que, provisoirement, on n'en voulait point à sa vie.
Et puis, ses adversaires étaient sans doute nombreux, bien armés, eux aussi 1
Sans doute aussi, leurs précautions étaient-elles bien prises?
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