‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 68 sur 92 · BIP · texte numérisé non relu

BIP

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sonnière? Nous étions perdus, nous aussi, car nous ne nous serions jamais retirés de ses griffes. J'ai entendu tantôt toute sa conversation avec son prisonnier... Elle vous a devinée... Il fallait voir le désespoir de ce pauvre monsieur Passe-Parto'ut à l'idée que vous pouviez être ou tomber dans ses mains. Je vous le répète... tout serait perdu en restant plus longtemps... croyez-m'en, not' demoiselle.

— Mademoiselle! il l'a appelée mademoiselle? s'écria le vicomte avec émotion.

— Tu disais ; deux hommes.

— Paraîtrait qu'un des deux hommes était une femme. Après ça, moi, je n'en sais' rien, répliqua l'enfant... ; moi, je vous dis ce qu'ils se disaient, voilà tout.

— Continue.

— « Croyez-m'en, not' demoiselle, faisait le- plus grand, dans son intérêt même, ne tombons pas au pouvoir de sa cruelle ennemie.

* — Sait-il au moins que j'étais près de lui, que je veillais comme une sœur dévouée?

« — Il se savait protégé par une amitié généreuse ; c'est la comtesse qui, sans le. vouloir, lui a fait comprendre que cette affection, c'était la vôtre. Si vous tenez à lui être encore utile, commencez par ne pas perdre votre liberté d'action.

* — Pauvre Noël ! a dit la demoiselle.

« — Je ne sais point par exemple de qui qu'elle parlait.

— Je le sais, moi. Va, mon enfant, va, reprit le vicomte.

— Il n'y a plus grand'cbose à ajouter. Après avoir dit quelques mots si bas, si bas que j'y ai rien entendu, ils se sont mis à courir comme des fous à travers champs. Et bien le bonsoir... n, i, ni, fini... Voilà, not 'monsieur, vrai, d'honneur, c'est la pure vérité du bon Dieu!

— Tu es un gentil garçon, dit le vicomte de Luz en donnant une petite tape sur la joue du petit gars, je ne t'oublierai pas, tu entendras parler de moi un de ces jours.

— C'est ben d' l'honneur, not' monsieur. Maintenant, vous n'avez plus besoin de moi?

— Non.

— Alors, je m'en retourne à la maison... j' vas m' sécher un brin..., je suis trempé comme un chien de mer qui sort de l'eau.

— Tends ta main.

L'enfant obéit.

Le vicomte lui remit deux pièces d'or.

— Voici deux louis,

— Deux louis..., de vrai..., pour moi?

— Oui.

— J'aimerais mieux deux écus de cent sous, fit l'enfant avec une petite moue dédaigneuse.

— Eh bien 1 donne-les à ton père..., il te les changera, répondit le vicomte en riant.

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— Papa . . . , il gardera tou t !

— Non. Dis que c'est de ma part. Il te laissera ce que tu demandes.

— Bon. Je l'y dirai.

— Va, va...

— Adieu, m'sieur.

— Ah! petit?

L'enfant, qui avait déjà pris sa course, revint sur ses pas,

— Rappelle à ton père*..

— Quoi donc?

— De ne pas oublier ma recommandation.

— Oh i il ne l'oubliera pas... et s'il l'oubliait, j s serions là, moi. î|| Il fît une cabriole joyeuse et partit comme un trait, dans la direction du BlJ

bouchon d J Anthïme Gruichard, laissant le vicomte René de Luz fort intrigué et ifti;

surtout très inquiet de ce qui venait de lui être raconté. §§.!

Quelle était cette femme qui ne craignait pas de risquer ses jours pour f!ï!'

sauver ceux du comte de Warrens ? S M

Quels événements graves l'avaient" forcée à abandonner son protégé et à chercher son salut dans la fuite ?

Que s'était^ donc passé dans la ferme ce jour même?

Ces questions, et bien d'autres encore concernant la position du captif, le jeune homme se les adressait avec une profonde inquiétude sans pouvoir y $glj

répondre. f^i

Quant à douter de la véracité du petit gars, il ne fallait pas y penser. |§|!

Le récit de l'enfant était et devait être d'une exactitude littérale. S|i

! •'-'Il'

On n'invente pas des faits comme ceux-là, surtout en citant les noms de v^

personnes dont on ignore l'existence.

En somme, le vicomte n'avait gagné que peu d'avantages au récit du petit Gruichard.

Mais le temps pressait.

11 fallait agir coûte que coûte.

La Cigale, Mouchette et les quatre compagnons revenaient de leur reconnaissance.

On pouvait marcher.

— C'est fait ! dit le géant.

— Bien, répondit le vicomte ; nous allons exécuter le plan que je t'ai détaillé.

— Oui, m'sieu Le vicomte.

— Nous nous séparons ici»..

— Pour aller chacun à notre poste. (g!

— Celui des deux détachements qui arrivera le premier préviendra l'autre.

— Il faut un signal ? ajouta le géant. p M ;

— Pardine, avec ça que c'est dur à trouver, fit Mouchette, se mêlant à la conversation, avec sa liberté ordinaire.

— Lequel?

— Votre sifflet-chanteur, nononcle.

Ce que le gamin appelait le sifflet-chanteur de la Cigale était une suite de

modulations bien connues du comte de Warrens.

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— Oui, mais si nous arrivons les premiers, nous autres? demanda le vicomte.

— Ah ! ouiche ! ricana Mouchette.

— Tu dis ? '

— Je dis qu'on n'arrive pas avant nous, à route égale.

— Et comme votre chemin est plus court que le nôtre.

— Donc, monsieur le vicomte, ne vous préoccupez pas d'autre chose que de notre signal à nous autres.

— Soit. D'ailleurs, au besoin, je l'imiterai de mon mieux.

— Vous êtes donc bien bon musicien ? demanda Mouchette.

— Gamin ! lit la Cigale.

— Assez 1 interrompit le vicomte René de Luz. Va pour le coup de sifflet de la Cigale.

— Sans compter que le capitaine le connaît bien, allez!... ajouta le colosse.

— Parbleu! vieux, fit Mouchette... croirais-tu que je l'ai demandé en passant à la volière du Jardin des Plantes?

— Gré môme, va!... Partons-nous?

— Oui, dit René.

— En avant! bredouilla le gamin.

— Ah 1 un mot encore, dit René... Pas d'armes à feu... si c'est possible.

— Bien, monsieur. On ne s'en servira qu'à la dernière extrémité.

— Ran ! plan ! rail ! plan ! plan 1 ranî plan ! plan ! plan ! tire lire en plan ! chantonna Mouchette figurant une charge imaginaire.

On partit.

Les deux troupes se remirent en marche, mais cette fois ce fut presque en se tournant complètement le dos.

Une demi-heure s'écoula.

Enfin, un sifflet strident et bizarrement modulé traversa l'espace.

C'était le sifflet que le comte de Warrens avait entendu au moment de s'endormir, et qui lui avait subitement donné l'éveil.

Une imitation lointaine et faible du sifflet chanteur de la Cigale lui répondit.

Les deux troupes se trouvaient arrivées, chacune de leur côté, sous les murs de la ferme.

Elles étaient prèles à l'action.

La Cigale commença avant tout par passer en revue, le plus attentivement possible, le trou qui avait été découvert, pendant la journée, par son ami Mouchette.

Son inspection passée, le géant s'empara d'une forte pince en fer, et par des pesées adroites et vigoureuses, silencieuses surtout, il descella successivement les pierres, que ses compagnons enlevaient au fur et à mesure.

Grâce aux intelligentes préparations de Mouchette, un quart d'heure à peine suffit pour pratiquer une ouverture par laquelle deux hommes de moyenne encolure pouvaient passer de iront, et par laquelle la Cigale pouvait, lui, passer tout seul.

Les Invisibles pénétrèrent en silence dans le hangar.

Se blottissant alors derrière les charrettes et les charrues amoncelées, ils attendirent avec impatience le second signal, qui devait être celui de l'attaque. ' Dans l'intérieur de la ferme, tout continuait à être calme.

Les lumières éteintes, le silence absolu témoignaient de la profonde tranquillité des hôtes qui l'habitaient.

quinzaine d'individus à faces patibulaires étaient réunis et dormaient ou s'efforçaient de dormir, couchés ou pour mieux dire étendus pêle-mêle suides bottes de paille, leurs armes placées à leur portée.

Un homme, l'épaule appuyée contre le chambranle de la porte, veillait seul, le fusil à la main, à la sûreté commune.

Une seconde sentinelle avait d'abord été placée à la porte du pavillon servant de prison à Passe-Partout.

Il y en avait eu une troisième posée sous sa fenêtre. Toutes les précautions étaient bien prises.

Mais comme le vent et la pluie faisaient rage, que le froid sévissait vivement et surtout qu'ils se croyaient certains de n'avoir rien à redouter du . dehors, ces deux factionnaires, se liant d'ailleurs à la sentinelle de la salle basse, avaient ouvert la porte du pavillon et, s'asseyant confortablement côte à côte sur la première marche de l'escalier, ils n'avaient pas tardé à s'endormir, le fusil entre les jambes, à l'abri de la tempête.

Le soir, vers les huit heures, ainsi que l'avait fait entendre le petit gars au vicomte René de Luz, la vindicative créole avait quitté la ferme, suivie de deux de ses serviteurs les plus dévoués.

Elle se rendait à toute bride au Havre pour veiller aux apprêts du départ. Elle voulait appareiller le lendemain même.

En partant, -la comtesse de Gasa-Real avait laissé le commandement de la ferme à son majordome, Marcos Praya.

Elle devait être de retour à quatre heures du matin, au plus tard. De la sorte, on embarquerait facilement le prisonnier avant le lever du soleil, précaution importante, aihi de ne pas éveiller la curiosité des passants ou des ouvriers du port.

Marcos Praya avait répondu du prisonnier sur sa tête. La comtesse partait tranquille.

A neuf heures du soir, Marcos Praya, par acquit de conscience, fit une ronde dans la ferme, pour s'assurer que tout était en ordre. Chacun était à sou poste.

Il rentra dans sa chambre, confiant dans la tranquillité de la nuit prochaine.

Depuis l'enlèvement, depuis la disparition de leur chef, les Invisibles avaient manœuvré avec tant d'adresse, avec une si grande prudence, leurs mesures avaient été prises avec une si profonde dissimulation, que la comtesse de Gasa-Real pouvait, sans trop de présomption ni de naïveté, espérer leur avoir donné le change.

Elle les tenait pour dépistés.

Marcos Praya, l'âme damnée de la créole, lui était dévoué jusqu'à la corde

Une seule lampe brûlait encore dans une salle basse et enfumée, où une p|

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) inclusivement, dévouement dont, au reste, il avait donné maintes preuves.

- ; ' ' ,"■ Mais Mareos Praya n'en était pas moins un métis, c'est-à-dire un de ces

' ' " • êtres qui, à tous leurs vices, et Dieu seul sait l'effroyable quantité qu'ils en

; V possèdent, joignent, comme toutes les peaux plus ou moins bistrées, celui

• d'aimer les liqueurs fortes avec passion.

;j(i| Depuis son arrivée en France, deux liqueurs surtout avaient conquis

!f-' '"■ toutes les sympathies du métis; ces liqueurs étaient le kirschenwasser et

l'eau-de-vie.

f ■ : Le vin, si bon, si pur ou si vieux fût-il, avait pour lui peu de charmes; il

le buvait comme du petit-lait

Mais la quantité de kirsch et d'eau-de-vie absorbée par le majordome de ; r la comtesse de Casa-Reai était réellement miraculeuse.

; Sa maîtresse n'avait pas tardé à s'apercevoir de ce penchant forcené du

métis pour les liqueurs fortes.

Elle lui avait péremptoirement ordonné de s'en abstenir. Ce que, naturellement, Mareos Praya, qui tremblait de tous ses membres i au simple froncement de ses sourcils, lui avait promis de la façon la plus

I formelle.

! Elle présente, le métis était le plus sage et le plus tempérant de tous les

\:\ serviteurs.

■■ ■■ Mais en l'absence de sa maîtresse, chaque fois que l'occasion s'en présen-

tait, le métis ne manquait pas de prendre sa revanche de cette, abstinence

■ forcée et de se livrer, en cachette, solitairement, à sa passion favorite.

| Jusqu'à ce jour, comme il s'enfermait soigneusement à triple tour chez

j lui, sous prétexte de dormir ou de se reposer, nul n'avait eu le moindre

[■ soupçon sur la fréquence de ses libations solitaires.

I Depuis la captivité de Pas se-Par tout, toujours en butte aux regards péné-

trants de la comtesse de Casa-Real, contraint de se livrer à une surveillance de toutes les secondes, le majordome n'avait pas encore trouvé une seule fois l'occasion ni le temps de goûler à son eau-de-vie ancienne et à son kirsch nouveau.'

Le départ de sa maîtresse pour le Havre lui offrit enfin cette occasion tant désirée.

, Il ne la laissa pas échapper.

I- Rentré dans sa chambre après avoir passé sa ronde, Mareos Praya

s'enferma avec soin afin de ne pas être dérangé.

S'installant ensuite confortablement dans un fauteuil de sieste, c'est-à-dire à bascule, il posa délicatement sur la table devant lui deux bouteilles qui lui firent l'effet de toutes les houris du paradis de Mahomet.

Il alluma ensuite un excellent régalia de contrebande, puis il commença à boire à petits coups, passant consciencieusement de la brune à la blonde, c'est-à-dire de l'eau-de-vie au kirsch, et vice versa.

Quelques heures plus tard, les deux bouteilles étaient complètement vidées, et Mareos Praya roulait ivre-mort sur le sol de la chambre, entraînant dans sa chute la chaise, la table et tout ce qui la couvrait.

Cet incident, qui laissait ainsi sans chef direct et livrée à ses propres inspi-

ra

Quelques heures plus tard les deux bouteilles û.taiont vides.

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rations la garnison de sacripants campée dans la ferme avait lieu au moment précis où les Invisibles se donnaient leur premier signal.

Cependant, au coup de sifflet de la Cigale, plusieurs têtes alourdies par le sommeil s'étaient redressées par un mouvement instinctif ou plutôt machinal.

Mais en apercevant la sentinelle toujours immobile à son poste devant la porte de la salle les dormeurs avaient paisiblement repris leur somme interrompu.

LlV. iOO. H. GUFKKOY, édit. — Reproduction interdite. '100

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Leur réveil* cependant, ne devait pas laisser d'être rude.

Un second coup de sifflet retentit, . Un hourra formidable le suivit aussitôt, et moins d'une seconde plus tard une légion de démons envahissait la cour de la ferme.

Les bandits, réveillés 'en sursaut, sautèrent sur leurs armes et s'élancèrent au- dehors en s* appelant les uns les autre's.

C'était surtout Marcos Praya, leur chef, qu'ils appelaient à cor et à cri.

Celui-ci se donnait bien garde, de venir se mettre à leur tête.

On sait pourquoi.

Les premiers défenseurs de la ferme qui se hasardèrent de sortir de la salle basse et parurent à demi. éveillés dans la cour furent aussitôt abattus à coups de hache.

Cela donna à réfléchir aux autres.

Mais les bandits qui dormaient, renfermés dans la salle basse, ne formaient que la moitié à peu près de la garnison.

Une vingtaine d'autres gaillards solides et prêts à tout se reposaient, eux aussu dans une grange peu éloignée.

Au bruit, ils accoururent et se jetèrent bravement dans- la bagarre.

Gomme» après tout, ces bandits étaient tous dés hommes-résolus et tenant à gagner consciencieusement leur argent, le combat ne tarda pas à devenir Bérieux. ;

La tuerie s'organisa de part et d'autre.

Seule, jusqu'à ce moment, la première troupe des Compagnons de la Lune, celle de la Cigale, se trouvait engagée.

L'autre, sous les ordres de René de Luz, ayant un trajet plus long à parcourir, n'avait point encore paru.

La Cigale, Mouchette elles siens l'attendaient impatiemment.

Trop peu nombreux pour tenir tant d'ennemis en échec, mais, ne voulant pas reculer d'une semelle, le géant et ses camarades avaient formé une sorte de masse compacte, de carré dôfensif au milieu de la cour, et là ils se battaient comme de beaux diables.

Accrochant provisoirement la hache à leur ceinture- ils avaient saisi les bâtons à deux bouts, et ils venaient de commencer leur terrible moulinet de défense.

Par un accord tacite, aucun coup de feu ne se tirait.

Ni l'un ni l'autre parti ne se souciait de donner l'éveil au dehors.

Quant aux maîtres de la ferme, à leurs employés et à leurs tâcherons, a demi morts de frayeur, ils se tenaient prudemment cois et renfermés chez eux, laissant les deux partis se tirer d'affaire comme ils l'entendraient.

On n'est pas Normand pour rien.

Pas de bénéfice, pas de coups.

C'était bien naturel!

Tout à coup le cri :

— Passe-Partoutt Passe-ParLout! retentit â l'autre extrémité de la cour.

La seconde troupe des Compagnons de la Lune, ayant le vicomte René de Luz à sa tête»" arrivait au pas de course.

La mêlée s'égalisait.

Elle devint terrible.

La Cigale et Mouchette reprirent bravement l'offensive.

Ce fut un égorgement de belle venue. "

Les Invisibles et les séides de la comtesse de Casa-Real se battaient et s'égorgeaient dans une obscurité profonde ; on se tuait, on se frappait, on s'assommait à l'aveuglette; on tombait et Ton s'écrasait!

Malheureusement, souvent, en croyant combattre un adversaire, sans le vouloir, on blessait ou on. renversait un ami.

— Aux torches! cria tout à coup le vicomte René de Luz.

Plusieurs torches de résine, apportées par la seconde troupe, - furent allumées instantanément, et vinrent jeter leurs reflets rougeâtres sur cette scène de carnage.

Les bandits de la comtesse, manquant de chef, et par conséquent d'ordre de combat; détendaient tout simplement chacun leur peau, comme on dit vulgairement.

Ils avaient, partant, beaucoup plus souffert que leurs ennemis.

La Cigales-une hache pesante à la main, se promenait impassible dans leurs rangs, les abattant comme un faucheur abat l'herbe tendre et haute d'un épais gazon.

Mouchette leur glissait sournoisement entre les jambes et les renversait,, sans qu'ils pussent apercevoir l'ennemi qui était cause de leur chute et de leur défaite.

Les Compagnons delà Lune les enveloppaient de toutes parts.

Il y eut un instant de répit.

On se comptait.

On sentait que cette reprise d'hostilités serait la dernière.

Le temps pressait; on voulait vaincre vite, ou.bien mourir.

À tout prendre, les aventuriers choisis par Marcos Praya l'avaient été en conscience; c'étaient tous gens de sac et de corde, connaissant à fond le maniement des armes et surtout les conséquences d'une défaite pour eux.

Ils se disposaient donc bravement à résister en désespérés.

Au moment où la voix du vicomte de Luz, dominant les bruits de la foule, s'écriait: « Compagnons de la Lune! un dernier effort... Us sont à nousl » le cri de : « Passe-PartoutI Passe-Partout! » se fit entendre de nouveau, et un homme qui semblait tomber du ciel bondit, le poignard en main, le revolver au poing, au plus épais de la mêlée, renversant tout sur son passage.

Cet homme, on l'a deviné déjà, était le comte de Warrens, Passe-Partout, le chef des Invisibles de Paris, enfin !

Les siens Facueillirent avec des exclamations de joie, et se ruèrent comme des lions sur les bandits atterrés par cette défaite anticipée.

En effet, quand bien même ils parviendraient, ce qu'ils ne pouvaient plus espérer, à chasser leurs ennemis de la ferme, ils le sentaient, leur prisonnier leur échappait, et la comtesse ne tiendrait jamais les promesses dorées qu'elle avait fait luire à leurs yeux.

Les misérables se sentaient à la fois ruinés et vaincus» .

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,,..,-, • '- Leur courage intéressé les abandonna.

Ils reculèrent alors, cherchant instinctivement une issue pour échapper enfin à leurs terribles- adversaires.

Mais ceux-ci les suivaient pas à pas.

Ils fermaient toutes les issues.

Enfin, à bout de forces, acculés à la muraille, les bandits jetèrent leurs armes et demandèrent quartier.

Sur un geste de Passe-Partout, aussitôt le combat cessa.

Toutes les armes desbandits vaincus furentramassées par les Compagnons de la Lune, et jetées dans le puits de la ferme.

Puis les séides de la comtesse de Casa-Real solidement garrottés et bâillonnés avec soin, furent étendus ou plutôt jetés pêle-mêle dans les granges et enfermés.

Ces précautions indispensables prises, la retraite commença.

Grâce à leur ordonnance bien suivie, les Compagnons de la Lune ne perdirent qu'un seul homme; ils en eurent deux blessés légèrement, sans compter Mouchette qui avait reçu un coup de crosse de pistolet sur la tète; tandis que les défenseurs de la ferme avaient, au contraire, perdu près de la moitié de leur monde.

Le matelot de la troupe de la Cigale tué, les deux blessés et Mouchette, le contusionné, furent emportés, avec tous les égards dus à leur situation douloureuse.

Les deux blessés se laissaient porter silencieusement par leurs camarades, mais le gamin de Paris, que la Cigale surveillait comme un père, au lieu d'imiter leur résignation, gigoltait, vociférait, voulait qu'on le mît sur pied, jurant qu'il allait mordre ses porteurs, si on ne lui rendait pas l'usage de ses jambes.

On avait beau lui répéter à chaque instant que les blessures à la tête étaient parfois des plus dangereuses.

— A la tête des autres... oui..., répondit-il, le nez au vent, et essuyant les gouttelettes de sang qui lui coulaient sur le front... Mais ma tête, à moi, se moque bien de ça... elle en a vu bien d'autres... Voyons, laissez-moi tranquille, ne me portez plus comme une femme enceinte... Laissez-moi descendre ou le fais un malheur.

Il fallut le descendre.

La Cigale lui offrit son bras.

Mouchette refusa fièrement, haussa les épaules et fit la roue, opération gracieuse qui, pour le gymnaste, consiste à appuyer ses deux mains à plat par terre, et à imprimer un mouvement de rotation à son corps.

La Cigale le gronda doucement et le prit dans ses bras. Mouchette, un peu étourdi par son imprudence et par sa bravade, se laissa faire, chantant de sa voix la plus fausse ;

Do! do! .lu fais dodo.

Mouchelt' dormira Lan Lot.

de leur récente espièglerie.

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