‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 70 sur 92 · UN NOUVEAU SERVITEUR · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU SERVITEUR

1 De môme que le comte de Monte-Cristo, le célèbre héros d'Alexandre Dumas, le comte de Warrens, grâce non pas seulement à ses immenses richesses, mais surtout à ses vastes relations, se trouvait, lui aussi, un peu chez lui partout où il se donnait la peine de se rendre.

Ainsi au Havre, par exemple, et l'importance de cette ville justifiait pleinement une telle précaution, le comte de Warrens avait un pied-à-lerre, modeste à la vérité, mais bien installé, où il descendait chaque fois que ses nombreuses affaires l'appelaient clans cette ville.

Ce fut, en conséquence, directement vers cette maison que les deux cavaliers se dirigèrent en toute hâte, après leur rencontre fortuite avec la comtesse de Casa-Real.

Sur l'invitation de son chef, René de Luz s'approcha de la porte bâtarde qui servait d'entrée, et, sans descendre de cheval, il y frappa d'une façon particulière.

ï!'.- : ' " On ouvrit.

Ils mirent pied à terre et entrèrent.

Un domestique en livrée attendait sur le seuil d'un vestibule éclairé. ; ;, Les cavaliers descendus, il prit les chevaux parla bride et il les conduisit

[ ; immédiatement à l'écurie.

; , Les deux hommes refermèrent eux-mêmes la porte de la rue puis ils

:. pénétrèrent dans une antichambre de plain-pied avec la cour, et la traver-

.V ... sèrent sans s'arrêter.

: ; ; ■ René de Luz tourna le bouton d'une seconde porte qui leur donna aussitôt

I 1 passage et il entra, suivi de son compagnon, dans un vaste cabinet de

h .'.'■"■"■ travailT

Y Un homme se trouvait seul en ce moment dans ce cabinet.

|: Cet homme se promenait de long en large, la tête penchée sur la poitrine

£ et les mains derrière le dos.

j: :.-"';.- Au bruit fait par les arrivants, il se retourna vivement.

!.:-.■ Alors il poussa un cri de joie et s'élança vers eux.

•; Ce promeneur solitaire, soucieux, était le colonel Martial Renaud.

Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre et demeurèrent longtemps embrassés sans prononcer une seule parole.

L'émotion qu'ils éprouvaient était trop forte pour tous les deux. Le vicomte lui-même s'essuyait les yeux en contemplant avec joie cette scène attendrissante par son silence même.

C'est si beau, la sainte, la véritable affection fraternelle I

C'est si rare) dans ce monde misérable où la plus méprisable question

-ik'

; it' V V.

d'intérêt vient presque toujours jeter ,à l'improviste un froid glacial dans l'amitié la plus profonde et la plus brûlante et la rompre à jamais.

L'amitié ne peut vivre que de confiance et d'abnégation; la confiance ^ ï

détruite, malgré les plus sincères efforts, i'amitié est morte sans retour et souvent à l'insu des deux anciens amis, remplacée presque immédiatement par une haine sourde et implacable.

Le colonel fut le premier qui reprit un peu d'empire sur lui-même.

11 se dégagea de l'étreinte de son . frère et se tournant vers le vicomte René de Luz il lui tendit la main avec un doux sourire :

— Mer cil lui dit-il.

Ge fut tout.

Mais l'accent de reconnaissance profonde, immuable, éternelle, avec lequel ce seul mot venait d'être prononcé, paya amplement le jeune homme de la peine qu'il s'était donnée, des dangers sans nombre qu'il avait courus et des fatigues endurées par lui pendant dix longs jours, par lui encore si faible, par lui dont les blessures étaient à peine cicatrisées.

Il s'inclina et répondit simplement mais d'une voix émue :

— Colonel, je vous en aurais voulu toute ma vie, si vous m'aviez privé de mériter ce remerciement.

— Monsieur m'a menacé de se faire sauter la cervelle, si je chargeais un autre du soin de ta délivrance, dit en souriant le colonel Martial Renaud à son frère. . ' -

— - Je reconnais là sa mauvaise tête bretonne, dit le comte avec effusion, mais pourquoi n'en as-tu pas chargé le colonel Martial Renaud? ajouta-t-il en riant, lui seul aurait pu remplacer convenablement notre ami.

— Parce qu'en l'absence du comte de Warrens, reprit sérieusement le chef provisoire des Invisibles, le colonel Renaud était à la tête de notre association.

— J'étais bien remplacé, frère, fit Passe-Partout avec effusion.'

— Tu n'étais que remplacé, répondit modestement Martial. Ah! j J ai bien souffert jusqu'à ce jour. J'ai longtemps attendu... Enfin, c'est toi!... c'est. toi!

Et il ne cessait de regarder son frère... son chef... son ami 1 Le vicomte de Luz s'aperçut qu'il était temps pour lui de se retirer. Il laissa donc les deux frères libres de se livrera leurs épanchements bien naturels et trop longtemps contenus.

Pourtant, avant que de partir, il dit à Passe-Partout : '■: jU ■-

— Il est bien entendu, n'est-ce pas, mon cher comte, que, à l'avenir et quoi qu'il arrive, vous ne m'éloignerez plus et vous me garderez auprès de votre personne?

— Je le crois bien, mon cher René, répondit le comte de Warrens avec effusion; on ne se sépare pas volontairement d'un compagnon tel que vous. Les hommes de votre trempe et de votre intelligence ne se rencontrent pas si souvent; quand on les as vus une fois à l'œuvre on les garde toujours. Après ce que vous venez de faire pour moi, vous ne risquez pas d'être confondu même avec les plus méritants des membres de notre association. Dormez sur vos deux oreilles, mon ami> ajouta-t-il gaiement, soyez frais, dispos, et comptez sur moi; avant peu, soyez tranquille, je vous prépare une belle fête.

Il "'

— Âmen t de tout mon cœur, répondit le jeune homme sur le même ton.

Il se retira.

Après sa sortie, le colonel Martial Renaud et le comte de Warrens s'enfermèrent dans le cabinet, et ils eurent alors une longue et importante conversation. ;

Bientôt cette conversation fît un brusque crochet et une discussion sérieuse fut entamée par lés deux hommes.

La. volonté ou le désir exprimé par le colonel ne paraissait point devoir être accepté facilement par son frère.

I^v-l Si d'un côté l'attaque était vive, féroce même ; de l'autre, Ja résistance

était désespérée, obstinée.

Il fallait que la demande du colonel fût non seulement bien étrange, mais encore bien difficile à accorder; qu'elle répugnât enfin à tous les instincts, à tous les goûts du comte de Warrens, pour qu'en ce moment, encore dans toute l'effusion de sa joie et.de sa liberté réconquise, il la lui refusât presque.

Le colonel finit par un : « 11 le faut !» qui résuma toute la situation.

— Il le faut! je-le saisi je le sens, comme toi! répliqua tristement Noël... Mais cela mè répugne profondément.

— Crois-tu que je sois sur un lit de roses, en me mêlant à cette dure exécution? s'écria brusquement le colonel. .

. — Oui...*, tu as raison, Martial, tout obstacle à l'accomplissement, à l'achèvement de notre œuvre doit être broyé.

. — Oui..:. Eh bien?

î; ■',':•? 7. ■ ; — Préviens nos frères...

7; '--\ — Que? demanda Martial.

! ; , — Que i'obéirai.

| '; . — Tu me le promets?

b ■[[■'.' Le comte se leva.

,:■ ,'■;' — Je te le jure.

I V : . C : — Merci, frère... Va maintenant.... Quand seras -tu de retour?

il:;.: — Dans dix jours...

— Bien.

— A moins de circonstances graves et imprévues.

— Dans dix jours.

— D'ici là, Martial, tu veilleras.

— Sois tranquille. Qui emmènes-tu?

— Personne.

Gomment! personne?

— A quoi bon?

— Tu as tort, Noël.

— Pourquoi ?

— On ne saurait prendre trop de précautions avec une...

— Sois sans inquiétude, frère, dit-il d'une voix sourde avec. une ironie amère, les ongles de la tigresse sont coupés de trop près pour être à redouter en ce moment ; laissons-leur au moins le temps de repousser.

— Frère, cette femme n'est pas un ennemi méprisable.

LISS m VISIBLES DIC PARIS

-* <Y.tt* 'n;

La Cigale le gronda doucement eL le prit dans ses bras,

— Non, certes, tant s'en faut; elle nous l'a amplement prouvé depuis quelque temps; mais je te le répète, mon cher Martial, elle est en ce moment dans l'impossibilité matérielle de tenter quoique ce soit contre nous

— Puisses-tu avoir raison !

— Ne crains rien I

— Adieu, alors, frère !

LTV. 4(H. — 11. GEFKKOY, Mil. — Ucproduction inlerdile. 101

Page 1