‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 71 sur 92 · VA · texte numérisé non relu

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j&yi\. — Frère, adieu t

Ils s'embrassèrent.

Le comte de Warrens passa daus une antre pièce et ne prit que le temps strictement nécessaire pour changer de vêtements.

Une voiture l'attendait sons le vestibule même; il y monta.

Elle le conduisit au chemin de fer.

Il prit l'express pour Paris, où il arrivait trois heures plus tard.

Après avoir vu son frère monter en voiture, le colonel Renaud rentra à pas lents dans son cabinet de travail.

En traversant l'antichambre,- il aperçut deux personnes qui se tenaient 1^5 modestement l'une près de Fautre et debout, contre le mur, dans l'angle le

plus obscur de la pièce.

Il s'arrêta.

— Qui êtes-vous? Que désirez-vous? denianda-t-il. ■ — Quelques minutes d'entretien, lui répondit un des inconnus. Le colonel tressaillit au son de la voix qui venait de se faire entendre. Il se pencha en avant pour entrevoir le visage de son interlocuteur. Le colonel fut satisfait sans doute de ce muet examen, auquel l'étranger se

prêta d'ailleurs de fort bonne grâce.

— Entrez, dit-il avec empressement.

■ — Pardon, monsieur le colonel, mais, avant d'entrer chez vous, deuxmots,

s'il vous plaît, répondit doucement l'individu qui déjà avait pris la parole.

— Dites.

— Voici un brave garçon, et, en parlant, il désignait son compagnon, qui n'était autre que l'ancien guichetier du comte de Warrens, que j'ai pris la liberté de vous amener; un brave garçon envers lequel le capitaine Passe- Part ou t a contracté de sérieuses obligations.

— Lui ?

— Oui.

— Gomment cela?

— Son dévouement à votre, à notre ami, La fort compromis auprès de certaines personnes, au service desquelles il se trouvait, et dont à présent il a tout à craindre.

— Veuillez m 5 expliquer. ..

— C'est facile... Cet homme était le geôlier du capitaine... C'est lui qui Ta averti de l'arrivée de ses amis... Il lui a remis des armes... De plus, en avertissant le prisonnier des pièges qu'on lui tendait et surtout en l'empêchant de boire le somnifère qu'on lui versait chaque soir à son insu, il l'a mis à même d'agir lorsqu'à sonné l'heure de sa délivrance.

— Vous avez raison. Cet homme nous a en erïet rendu de bien grands services! dit le colonel Renaud, examinant attentivement le pauvre diable, qui ne savait trop sur quel pied se tenir. Que demande-t-il?

— Rien.

— Hum ! murmura le colonel, un tel désintéressement n'est pas naturel, je crains qu'il ne coûte trop cher.

— Vous vous trompez.

— Soit, je l'admets; mais enfin quelle récompense veut-il ?

— Aucune.

— Comment! aucune?

— Non. <

— Voyons; ce n'est pas pour rien obtenir en sa faveur que vous me l'avez amené ici, cependant monsieur.

— 11 désire entrer à votre service.

— C'est tout?

— Oui.

— Sans arrière-pensée? demanda Martial Renaud étonné.

— Je réponds de lui.

L'homme toujours immobile n'avait pas encore ouvert la bouche. Le colonel réfléchit quelques instants.

— Ton nom? fit-il, son regard d'aigle toujours rivé sur le visage de l'ex- ^jj geôlier.

— Jann Marck.

— Tu es Breton?

— Et Breton bretonnant...

-D'où? , u

— Eh, dàî... du pays de Tréguier, monsieur le colonel. '[ti

— Ah! ah! s'écria Martial... Voyons cela un peu. Et abandonnant subitement le français, il continua le dialogue dans le plus

pur dialecte de Gornouailles.

— Quel est ton métier?

— Marin, de père en fils, monsieur le colonel. .. Toujours. .. excepté pourtant .... ,, pendant la grand'guerre, où tous mes parents ont combattu pour le roi, comme | : J| de juste.

— Bien, ça, mon gars t Tu me plais... ma foi de Dieu!

— Tant mieux, monsieur.

— As-tu encore des parents?

— Où ça?

— Au pays de Tréguier?

— Toute ma famille.

— Est-elle riche ou pauvre?

— Mais, not' monsieur, elle n'est pas des plus pauvres, les vieux possèdent pas mal de bonnes terres là-bas.

— Bien. Ecoute ceci,

— Je vous ouïs.

— Nous avons besoin d'hommes dévoués.

— Eprouvez-moi.

— D'après ce qu'on vient de me raconter, tu as déjà fait tes preuves.

— Alors...

— Attends. Chez nous, la plus légère trahison est punie... Le Breton haussa les épaules* Le colonel Martial Renaud continua comme s'il n'avait pas remarqué le

mouvement du Breton :

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Ç; v — Punie de mort.

|4| Jann Marck ne broncha pas.

;'v-'| Les gars de Trêeuier ne sont pas des traîtres, monsieur le?colonel,

pj; répondit-il avec un sourire qui éclaira sa physionomie intelligente, mais

%l / seraient-ils des traîtres, qu'ils ne seraient pas des lâches..,

— Ce qui signifie...

— Que ce n'était pas la peine de m'adresser votre menace.

— A la bonne heure, mon garsi c'est carrément répondre! fit gaiement le fo$ /-. colonel Renaud en lui frappant sur l'épaule. Tu es mon homme... seulement

il faut attendre, je ne puis encore te dire ni oui ni non.

— Ahl pourquoi donc, sans vous commander, mon colonel?

— Parce que, mon garçon, je ne suis pas le seul maître ici.

— C'est juste.

— Pourtant, espère.

— Bon !

— Et d'abord, à partir d'aujourd'ui, tu resteras ici...

— Jusqu'à quand?

— Jusqu'à nouvel ordre.

— Sans sortir?

— Sans sortir.

—Et quand me ferez-vous une réponse définitive...? demanda le gars qui

ne se sentait pas encore de la maison.

— Dans six jours au plus tard.

— Va pour six jours.

— Tu acceptes?

% . — Oui.

V;,j; ' — C'est bien.

] Le colonel Benaud frappa dans ses mains. Un domestique parut.

i; , .: T — Conduisez ce brave garçon à l'office. ..il doit avoir faim et soif... vous

/.; ;\; \ lui donnerez à boire et à manger... Ensuite vous le conduirez dans une

! ■ chambre où il couchera jusqu'à nouvel ordre. J'ai ta parole?... ajouta-t-il en

'";.-» se retournant vers Jann Marck, dont le visage venait de prendre une expres-

'.■ '1 ! sion joyeuse.

\ '■::[■ ,' — C'est topé.

— Tiens-la bien.

— Je la tiendrai.

— Va, et attends ma réponse.,. Je ferai tout pour qu'elle te soit favorable.

— Que le bon Dieu et Notre-Dame d'Auray le veuillent ! Jann Marck salua. Le domestique remmena avec lui. Une fois le Breton parti, le colonel Martial Renaud s'inclina galamment

devant la personne qui le lui avait amené.

— Maintenant veuillez passer, je vous prie, ma chère Edmée, lui dit-il. La jeune fille sourit et pénétra dans le cabinet, où le colonel la suivit

immédiatement en refermant la porte.

C'était bien en effet M ,lc Edmée de l'Estang dont le colonel recevait ainsi la visite inattendue.

FHERE ET SŒOU.

Edmée se laissa tomber bien plutôt qu'elle ne s'assit dans un fauteui .

Elle était brisée de fatigue.

Mais son énergique volonté la soutenait quand même.

— Mon ami, où est Noël? demanda-t-elle tout à coup sans préliminaires, sans ambages, au colonel Renaud.

Le colonel hésita un instant, mais prenant enfin franchement une résolution, commandée surtout par la situation difficile dans laquelle il se trouvait :

— Sur la route de Paris.

— Parti 1 répondit-elle en haussant les épaules d'un Ion de mauvaise humeur.

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— En chemin de fer... il y a une heure à peine. r c ;|

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— Parti 1 et je ne l'ai pas vu! fit-elle avec regret.

— Vous le verrez bientôt.

— Je l'espère bien. Il n'est point parti seul, n'est-ce pas?

— Si fait t

— Mais... vous l'avez laissé...

— Vous le connaissez. Ce qu'il veut, il le veut bien.

— Que va-t-ii faire à Paris, le savez-yous, Martial?

— Régler, terminer certaines affaires pressantes et indispensables.

— Après ?

— Après?

— Oui.

— Il reviendra.

— Ici?

— Ici même.

— Dans combien de jours?

— Huit ou dix... au plus.

— Bien, je vous remercie. Je sais ce que je voulais savoir. Elle se tut et réfléchit.

Le colonel Martial Renaud l'examinait à la dérobée; il se gardait bien de

couper le cours de ses réflexions. ' :' : M

Il avait peur de donner, à la charmante jeune fille, Foccasion d'exercer ijif

l'empire qu'elle possédait sur lui.

Edmée de l'Estang était peut-être, avec son frère Noël, la seule personne

devant laquelle le colonel Martial Renaud sentît lléchir son énergique volonté.

— Vous vous embarquez avant peu? demanda-t-elle brusquement.

— Mais...

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— Répondez franchement, Martial.

— Croyez-vous donc quitter la France pour longtemps?

— Je l'ignore.

— Noël l'ignore-t-il aussi?

x ■ — Sans doute. Il n'est pas maître des événements.

— Et vous allez ?...

— En Amérique.

r— Dans quelle partie de l'Amérique?

— Probablement en Californie.

— Qu'est-ce que ce pays-là? demanda-t-elle étonnée,

— Un pays presque inconnu aujourd'hui, mais qui dans quelques mois | ; .■' sera la terre promise de tous les ambitieux.

— Est-ce un- long voyage?

— Trois mois au moins pour y aller avec un bon vent.

— Dans quel but vous rendez-vous en Californie?

— Ne me demandez pas cela.

S . , — Pourquoi?

II' — Parce que je ne pourrais pas vous répondre, ma chère Edniée.

|{ ; — Vous le savez pourtant.

[| ; — Oui, je le sais mon enfant, mais ce secret ne m'appartient pas.

|f ■■ ■--■-. — Il suffit Je le devinerai, dit M ,lc de PEstang en souriant.

y|-' — J'en doute,

\§\ ': ''' ■ ' -— Je suis femme, Martial.

— C'est vrai... en vous voyant sous ce costume, je vous avoue que je l'avais presque oublié, chère Edmée.

La jeune fille rougit légèrement du reproche discret que le colonel Martial Renaud lui adressait si finement, mais elle se remit et forte de ses bonnes intentions et de sa conscience, elle continua son interrogatoire.

— Sur quel navire comptez- vous partir, mon cher Martial? dit-elle.

— Sur le nôtre.^

— Qui se nomme?

— VÊckiireur.

— Quelle espèce de bâtiment est-ce?

— Un brick.

— Il est au Havre?

j 2, '■- — Depuis un mois il est sur racle.

l\:4'--' Il Y eut un instant de silence.

î£f-v La jeune fille était très visiblement embarrassée.

p;j Cet entretien à phrases hachées l'agaçait horriblement.

.| Le colonel, de son côté, souriait en dessous en la regardant.

;;-j Évidemment Edmée, suivant le précepte du sage, tournait et retournait

;.■;) avec le plus grand soin ses paroles avant que de les direj elle avait un but

.';.!.. ' secret ou un désir, mais, quel qu'il fût, elle n'osait Texprimer.

Ce devait être bien difficile à avouer.

Le colonel Martial Renaud eut pitié de la jeune fille.

LES JNA1SIJ3LES DE PARIS 807

Et Ton vous a renseigné?

Il reprit : fe ^

— Soyez franche, Edmée.

— Parlez.

— Chère Edmée!... fit le colonel Renaud avec émotion.

— Mon frère, que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle doucement, aussi émue que lui en réalité, mais froide et calme en apparence, soutenue qu'elle était par sa malice au milieu de son émotion.

— Rendez-moi, je vous prie, la justice de reconnaître...

— Quoi? ' " : ' .

— Que j'ai répondu jusqu'à présent avec une extrême complaisance et le plus clairement du monde aux questions qu'il vous a plu de m'adresser, reprit-il en souriant.

— Jusqu'à un certain point, je ne le nie pas, fit-elle en hochant la tête d'une façon tant soit peu mutine. Continuez.

— Me permettez-vous maintenant, ma chère Edmée, de vous adresser quelques questions à mon tour?

— Sans doute.

— Merci.

— Mais sur quoi donc voulez-vous m'adresser ces questions, mon cher Martial? reprit-elle avec inquiétude.

— Oh! tranquillisez-vous, Edmée, je suis fort discret de ma nature, ce ne /V/I sera donc pas sur ce que vous avez fait ou tenté de faire depuis notre dernière entrevue,

— Ah! vous le savez?

Et elle rougit.

— Je le sais.

— Vous le savez 1 répéta-t-elle. : !'jf

— Croyez-vous que je m'intéresse assez peu à tout ce qui vous regarde, ma : :|[; chère enfant, pour vous laisser ainsi voler de vos propres ailes, en l'absence [I de Noël! J|

— Ainsi, vous vous êtes occupé?... , " ' ; |!

— De tout ce que vous faisiez... oui, mademoiselle. , ;j|

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— Sur tout. x

— Et qui cela?

— N'ai-je pas ma police ? /

— Bien; j'admets cela à la rigueur, mon bon Martial... mais ce n'est pas sur ce que vous connaissez, n'est-il pas vrai, que vous comptez m'interroger? demanda-t-elle avec une secrète inquiétude.

— Je ne le pense pas, chère entant, fit en riant Martial Renaud.

— Que me voulez-vous donc, alors, vilain homme? fit-elle avec une mine II ravissante.

— Vous me répondrez?

— Oui.

— Franchement.

— Comme à un père... Je n'ai jamais eu de secrets pour vous, moi, vous

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I ;;; le savez bien, Martial, répondit-elle en appuyant avec intention sur le dernier

i . — Bon! un reproche!

tf — Vous le mériteriez, mais ce n'en est pas un... Je constate un fait, voilà

I tout. Maintenant, je vou.s.écoute : Parlez.

|. — Que comptez-vous faire* Edmée, à présent que Noël est libre?

| V — Le suivre, mon cher Martial, répliqua-t-elle nettement.

— Le suivre !

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