‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 75 sur 92 · UN CAMP DE GHERGHEDRS D'OR · texte numérisé non relu

UN CAMP DE GHERGHEDRS D'OR

Aux premiers temps de la découverte de l'or, les émigrants qui arrivaient soit par terre, soit par mer, à San-Francisco et de là, s'élançaient à corps perdu vers les placerez, dans l'espoir de conquérir en quelques semaines ces richesses qu'ils convoitaient si ardemment, les émigrants, disons-nous, soit par Tenet des circonstances, soit par suite d'un accord tacite, s'étaient partagé les deux régions de terres aurifères, selon leurs nationalités respectives.

La race latine, composée des Français, des Mexicains et généralement de la plupart des émigrants venus par mer et par conséquent d'Europe, car les Kanacks océaniens et les Chinois, qui plus tard devinrent si nombreux, n'avaient point paru encore, cette foule avide se dirigeait, par instinct, vers la région du Sud.

Puis tout leur manquait, ils établissaient tant bien que mai des camps provisoires aux environs d'Angeer, de Chinescamp, de Sonora et de Jameslown.

La race anglo-saxonne, elle, composée exclusivement des Américains du Nord, des Irlandais, des Anglais et des Allemands, campait dans la région septentrionale située sur la route de l'intérieur et des plaines de l'Est.

Rien de curieux comme les camps des émigrants. à cette époque, sur les placeres.

Chacun s'ingéniait selon sa fantaisie ou selon ses besoins, et établissait, dans la meilleure situation possible, sa tente, son jacal, espèce de cabane en feuillage, sa paillotte ou son log-house.

Le matin, à l'aube, les mineurs sortaient presque en même temps de leurs demeures dans les costumes les plus bizarres, les plus pittoresques et surtout les plus excentriques .

Ils descendaient aux diggings pour laver la terre de leurs daims et commencer ainsi leurs rudes labeurs de tous les jours.

Les plus riches ou les plus industrieux, associés entre eux, se servaient du rocker ou cradle^ tandis que les chercheurs d'or isolés, Mexicains pour la plupart et peu industrieux, n'employaient que la battee.

Tous les jours de la semaine, c'était le même travail, la même fatigue.

Le dimanche n'était consacré ni au repos ni au plaisir.

Ce jour-là, le travail changeait, voilà tout.

Les mineurs s'armaient de leur pic et de leur battee, et au lieu de rester sous leurs tentes ils se dispersaient de tous les côtés à la recherche de nouveaux placeres plus riches et plus abondants que ceux qu'ils exploitaient.

Ils donnaient à cette recherche le nom caractéristique de prospecter.

Les gambusinos mexicains surtout et les plus anciens mineurs possédaient exclusivement cette faculté extraordinaire presque instinctive chez eux, qui

leur faisait reconnaître, presque toujours au premier coup d'œil, les gisements aurifères les plus avantageux.

Aussi ces gambusinos éméiïtes s'en faisaient-ils une spécialité. Ils vendaient la révélation des nouveaux placeres qu'ils découvraient aux émigrants récemment arrivés, et qui par conséquent ne possédaient pas encore l'expérience nécessaire pour chercher l'or avec succès. Cette existence plus que laborieuse était fort accidentée, . Gela se comprend.

Au milieu de ces solitudes inconnues, loin des bruits du monde civilisé, dans ces camps composés d'hommes étrangers les uns aux autres, et formés par le hasard, le moindre fait prenait tout de suite les proportions d'un événement grave.

Le soir venu, assis par terre devant les tentes, on causait des travaux du jour, du succès ou de l'insuccès des recherches, de l'arrivée prochaine des convois chargés de ravitailler les camps, question vitale entre toutes pour tous ces déclassés, que l'avarice, la misère et la convoitise avaient jetés dans ces déserts.

Puis on jouait.

On jouait avec frénésie.

Il fallait bien trouver un débouché à toutes ces richesses- Des sommes folles étaient perdues en quelques minutes par des hommes qui, la veille, mouraient littéralement de faim, et que le "hasard, toujours railleur, venait d'enrichir subitement en moins d'une heure peut-être. On s'enivrait.

On dansait.

On se querellait surtout.

Le sang coulait à flots, dans ces rixes entre gens qui se jalousaient et se haïssaient, qui toujours avaient le couteau à la main, dont les mauvaises passions étaient surexcitées et qui appartenaient à toutes les nations du globe, nations toujours rivales les unes des autres.

Rien de singulier comme le spectacle de ces hommes, couverts de colifichets de toutes sortes, inondés de parfumerie par-dessus leurs haillons et leurs guenilles disparates, dont les poches regorgeaient d'or, et qui, après avoir gaspillé sans y prendre garde dans de folles orgies les mets les plus exquis, se trouvaient tout à coup exposés à mourir de faim, malgré leurs richesses, par le retard d'un convoi.

D'autres portaient des chemises de fine batiste, curieusement brodées, mais sales, noires et déchirées en maints endroits parce qu'ils ne savaient, à quelque prix que ce fût, par qui les faire laver ou raccommoder.

Jamais, dans aucun pays du monde, à aucune époque de l'histoire du monde, le luxe et la richesse n'ont été si étrangement associés avec la misère et la faim que dans les camps des mineurs californiens, lors des premiers temps de la découverte de l'or.

Rien n'étant encore organisé, aucune administration régulière n'existan à cause de l'incurie notoire dé ce ramassis d'aventuriers, tout leur manquait bien souvent.

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Dans une vaste plaine, entièrement bouleversée par les travaux, des mineurs, sur les bords d'un étroit ruisseau, affluent perdu du rio Merced, s'élevaient une quarantaine de tentes, propres, coquettes et dressées avec une sorte de symétrie.

Ce groupe de tentes était un camp de chercheurs d'or.

Contrairement à ce qui se passait partout ailleurs, le plus grand ordre, la plus stricte discipline régnaient dans ce camp.

Tous les habitants de ce campement, au nombre de deux cent cinquante hommes environ, ne formaient pour ainsi dire, tant leur union était sincère, qu'une seule et même famille, travaillant en commun et obéissant à des chefs choisis et reconnus par eux.

Au commencement de son installation dans cette plaine, ce camp, vu avec jalousie par les mineurs étrangers, avait été souvent menacé.

A plusieurs reprises même, des menaces on en était arrivé à des voies de fait.

Le camp avait été très sérieusement attaqué cinq ou six. fois non seulement par les mineurs des camps rivaux, mais encore par les brigands pillards de la savane et par les Indiens Bravos, ces ennemis sempiternels et déclarés de la race blanche.

Mais l'organisation des chercheurs d'or reposait sur des bases si puissantes et si solides, leur armement était si complet et leur discipline si réelle, que toujours les assaillants, quels qu'ils lussent, Blancs, métis ou Peaux-Rouges, avaient été repoussés avec perte.

Et cela d'autant plus facilement qu'au premier coup de feu une cinquantaine de chasseurs, invisibles jusque-là, sortaient pour ainsi dire de terre^ prenaient ces assaillants en queue, les plaçaient ainsi entre deux feux et les obligeaient prompte me nt à chercher leur salut dans une retraite précipitée.

Déplus, chose plus extraordinaire encore, ce camp, depuis son installation, n'avait jamais connu la famine.

En sus des chasseurs dont nous venons de parler, chargés spécialement de protéger le camp contre les attaques des bandits et de sufiire aux besoins journaliers des travailleurs, une seconde troupe d'une quarantaine d'hommes allait, chaque mois, soit à Sonora, soit môme à Monterey, chercher des convois de bœufs, de vin et de farine, convois qui toujours, malgré leur grande valeur, arrivaient intacts, sains et saufs.

L'emplacement de leur camp avait été habilement choisi par ces cher- ^■i" cheurs d'or.

Le rendement était considérable, et, grâce aux mouvements accidentés du terrain coupé dans tous les sens par des cours d'eau venant de rochers ou de hauteurs, les travaux étaient plutôt faciles que pénibles. "t\- D'ailleurs, ces chercheurs d'or étaient en outre fournis d'un outillage

y! :' complet et de choix, tel que leurs concurrents n'en possédèrent que fort long-

% ['■ temps après.

r Le premier de chaque mois, un convoi formidable se formait.

^ Les pépites et le minerai étaient chargés sur des mules.

f] Puis le convoi s'acheminait sous bonne escorte vers la mer.

A son retour, il apportait des vêtements, de la poudre, des halles, des médicaments, enfin toutes les choses de première nécessité, qui manquaient partout sur les placeras à cause, nous l'avons déjà dit plus haut, de l'incurie des mineurs eux-mêmes, et qui, dans le camp dont nous parlons 3 se trouvaient toujours en abondance.

Entrons dans ce camp.

Nous y retrouverons la plupart de nos anciennes connaissances d'Europe.

Environ vers sept heures du soir, au moment où Mouchette tirait au juger sur l'émissaire de la comtesse de Casa-Real, caché dans les buissons de Taccore du rio de la Merced, le vicomte René de Luz, vêtu d'un élégant costume de campechw californien, se tenait debout au sommet d'un monticule assez élevé, une excellente longue-vue marine à lamain.

De ce monticule fait de terres rapportées et placé au milieu du camp, le jeune homme examinait attentivement la prairie dans la direction de l'estsud-est.

Tout à coup, avec la paume de la main gauche, le jeune homme repoussa vivement les tubes de la lunette, qui s'emboîtèrent et se replièrent les uns dans les autres, et, se tournant vers un homme immobile à quelques pas de lui :

— Filoche! cria-t-il.

— Monsieur le vicomte? répondit aussitôt l'ancien débardeur, qui se tenait immobile au bas du monticule, les mains croisées et appuyées sur l'extrémité du canon de son ri lie dont la crosse reposait à terre.

— Ton cheval est sellé?

— Oui.

— Bien. En selle 1 mon garçon,

— Où vais-je?

— Reconnaître ce cavalier qui accourt vers nous à toute bride.

— Où cela?

— Le vois-tu, là? tiens 1 dans la direction de mon bras?

— Je le vois, monsieur.

— Eh bien I va.

— Ce n'est pas la peine de se déranger pour si peu.

— Gomment! ce n'est pas la peine I demanda René de Luz, étonné que son subordonné osât discuter ses ordres.

— Je n'ai pas besoin d'aller le reconnaître... à cheval.

— Parce que?

— - Parce que je le reconnais très bien d'ici, monsieur le vicomte.

— A cette distance?

— Oui.

— Il est à peine visible, fit le comte avec incrédulité.

— Possible. Je le reconnais pour sûr. Pourtant, dès que vous le voulez, monsieur le vicomte, j'irai tout de même à sa rencontre, cela m'est égal, à moi.

Il fit un mouvement pour s'éloigner.

— Arrête 1 lui cria René.

- j ■ Filoche obéit.

M '. ; — Qui supposes-tu que soit ce cavalîer si pressé de venir à. nous?

"*'-'■ — Je ne suppose pas, monsieur le vicomte..., je suis sûr.

■ — Bon. J'admets l'infaillibilité de ton coup d'œil. Qui est-ce?

— Pardi! c'est pourtant simple.

— Qui?

— La Cigale.

— La Cigale!

— Lui-même.

— Tu crois?

— Je vous ai dit, monsieur le vicomte, que j'étais sûr, répondit sèchement Filoche qui commençait à se trouver offensé par cette incrédulité persistai! le du jeune homme, par ce doute émis à l'endroit de sa vue.

— C'est juste.

— Et tenez.., :

W:- '■;'' ■ —Quoi?

— Maintenant qu'il est plus rapproché..., il va bon train, le gaillard !

— Eh bien ?

— Regardez son cheval.

— Je le regarde.

-^En avons-nous beaucoup d'aussi grands et d'aussi râblés dans le camp?

— Mais...

— Regardez, monsieur le vicomte..., regardez... La Cigale ne porle jamais de chapeau, vous le savez, n'est-ce pas?... Eh bien! voyez-vous maintenant flotter les pointes du foulard qui couvre sa tôle?

— Pardieu! mon garçon..., si ce que tu m'annonces est vrai...

— Gomment! si c'est vrai..., ça l'est...

— Tu as des yeux de lynx...

— De quoi? demanda Filoche tout interloqué par ce.mot qu'il ne comprit pas et qui lui parut hétéroclite.

— D'excellents yeux/mon ami, reprit en souriant le jeune homme.

— Oh ! pour cela, ils sont bons, monsieur le vicomte!

— Moi, je n'y vois rien du tout. .

— Tenez, monsieur..., à preuve..., attendez un instant..., vous allez aper- Ë;\ : ce voir la fumée... La Cigale va tirer.

H;; En effet, un léger nuage de fumée bleuâtre monta vers le ciel.

Si v Puis, au bout d'un instant, le bruit d'une détonation lointaine vint mourir

Is- faiblement aux oreilles du vicomte René de Luz.

fe ;' Cette dernière preuve le convainquit.

M — Faut-il toujours partir, monsieur le vicomte? demanda Filoche.

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