I-;;; — Inutile
l|jV — D'autant plus qu'avant cinq minutes...
— Il sera ici?
— Oui, monsieur.
Le vicomte René de Luz descendit de son observatoire. Suivi par Filoche, qui de son autorité privée s'était constitué son garde
if!
Mi
Arrêtez, au nom du ciel 1 ne buvez pas ou vous êtes morts !
du corps ordinaire, il s*avanoa à grands pas au-devant du cavalier, accourant toujours à toute bride.
A l'extrême limite de l'horizon, on commençait à apercevoir un épais nuage de poussière, soulevé probablement par les pas pressés d'une nombreuse caravane.
Au moment où le vicomte de Luz atteignait la dernière tente, le cavalier entrait, ventre à terre, dans le camp.
LlV. 106. — U. GE^FROY, ëdit. — Reproduction interdite. 406.
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En apercevant le vicomte René deLuz, le cavalier se redressa sur la selle, tira la bride, serra les genoux, et, par un prodige inouï d'équilation, il arrêta son cheval aussi net que si les quatre pieds de l'intelligent animai se fussent soudainement rivés au sol.
Filoche ne s'était pas trompé.
C'était bien la Cigale.
La Cigale, vêtu d'un costume mexicain complet et magnifique.
Armé jusqu'aux dents, le visnge toujours doux et placide, et monté surun cheval tirant sur l'éléphant, et qui devait être doué d'une- vigueur extraordinaire pour ne pas plier sous le poids de notre gigantesque connaissance» il arrivait rapide comme le vent.
Ainsi que Filoche l'avait, un instant auparavant, fait remarquer à M. le vicomte de Luz, la Cigaie avait, pour sa commodilê personnelle, remplacé le chapeau mexicain à forme basse et à larges bords, par un immense foulard de soie, attaché au moyen d'une corde sur sa tête, selon la mode africaine.
Les pointes de ce 'foulard retombaient sur ses épaules, voltigeaient sans cesse autour de lui et lui donnaient une physionomie singulière.
Son costume, son armement, son étrange coiffure surtout le faisaient, de loin, ressembler à un Kabyle.
— C'est bien toi, la Cigale, fit René en lui tendant la main, et riant presque de l'embarras de Filoche, qui craignait de lui avoir été désagréable, en ayant raison.
— Dame, oui... et pour vous servir..., si j'en étais capable, monsieur le vicomte.»., répondit aussitôt le géant, qui serra solidement la main qu'on lui tendait.
■ — La caravane arrive?
— Elle vient derrière moi.
— Oh! Elle..., je l'ai aperçue.
— Ce n'est pas bien difficile. ■
— Quand sera-t-elle ici?
— Avant une heure.
— Tout a bien marché en route?
— Tout.
— Le convoi est-il fort?
— Assez.
— Combien de pièces?
— Quarante-sept bœufs vivants..., douze vaches laitières..., des douzaines de jambons fumés..., vingt-cinq pièces de vin..., douze pipes d'eau-de-vie, quinze boucauts de sucre, autant de cale..., trente barils de farine, et de la grenaille, répondit-il tout d'une haleine.
La grenaille, c'était toujours ainsi que le bon la Cigale nommait les muni-
tions de guerre, plomb et balles.
Diable! mais c'est réellement un convoi magnifique et qui arrive à #1 souhait. Nous l'attendions avec impatience.
— On se presse, vous voyez.
— Jusqu'où êtes-vous allés?
- Jusqu'à Sonora..., pas davantage.
— Huml c'est déjà assez loin. Et le capitaine, comment va-t-il? .
— Il va bien..., mais..., mais...
■ — Mais quoi?
Ici le brave géant... se mit à bégayer de son mieux.
C'était un symptôme alarmant.
Il devait y avoir une émotion sous jeu.
On le sait du reste, la Cigale ne bégayait jamais pour rien.
— Le capitaine est... triste!
— Triste... lui?
— A. en mou... mourir î
— Que me dis-tu là, bon Dieu?
— La vérité, monsieur de Luz. J'en suis encore tout ahuri de l'avoir vu tout le temps dans cet état-là.
— Que lui est-il donc arrivé d'extraordinaire, mon ami?
— A lui?-
— Oui.
— Rien.
— A qui donc alors? demanda vivement René de Luz.
— À elle.
— À elle! répéta le vicomte, avec une surprise douloureuse.
— Vous comprenez?
— Pauvre enfant!... Parle... Oue s'est-il donc passé?
— Pas grand'chose.
— C'est impossible. La Cigale..., Passe-Partout est un homme qui ne se laisse jamais influencer que par des malheurs palpables... et encore 1 Parle, dismoi tout, voyons, vivement, ne me laisse pas ainsi inquiet.
— Au moment de quitter Sonora... Elle a manqué...
— M 110 Edmée de Lestang? s'écria le vicomte avec douleur»
— Oui, fit simplement la Cigale.
— Mon Dieu !
— On a retardé le départ de deux jours. Dame! vous comprenez, monsieur le vicomte, nous avons eu du mal, ail**'/:! pour rail rapnr ce temps perdu là. On Fa cherché partout, pauvre demoiselle, sans pouvoir la retrouver.
— Enfin?
— Enfin... quoi..., elle avait disparu.
— Disparu !
— Oui, sans que personne puisse dire ce qu'elle est devenue.
— Et tii trouves que ce n'est rien, cela?
— ,1e ne dis pas ça.
— Si. . .
— Eh bienl je voulais dire le contraire..., voilà tout.
— Quel affreux malheur, mon Dieu! lit le jeune homme en laissant tomber tristement sa tète dans ses mains.
— Oui! pour ça... oui!
— Le capitaine doit être au désespoir!
— Triste! bien triste I... Je ne l'ai jamais vu comme ça! dit la Cigale en se mouchant avec bruit, pour calmer sans doute sa propre tristesse. .11 en est comme un fou!
Tout en répondant aux questions du vicomte, la Cigale avait trouvé moyen de donner à Filoche deux ou trois témoignages d'amitié.
René réfléchissait aux malheureuses conséquences que pouvait avoir la fâcheuse disposition d'esprit dans laquelle le capitaine rentrait au camp.
Il releva la tête.
— Pourquoi t'a-t-on envoyé en avant?
— Parce que le capitaine veut que je parle au colonel.
— A son frère?
— Oui.
— Il est absent..., je l'attends d'un moment à l'autre.
— Bon..., ça ne fait rien. ':-■*.,<
— Pourquoi?
— Le cas d'absence est prévu.
— Après ?
— S'il n'y est pas, . . , je, dois m 5 adresser à un autre.
— A qui?
— A vous, monsieur le vicomte.
— Parle donc au lieu de me laisser ainsi inquiet pendant une demiheure.
— Voilà, j'avais ma consigne., monsieur, vous savez. Fallait savoir si le colonel était au camp? Il n'y est pas ! c'est très bien, alors, écoutez ; d'abord, continua le géant, qui faisait toujours régulièrement les choses...
— Qu'est-ce?
— Les cinquante chasseurs vont monter immédiatement à cheval.
— Bien.
— Cinquante travailleurs seront détachés des travaux et se tiendront prêts, eux aussi, de leur à part.
— En tout cent hommes.
— Oui. Ils prendront avec eux des vivres pour quatre jours au moins; de la poudre, des balles, et surtout de l'eau.
— Ce sera fait.
— Le capitaine m'a ordonné de vous recommander surtout, monsieur le vicomte, d'avoir bien soin de choisir les chevaux les plus solides et les hommes les plus résolus.
— Bien! fit René.
— Des quarante hommes que nous ramenons avec la caravane, dix seulement suivront le capitaine, ajouta la Cigale.
— Et les trente autres?
— Ils resteront à la garde du camp.
— Ensuite?
— C'est tout.
— Alors, repose-toi.
— Quelle farce! répliqua le géant en riant à sa façon... Me reposer!..
■Vi
pourquoi faire?... je ne suis jamais fatigué. Vous lé savez pourtant bien, monsieur le vicomte.
— C'est vrai, mon garçon; mais si tu es de fer, toi, il n'en est pas de même de ton cheval qui, lui, est de chair et d'os; regarde-le, il n'en peut plus, le pauvre animal ! ^
— Vous avez raison.
Et le géant mit pied à terre.
Manœuvre de l'homme qui, par parenthèse, sembla plaire considérablement à l'animal.
Sans perdre un instant, le vicomte René de Luz, aidé par Filoche et l'infatigable Cigale, se mit en devoir d'exécuter les ordres du capitaine Passe- Partout.
Les travaux des mineurs étaient terminés depuis une heure.
Les travailleurs se reposaient, rentrés sous leurs tentes.
— Mon cor? demanda le vicomte.
Filoche s'éloigna pendant quelques instants, puis il revint avec l'instrument demandé, c'est-à-dire une magnifique Dampierre.
René prit le cor, l'approcha de ses lèvres et sonna un mot. A peine le dernier son du cor s'évanouissait-it dans l'air, que les rideaux des tentes s'écartèrent à la fois.
Tous les travailleurs sortirent.
Ils vinrent se ranger silencieusement autour du jeune homme. Celui-ci fit un geste de la main.
Ce geste signifiait :
— Attendez!
Puis il porta de nouveau le cor à ses lèvres. Cette fois, ce ne fut pas un mot qu'il sonna, mais bien une fanfare tout
entière, avec un brio, une force, une verve que peu de musiciens possèdent.
La fanfare éclata joyeuse, puissante.
Repercutée par les échos, elle alla mourir comme une plainte au fond des mornes ignorés qui cerclaient la plaine.
Un. quart d'heure se passa.
Puis plusieurs hommes parurent.
Après ceux-là, d'autres.
Et d'autres encore.
Ces hommes vinrent se ranger, sans demander d'explication, auprès des chercheurs d'or.
Ces nouveaux venus étaient les chasseurs. ,
Lorsque le vicomte se fut assuré, par un regard jeté autour de lui, que personne ne manquait à l'appel, il prit la parole et communiqua aux assistants : " . i
l'ordre qu'il venait de recevoir par l'entremise intelligente de la Cigale. ; !
— Que ceux qui désirent faire partie de l'expédition sortent des rangs, ajouta-t-il en terminant.
Personne ne bougea.
René de Luz ne se déconcerta pas* [ ')/>
Il connaissait ses hommes.
a i 1 ii.ii .
Il répéta sa question.
Même silence.
— Filoche! demanda René en souriant, que faire?
— Prenez-en cinquante vous-même, monsieur le vicomte. — ' C'est ton idée?
— Dame ! oui ! Vous en demandez cinquante... et ils désirent tous y aller... Que diable voulez-vous qu'ils fassent... Je les plains bien, les pauvres diables!
— Je crois que tu as raison... Allons; mes amis..., que ceux que je ne choisirai pas ne m'en gardent pas rancune ; je prends au hasard.
— Moi d'abord, murmura Filoche.
— Oui, toi d'abord... au hasard!... répliqua René de Luz en choisissant Filoche, qui ne se connaissait pas de joie.
L'ex-débardeur, le collègue de la Cigale, était d'un naturel remuant; la vie du camp 1-ennuyait mortellement.
Les quarante-neuf autres furent trouvés en un instant.
— Vous avez dix minutes pour vous préparer, ajouta le vicomte.
Les chercheurs d'or s'éloignèrent de divers côtés, commentant à leur manière Tordre imprévu qui venait de leur être donné.
Les dix minutes n'étaient pas encore écoulées que déjà cent chevaux complètement harnachés se trouvaient rangés sur deux lignes, au milieu du camp.
Près de chaque cheval, bride en main, il y avait un homme bien arméw
Le vicomte de Luz alors passa une minutieuse inspection.
IL n'eut pas un reproche a adresser.
Tous ces hommes, vieux soldats ou vieux marins, avaient obéi à la lettre.
Au moment où le jeune homme terminait son inspection, le colonel Martial Renaud et ses compagnons arrivaient.
Ils avaient entendu la fanfare, et ils s'étaient hâtés de rentrer au camp.
Ils arrivaient trop tard.
Le colonel Martial Renaud ouvrait la bouche pour demander au vicomte René de Luz l'explication de cette réunion extraordinaire d'hommes armés en guerre, lorsque tout à coup, un grand bruit, un brouhaha retentissant, lui fit tourner la tête et lui coupa la parole.
C'était la caravane, Passe-ParLout en tête, qui pénétrait au galop dans le camp.