‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 82 sur 92 · DANS LE DESERT · texte numérisé non relu

DANS LE DESERT

Nous ne suivrons point nos voyageurs pas à pas dans leur longue pérégrination à travers le désert, cela nous obligerait à tomber dans des redites fatigantes pour le lecteur et qui ne sauraient avoir aucun intérêt réel.

Dès que la nuit fut venue, il monta à cheval et, suivi de dix cavaliers, il poussa aux environs une reconnaissance désespérée.

A minuit il rentra au camp, bredouille, comme disent les chasseurs.

Il n'avait rien découvert, rien vu et rien entendu.

A quatre heures du matin il recommença courageusement. , Le résultat fut le même.

Si les mystérieux ennemis de la comtesse de Gasa-Real étaient en can> pagne, ainsi qu'elle le supposait, il fut contraint de s'avouer à lui-même qu'ils jouaient serré.

Il se jeta avec une rage froide sur l'amas de feuilles qui lui servait de lit.

Il chercha en vain le sommeil. |

Marcos Praya avait le pressentiment sinistre, que les ennemis contre les- . quels sa maîtresse luttait depuis si longtemps et avait si résolument entamé une lutte suprême, avaient tracé autour d'elle un cercle terrible, que ce cercle se resserrait déplus en plus et finirait à un moment donné, peut-être prochain, par -l'étouffer, sans qu'il lui fût possible de s'échapper.

. Au point du jour le camp fut levé et on se remit en marche.

— Eh bien, Marcos, demanda la comtesse au métis, qu'avez-vous découvert pendant vos rondes, cette nuit?

— Rien, senora, répondit-il, avec abattement, et cependant...

— Et cependant? interrompit-elle, que voulez-vous dire?

— Je veux dire, senora, que l'heure du dernier combat ne tardera pas à sonner, nos ennemis nous enveloppent, je les sens, je les vois sans pouvoir les atteindre.

-- Moi aussi, murmura la comtesse d'une voix sourde et tremblante, en devenant subitement pâle comme un suaire.

— .Que devons-nous faire, senora? reprit le métis avec un accent d'hésitation étrange chez un pareil homme.

— Lutter quand même, caerpo de Cristo f reprit-elle avec violence, en le regardant fièrement en face, et, si nous devons tomber, ne tomber que morts, et sur un monceau de cadavres sacrifiés à notre vengeance.

Et, cravachant son cheval d'une main fébrile, elle partit au galop à travers la campagne, au risque d'être renversée par ranimai devenu furieux. Marcos Praya la regarda s'éloigner d'un air pensif.

— Ma vie lui appartient, murmura- t-il avec tristesse, tout en la suivant du regard.

l 8SG LES INVISIBLES DE PARIS

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Nous reprendrons notre récit environ trois semaines après le départ de la comtesse de Casa-Pteal de Sonora.

La caravane était en marche depuis une vingtaine de jours.

La nuit tombait.

Le soleil, sans rayons et sans chaleur, apparaissait, comme une grosse boule d'un rouge ardent, au niveau des basses branches des arbres. . La fraîche brise du soir se levait ; les oiseaux, dont les chants avaient cessé depuis longtemps déjà, commençaient à chercher un refuge sous la feuillée.

La caravane émergeait péniblement d'un vaste chaparral danslequel, depuis dix heures du matin, elle était engagée.

On ne saurait mieux comparer un chaparral qu'aux maquis de la Corse : ce sont de jeunes taillis et des ronciers qui ne s'élèvent guère plus haut que huit ou dix pieds au-dessus du sol, mais dont le fouillis et l'enchevêtrement sont presque inextzicables.

Presque toujours on est contraint de s'ouvrir passage à coups de hache.

Le paysage était triste, morne et désolé.

De hautes montagnes pelées, aux cimes inaccessibles, affectant des formes

bizarres, qui les faisaient ressembler à des constructions cyclopéeunes,

cerclaient l'horizon; de loin en loin, quelques bouquets d'arbres rabougris,

tordus et effeuillés, perçaient avec difficulté" la couche de sable noirâtre qui

formait le sol; pas une goutte d'eau, pas un brin d'herbe.

\ Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, soit en avant, soit en arrière, on

1 apercevait une ligne d'un blanc mat, large de six ou huit mètres au moins et

'|. ; '/■■■;.■ formant les plus capricieux détours : ligne qui tranchait lugubrement comme

un linceul sur la couleur noirâtre du soi environnant.

Cette ligne sinistre, à cause de sa blancheur môme, était la route qui conduisait de Sonora à San-Francisco, ou, pour mieux dire, qui de San- Francisco conduisait aux placeres, à Sonora et à Monte-Rey.

Disons-le tout de suite, afin que le lecteur ne s'y trompe point, cette couche blanchâtre, épaisse de plus d'un mètre, répandue sur cette route> provenait des nombreux ossements d'hommes et d'animaux morts pendant leur long trajet à travers le désert.

Le vent, la pluie et le soleil avaient si bien émietté ces ossements qu'ils les avaient changés en une poussière impalpable, balayée par le plus léger souffle

d'air.

Cette triste poussière humaine, semée comme à plaisir parla fatalité dans cette immense et lugubre vallée de Josaphat, saisissait à la gorge, aux yeux et aux narines, les voyageurs à demi suffoqués déjà par les exhalaisons de. cet immonde charnier, qui renfermait, hélas! tant d'espoirs déçus, de convoitises trompées ou de misères souffertes !

Au-dessus de cette plaine, un ciel implacable, immense plaque de cuivre dont aucun nuage ne ternissait la morne réverbération, plombait ce terrible ossuaire.

Pas un être vivant.

Partout la solitude et le silence.

Partout l'image du néant et de la mort dans toute sa sinistre horreur,

-' Ce spectacle était horrible.

C'était à donner le frisson du découragement et de la terreur à l'homme le plus froidement résolu, à rédoubler le spleen de l'Anglais voyageur le mieux disposé à oublier et à se distraire.

Les voyageurs s'avançaient lentement, péniblement, tristes, affaissés sur leurs inontures fatiguées, qui marchaient la tête basse, en trébuchant à chaque obstacle, si faible qu'il fût.

En voyant tout à coup, se dérouler devant eux cet immense et sinistre: désert de sable ^ les voyageurs épouvantés poussèrent un cri de terreur, presque de désespoir.

Combien peu cette troupe découragée ressemblait en ce moment à ce qu'était la caravane lors-de son imposant départ de Sonora î

Plus du quart des hommes et des animaux qui la composaient primitivement avaient succombé en route à la fatigue et à la misère; leurs cadavres/ abandonnés- et déchiquetés par les coyotes et les oiseaux de proie, n'étaient plus que d'horribles squelettes destinés à grossir encore la^ couche de poussière sans nom sur laquelle ils étaient restés étendus.

Les survivants, déjà squelettes eux-mêmes, maigres, hâves, exténués, désespérés surtout, les yeux enfoncés sous l'orbite, brûlés par la fièvre, et les pommettes des joues. naaL'brées d'un rouge vif, ne se traînaient plus qu'avec uue peine infinie, leurs regards mornes sans cesse fixés sur cet implacable horizon qui les enserrait comme un cercle de l'enfer sans qu'une éclaircie leur laissât entrevoir enfin le but tant désiré de leur course.

Ils avaient perdu jusqu'à la conscience du trajet accompli depuis leur départ; ils ignoraient où ils se trouvaient.

Les pauvres malheureux seraient certainement morts de désespoir, s'ils avaient pu savoir que huit longues journées les séparaient encore de San- Francisco.

Trois personnes, dans toute la caravane, possédaient seules ce secret, la comtesse de Gasa-Real, le métis Marcos Praya et le senor Benito, Tarriero en chef.

Pour comble de misère, depuis deux jours les voyageurs, comme si tout devait les accabler pendant le cours de ce terrible vovage, avaient découvert une piste indienne qui semblait tourner autour d'eux; car d'espace en espace elle se faisait visible de tous les côtés à la fois.

11 fallait certes que les Peaux-Rouges fussent ou bien forts et bien nombreux, ou qu'ils connussent bien parfaitement la faiblesse des blancs, pour avoir laissé ainsi comme une sinistre raillerie des traces clairement marquées de leur passage, eux qui, lorsqu'ils le veulent, réussissent aies dissimuler si habilement.

Cependant, vers cinq heures du soir, sur un signe de la comtesse de Gasa- Real, Marcos Praya donna enfin l'ordre de camper sur la lisière même du chaparral.

La fatigue était si grande qu'il eût été matériellement impossible aux hommes et aux animaux de pousser plus loin.

No us: l'avons dit déjà, le chaparral américain ne saurait être mieux

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Voilà pourquoi la caravane avait dû eu sortir, afin que, se trouvant à découvert et ayant de l'espace devant elles, les sentinelles pussent surveiller K--.V-' mieux les environs,

■I .:; f Les voyageurs, accablés de fatigue, entendirent avec un cri de joie Tordre

l;^ y donné par le métis de faire halte, et pour un instant ils semblèrent avoir

|f recouvré toute l'énergie qu'ils avaient presque perdue.

■■'*■ ■'/.;.■ x. . — : Nous sommes encore à plus d'une lieue de la caballeriza, fit observer à

\ i ; v v0 ^ x basse iïo Benito à Marcos Praya pendant que les cavaliers s'occupaient,

i :• ? avec une ardeur fébrile a établir le campement de nuit.

j ■ — Qu'importe? répondit celui-ci sur le même ton;

,p ■ — Beaucoup plus que vous ne le supposez, senor caballero. Prenez-y garde,

j ;:, il vaudrait mieux continuer à marcher pendant une heure; la manada est

; ! campée au milieu de ce bouquet d'arbres que vous pouvez facilement aperce-

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