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Le lendemain de la, nuit où les bandits de Sydney-Coves avaient été définitivement tués ou dispersés et leur sinistre repaire réduit en cendres, vers quatre heures du matin à peu près, c'est-à-dire une heure avant le lever du soleil, une petite troupe de cavaliers, composée de dix personnes, sortait de San-Prancisco.
Ces dix personnes étaient :
Le comte de Warrens;
Le colonel Martial Renaud;
Le vicomte de Luz, le vicomte de Riohan, le baron d'Entrngues, sir Harry Mortimer, le comte de San-Lucar et noire ami Fi loche, l'ex-débardeur.
Tous étaient bien armés, ils conduisaient prisonniers, au milieu d'eux, le métis Marcos Praya et la comtesse Hermosa de Casa-Real, libres eu apparence, mais les pieds solidement attachés par de longues courroies en cuir tressé, passées sous le ventre de leurs chevaux, et surveillés de très près pour éviter toute velléité de fuite.
Les quelques rares passants qui se rendaient à la ville ou qui en venaient et que par hasard rencontrait la petite troupe, dans la campagne, à cette heure matinale, en apercevant de loin les prisonniers, s'écartaient- avec crainte, supposant naturellement que ces deux personnes avaient été con
LES INVISIBLES DE PAUiS 923 I
damnées, à la suite des événements de la nuit, par le comité de vigilance.
Marcos Praya, quoi qu'il ne se fît aucune illusion sur le sort qui l'attendait, n'avait rien perdu de sa jactance ordinaire, il se tenait droit sur son cheval et portait la tête haute; bien que ses sourcils fussent légèrement froncés, cependant il jetait des regards insouciants autour de lui et fumait tranquillement un cigare de la Havane.
La comtesse ïïermosa de Casa-Iieal n'était pas reconnaissable, elle avait vieilli de vingt ans en quelques heures; ses cheveux avaient complètement blanchi; livide comme un cadavre, les yeux hagards, à demi fermés, et affaissée sur elle-même, elle ne donnait d'autres signes d'existence que les sanglots incessants qui lui déchiraient la gorge, et ces deux mots qu'elle prononçait pour ainsi dire machinalement :
— Mon enfant!... mon enfant t. .. et toujours les mêmes.
Le conseil suprême des Invisibles, après son retour de Sydney-Coves, s'était réuni, vers deux heures du matin, dans la maison même du capitaine des Compagnons de la Lune, afin de juger les coupables sans désemparer.
Les accusés n'avaient voulu répondre à aucune des questions qui leur avaientété posées;ils avaient entendu prononcer leur sentence, Marcos Praya avec une indifférence affectée, la comtesse de Casa-Real sans paraître avoir conscience de ce qui se passait, autour d'elle.
A peine le jugement avait-il été rendu, que les juges étaient montés à cheval, emmenant avec eux les prisonniers afin d'exécuter eux-mêmes la sentence.
La Cigale, pour la première fois de sa vie, avait refusé de suivre le capitaine.
Le brave géant n'avait pas voulu consentir à s'éloigner du chevet du pauvre petit blessé; de grosses larmes coulaient lentement sur ses joues brunies, sans qu'il songeât à les essuyer; il tenait une main de l'en tant dans les siennes et il le regardait dormir avec ce regard fixe et atone des grandes douleurs.
En somme, Mouchette vivait encore.
Pourtant le médecin n'osait pas répondre du blessé.
Le comte de Warrens avait baisé religieusement l'enfant au front; puis, après avoir serré affectueusement la main du pauvre colosse, il s'était éloigné sans prononcer un seul mot, le front pâle et les yeux pleins de larmes.
Cependant la petite troupe s'éloignait rapidement de la ville.
Le soleil, semblable à un globe rouge, tout irisé de flamboyantes gerbes lumineuses, commençait à apparaître au-dessus de l'horizon ;,le ciel, nettoyé par la tempête de la nuit, était d'un bleu d'azur; des parfums acres s'exhalaient de la terre rafraîchie par la pluie; les feuilles des arbres étaient plus vertes et perlées de rosée, enfin les oiseaux, réveillés par l'aube matinale, commençaient leurs joyeux concerts, encore blottis sous la feuillée.
Ainsi par un étrange et saisissant contraste, tout riait et chantait dans la nature.
Les aventuriers continuaient, calmes, sombres et silencieux, leur course' fatale à travers ce désert magnifique aux aspects si grandioses et si imposants.
Ils avaient depuis longtemps dépassé la limite des défrichements, et se trouvaient en plein désert, ils longeaient nne route sinueuse à peine tracée à travers les broussailles et profondément encaissée que bordait le Sacramento. Ils galopaient ainsi depuis plus de trois heures déjà sans s'être arrêtés une seconde, sans avoir même ralenti leur course si rapide; leurs chevaux soufflaient, ils couraient toujours!
Depuis une heure ils s'étaient engagés dans une épaisse forêt vierge, composée d'arbres séculaires, d'une hauteur immense, dont les branches feuillues et entrelacées formaient un impénétrable dôme de verdure à plus de quatre-vingts pieds au-dessus de leur tête, lorsqu'ils débouchèrent en lin dans une vaste clairière.
Cet endroit était sans doute le but de leur course; car, sans prononcer un mot, et comme d'un commun accord, ils s'arrêtèrent et mirent tous à la fois pied à terre en même temps et entravèrent leurs chevaux, a(in qu'ils ne pussent s'éloigner et s'échapper dans la forêt.
Cette clairière, bordée de tous côtés par les arbres de la forêt, affectait une forme presque ronde.
Son centre était marqué par un madronia gigantesque, ii avait plus de cent pieds de haut, dont le tronc énorme, jusqu'à une hauteur de quinze pieds environ, se trouvait entièrement dépouillé de son écorce.
Cet arbre était depuis longtemps bien connu dans le pays par les Indiens nomades, les coureurs des bois et les chasseurs sous le nom de Varbre dos ours.
Ce madronia devait ce nom à une particularité singulière.
Les ours gris, fort nombreux à cette époque dans ces parages, qu'ils ont maintenant presque complètement abandonnés, à cause du voisinage des Blancs, semblaient affectionner cet arbre, sur le tronc duquel ils avaient contracté l'habitude d'aiguiser leurs redoutables griffes, de sept à huit pouces de long : de là l'absence totale d'éçovce jusqu'à une certaine hauLeur.
Tous les autres arbres de la forêt étaient intacts.
C'était contre celui-là seul,sans qu'il fût possible d'en deviner les raisons, que les ours gris avaient constamment passé leur fantaisie brutale; olu reste, le madronia ne paraissait nullement souffrir de ces blessures journalières.
Lorsque les cavaliers eurent mis pied à terre, sur un signe du comte, on détacha les prisonniers, et on les descendit.
Le capitaine s'approcha de Marcos Praya, immobile et calme, sur le bloc de granit où on l'avait assis.
— Si vous vous rappelez une prière, faites-la, lui dit-il, car vous allez mourir.
Le métis haussa dédaigneusement les épaules et détourna la tête sans répondre. • .
Son parti était pris,
Filoche, râncien débardeur, avait détaché le lasso de cuir tressé et graissé, placé au pommeau de sa selle; après l'avoir roulé dans sa main, il le lança adroitement sur une énorme branche du madronia, branche située environ à une vingtaine de pieds de terre.
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Le lasso passa par-dessus la branche et son extrémité retomba de l'autre côté.
La pierre sur laquelle on avait assis le métis se trouvait an pied même de l'arbre.
Marcos Praya fumait toujours avec un sang-froid imperturbable.
Filoche amena l'extrémité du lasso à lui et il passa silencieusement le nœud coulant autour du cou du condamné, qui ne sembla même pas s'en apercevoir; puis, retirant de dessous sa selle une large pancarte préparée à l'avance* il la lui attacha sur la poitrine.
La pancarte portait cette mention en anglais, en français et en espagnol
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