MARCOS PRAYA, VOLEUR ET ASSASSIN
— C'est fait, capitaine, dit ensuite Filoche en se redressant.
Le métis leva la tête, et jetant un long et triste regard sur la comtesse, qui le fixait avec égarement :
— Pauvre Hermosa, murmura-t-il, que deviendra-t-elle maintenant qu'elle ne m'aura plus près d'elle pour la défendre et la servir?
Et il poussa un douloureux soupir.
Ce fut tout.
Ces quelques paroles résumaient la vie entière de cet homme, vie tout entière de dévouement et d'abnégation : il n'avait vécu que pour elle; pour elle il allait mourir et à. sa dernière seconde il ne songeait pas à lui, mais à sa maîtresse, et il la plaignait de rester seule et privée de son dévoué défenseur.
— Hisse! commanda le capitaine d'une voix sourde.
Les sept hommes s'étaient silencieusement rangés en demi-cercle devant l'arbre, pour assistera l'œuvre de justice.
Filoche hissa.
— Que Dieu te pardonne tes crimes t dirent les juges d'une seule voix. Un sourire de dédain railleur plissa les lèvres blemies du métis, qui
lança une dernière bouffée de tabac vers le ciel et laissa nonchalamment tomber son cigare.
Tout à coup ce sourire s'effaça, son regard lança un fulgurant éclair et son visage prit une expression de rage impossible à rendre.
Un cavalier venait d'entrer au galop dans Ja clairière.
En s'aperce van t de ce qui se passait, ce cavalier s'était brusquement jeté à bas de son cheval, et sans adresser la parole à personne, tout courant, il venait aider Filoche à hisser le misérable Marcos Praya.
— Yann Mareck! s'écria le capitaine avec une surprise joyeuse. C'était en effet le brave Breton.
Lorsque le condamné fut hissé jusqu'à la hauteur de la branche, Filoche amarra froidement le lasso à la pierre même qui avait précédemment servi de siège au pauvre diable.
L'agonie du métis fut courte : elle dura à peine deux minutes.
La comtesse Hermosa de Casa- Real, toujours sombre et absorbée en ellemême, y assistait sans même la voir.
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Lorsque les aventuriers furent bien certains cle la mort du condamné, ils s'éloignèrent de l'arbre avec indifférence et se préparèrent à remonter à cheval ; mais le comte-de Warrens les arrêta d'un geste, et s'adressant avec une émotion contenue au Breton :
— Te voilà enfin, lui dit-il, où vas-tu, mon brave Yann?
— Nulle part maintenant, capitaine; je vous cherchais.
— Edmée? :
— Rassurez-vous, capitaine, elle est saine et sauve, au milieu d'amis dévoués, respectée comme une reine.
— Dieu soit béni! s'écria le comte de Warrens avec un élan de reconnaissance. Dis- moi ce qui s'est passé, mon brave Yann.
— Ce ne sera pas long, capitaine.
— Tant mieux, mon gars, parle vite, je meurs d'impatience. Les aventuriers se groupèrent curieusement autour du Breton, sans plus
songer au métis que s'il n'avait jamais existé.
La comtesse de Gasa-Reai ne quittait pas le cadavre des yeux et elle mur- Il murait incessamment à voix basse : -
% - ' — Mon enfant! mon enfant !
;'.£ Ce futj hélas ! toute l'oraison funèbre de ce terrible et dévoué serviteur qui,
■■.&' r de son vivant, avait eu nom Marcos Praya!
I — Pour lors, capitaine, quand la comtesse de Gasa-Reai, commença le
1 Breton sans se faire plus longtemps prier, eut reconnu notre demoiselle, je
compris que je devais me méfier; cependant je ne voulais pas m'échapper avant que de savoir ce que cette méchante femme avait l'intention de faire de nous: j'étais convaincu que notre demoiselle ne me trahirait pas; j'étais donc, à moins d'un hasard impossible à prévoir, à peu près tranquille sur mon compte.
« Je continuai donc paisiblement mon service dans la maison, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé.
« Les choses allèrent bien pendant deux jours; rien de nouveau; j'enrageais.
« Lorsque hier, à peu près vers trois heures de l'après-midi, la comtesse de Gasa-Reai s'enferma dans sa chambre à coucher avec le comte de Mauclerc et le hideux coquin qui pend là-haut comme un fruit mûr.
« Je me dis à part moi en voyant cela : Bon! il y a quelque chose! « Les murs ne sont pas bien solides, vous le savez, dans Sydney-Coves; ils sont faits de vieilles planches de navire trouées comme des écumoires.
« J'appliquai mon œil d'abord, et mon oreille ensuite, à l'un des trous : j'avais le choix.
« C'était en ce moment la comtesse de Gasa-Reai qui parlait. « Elle disait :
« — Vous partirez tous deux à la nuit tombante vers sept heures du soir; le chef peau-rouge est prévenu, il viendra au-devant de vous jusqu'à la cumula — ruisseau — des Lilas. Vous lui remettrez la péronnelle. « C'est ainsi qu'elle nommait notre jeune maîtresse. « — Il remmènera; l'affaire est arrangée entre nous depuis hier.
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« Kn effet, la veille, la comtesse de Casa-Real était demeurée absente pendant presque toute, la jour.née.
« — Elle deviendra la femme d'un -chef indien, ajotita-t-elle en riant, elle n'aura pas à se plaindre. Puis vous reviendrez, et tout sera Jini; pour elle du moins. -
— Oh I pas de pitié pour toi, misérable femme! s'écria le comte en jetant' un. regard de colère sûr la comtesse qui n'avait pas changé de position. Continue, Yann. : ■■"■-..-"
— J'en avais entendu plus qu'il ne 'm'en fallait* capitaine; je quittai aussitôt mon observatoire^ je me rendis en toute hâte au corral, je lassai mon cheval, je le sellai, je pris mes armes et je partis immédiatement sans dire, bien entendu, adieu à personne.
« J'avais mon idée, capitaine; je ne savais pas, il est vrai, où se trouvait la |: à i canada.desIÀlas, dont avait parlé la comtesse de Casa-Real, mais cela ne m'in-
" quiélait guère; j'étais bien sûr que le premier venu me l'indiquerait.
« Ce fut ce qui arriva en effet : un brave Yankee, que je rencontrai par hasard, me renseigna tout de suite. :
« Je m'y rendis tout droit, et après avoir fouillé les environs et m 'être ainsi bien assuré que j'étais bien seuJ., je me blottis dans un fourré et j'attendis.
« Je demeurai là assez longtemps, mon impatience était vive; je craignais qu'ils n'eussent changé leur itinéraire, lorsque vers huit heures du soir j'en-' lendis un bruit de chevaux; il faisait clair encore, je regardai; le comte de Mauclerc et Marcos Praya arrivaient ventre à terre, notre demoiselle était placée entré eux deux.
« Jls s'arrêtèrent presque en face de moi.
« — Il était temps t dit le comte, en étendant le bras vers la forêt,- voyez, Marcos, voilà notre homme qui arrive là-bas avec une dizaine de ses edm-
m V v. pagnons.
« Je tournai aussitôt lés yeux dans la direction que le comte indiquait à son complice : c'était vrai, capitaine.
« — Descendez, mademoiselle, dit alors le comte de Mauclerc.
« Notre demoiselle Edrnée obéit sans répondre une parole.
« Elle ne daignait pas leur parler.
« Je n'avais pas un instant à perdre si je voulais essayer de la sauver.
« Dès que je vis notre demoiselle à terre, mon sang ne fit qu'un tour, je m'élançai brusquement hors du buisson et je tirai deux coups de revolver sur les scélérats en criant en même temps de toutes mes forces : M|; « — A moi t à moi 1 comme si nous avions été plusieurs.
m j « Le comte de Mauclerc tomba comme une masse sur le sol, je lui avais
traversé la cuisse près de la hanche.
« Quant au métis Marcos Praya, que malheureusement ma seconde balle n'avait fait qu'effleurer, le brigand n'attendit pas son reste, il tourna bride aussitôt et s'enfuit ventre à terre, croyant sans doute que j'étais une centaine d'hommes à moi tout seul.
« Vous comprenez bien, capitaine, que je ne m'occupai pas de lui, j'avais
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autre chose à faire pour le moment : je m'élançai au secours de notre demoiselle.
« En ce moment même, les Indiens arrivaient au triple galop.
« Je poussai tm cri de joie, j'avais reconnu le chef qui galopait en. avant de la troupe des guerriers :
« Le chef, c'était un ami, TEpervier, le grand sachem des Sioux.
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