‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 92 sur 92 · VL · texte numérisé non relu

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— L/Epervier, notre ami ! Oh! alors elle est sauvée, je veux le voir, il faut que je lui rende grâces! s'écria le comte de Warrens en proie à une émotion extrême. Où est-il? Où est Edmée, ma chère Edmée? Mon Dieu! c'est un miracle !

— C'est ce que j'ai pensé aussi, capitaine î foi de Breton ! Les Sioux sont campés à deux lieues d'ici tout au plus, dans la forêt; ils n'osent pas trop s'approcher de la ville, vous comprenez, à cause des Yankees.

— C'est juste.

— Alors, ma foi, j'ai vu notre demoiselle si triste, que je me suis chargé de vous aller chercher, capitaine, et me voici.

— Merci j mon brave gars, reprit le comte; tu es un vrai Breton; souvienstoi, Yann Mareck que je suis ton débiteur, pour le service immense que tu viens de me rendre.

Toutes les mains se tendirent spontanément vers le digne garçon, honteux et heureux à la fois de tant d'honneur.

— Et Edmée ? reprit encore le comte de Warrens.

— Oh ! notre demoiselle est respectée et choyée comme une reine ; soyez tranquille, allez, capitaine. Je n'en dirai pas autant du comte de Mauclerc, par exemple ; même, je croîs bien qu'Utile un mauvais coton ; après cela, vous me direz peut-être qu'il ne Fa pas volé.

— Sa blessure est mauvaise?

— S'il n'y avait que cela, capitaine, ce ne serait rien, reprit-il en hochant la tête d'un air entendu, non, non, c'est autre chose ! L'Épervier et ses guerriers sont furieux contre lui ; le chef a juré par le Wavondak... — Il paraît que c'est son dieu, à cet homme... — qu'il lui réglerait son affaire, ainsi qu'à la comtesse s'il pouvait jamais réussir à mettre la main sur eite.

— Ah ! ah ! fit le comte de Warrens en jetant sur M me de Casa-Real un sourire d'une expression étrange..., très bien, mon gars ! voilà qui vaut mieux!

— Notre demoiselle a eu beau intercéder en faveur de son ennemi vaincu, c'est comme si elle avait chanté la complainte du cloareck de Machecoul ; les Peaux-Rouges n'entendent pas de cette oreille-là; au moment où j'ai quitté le camp, d'après ce qui se faisait, je présume qu'on s'occupait de préparer le supplice du prisonnier..., et je crois bien aussi qu'il aura pas mal d'agrément, si je ne me suis trompé.

— A cheval, messieurs! commanda le comte de Warrens, à cheval et en route! Nous n'avons pas un instant à perdre. Tu nous guideras, n'est-ce pas. Yann?

— Oui, capitaine.

— Aide Fiioche à remettre la comtesse de Casa-Real sur son cheval. Le Breton obéit.

— Eh! vieux, elle a donc été pincée à la fin, la méchante bête, hein? dit-il à Fiioche. C'est pas malheureux. Nous a-t-elle assez fait courir après elle, hein?

— Oui,. mon fils, mais il faisait rudement chaud tout de même ! répondit celui-ci clignant de l'œil.

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— Bon ! tu me conteras cela, n'est-ce pas? Ça m'amusera. Pauvre femme! ajouta-t-il ironiquement.

— Oui, parlons-en; reprit Filoche en haussant dédaigneusement les épaules, avec cela qu'elle est aimable !... Scélérate, va !

On partit ventre à terre.

Une heure et demie après, on atteignait le camp des Sioux.

Les Sioux, au nombre d'une centaine environ, avaient établi leur campement dans une immense clairière de la -forêt, sur le bord même du Rio Sacramento.

Au moment où arrivaient les Compagnons de la Lune, le comte de Mauclerc, dépouillé de tous ses vêtements, et attaché, les bras étendus, au pied d'un arbre, de façon à ne pouvoir faire le plus léger mouvement, servait de but aux couteaux des féroces Peaux-Rouges, qui, avec une adresse, infernale, s'appliquaient à ne lui faire que de légères mais douloureuses blessures.

Tandis que les aventuriers débouchaient au galop dans la clairière, ils l'entendirent qui s'écriait avec désespoir :

— Tuez-moi donc, bourreaux! tuez-moi donc, lâches t

Son horrible supplice durait déjà depuis plus de trois heures.

Tout le corps du misérable n'était plus qu'une plaie hideuse.

EEpervier, en apercevant les étrangers, laissa un instant le prisonnier et il s'élança, le visage riant, à leur rencontre, pour leur souhaiter joyeusement la bienvenue.

' — Où est la jeune fille, chef? lui demanda, après l'échange des premiers compliments, le comte de Warrens, qui ne voyait pas Ed triée et qui ne cherchait qu'elle.

— L'Etoile-du-Matin est aussi bonne qu'elle est belle 1 répondit sentencieusement le chef sioux, ce n'est pas une femme indienne! la douleur de son ennemi lui l'ait mal, la vue du sang lui répugne. L'Épervier lui a fait construire par ses jeunes hommes un calii — hutte — à deux portées deilèche du camp, pour qu'elle n'entende pas les gémissements de ce chien peureux, ajouta-t-il avec un accent de mépris intraduisible, en désignant le misérable comte de Mauclerc.

— Je sais où est notre demoiselle, dit vivement le Breton ; si vous voulez, capitaine, je vais la prévenir.

— -Va, mon gars, va, mais surtout retiens-la jusqu'à ce que tout soit terminé ici ; cet affreux spectacle lui ferait horreur.

— Soyez calme, capitaine. Je n'ai pas de goût non plus pour ces charcutages-là, moi, répondit le brave et dévoué Breton, avec un indicible accent de dégoût.

Et il disparut dans la forêt.

— Mes frères pâles s'assoieront au feu d'un chef et fumeront le calumet avec lui, dit le guerrier peau-rouge.

— Avec plaisir, chef; vous nous faites honneur, répondit le comte.

— Que mes frères me suivent, reprit ie sacheni avec dignité.

— L'Epervier est un grand chef. N'abrègera-t-il pas le supplice de ce pauvre misérable? demanda le comte de Warrens, en désignant d'un air de

pitié, le comte de Mauclerc, qui poussait des hurlements de douleur et se tordait comme un serpent contre l'arbre auquel il était attachera la grande joie des Indiens.

— Qui? ce chien poltron qui pleure lâchement au poteau de torture, comme une vieille femme comanche? dit le guerrier sioux avec mépris ; non, non, il ne mourra pas avant ce soir, au coucher du soleil.

— Mais songez, chef, que ses tortures sont atroces.

— Il ne souffre pas assez encore pour tout le mal qu'il a fait et celui qu'il a voulu faire, dit sèchement le chef.

Le comte de Warrens comprit, à l'accent dont ces paroles étaient prononcées, qu'il était inutile d'insister.

11 se résigna.

Tout à coup le sachem sioux poussa un cri terrible; l'Epervier venait d'apercevoir enfin la comtesse de Casa-lieal, assise sur l'herbe et gardée par Filoche.

— Ah! chienne! s'écria-t-il d'une voix terrible en lui jetant un regard féroce, tu as donc osé venir dans mon camp! Attends! attends! c'est le Wacondah qui t'a conduite ici !

Et avant que les aventuriers, muets de surprise, songeassent à le retenir, lÉpervier les quitta et s'élança vers le comte de Mauclerc avec la rapidité d'une antilope.

Le chef sioux saisit brutalement le prisonnier par sa chevelure, brandit deux ou trois fois son couteau autour de sa tête avec un ricanement sauvage, et soudain il le scalpa.

A cette épouvantable mutilation, le comte de Mauclerc poussa un cri de douleur horrible, cri auquel les guerriers sioux répondirent aussitôt par des hurlements de joie, et l'Epervier revint tout courant vers la comtesse de Casa-Real.

Le redoutable chef indien brandissait à la main, avec des ricanements sinistres, la chevelure sanglante du prisonnier.

Il s'arrêta à deux pas de la créole, fixa sur elle un regard d'une expression railleusement cruelle, et, au bout de quelques secondes , posant brusquement la main sur elle :

— Chienne des Visages-Pàles, s'écria le sachem, en secouant la malheureuse femme par les épaules, tiens, voilà le prix de tes crimes... L'Epervier est un chef puissant et redouté dans sa nation, il ne tue pas les femmes..., il les châtie sans les frapper... Tiens

Et il lui jeta brusquement la chevelure sanglante au visage.

La misérable femme se leva toute droite, l'œil hagard, tout le corps agité de mouvements convulsifs; ses traits se contractèrent d'une façon épouvantable.

Tout à coup elle éclata d'un rire strident, elle bondit en avant en s'emparant vivement de la chevelure fumante encore, elle la pressa sur sa poitrine en s'écriant d'une voix qui n'avait plus rien d'humain :

— Mon enfant) ah! le voilà, le voilà, c'est lui; mon enfant!

Elle retomba alors accroupie sur l'herbe, etdésormais insensible à tout.ce

qui se faisait autour d'elle, ne voyant, n'entendant plus rien, elle se mit à bercer cet horrible trophée, en chantonnant à demi-voix une de ces douces et mélancoliques chansons créoles avec lesquelles les femmes de ces pays endorment leurs nourrissons.

Les aventuriers, spectateurs impassibles jusque-là de cette scène horrible, poussèrent une exclamation d'horreur et se détournèrent presque avec épouvante.

La comtesse Hermosa de Casa-Real avait enfin reçu le châtiment terrible de tous ses crimes : elle était folle I

— Le Wacondah est juste, il Ta transportée dans la terre des Esprits! dit le chef sioux avec stupeur.

— Àhl s'écria le comte de Warrens en la regardant douloureusement, Dieu a trop puni cette malheureuse.

— Non, reprit le colonel, car elle ne souffre plus maintenant. La folie de la comtesse la sauvait de la barbarie des Indiens. Désormais, elle était sacrée pour les Peaux-Rouges, qui de même que les

nations orientales, ceci esta remarquer, professent un respect instinctif pour les aliénés.

Le comte de Mauclerc était effroyable à voir; il n'avait plus figure humaine; les Indiens, excités par les tortures qu'ils lui infligeaient, s'acharnaient sur lui avec une rage infernale.

Le colonel Martial Renaud, le rude soldat, se sentit lui-même ému de pitié.

— Ce misérable souffre trop, murmura-t-iî, ce supplice est effroyable ; il faut en finir et tromper la haine de ces démons.

En prononçant ces mots, il détacha un revolver de sa ceinture, l'arma, ajusta froidement le malheureux prisonnier, qui lui jeta un regard de reconnaissance et lui cria : Merci 1 d'une voix déchirante, et il lui brûla la cervelle.

Les Indiens, dont la rage était ainsi trompée, n'osèrent cependant faire aucune observation, tant leur respect était grand pour leurs hôtes.

Le comte de Varrens, guidé par le chef sioux, quitta alors la clairière et se rendit au calli où Edmée de l'Estang l'attendait en compagnie du Breton.

En s'apercevant, les deux fiancés, par un mouvement tout instinctif, s'élancèrent dans les bras l'un de l'autre sans pouvoir prononcer une parole, puis ils fondirent en larmes.

Enfin ils étaient réunis 1

L'ange gardien avait définitivement vaincu le mauvais ange.

Ils regagnèrent la clairière àpetits pas;lamain dans lamain, brodant à qui mieux mieux sur ce thème, vieux comme le monde, et qui pourtant est toujours nouveau; car il est l'expression la plus sublime de la félicité humaine : aimer, ce résumé de la vie tout entière.

Lorsqu'ils pénétrèrent dans la clairière suivis de l'Épervier et de Yann Mareck, qui se sentaient attendris, malgré eux, à la vue d'un bonheur si vrai, toute trace de supplice avait été déjà soigneusement enlevée par les soins des Peaux-Rouges et sur la prière des aventuriers.

La comtesse de Casa-Real elle-même avait disparu.

Les Indiens l'avaient emmenée sous le couvert; la malheureuse, inerte, domptée par la folie, s'était laissé conduire sans résistance.

Les aventuriers," pour faire honneur à l'hospitalité indienne, demeurèrent jusqu'au lendemain au lever du soleil dans le camp desSioux, puis ils firent leurs adieux, remontèrent à cheval et reprirent le chemin de la ville.

La comtesse fut laissée au milieu des Indiens, pour qui elle était devenue digne de respect par sa folie.

Depuis lors on n'a plus entendu jamais parler d'elle.

Est-elle morte? Est-elle vivante ?Nul ne saurait le dire.

Peut-être traîne-l-elle encore errante au milieu des déserts, à la suite de ses maîtres farouches, les restes de sa misérable existence !..♦

Dieu lui a-t-il pardonné?

Huitjours plus tard, au lever du soleil, le brick L'Èdaireur donnait, toutes voiles dehors, dans la passe de Golden-G-ate, doublant majestueusement l'île d'Alcatraz.

Bientôt après, il n'apparaissait plus en haute mer que comme l'aile d'un alcyon se jouant gracieusement sur la lame.

WÉclctireur emportait tous nos amis.

Ils. venaient en lin d'accomplir la terrible mission que, à leur départ de Paris, leur avait conliée la Vente suprême.

Ils rapportaient, en outre, des trésors incalculables, abandonnant peut-être pour toujours les rives de la Californie.

Ils se dirigeaient, toutes voiles dehors, vers cette mystérieuse île d'Amsterdam située aux confins du monde, où ils étaient impatiemment attendus par les frères qui s'y étaient réunis de tous les points du globe.

Puis, ce devoir accompli, ils devaient retourner en France, à Parts, reprendre la tâche de régénération sociale, à laquelle ils s'étaient si généreusement dévoués.

Ici se termine le premier épisode de l'histoire que nous avons entrepris de conter à nos lecteurs, épisode qui n'est en réalité que le prologue de ce drame terrible que nous avons intitulé les Invisibles de Paris, et dont peut-être nous dirons dans un avenir prochain le dénouaient, si le lecteur s'est Intéressé à des personnages qui ne sont pas aussi fictifs qu'il le pourrait supposer. ,

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