CHAPITRE XIII
Lm religion mudétonc. — Part peraonneUe d« Zoroaifa-e i dégigtr.
— A l'origine, ci culle, ni pi&res. — Réciter le Vendidad eac tout.
— Eicellence de la prière et du travail. — Gaité n6:esaaire. — Tolérance maidéenne. — L'alhonié, ou prêtre. — Commencenieal» d'un culte. — Influence dei magei louranieni. — Temples. ^~ Les feui sacrés. — Formalion d'un corps sacerdotal, — Rites. — 01seaUK fantastiques. — La confession des péchés. — La communion.
— La prière des agoniiania. — Multiplicatioa de* priirei. — Politique religieuse de Zoroastre.
ANS les livres attribués à Zoroastre se trouve incontestablement la forme originale de la grande religion iranienne.
Pour la découvrir, cette forme originale, il faut dégager l'œuvre proprement dite du réformateur, de tout ce que ses successeurs y ont introduit en vue d'un intérêt personnel. Ce travail d'élimination critique étant achevé, deux parts doivent, en outre, être faites du fonds primitif. Il importe de séparer les premières formules du réformateur, de celles que les événements lui imposèrent^ des
idées qu'il dût accepter ou imaginer, soit pour défendre son œuvre attaquée, soit pour la rendre accessible à l'esprit du peuple, ou encore pour l'adapter à l'accueil que recevaient ses leçons. Ainsi réduit à son expression première, peut-être le Zend-Avesta ne donnerait-il pas une religion zoroastrienne dans le sens positif du mot. On n'y trouverait pas de sacerdoce, et en conséquence pas de culte, et pas de prêtres. Ce que veut Zoroastre, avant tout, c'est que l'on connaisse sa loi; aussi ordonne-t-il que chaq\ie mazdéen récite le Vendidad. Si le maz3éen ne sait pas la loi, s'il ne sait pas la réciter, il doit se la faire lire. Réciter, lire ou entendre lire les paroles sacrées, telles sont les bases de la réforme. La récitation, à elle-seule, est une purification, le Vendidad le dit positivement.
Des textes bien formulés, des prières bien dites, suffisent pour détruire les œuvres du démon, matérielles et morales, le mensonge, la corruption du cœur, l'eflFet des mauvaises pensées, les « douleurs qui obsèdent les jointures » aussi bien que les « obsessions des génies femelles, des péris », et les rhumes qui procurent « une salive pourrie », et les fièvres « qui donnent une sueur nuisible ». La prière enrichit le pauvre, elle accomplit l'égalité sociale, elle « élève le petit à la hauteur du grand, du puissant ». Par la prière, par la connaissance et la pratique de la loi, le roi des Iraniens lui-même verra son royaume agrandi. Si personne ne s'instruit de la parole d'Ormuzd, « la maison, la rue, la ville, la province, tout passera dans l'injustice et dans la mort » .
La prière est l'ennemie victorieuse du démon de la stérilité et du démon des tempêtes. Il faut prier, prier beaucoup, prier toujours. Le citadin, maître de maison, doit prier « au commencement du premier tiers de la nuit » ; le laboureur, « au commencement du deuxième tiers ». La prière de l'aurore est annoncée par le chant du coq; c'est la meilleure des prières; « elle procure la victoire et donne la santé ». Le rôle pieux du coq l'a fait animal supérieur dans tout l'Iran. De nos jours encore, en Perse, le coq blanc est un objet de vénération.
Le culte primitif de Zoroastre n'exigeait des mazdéens que des prières à l'Étemel, à Ormuzd, aux Amschaspands, aux Izeds, aux éléments divins, aux êtres épurés, et surtout à la loi, cette « parole sacrée », éloignant les démons. « Aucun de ceux, dit Zoroastre, qui exécutent ce que j'ordonne, ne sera affligé, ni exposé à la mort accidentelle, à l'envie, à la crainte du châtiment ». Il dit à ceux qui prient, comme il a dit à ceux qui travaillent : Vous vivrez !
Les jours de grande prière, qui doivent être célébrés en commémoration d'un grand événement, — les gâhanbars, — sont des jours de réjouissance. Le mazdéen qui travaille et qui prie doit être gai, se bien nourrir, croire au bonheur. Les destours qui succéderont à Zoroastre, les mobeds et les herbeds, compliqueront singulièrement cette simplicité ; ils emprunteront à des peuples corrompus des pratiques bizarres, des rites grotesques, des réglementations sévères, absolues; mais l'esprit du réformateur brillera toujours d'un éclat très pur parmi tant de sco-
ries, et il sera loisible à tout mazdéen de le reconnaître et d'y revenir. Lorsque les Parses, chassés de l'Iran, feront appel à l'hospitalité des Hindous, ceux-ci leur demanderont, comme gage, d'expliquer la loi, de ne point porter d'armes, d'adopter le langage indien, de laisser leurs femmes libres et non voilées, de célébrer leurs mariages suivant l'usage indoustanique, après le crépuscule. Les mazdéens lurent sérieusement la loi de Zoroastre avant de s'engager, et ils n'y trouvèrent rien qui pût les empêcher de souscrire à ces conditions. Ils satisfirent aux désirs de leurs hôtes, très simplement, très correctement.
Nulle représentation religieuse, aucun dieu sculpté, ni dans la pierre, ni dans le bois. La nature entière est le grand temple des Iraniens; les Perses n'en auront point d'autres; l'image d'Ormuzd, symbolisée dans sa pureté immatérielle, c'est le feu. Et encore l'adoration de « la flamme », du feu, postérieure à Zoroastre, n'étaitelle pas inscrite dans les commandements primitifs du Zend-Avesta. Il en est de même de ces holocaustes, de ces sacrifices sanglants dont se rougiront plus tard les mains des prêtres de certaines sectes persanes, et qui sont absolument contraires à l'esprit mazdéen, aux préceptes du législateur.
Le culte, s'il est permis de donner ce nom aux premières pratiques religieuses des mazdéens, est embryonnaire. L'athorné, cet homme plus spécialement chargé, dans la communauté iranienne, de conserver avec la parole sainte, matériellement, la tradition de la réforme en-
tamée, ne jouit d'aucune prérogative, n'est revêtu d'aucun caractère sacré. Lorsque la fin de Zoroastre sera proche, lorsque U réforme, plus religieuse que ne l'aurait voulu le réformateur, aura fait de l'athomé un prêtre véritable, il officiera peu.
Il est une faute pour le rachat de laquelle la loi exige l'of&ande à un athorné des ustensiles nécessaires à la célébration du culte. C'est un couteau pour couper la viande, un penom (sorte de jugulaires), du bois pur (pour le teu), un havan (calice), une soucoupe (patène), le hom (du vin), et le barsom (espèce de balai fait de branchettes reliées). La libation par le hom, la communion par le partage de la chair grillée, voilà tout le culte. Le hom de vin, ou de tout autre liquide fermenté, ne semble pas avoir rempli le calice des premiers athomés. Au commencement, l'eau pure, seule, était bue par le prêtre. Nulle autre particularité de costume que « la ceinture » caractérisant l'Iranien au point de vue social et non religieux.
L'athomé sait la loi, et il la conserve; il sait les prières, et il les dit. Lorsque les destours, successeurs de Zoroastre s'étant approprié le monopole du culte, se chargeront de prier seuls pour tous, le formulaire de leurs oraisons conservera le pur esprit zoroastrien. Un officiant, par exemple, — le raspi, — se tournant vers le peuple, les bras levés, exprime le vœu « que la paix soit avec les fidèles mazdéens » ; un autre prêtre, — le djouri, — parlant au nom du peuple, « souhaite que la paix soit avec l'officiant». ATépoque de Zoroastre, certainement,
il n'existait pas d'intermédiaire, de diacre répondant, entre le peuple et Tathomé; l'athomé appartenait au petiple complètement; et c'était un acte simple, naturel, que la prière. « Que la pureté soit avec vous », disait le prêtre au peuple; « et avec vous », répondait le peuple.
L'œuvre de Zoroastre ne fut pas l'exacte réalisation de son rêve ; ses coadjuteurs ne durent pas toujours le ser\nr fidèlement. Le souverain qu'il avait choisi comme une force nécessaire, lui imposa des conditions, ou l'obligea, tout au moins, à des modifications prudentes; le peuple eut des désirs immodérés, des excès de zèle, des exigences brutales; la politique elle-même faussa les intentions du législateur. Les superstitions étrangères, notamment celles des Touraniens, eurent une influence sur le développement de l'idée zoroastrienne. Les puissances infernales, les « génies du mal », exigèrent des pratiques entachées de sorcellerie, et les Iraniens n'osaient pas tous renoncer à ces pratiques, encore moins chasser les ce mages » qui dressaient des autels au démon, se ren« daient processionnellement à ces autels, égorgeaient des victimes, versaient des libations et proféraient de mystérieuses formules. Le mazdéisme tournait au magisme, ainsi, souvent. L'Ormuzd des mazdéens s'accouplait à l'Ahriman des dewiesnans.
L'influence des hordes qui vivaient au nord de l'Iran, des Touraniens, explique les hésitations, les difficultés de la réforme zoroastrienne. Le premier chapitre du Vendidad dénonce comme essentiellement corruptive l'œuvre des magiciennes et des magiciens, l'adoration des
génies mâles et femelles, dews et péris, « la crainte respectueuse » qu'inspire le dieu du mal, Ahriman. Zoroastre veut précisément détruire ces superstitions chez les Iraniens, en même temps qu'il combat les coutumes sociales également empruntées aux Touraniens, et déplorables, telles que l'abandon des cadavres, le dédain des soins corporels, l'oubli de la propreté, le dérèglement des passions, l'abus stérilisant de l'amour, la disparition de l'idée de famille et de peuple, l'habitude des pourritures morales et matérielles.
La critique se demande, parfois, si les mages, ces sorciers qui furent des prêtres, venaient du nord ou de l'ouest, lorsque les Iraniens en furent infestés. Ils ne venaient pas, ils étaient, au nord, à l'ouest et au sud de l'Iran primitif. Ils vivaient avec les Touraniens; ils pressaient, avec eux, le peuple d'Ormuzd, de toutes parts, s'insinuant continuellement chez leurs adversaires. Zoroastre maudit les sorciers dès les premiers mots qu'il prononce; et son imprécation n'a pas encore frappé les échos environnants, que déjà Tinfluence pernicieuse des sorciers a dénaturé le ton des invectives qu'il a lancées contre eux, et le sens de la loi. Le réformateur subit luimême l'influence des mages touraniens. Veut-il exprimer la grandeur de l'ized Seroch « aux yeux d'or », il le place sur un lieu élevé, sur l'El-Bordj, près d'Ormuzd, et il imagine, pour sa demeure, un magnifique palais, « une maison de victoire que cent colonnes différentes soutiennent ». C'est un temple cela, et, certainement, du temps même de Zoroastre, les architectes auraient donné
la forme précise d'un monument religieux à Tidée du réformateur, s'ils eussent eu sous la main, de Tor et des marbres.
S'il est relativement facile de voir, dans le Zend-. Avesta, tout ce qui y fat introduit par l'esprit touranien, comment y distinguer ce qui fut accepté, subi par Zoroastre lui-même, de ce que les mages y introduisirent de force, plus tard ? Il n'y eut jamais, il n'existe encore qu'un seul tyçt de monument reli^eux zoroastrien ; c'est VAtesch'gdh, le pyrée, foyer où des prêtres entretiennent la flamme d'un « feu sacré » ; nul ornement, pas de statues, pas d'images. Quelquefois, cependant, sur les parois du temple, on voit, en gravure grossière, dans un faisceau de roides langues de feu, la face informe d'un Ormuzd.
Zoroastre, personnellement^ n'avait sans doute pas désiré que la flamme devînt sacrée; il préférait, avec un sens utilitaire très radical, reporter à l'eau les hommages mystiques des Iraniens; et c'est ainsi qu'il individualisa l'eau suprême, primordiale, la source ArdcTUisour sortant « du nombril de l'Al-Bordj ». Du feu, le réformateur ne se servit que comme d'une image caractérisée, exprimant l'ardeur réchauffante d' Ormuzd, son émanation, son « fils », textuellement. Mais les mazdéens s'exagérèrent la leçon de Zoroastre, ou bien imposèrent leur préférence au législateur, et le Vendidad consacra l'importance du bûcher. Celui qui osa « porter la main sur le feu » devint coupable, et très méritant fat celui qui entretint le foyer « d'un bois sec », fait pour briller.