CHAPITRE IV
Avons-nous donné, nous autres de race gauloise, franque ou latine, à la fleur de Saint-Louis la place à laquelle elle a droit dans nos jardins et dans nos parcs ? Cette fleur orne le blason des vieux rois, et nous aimons, nous vieux républicains de Suisse comme vous les enfants de la vieille terre gauloise, à la voir figurer sur les bijoux que portent nos épouses, nos mères ou nos sœurs ou sur les meubles dont nous aimons à nous entourer. Chateaubriand n’avait-il pas pour blason de queules semé de fleurs de lys d'or ? Xl est, dans nos cantons romands, plus d’une famille noble et plus d’un paysan d’antique souche dont la fleur de lys orne les armes et anoblit le cachet.
La belle fleur bleue de l'Iris de Germanie a dû de bonne heure éveiller l'attention des âmes aux goûts relevés et les troubadours d'antan ont dû la chanter pendant les nuits claires. La noble châtelaine l’a certainement cueillie au moyen âge, en a respiré le subtil et doux parfum et en fit probablement transporter des touftes, elle première, dans le préau du castel noir.
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Dans les jardins de nos pères elle a fleuri de tous temps et c’est elle qui a le mieux égayé notre enfance car si elle n’a pas l'éclat des roses elle n’en a pas non plus l’épine. Pour ma part c’est l’Iris bleu clair (pallida) qui brille au premier rang sur le fond lumineux et rayonnant de mes impressions d'enfance. Dans le jardin de notre vieux patrimoine il formait des touffes respectables et presque une haïe sur le bord du chemin qui menait à la ferme. Il y protégeait les plantes délicates contre la dent des bestiaux ou la brutalité des charretiers. :
Dans les jardins de nos jours, peignés, soignés, transformés en tapis multicolores, dans la pelouse bien rasée et très régulière, où tout est systématiquement installé, contrôlé, ajusté, il n’y a pas de place pour ces êtres robustes et rustiques qui croissent à la bonne franquette, se forment en touftes serrées et pas toujours très propres et produisent des feuilles impossible à dompter et à maintenir dans un certain cadre. Ce feuillage de sabre où d'épée, roide, guerrier et fier est une anomalie en ce siècle où tout doit se plier à la loi de la bonne facon, des manières aimables, de la politesse qui n’est souvent que de l'hypocrisie. Pourtant la fleur, elle, est gracieuse et distinguée et rachète bien par son élégance ce que le feuillage à de trop hardi et de trop agressif. Ne dirait-on pas un couple du moyen âge dans cet époux guerrier, fier et altier qu'est le feuillage et l’'exquise douceur de cette châtelaine qui trône au-dessus des sabres dressés ?
Dans le jardin pittoresque et naturel, que nous
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préchons depuis plus d’un quart de siècle, dans ce jardin qui est une scène de la nature transportée aux portes de nos maisons, un Coin de montagne, souvent, amené à la portée de tous, l'Iris quel qu'il soit a sa place marquée. Il ornera la rocaille, le talus aride, la pente ensoleillée; il hantera les lieux frais et humides ou les bords des bosquets car, parmi les nombreuses espèces et variétés du genre il en est, nous l’avons vu, pour toutes les situations. Et puis, c’est surtout la fleur des collectionneurs, celle de l'amateur tel qu'il existe partout dans les pays anglo-saxons mais qui est devenu rare chez nous.
D'autre part le paysagiste, l'artiste qui comprend la nature et sait parler à notre esprit et à notre cœur aura toujours la place d'honneur pour l'Iris qu'il soit lævigata (Kæmpferi), sibirica, Pseudo-acorus, fulva, etc. c'est-à-dire paludéen, ou qu'il soit saxatile et xérophile comme les espèces du groupe Germanica ou Pogoniris, ou bien encore qu'il appartienne à la grande section des Iris de jardins et de pleine terre ordinaire constituée par les Apogon.
Il est pourtant en France quelques collectionneurs ardents qui cultivent l'Iris avec amour: c'est un Octave Mirbeau, dont le jardin de Carrières sous Poissy renfermait lorsque je le vis en 1895 une collection superbe; c’est le peintre Claude Monet à Giverny, c'est, ici ou là, un artiste perdu dans la foule qui savoure en paix et avec passion, les joies de l'Iridomanie.
Et puis ce sont les horticulteurs français qui, l’un après l’autre, nous offrent des collections merveilleu-
ses dont nous admirons les expositions tous les printemps. C’est un Honoré Defresne, c’est un Millet, c’est la maison Vilmorin, qui veut soutenir sa vieille réputation, et ce sont les jeunes qui nous suivent qu'on voit relever le drapeau à la fleur de lys, cultiver et collectionner la fleur de la Messagère de Junon dans nos pays de langue française.
Que si l’on reproche à cette fleur d’être éphémère, de n'avoir qu'un printemps, de ne rien offrir à l’automne, je répondrai que l’homme devient d’une exigence maladive à l’égard des plantes. Je suis de ceux — hélas combien en est-il encore ? — qui estiment avec le vieux Lafontaine que
« Dieu fait bien ce qu’Il fait, sans en chercher la preuve Dans tout cet univers, dans la Nature je la trouve. »
et qu'il ne nous appartient pas de violer la loi naturelle. Vous devenez blasés, sceptiques, langoureux : vous ne trouvez plus de goùt à la vie, savez-vous pourquoi ? C’est parce qu'il n’y a plus en vous le désir; c’est que vous avez trop tout à gogo, vous êtes saturés. Comment voulez-vous jouir réellement du printemps quand vous avez tout l'hiver durant, anticipé sur la saison du renouveau et joui des bienfaits qu'il apporte. N'ayant pas été privés de fleurs, vous n’avez pas de désirs ou du moins ce désir est-il très mitigé et vous ignorez le bonheur intense qu'il y à à saluer le renouveau, à revoir telle corolle dont on a été sevré pendant 10 ou 11 mois. Ce bonheur est comparable à celui qu'on
éprouve quand, après une montée ardue et pénible, on salue le sommet de la haute montagne et l’on peut admirer le panorama; ou bien, encore, à celui qui nous pénètre quand, après une bonne course, un exercice qui vous a fatigué le corps. on arrive au home aimé, on peut se délasser auprès du foyer et s'attabler avec le meilleur appétit du monde. Pourquoi les sports pourquoi les courses, pourquoi la fatigue du corps si réconfortante et si salutaire sinon parceque tout cela vous donne un regain de désir et la possibilité de les assOU VIT ?
Il en est de même dans le monde des fleurs, des fruits et des plantes. Toutes ces primeurs dont on nous sature, toutes ces impressions prématurées dont on nous gave, tout cela est faux et absolument préjudiclable à notre bonheur. Le désir de trouver ceci ou cela n'existe plus pour celui qui a tout à satiété et qui ne connaît plus les saisons. Il faut rester fidèle à la discipline céleste: tel était le principe d’un vieux pharmacien du Jura, mort dernièrement et qui fut, de tous les hommes que j'ai connus, celui qui était le plus heureux. Il rayonnait autour de lui le bonheur dont son âme était pleine et nul n’a laissé de son passage sur la terre une trace plus lumineuse que ce vieux Papa Andrae qui s'est occupé de reboisement, de musique, d’alpinisme, de botanique, de minéralogie, de poésie, d’entomologie, de chimie, d’évangélisation et de qui, des Alpes au Jura, tout le monde a reçu quelque bien. Il faut accepter les choses telles qu’elles nous sont offertes, disait-il, et ne pas vouloir tout avoir à la fois.
Lisez Alphonse Karr, étudiez sa vie et dites s'il n’a pas joui des fleurs parce qu'il savait les attendre et en accepter la privation quand il le fallait.
C’est pourquoi je n’ai jamais aimé les fleurs forcées et offertes hors de temps — que les fleuristes qui me liront me le pardonnent — et c’est pourquoi, quand je vois que les Allemands commencent à forcer les Iris, je n'en suis pas enthousiaste. Malgré cela je dois signaler, pour être complet, un article intéressant de M. Moreau fils, horticulteur à la Garenne de Gueux et paru dans le Journal de la Société d’horticulture d’Epernay, dans lequel l’auteur donne des renseignements sur
la manière très simple et très facile de forcer l'Iris ger-
manica.
D'ailleurs, l'Iris ne nous offre-t-il pas, dans le jardin, maintes fleurs délicates pendant les mois d'hiver k Nous
avons vu que le groupe Juno renferme bon nombre
d'espèces rustiques ou mi-rustiques dont nous pouvons orner nos jardins ou nos demeures. Il y a aussi des Xiphions tels que reticulata et ses nombreuses formes, il y a les alata, les tuberosa, Sophonensis, Bakeriana, hastrioides, Danfordiæ et beaucoup d’autres dont nous avons donné les descriptions.
A propos des Iris lævigata, si merveilleux au Japon, que tous les voyageurs qui les ont vus en rapportent un ineffaçable souvenir. je reproduirai ici, pour terminer, une note que j'avais publiée l’an dernier".
1 Journal d’horticulture suisse, 1904, n° 5.