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Les Irlandais en Amérique avant Colomb [microforme]

L'Irlnde au moyen âge ne fut pas seulement la terre des saints, mais aussi le pays des voyageurs. Énergiques et remuants, fiers de leur indépendance, les Irlandais semblaient avoir hérité des qualités de leurs ancêtres légendaires, les Phéniciens !, Comme eux ils aimaient le changement et l’activité, comme eux ils n’hésitaient pas à porter dans d’autres régions leur génie d'entreprise. La mer, qui de toutes parts les entourait, les attira de bonne heure, Elle parlait à leur imagination avec sescouleurs changeantes, ses horizons mobiles et les merveilleux phénomènes dont elle est le théâtre. Aussinecraignaient-ils pas d'affronter ses orages sur leurs barques? recouvertes de cuirs grossièrement cousus, qui rappellent les baïdares des modernes Esquimaux, et qui déjà frappaient d'étonnement les marins de lantiquité. « Un peuple nombreux s’agite là, écrivait Avienus #, ayant l'esprit fier et une grande activité. Tous sont livrés exclusivement aux soins du commerce, ils traversent la mer dans leurs canots, lesquels ne sont pas construits en bois de pin ou de sapin, mais fabriqués en peaux et en cuirs. »

Ce fut surtout quand l’île devint chrétienne que les Irlandais éprouvèrent comme un impérieux besoin d'aller chercher et de porter au loin la science et la foi. L’Irlande mérita bien le surnom d’Ile des Saints, à cause du grand nombre de ses monastères, de l'instruction de ses prêtres et surtout de l’entrainante ardeur de ses missionnaires. On les trouvait dans tous les pays et sur toutes les mers d'Occident. Dans leurs visions mystiques s’offraient à eux des peuples à initier à la loi du Christ. Excités par la lecture des livres saints et des ouvrages scientifiques! alors connus, et comme enfévrés par l'habitude

1. De Rougemont, l'Age de bronze, pp. 255, 371. — De Lasteyrie, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1867.

2. Le corium, curica ou curach des anciens Celtes est décrit par César (De Bello civili, 1, 54), Lucain (Pharsale, IV, 13025), Pline (Hist. naturelle, NII, 57), Solin (Polyhistoria, 72).

3. Avienus, Ora maritima, 98-107. Multa vis hic gentis est, — Superbus animus, efficax solertia — ...Non hi carinas quippe pinis texere, — acereve norunt. Non abiete, ut usurest, — Curvant faselos ; sed rei ad miraculum, — Navigia junctis

semper aptant pellibus, — Corioque vastum sæpe percurrunt salum. 4. Dicuil (De mensura orbis terrae, ÿ NII, édition Letronne) cite Priscien, Solin, Pline, Isidore de Séville, Philoemon, Xénophon de Lampsaque, Pythéas et Onésicrite.

i LES IRLANDAIS EN AMERIQUE AVANT COLOMB.

de la méditation religieuse en face de l'Océan, les saints d’Erin, à partir du vi: siècle, cherchent des mondes inconnus à conquérir à la foi nouvelle. Pendant que Columbat et ses disciples immédiats parcourent, la croix en main, l’Europe barbare, d'autres moines, leurs compatriotes, s'aventurent sur l'Océan et ont la gloire de découvrir des peuples ignorés et le bonheur d’en faire des chrétiens. Vers l’an 565, se trouvant à la cour de Brudeus, roi des Pictes, en présence du chef des Orcades, Columba avait déjà l’occasion de recommander à ce dernier? quelques-uns de ses moines qui s'étaient aventurés sur l'Océan. « Quelques-uns des nôtres, lui dit-il, ont émigré dernièrement avec l'espoir de trouver un pays désert, dans la mer impénétrable ; peut-être après de longs détours arriveront-ils aux îles Orcades ; fais donc des recommandations pressantes à ce chef, dont tu as les otages en ton pouvoir, afin qu’il ne soit pas fait de mal aux nôtres dans la limite de ses États. » Les successeurs immédiats de Columba suivirent son exemple et continuèrent leurs périlleux voyages, Dans les siècles suivants.ce mouvement d'émigration s’accentua encore. « Les essaims sacrés des moines irlandais, écrivait saint Bernard, se sont répandus sur toutes les nations étrangères. On aurait dit une inondation, » « L’'habitude des voyages est devenue chez eux une seconde nature », disait au1x° siècle Walafrid Strabon5, et un autre de ses contemporains s’exprimait en cestermes : « Que dire de l'Irlande, qui, méprisant les dangers de l’Océan, émigre presque toute entière avec ses troupeaux de philosophes et descend sur nos rivages ? » Ces troupeaux de philosophes, dont il est ici parlé nonsans une nuance d'ironie, avaient été organisés en confréries par Columba et par ses disciples immédiats. On les nonimait tantôt les Culdées, c’est-à-dire, d’après une étymologie assez contestable, les Cultores Dei, tantôt les Papae, c’est-à-dire les Cleres’. Leur fondateur leur avait donné pour costume la tunique blanche#, sans doute par allusion au plumage de l'oiseau symbolique dont il portait le nom. Les Papae conservèrent pieusement cette iunique, qui devint

1. La vie de Columba a été écrite par Adamnan, et insérée dans la collection des Bollandistes, à la date du 2 juin. Elle a été rééditée par W. Reeves, Dublin, 1857. On peut encore consulter sur Columba Mackenzie, Scotch wrilers ; — Butler, Life of the saints; — Johnson’s, Journey to the Western Isles.

2, Adamnan, ouvr. cité. « Aliqui ex nostris nuper emigraverunt, desertum in pelago intransmeabili invenire optantes, qui forte post longos circuitus Orcades deveuerunt insulas; huic regulo, cujus obsides in manu tua sunt, diligenter commenda ne aliquid adversi intra terminos ejus contra cos fiat. »

3. Voir la prophétie de saint Mochta de Lughmogh dans la Vie de Columba par Adamnan : « Nomen Columbae per omnes insularum oceani provincias divulgabitur notum. »

4. Saint Bernard, Vie de saint Malachie, p. 5. « In exteras etiam nationes, quasi inundatione facta, illa sese sanctorum examina effuderunt. »

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