Cité par Montalembert, Moines d'Occident, IX
6. D. Bouquet, Préface de la vie de saint Germain, t. NI, p. 503. « Quid Hiberniam memorem contempto pelagi discrimine, pene totam cum grege philosophorum ad nustra littora migrantem. »
7. Ce mot est actuellement réservé par les catholiques pour désigner le souverain pontife, mais on le retrouve, sous une forme plus ou moins altérée, et avec le même sens, dans l'allemand p/affe, le russe pop, le polonais pop, le magyar pap, et le finnois pappi.
8. Papae vero propter albas vestes, quibus ut clerici induebantur, vocati sunt, unde in teutonica lingua ommes clerici ES dicuntur (Breve Chronicon Norvegiae, dans Monumenta historica Norvegiæ (1880), pp. 89, 208).
pour eux comme un signe distinctif, et la transportèrent dans tous les pays où les entraîna leur humeur voyageuse.
Nous n'avons pas à raconter ici les courses, soit des Irlandais, soit des Papae, à travers l'Europe barbare ou le bassin de la Méditerranée. Attachons-nous à leurs pas seulement dans la direction de l'Atlantique et des régions occidentales, où ils feront d'importantes découvertes et réussiront même à fonder des colonies.
Il y a deux parts à faire dans ces voyages : la première, toute de tradition, mais de tradition persistante, est marquée par des légendes soit d’origine païenne, soit d’origine chrétienne. La seconde repose sur des témoignages plus authentiques; elle est marquée par les voyages des Papae dans l'Atlantique et par la colonisation de l'Irland It mikla ou Petite Irlande. Nous les étudierons successivement.
Le premier de ces Irlandais au cœur intrépide dont la légende a conservé le souvenir se nommait Condla le Beau, IL était fils de Conn Cet Chathae, roi d'Irlande de 123 à 157 de notre ère. Un jour, se trouvant avec son père sur le sommet de l’Usnech, dans le Meath, une femme lui apparut et lui annonça qu’elle habitait « le pays des vivants, où l’on ne connaît ni la mort, ni le péché, où l’on est perpétuellement en fêtes ». Elle l’invita à le suivre : « Viens avec mai, Condla le Rouge, au cou tacheté, à la belle face et aux joues vermeilles, tu ne perdras rien de ta jeunesse ni de ta beauté jusqa’au jour du terrible jugement. » Le vieux roi, qui l’entendait sans la voir, recourut aux incantations des Druides pour se débarrasser des obsessions de l’inconnue ; elle disparut en effet, mais en jetant à Condla une pomme. Le jeune prince tomba aussitôt dans une noire tristesse, il repoussa toute nourriture et toute boisson, et ne mangea plus que de cette pomme, qui restait intacte. Au bout d’un mois, l’inconnue reparut et renouvela son invitation. Conn surpris, car il entendait sans voir, interrogea son fils. « Je suis bien perplexe, répondit ce dernier. J'aime les miens par-dessus tout, mais le chagrin me ronge à cause de la dame. » Celle-ci dit alors d’une voix mélodieuse : « Beau jeune homme, pour être exempt de la tristesse que te causent tes devoirs, c’est dans mon curach (esquif) de cristal que nous devons nous réunir, si nous voulons gagner le tertre de Boadag. Il est une autre terre qu’il y aurait profit à chercher. Bien qu’elle soit éloignée et que le soleil baisse, nous pouvons l’atteindre avant la nuit. C’est le pays qui charme l'esprit de quiconque se tourne vers moi. »
1. La légende de Condla a été conservée par le Leabar na h uidhri, ou livre dela brune peau, ainsi nommé à cause de la couleur du parchemin sur lequel est écrit le manuscrit. L'auteur du poème se nommait Moelmuiré. Il vivait vers l'an 1000. Le Leabar na h uidhri a été publié en 1870 par l’Académie royale d’Irlande. La légende de Condla a été rééditée et traduite en!anglais par J. 0. Beirne Crowe dans The Jouraal of the Royal historical and archaeological Association of Ireland, 1874, 4° série, t. III, p. 1. Voir également Ernest Windish, /rische texte mit Woerterbuch, Leipzig, 1880, et surtout Beauvois, la Grande Terre de l'Ouest d’après les documents celtiques du moyen äge (congrès américaniste de Madrid), 1881 ; id. l'Elysée transatlantique et l'Eden occidental (Revue de l’histoire des religions), 1883.
À peine eut-elle achevé, que Condla se jeta dans le canot de cristal, qui bientôt disparut dans un lointain brumeux. Depuis ce jour personne n’a revu Condla.
Cette légende était populaire en Irlande. On la retrouve sous diverses formes, et modifiée par les civilisations et les religions différentes ; mais le fond subsiste le même : il s’agit toujours d’un voyage par mer, dans la direction de l’ouest, à la recherche d’une terre merveilleuse, et les Irlandais se laissent toujours entrainer avec une singulière facilité à ces lointaines entreprises. Dans une autre légende, presque aussi populaire que la précédente, celle de Cuculain, prince de Cualaigue et Muirthemne, dans l’Ulster, il est question d’un pays situé à l’ouest, au delà de la grande mer. Il se nomme tantôt Diutsid, collines des Fées, tantôt Teu, mag, Trogaigi, la puissante plaine de Trogaigi, et le plus souvent Mag mell ou plaine des Délices. On y trouve de tout en abondance. Les arbres sont toujours chargés de fruits, et tel de ces fruits est assez gros pour nourrir trois cents hommes. C’est là qu’on trouve l'arbre d'argent au sommet duquel brille le soleil, et la fontaine qui ressemble à la corne d’abondance de l'antiquité classique, et la cuve d’hydromel qui ne désemplit jamais, là surtout que vivent des femmes d’une beauté resplendissante, dont la plus belle, Fand, fille d'Ald Arbal, a pourtant été délaissée par son mari Macnannan. Fand a entendu parler du héros Cuculain, et demande sa main, Guculain, qui a déjà femme et maitresse, ne sait trop que répondre et envoie deux fois en reconnaissance un de ses serviteurs. Séduit par les rapports enthousiastes de son messager, il se décide à passer la mer, aborde en Mag mell et épouse la belle Fand, puis il retourne en Irlande auprès de son ancienne femme, la jalouse Emer, mais en compagnie de sa nouvelle épouse. Les deux rivales se rencontrent, mais, au lieu d’en venir aux mains, elles font assaut de générosité. Tout finit par s'arranger, lorsque l'infidèle Macnannan revient chercher Fand; et Cuculain, qui ne peut se consoler de son départ, boit un breuvage magique qui lui donne Poublit,
Un autre héros de Ja légende irlandaise, Léogaire, semble avoir plus volontiers accommodé sa vie aux exigences de sa nouvelle situation. C'était le fils de Cremthand Cass, roi de Gonnaught. Il s'était embarqué pour aller secourir au delà des mers le roi des Sids, Fiacha mac Retach. Il obtint en récompense ja fille de ce dernier et se retira avec elle dans le Dun mag mell ou citadelle de la plaine des Délices. Au bout d’un an de séjour, il revint en Connaught ; mais comme son beau-père l'avait averti que, s’il mettait pied à terre, il ne pourrait pas rentrer au Mag mell, Léogaire resta sourd aux supplications de son père, ct répondit à ses offres d’abdiquer en sa faveur « qu’une seule nuit chez les Sids valait mieux que tout le royaume paternel ». En effet, il alla rejoindre sa femme et gouverner le Mag mell?.
4. Les aventures de Cuculain ne sont connues que par des extraits juxtaposés de textes différents, que le compilateur n’a pas toujours réussi à accorder. On les trouve dans le Leabar na h uidhri (p. 43-50), déjà cité. Cf. E. Windish, /rische texte, p. 205-227. Curry, The Atlantis, 11 juillet 1858, pp. 370-392, 11 janvier 1859, p. 98- 124, 362-309. Beauvois, Elysée lransatlantique, 290-293.
2. Robert Atkinson, The Book of Leinster, sometime called the Book of Glendalough, Dublin, 1880, p. 275-276.
Le Mag mell n’est pas la seule région transatlantique dont il est parlé dans les légendes irlandaises. Il est également question d'autres contrées tout aussi merveilleuses, où abordent les Fianns, ces héros des poèmes ossianiques, dont le nom, parait-il, a été usurpé par les modernes Fenians. Les l'ianns sont les ennemis des Dananns. Ils ont réussi à les expulser d'Irlande, et les ont obligés à chercher un refuge dans les lointaines régions au delà de l'Atlantique, dont on connaissait vaguement l’existence. Les Dananns, bien qu’acclimatés dans leur nouvelle patrie, n'ont pas oublié le sol natal, et y font de temps à autre de passagères descentes. Seulement, comme ils sont devenus magiciens, ils recourent à de misérables artifices pour assouvir leur vengeance. L'un d’entre eux, Avarta, se métamorphose en pirate, se cache sous le nom de Giolla Deacair et entre au service du chef des Fianns, Fionn Mac Cumhail, celui que Macpherson immortalisera bien des siècles plus tard sous le nom de Fingal. Un jour, il entraine à sa suite quinze Fianns et les fait monter sur un cheval diaholique, qui marche plus vite que le vent, et traverse la grande mer. Les flots s'ouvrent devant eux, et bientôt ils abordent dans la grande terre de l’ouest, où les attendent les Dananns. Fionn s'élance à leur poursuite, aidé par deux vaillants compagnons, Feradath et Folt-Leabhar, et, à travers les tempètes et les ténèbres, s'engage dans l'Océan. Ils arrivent près d'une roche à pic dont le sommet se perdait dans les nuages. Fionn réussit à l’escalader et monte sur un plateau ombragé, au milieu duquel coule une fraiche fontaine gardée par un géant. Après mainte aventure extraordinaire, à force de battre la mer et d’errer d’ile en île, les braves Irlandais finissent par retrouver le Danann Avarta, et délivrent leurs compatriotes !.
Le fils de Fionn, Oisin, bien plus connu sous le nom d'Ossian, est aussi le héros d'une légende dont le retentissement fut bien plus considérable, car elle s’est perpétuée à travers les siècles; et la fontaine de Jouvence fait en quelque sorte partie, même à l’heure actuelle, des connaissances populaires. Vers le milieu du xvin' siècle, un barde que l’on croit être Michel Comyn a fondu de vieilles traditions païennes et des légendes chrétiennes et composé un poème ?, dont le principal épisode estintitulé : Tr nan og ou la Fontaine de Jouvence. Oisin, aveugle, chargé d'années, mais ayant toujours conservé la croyance aux divinités de sa jeunesse et le culte idéal de la vertu et du courage, est accueilli par Patrice, le saint national de l'Irlande. Entre le représentant du druidisme et le champion du christianisme s'engagent de terribles controverses. Le vieil Oisin ne peut contenir sa fureur, mais le saint le calme en le priant de lui raconter des histoires du temps passé, et le héros celtique ne résiste jamais au plaisir de se mettre en scène, alors qu'il était jeune et plein d’ardeur. Oisin raconte que, se trouvant avec son père Fionn, il vit un jour apparaître une jeune fille d’une merveilleuse beauté. Elle se nommait Niamh, (la Brillante) et arrivait de la grande terre de l’ouest, le Tir-na-n-0g. « C’est la
1. W. Joyce, Old Cellic Romances, pp. 223-273. — O'Curry, Lectures on the manuscript materials, 316-318.
2. Ce poème a été édité par Bryan O'Looney (Dublin, 1859) et réédité par la Gallic Union, The lay of Oisin in the land of the Young. Cf. Beauvois, Eden transatlantique, pp. 300-307 ; — F. Hately Wadel, Ossian and the Clyde, Fingalin Ireland, Oscar in Ireland or Ossian historical and authentic, Glasgow, 1875.
plus délicieuse contrée qui existe, lui dit-elle, et la plus célèbre au monde; les arbres y sont chargés de fruits et de fleurs; le miel ct le vin y sont en abondance. Une fois là tu ne craindras ni la mort, ni la décrépitude, tu vivras dans les fêtes, les jeux et les festins, tu entendras résonner mélodieusement les cordes de la harpe, tu auras de l'argent, de l'or, beaucoup de joyaux, cent épées, ete, » Oisin accepta sans trop se faire prier l'invitation de Niamh, et, après avoir pris congé de son père Fionn et de son fils Osgar, se rendit à Tir-na-n-0g. Niamh devint son épouse et lui donna trois enfants, mais on se lasse de tout, même du bonheur, Après trois siècles d’une existence bienheureuse, Oisin vou- Jut retourner en Irlande. Niamh consentit à son départ, mais en le prévenant que, s’il descendait de cheval, non seulement il ne reviendrait pas à Tir-na-nog, mais encore aurait son âge réel. Oisin accepta ces conditions et partit. A peine débarqué en Irlande, son désappointement fut grand. Personne ne le reconnaissait. Tous les Fianns étaient morts. Des ronces et des chardons poussaient sur l'emplacement de son ancienne résidence Almhuin, À ce moment, plusieurs hommes l’appelèrent à leur aide, écrasés qu’ils étaient par une lourde dalle. Oisin, sans descendre de son cheval, leur tendit la main, mais la sangle du coursier se rompit, il fut jeté à terre, et devint aussitôt vicux, caduc et aveugle.
Tir-na-n-og, ou, si l’on préfère, la fontaine de Jouvence a, depuis Ossian, été célébrée bien des fois, et c'est toujours à l’ouest que l’ont placée les différents écrivains qui ont raconté cette légende. Cette fiction passionna les Irlandais, portés qu'ils étaient vers le merveilleux, et cela dans une époque où commençaient les découvertes dans l’immensité des mers inexplorées. Aussi bien, même au xvi° siècle, l'Espagnol Juan de Solis, qui pourtant aurait dû être éclairé par l'expérience de ses contemporains, ne partait-il pas à la conquête de cette fontaine merveilleuse où l’on trouvait à la fois la santé et le rajeunissement; et combien de générations, encore après lui, ont-elles cru à l'existence de cette source de vie?
Assurément toutes ces légendes païennes sont étranges et fabuleuses, mais on les a trop dédaignées. Elles cachent toutes un fond de vérité. Siles personnages sont inventés, si leurs aventures ne sont pas croyables, au moins ce qui se dégage de ces histoires c’est la persistance de la croyance à une grande terre occidentale, au delà de l'Océan, et à la fréquence des relations qui existaient entre les Irlandais et les habitants de ce monde transatlantique. Les légendes chrétiennes qu’il nous reste maintenant à examiner sont également remplies d'événements extraordinaires, et les héros dont elles célèbrent les exploits sont sans doute imaginaires, comme pouvaient l'être Condla le Beau, Fionn ou Oisin; mais elles confirment la réalité des voyages entrepris par les Irlandais dans la direction de l’ouest, et à ce titre elles méritent de notre part un examen attentif.
Saint Brandant est le principal héros de la légende chrétienne. Le récit de
4. Sur saint Brandan on peut consulter dans la collection des Bollandistes (édition Palmé, t. IL, pp. 599-603) les Acta Sanctorum maii. — Jubinal, la Légende latine de S. Brandaines, avec une traduction inet'ite en prose et en poésie romanes, Paris, 1836. — Thomas-Wright, Saint Brandan, a medioeval legend of the sea, in english verse and prose (Percy Socicty, vol. XIV), Londres, 184. — Rev. W. T. Rees, Vita
ses aventures a été répandu au moyen âge, non seulement en Irlande, mais dans l'Europe entière, et même il contribua à tourner lattention publique vers ces mers occidentales, où déjà certains savants avaient placé le paradis terrestre, La merveilleuse traversée de cet Ulysse chrétien, qui pendant plusieurs années erre à travers l'Atlantique et découvre, non sans dangers, des iles et des continents, les prodiges, les invraisemblances, les absurdités même de ses aventures ont charmé bien des générations. Raoul Glaber nous rapporte qu’au temps du roi Robert on ajoutait une créance absolue aux fables de la vie de saint Brandani. Irlandais, Gallois, Normands, Anglais, Français, Allemands et Castillans les ont racontées. Elles ont été traduites dans toutes les langues. Peut-être même ont-elles pénétré jusqu’en Orient. En France elles faisaient partie du domaine de la poésie populaire, car nous lisons dans le Roman du Renard :
Je fot savoir lon lai Breton Et de Merlin et de Foucon, Del roi Artur et de Tristan, Del Chievrefol, de saint Brandan?,.
Il est douc indispensable de connaître une légende qui exerça sur les contemporains une si grande influence et détermina quelques-uns d’entre eux à suivre l'exemple du saint.
Brandan était Irlandais. On ignore le lieu de sa naissance. Les Bollandistes la fixent à l’année 460. Il fut conduit, dès sa tendre enfance, à l’abbaye de Cluainschedruil, près du mont Luachra. Ce monastère était dirigé par une sainte femme, Ita, qui prit l'enfant en grande affection et lui fit donner une excellente instruction? Dans ce milieu mystique, entouré de femmes qui exaltaient jusqu’à la passion un esprit déjà tout porté à la ferveurreligieuse, Brandan devint comine l'enfant du miracle. Il jouissait du don de prophétie ; on venait de fort loin consulter les oracles de sa sagesse enfantine. Jeune homme, il
Sancti Brendani, texte latin, pp. 251-954, et traduction anglaise, pp. 575-579 de Lives of the Cambro-British Saints of the fifth and immediate succeding centuries, 1853. — Karl Schrœæder, Sanct Brandan, ein lateinischer und drei deutsche texte, Érlangen, 1871. — Herman Suchier, Notice sur cette légende et texte anglo-normand dans les Romanische Studien d'Ed. Boehmer, Strasbourg, 1871-1875, p. 553-587. — F. Moran, Acta Sancti Brendani, Dublin, 1872. — Francisque Michel, les Voyages merveilleux de saint Brandan à la recherche du paradis terrestre, Paris, 1878, — Paul Gaffarel, les Voyages de saint Brandan et des Papæ dans l'Atlantique au moyen üige (Société de géographie de Rochefort), 1881.