LE RÔLE DU MÉDECIN-LÉGISTE
lation et la jurisprudence, qui doivent s'abstenir, car on n'édicte pas, on n'applique pas des peines sur des conjectures (*). s>
N'est-ce pas ce qui s'impose, encore aujourd'hui, jusqu'à ce que la doctrine ait fait d'autres preuves que celles que nous connaissons ?
Cependant il faut que la question s'élargisse et s'élève, qu'elle sorte du cercle étroit de ces documents matériels où on l'emprisonne, et au moyen desquels on veut extérioriser le crime. Tant qu'il s'agit de savoir si tel criminel est un malade, un aliéné, un épileptique, un infirme, c'est bien le rôle du médecin de se prononcer. Mais, on a beau s'en défendre, il y a autre chose, il y a d'autres questions, dans le problème de la responsabilité, que l'on n'aborde pas en lui-même. On tourne autour du criminel, on surfait tout ce qui n'est pas lui ; lui, on ne l'étudié pas. De quel droit ose-t-on le dire responsable ou irresponsable ?
Aussi, parmi les experts, la plupart se can-
(i) Ortolan, Op. cii„ p. 135.
TOUS IRRESPONSABLES
tonnent dans les recherches matérielles, extérieures, si fort à la mode, d'une constatation simple et facile. Heureux, si le rapport médico-légal ne prend pas les allures d'un roman réaliste, où des descriptions et une analyse de détails sans fin et sans importance se termineront, sans la justifier, par une déclaration relative à la responsabilité, que l'esprit scientifique voudrait plus fortement motivée.
Quand il se rencontre — et nous en connaissons — des esprits cultivés, psychologues, en même temps que médecins, ils ne manquent pas de faire une minutieuse analyse psychologique des prévenus sur l'état desquels ils doivent se prononcer, et, pour établir leur jugement, ils se gardent bien de se confiner dans ces causes, ces influences, ces excuses, tout extérieures du crime.
Mais n'a-t-on pas entraîné la médecine légale hors de ses voies, et parfois hors de sa compétence spéciale?
Certes, la médecine a le droit d'être fière du rôle si considérable qu'avec le temps, elle a été amenée à jouer. Mais, au point où en sont les choses, n'y aurait-il pas place pour un autre sentiment ?
On lui demandait des constatations de faits.
Aujourd'hui, on attend d'elle, on exige presque, soit à l'audience, soit dans les rapports médicolégaux, des appréciations qui ne laissent plus à la magistrature qu'une sorte de rôle d'enregistrement.
SUPKRARBITRAGES ET SUPERARBITRES 267
• Responsabilité, irresponsabilité, c'est le médecinexpert qui prononce.
Est-il bien préparé par ses études pour une pareille mission? A-t-il qualité pour se prononcer, dans tant de cas difficiles, je ne dis pas sur les faits, — c'est bien son domaine — mais sur les conséquences philosophiques, morales, juridiques à en déduire ?
Être appelé hors de son terrain, et de la science qui fait sa force, n'est-ce pas, pour le médecin, un véritable danger? L'expertise médico-légale, telle qu'elle est instituée, n'appelle-t-elle pas une réforme ou au moins des garanties qui lui manquent ? Qu'on y prenne garde, l'admission trop facile de l'irresponsabilité à titre d'exception, amènera, à bref délai, l'avènement de l'irresponsabilité-princîpe, absolue, telle que les positivistes la réclament : la distance sera si facile à franchir ! Ce jour là, le médecin-légiste n'aura plus rien à voir dans les questions de responsabilité; la médecine légale, pour avoir rêvé un trop vaste horizon, n'aura plus que de bien rares occasions d'éclairer la justice.
N'est-il pas temps que la science soumette à une critique sévère les affirmations d'irresponsabilité qui se produisent devant les tribunaux : qu'elle y emploie, si on le juge bon, les expertises contradictoires, auxquelles les auteurs du nouveau projet du
TOUS IRRESPONSABLES
Code d'instruction criminelle attribuent, à un autre point de vue, une si grande valeur, ou plutôt qu'elle organise le superarhitrage des corps savants, formant comme un degré supérieur de contrôle scientifique ? Le professeur Brouardel a vu à l'œuvre, dans un pays voisin, ces superarhitres choisis parmi les membres des Commissions des Collèges de médecine ou de corps savants : c'est à notre avis, la seule mesure capable de mettre un frein aux théories hâtives qui déconsidèrent la médecine légale, et menacent la société.
Puisqu'il semble se creuser un abîme de plus en plus profond entre ce que l'on appelle la science et le bon-sens, on peut être sûr qu'il y a quelque part un malentendu, une question mal posée, un point de vue capital omis, une source de lumière négligée. Il n'est que temps d'y porter le remède et de demander aux savants, sans distinction d'étiquette, scientifique ou professionnelle, de poser à nouveau, et de résoudre le problème.
C'est un des plus grands services que la science puisse rendre aujourd'hui à l'esprit humain dérouté et à la société en péril.
CONCLUSIONS
Ce qui est scientifique et ce qui ne l'est pas.
Règles pratiques pour les médecins-experts, les avocats et les juges.
On a vu l'irresponsabilité, invoquée à titre d'exception au principe général, — jusque là non contesté — de la responsabilité morale et pénale, dans des cas limités, dans des circonstances bien déterminées, d'abord, et ensuite dans une mesure où, d'exagération en exagération, on a atteint les abus les plus évidents et les plus dangereux.
Puis, d'exception qu'elle était, on a vu l'irresponsabilité se prétendre la règle, se poser comme un principe nouveau, général, absolu, substitué, dans tous les cas, au principe de la responsabilité, fondée sur le libre-arbitre, formellement nié par la très grande majorité des représentants de la nouvelle école, dite d'anthropologie criminelle positiviste.
On sait où opt conduit des formules aussi élastiques ou aussi absolues.
270 coNcr. USIONS
Mais à qui s'en prendre ?
Il n'est que juste de faire la part de la science, et celle des doctrines qui s'autorisent de son nom.
Jamais on ne dira assez le service que la science a rendu, en éclairant la cjuestion de l'aliénation mentale ; jamais on ne donnera assez d'éloges et on ne dépassera la mesure de la reconnaissance envers les hommes éminents et, en particulier, les médecins français qui se sont illustrés dans cette voie, sans se laisser entraîner, dans une question d'humanité, au delà des limites de la vérité.
La théorie de l'irresponsabilité à titre exceptionnel et devant fournir ses preuves scientifiques dans chaque cas particulier, se réclame des observations et du progrès de la science. Quand elle produit ses documents, c'est bien ; on est sur le terrain scientifique ; mais toutes les fois qu'elle dépasse ou qu'elle méconnaît les constatations scientifiques; toutes les fois que, sans attendre la démonstration par les faits, elle conclut par des documents incomplets, insuffisants — et elle reconnaît à maintes reprises que^ loin d'être achevée, l'étude, entreprise par la science, n'est encore qu'à ses débuts — elle est sans base justifiée, elle perd l'appui de la science, elle cesse de pouvoir en invoquer le témoignage ; elle n'a plus droit qu'à être traitée comme une hypothèse, car elle n'est que cela.
CONCLUSIONS
Tel est le critérium nécessaire.
Les choses sont plus simples, quand il s'agit de l'irresponsabilité érigée en principe, et, à ce titre, dispensée de démonstration de fait, dans chaque affaire soumise aux tribunaux, parce qu'elle prétend — affirmation purement gratuite — que le principe a été, une fois pour toutes, scientifiquement démontré. Cette irresponsabilité est formulée par une école scientifique, mais doublée de système (c'est Claude Bernard qui le dit avec sa grande autorité), école qui s'est intitulée « positiviste », sans doute afin de s'interdire toute conjecture, toute hypothèse non vérifiées.
Cette irresponsabilité, pour s'affirmer, est bien obligée d'aller au delà des certitudes acquises, des faits observés, des notions exactes, vérifiables, vérifiées, donc positives. Elle veut intervenir comme un document scientifique, sans avoir — ce qui est vraiment trop commode — à en justifier le titre ; mais elle prouve qu'elle n'a pas dépassé le rang d'une hypothèse, et comme telle, elle est condamnée par sa propre définition.
C'est dire que si défenseurs, magistrats, médecins-experts, ont raison de prendre la science pour guide, en ces questions si délicates, ils doivent se mettre en garde contre les fausses étiquettes scientifiques, et les arguments qui les portent.
Ce sont ces fausses étiquettes qu'il reste à mettre
CONCLUSIONS
en lumière. Il faut nettement distinguer ce qui est scientifique de ce qui ne l'est pas.
Et d'abord, et à quelque titre que l'allégation d'irresponsabilité se produise, il est une règle de logique que l'on oublie trop et qu'il faut rappeler.
Tout système, prétendu scientifique, auquel on donne pour fondement et pour point de départ une affirmation gratuite, non démontrée, pêche par la base et est entaché d'un vice que rien ne peut racheter. — Exemples : Le criminel-né est fatalement criminel (hypothèse) : il est incurable et irresponsable (conclusion non scientifique). — Le criminel est un aliéné (hypothèse) : donc il est irresponsable — art. 64, code pénal — (conclusion non scientifique). — L'influence soit de l'hérédité, soit de l'éducation vicieuse, soit du milieu social, est fatale : donc l'auteur du crime, victime de ces influences, est irresponsable (conclusion non scientifique). L'anthropométrie ou l'anthropologie établit des signes révélateurs du « type criminel, » elle détermine des anomalies incompatibles avec l'intégrité de la raison (hypothèses) : donc le prévenu, porteur de ces signes ou de ces anomalies, est irresponsable (conclusion non scientifique). Ou bien encore : — La liberté morale est un rêve de métaphysicien "(hypothèse que la science n'a pas démontrée, que la science positiviste se borne à poser) ; donc il n'y a plus à faire état de ce qu'on
CONCLUSIONS
ippelait liberté, responsabilité morale — (conclusion non justifiée), etc.. — On récuse la métaphysique ; mais peut-on récuser la logique ?
A. — Relativement à Vallégation d'irresponsa- 'bilité pour cause -physiologique ou ■pathologique, mous affirmons que, pour rester dans les limites où icette allégation repose sur des données scientifiques, lil faudrait singulièrement diminuer le nombre des xas o\x il en est fait usage.
Ne s'aperçoit-on pas qu'à force de poursuivre la irecherche des causes extérieure's expliquant ou texcusant le crime, de les multiplier, et de grossir n'influence prétendue de chacune d'elles, influence ^exclusive, prépondérante, — suivant l'auteur qui iien parle, — on prouve bien que chacune n'a, en rréalité, qu'une part minime d'influence. Comment [pourraient-elles coexister, concourir, si chacune cétait toute-puissante, absolue ?
Et puis, si on admet que toutes ces causes réusisissent à préparer le criminel-né, le criminel par in- [fluence du milieu, quelle place restera-t-il pour ccelui qu'on appelle le délinquant, le criminel d'occassion ? N'est-ce pas l'exagération de ces doctrines cqui a fait dire à un des plus éminents professeurs cde l'Ecole italienne d'anthropologie criminelle, que m: tous les criminels étaient des criminels-nés ? »
CONCLUSIONS
Paradoxe sans doute, mais paradoxe engendré par d'autres paradoxes !
L'allégation d'irresponsabilité n'a trop souvent que la valeur d'un moyen d'audience. L'abus qu'on en fait tend à discréditer la science invoquée à tort, et à priver la défense sérieuse d'une cause d'excuse légitime, le jour où les circonstances permettraient d'affirmer, avec l'appui de la science, l'irresponsabilité de l'accusé.
Placée entre l'intérêt de l'accusé, et des scrupules scientifiques, — à la mesure d'ailleurs d'un savoir spécial forcément restreint, — la défense n'hésite pas à invoquer les arguments prétendus scientifiques en faveur de son client ; la science s'est montrée de si facile composition à cet endroit!
Quand il y a expertise, rapport médical, l'abus ne serait à craindre que si les affirmations trop vagues des médecins-légistes ou la divergence d'opinion des auteurs avaient laissé le champ libre aux entraînements philanthropiques.
Sur les questions de responsabilité, il n'y a pas de solutions générales, parce qu'il n'y a pas de catégories d'irresponsables. Les raisonnements tout faits ne sont presque jamais de mise. En réalité, les statistiques, encore trop peu probantes, peuvent être invoquées en faveur d'opinions opposées. L'expert consciencieux doit s'attendre à trou-
CONCLUSIONS
ver autant de problèmes à résoudre que d'espèces ^ur lesquelles il est consulté. Chaque fois que la question de liberté morale, de responsabilité est posée, ce n'est que par l'étude attentive des faits de la cause et de l'état physique et psychique du sujet, qu'il peut former son opinion.
En dehors de cela, il ne saurait y avoir que des présomptions. Même avec une étude approfondie, dans combien de cas faudra-t-il renoncer à aller plus loin !
Toutes les fois que le juge se trouve en présence d'éléments douteux sur la question de responsabilité, il ne doit pas hésiter à demander un avis médical. Si la science risque d'éprouver quelque embarras à trancher cette question délicate, si même elle peut se tromper, combien, à plus forte raison le magistrat qui, pour décider, manque nécessairement des moyens de contrôle et d'enquête à la disposition de l'expert!
Le magistrat est-il disposé à considérer le médecin comme trop aisément enclin à soutenir l'irresponsabilité, qu'il veuille bien faire une distinction nécessaire, entre le médecin — auteur, professeur, publiciste, qui, de son cabinet, de sa chaire ou de son traité de médecine légale, croit pouvoir trancher libéralement des questions théoriques, — et le médecin -expert, chargé par la justice d'un
CONCLUSIONS
rapport médico-légal : celui-ci se trouve en présence d'une espèce, bien précise, et doit apporter, avec le témoignage de sa conscience, celui de son savoir, et le concours de ses efforts pour dégager la vérité, dans une affaire où son honneur professionnel est engagé.
Toutes les fois qu'il y a doute, et que la science ne se prononce pas, l'accusé doit avoir le bénéfice de la situation, c'est le droit et l'équité qui le commandent : — la science est étrangère à cette solution, puisqu'elle s'abstient d'un avis formel.
Il n'est pas scientifique de prétendre appliquer à tous les criminels — les criminels, dits d'occasion, par exemple, — les immunités fondées sur des lésions ou des anomalies, que les anthropologistes criminels n'ont invoquées qu'en faveur « du criminel-né, du criminel de profession ou du criminel d'habitude ». C'est cependant ce que la défense n'hésite pas à faire bien souvent.
Il n'est pas scientifique d'assimiler le criminel au fou, ni de vouloir faire passer pour irresponsable tout prévenu à qui la défense pourra soit attribuer l'excuse de la passion, ou celle de l'alcool, soit trouver, en remontant si haut qu'elle pourra, des ancêtres criminels.
Sans doute, le défenseur montrera ses auteurs,
CONCLUSIONS
justifiera de documents écrits, il lira quelque extrait d'un livre ou du compte-rendu d'un Congrès scientifique. Mais, qui ne le sait? Toute thèse n'est pas une vérité démontrée ! Toute opinion, exprimée dans un congrès, n'est pas synonyme d'article de science ou de loi. On sait qu'on y écoute plus volontiers et qu'on y accueille avec plus de faveur les nouveautés, même le paradoxe ; ce qui ne veut pas dire qu'une science plus calme confirme toujours ces verdicts d'enthousiasme.
Le médecin-expert doit se rappeler qu'il est le représentant de la science, qu'il ne peut apporter à l'audience que des vérités de l'ordre scientifique, et comme telles, susceptibles de preuves. C'est bien à lui que s'impose la règle de ne rien affirmer qui ne soit démontré ; ce qui dépasse ou contredit l'observation n'est pas de son domaine et appartient, non plus à la science, mais à la thèse ou à l'hypothèse. Toutes les fois que la science ne s'est pas prononcée sur un point, il doit le dire nettement, et donner le nom d'hypothèse aux conjectures auxquelles on en est réduit, en attendant mieux, afin qu'il n'y ait aucune équivoque dans l'esprit des défenseurs, des magistrats ou des jurés, et que le mot magique, mais dont on a trop abusé, « la science a dit », ne soit jamais appliqué sans motif sérieux.
CONCLUSIONS
B. — En ce qui touche l'irresponsabilité considérée comme principe général, et présentée par l'Ecole d'anthropologie criminelle positive comme une doctrine scientifique, que de réserves à indiquer, au risque d'être accusé de parler métaphysique ou philosophie, parce qu'on rappelle à la logique et au bon sens !
Il n'est pas scientifique de prétendre que librearbitre, responsabilité, conscience, n'existent pas chez l'homme, parce que, après n'avoir vu, par devoir professionnel ou curiosité scientifique, pendant des années, que des fous, des criminels, des scélérats de la pire espèce, des dégradés, des dégénérés les plus caractérisés, on n'a pas eu l'occasion de saisir chez eux une trace évidente de ces facultés. Il n'est pas scientifique d'oser tirer d'une pareille constatation négative — même si elle était faite — une loi applicable à l'humanité; il n'est pas scientifique d'assimiler le reste des hommes à ces types, et de conclure des uns aux autres.
Il n'est pas scientifique de vouloir faire de l'homme un animal, un « singe inférieur >, parce qu'à force de regarder en bas, on croit avoir vu l'homme. Il n'est pas scientifique de faire, des criminels, le type humain, et chaque fois que l'on trouve, chez les scélérats, quelque chose qui rappelle
CONCLUSIONS
la cruauté, l'appât du crime, du vol, du meurtre, l'absence de sensibilité,... les manières d'être caractéristicjues des animaux, de conclure : « Voilà l'homme-animal, jVoilà l'homme-singe ! »
De ce qu'un grand nombre de criminels ne s'amendent pas, il n'est pas scientifique de conclure à la fatalité du crime, étant donnée une certaine organisation. N'y en eùt-il qu'un seul qui résiste ou qui lutte, même impuissant, la prétendue fatalité est une hypothèse.
Si des criminels qui ont passé leur vie à éteindre le remords, ou à cacher ce qu'ils pensent, n'ont pas fait montre ou confidence de ce sentiment au juriste ou au médecin, qui les observe dans un établissement pénitentiaire, juriste ou médecin est-il scientifiquement autorisé à nier le remords ?
Il n'est pas scientific[ue de poser en axiome que l'homme-matière seul existe, qu'il agit toujours fatalement ; d'abolir du même coup âme, conscience, devoir, responsabilité, droit, et puis de se mettre à l'étude de l'homme, du criminel. Comment connaître tout l'homme, quand on en a supprimé la moitié? Comment étudier la criminalité chez celui à qui on refuse la responsabilité de ses actes ? Ce qu'on étudie, ce n'est plus l'homme, mais le Riant. Les Irresponsables. jo
CONCLUSIONS
produit d'une abstraction, d'une mutilation. ]1 n"\a rien à en inférer pour l'homme réel.
Il n'est pas scientifique de prétendre que toute la science réside dans les faits seuls, et d'exclure du domaine scientifique toute interprétation, toute vue d'esprit. L'anthropologie criminelle positiviste ne s'interdit nullement les interprétations, les vues de l'esprit, qu'elle refuse aux autres. Elle les trouve bonnes quand c'est elle, par exemple, qui nie le libre-arbitre ; — tente-t-on de discuter cette négation, elle se récrie : « Ne faites pas de métaphysique ! » Mais on fait aussi bien de la métaphysique en niant qu'en affirmant, dans une question de cet ordre, et le scrupule scientifique serait de mise dans l'un comme dans l'autre cas. Il a d'ailleurs des savants positivistes qui font cas de la philosophie (').
Par respect pour la vraie science, il ne faut pas abuser du mot science, confondre des théories avec
(i) « Les naturalistes de l'école exclusivement empirique, dominés par une étrange illusion, se flattent de pouvoir construire l'édifice entier de l'histoire naturelle avec des faits isolés, sans relier pliilosophiquemeut ces faits entre eux ; avec des nptions isolées, sans en pénétrer le sens. Sans doute, tout système purement spéculatif, absolument philosopliique, ne reposant pas sur la base inébranlable des faits empiriques, est un simple château de cartes, que la première bonne expérience venue jettera pnr terre ; mais, en revanche, toute œuvre scientifique, purement cmpiriqi:.. uniquement composée de faits, est tout au plus un amas de moëllor.: . mais non un édifice. Les faits tout secs, tels que les donne l'expérience
CONCLUSIONS
des lois, des tâtonnements avec des conclusions formelles, des peut-être avec des affirmations, des opinions individuelles avec des solutions engageant la science.
Déjà, la vulgarisation de toutes les expériences, de toutes les hypothèses, de toutes les découvertes scientifiques, crée à la justice et à la médecine légale de fort grandes difficultés, en même temps qu'elle met entre les mains des malfaiteurs des moyens d'action, terribles par leur puissance et par la quasi-certitude de l'impunité avec laquelle ils peuvent en faire usage.
La négation du libre-arbitre, de la responsabilité, de la force de résistance, de la volonté ; le crime expliqué par des influences fatales ; le criminel mis sur la même ligne que l'aliéné, que le malade, tout cela, — bien que non prouvé, — n'est pas de nature à venir en aide à l'éducation morale, ni à diminuer le nombre des délinquants... toujours assurés d'avance de trouver une explication, dite
sont simplement de grossiers matériaux ; s'ils ne sont fécondés par la pensée et reliés par la philosophie, jamais ils ne constitueront une science... Ce regrettable antagonisme entre les sciences naturelles et la philosophie, ce grossier empirisme que la plupart des naturalistes contemporains préconisent malheureusement comme étant la « science exacte », telles sont les causes de tant d'étranges entorses données à la raison, de tant de lourdes fautes de la' logique la plus élémentaire, et de l'impuissance absolue à tirer des faits les conclusions les plus élémentaires... Voilà ce qu'il en coûte de négliger la culture philosophique, Téducation de l'esprit. » (Haeckel, Jiisioirc de la création, liicoiivciiients de l'empirisme, p. 634.)
CONCLUSIONS
scientifique, et une excuse toute prête pour leurs méfaits. Le bruit que l'on fait autour de semblables théories constitue déjà un grand péril social ; mais les porter dans le prétoire, les livrer à la défense, en faire la leçon quotidienne des magistrats et des jurés, prétendre même les transformer bientôt en articles de lois, voilà qui passerait toute mesure, si, pour les faire accepter, — non plus du vulgaire, prêt à les trouver bonnes, en raison des immunités qu'elles peuvent lui procurer, mais par les juristes ou par les médecins-experts, qu'on sait ne pouvoir convaincre à si bon compte, — on ne donnait à tant d'affirmations ou de négations conjecturales l'autorité de la chose jugée par la science.
Il n'est pas scientifique de remplacer le droit par la force, de prétendre punir, même en l'absence de toute faute, de rêver une magistrature de défense sociale, qui ne pourra refuser ses sévérités à quiconque, homme ou parti, invoquerait le salut public. Aucune nation ne sait mieux que la France jusqu'oïl les modérés eux-mêmes peuvent être entraînés, avec ce dangereux argument.
Sans doute, il faut regretter que des magistrats ou des jurés exécutent à regret, ou tournent la loi, dans un esprit de mansuétude inspiré par les discussions scientifiques ; mais encore, la loi <3xiste.
CONCLUSIONS
et les principes sur lesquels elle s'appuie demeurent respectés.
Qui ne craindrait infiniment plus des juges qui, pour prononcer une sentence, n'auraient d'autre règle que la défense sociale, d'autre mobile que la peur, d'autre idéal que la suppression de tout membre de la société prétendu dangereux ?
L'excès d'indulgence actuel est un péril, mais un péril passager. Il suffit de mettre en évidence les abus d'où il dérive pour y mettre fin. En France, on s'engoue vite des idées nouvelles ; puis, avec quelle rapidité on s'en détourne, dès qu'elles sont jugées pour ce qu'elles valent et qu'on a fait la part de l'erreur !
Mais conmient revenir à la raison et au droit, si, une fois, on en avait nié les principes, rasé les fondements; si, dans l'esprit public et dans les lois, on avait avili la justice, parce qu'au lieu de représenter la morale et le droit, elle ne représenterait plus que la violence et l'arbitraire 1
En tout cas, il est temps que la science, sans étiquette, sans parti-pris, que les savants, sans exclusion d'aucun des représentants du savoir humain en mesure d'éclairer ces questions, soient appelés à exercer un contrôle sérieux sur les allégations d'irresponsabilité qui se produisent devant les tribunaux, soit à titre d'exception, soit à titre de nou-
CONCLUSIONS
■veau principe. Le superarhitrage des savants, que le professeur Brouardel a étudié et vu fonctionner avec succès, dans un grand pays voisin, semble une mesure propre à introduire ce contrôle scientifique et lai'ge, indispensable à la solution des questions si difficiles soulevées à propos de la responsabilité morale et pénale.
Obtiendrons-nous du barreau, de la magistrature, des médecins-experts et de l'opinion publique l'adhésion à ces conclusions, à ces réserves ? Nous avons cru au moins que nos connaissances juridiques et médicales nous donnaient quelque autorité pour les placer à la suite de cette étude médico-légale; qu'il était de notre devoir d'attirer l'attention sur un péril de notre époque, de dire notre pensée tout entière sur les causes de ce péril, sur les moyens par lesquels on prétend y échapper, et de ramener au sentiment du vrai et de la mesure une opinion qui nous paraît en voie de s'égarer.
Que d'autres médisent de la science, alors qu'elle semble fournir des armes contre elle-même, contre la vérité, le droit, la sécurité sociale. Pour nous, nous en appelons de la science qui repousse les facultés les plus élevées de l'homme, pour le matérialiser à plaisir, de la science qui s'enferme dans un cercle étroit de recherches, à la science qui prétend s'éclairer de toutes les lumières, et ne consent
CONCLUSIONS
à i-épudier aucune de ces grandes conceptions qui ont préparé et assuré ses progrès ; nous en appelons de l'abus qu'on fait des investigations des savants à la science elle-même, l.oin d'être une protestation contre la science, cette étude n'est qu'une revendication — le mot est à la mode, et i! est cette fois bien à sa place — des droits de la science, ni mutilée, ni arbitrairement interprétée.
Pour se prononcer sur des questions de cette impoi-tance morale et sociale, un esprit bien équilibré, ou qui, à force de se cantonner dans une étude spéciale, de vivre dans un milieu trop étroit, n'a pas limité sa faculté de voir aux objets rapprochés et aux infiniment petits, n'acceptera jamais C[ue le scalpel, le microscope, la chimie, l'anthropologie, même biologique, sociologique et positiviste, doivent seuls avoir la parole.
On aura beau vouloir tout réduire, dans l'examen d'un prévenu, à des examens, à des constatations, à des mensurations, à des données positives médicales ; il s'y trouve toujours autre chose c|ue des faits de l'ordre matériel et des appréciations de documents purement sensibles et tangibles. Ce fut un grand et incontestable progrès que d'avoir introduit le médecin-expert devant la justice. Ce serait aujourd'hui une dangereuse exagération que de prétendre lui donner tout à résoudre, dans l'ordre philosophic[ue comme dans l'ordre maté-
CONCLUSIONS
riel. N'est-ce pas faute de tenir compte de cette distinction nécessaire que le principe de la responsabilité est si souvent méconnu, et que les adversaires du libre-arbitre offrent à la Société, mise en péril, de la sauver par la refonte des lois pénaless, basées, non plus sur la responsabilité, mais sur la donnée arbitraire du danger social ?
Au demeurant, nous sommes de ceux qui pensent que l'expertise matérielle, si indispensable et si efficace qu'elle soit, ne suffit pas; que l'étude si curieuse et si féconde de l'homme d'en bas ne doit pas exclure celle de l'homme d'en haut, surtout quand on prétend déterminer les grands problèmes de la liberté morale et de la responsabilité ; et nous avons tenu à le dire hautement, avec la confiance que nous donnent une conviction profonde, une étude consciencieuse de la question, le désir sincère de la vérité, un attachement à la science qui ne nous permet ni de consentir à ce qu'elle soit systématiquement et arbitrairement mutilée, ni de méconnaître aucun de ses progrès réels.