C. — CONDUITES SOUTERRAINES
L'irrigation par conduites souterraines est appliquée de longue date à des cultures spéciales, ou pour utiliser certaines eaux fertilisantes, dans des cas particuliers. Lorsque le volume d'eau dont on dispose est faible , que le sol est trop perméable, que Ton veut économiser le terrain consacré aux rigoles à ciel ouvert et les frais de leur entretien, que l'eau coûte cher, ou qu'elle est chargée de principes fertilisants, on emploie cette méthode avec quelque succès, mais seulement pour des cultures très lucratives. En général, la dépense considérable qu'exigent l'installation et l'entretien des conduites souterraines a fait renoncer au mode d'infiltration par le sous-sol.
Le drainage dont la pratique s'est étendue à beaucoup de pays, a permis de reprendre, dans des conditions déterminées, l'emploi de la méthode, en utilisant les drains. Les eaux provenant de l'égouttement du sol ou des prairies irriguées ont été mises ainsi à profit pour arroser d'autres surfaces par humectation, et même par déversement.
Nous nous proposons d'examiner sommairement quelques-unes des applications des conduites souterraines.
-Dès le commencement du siècle, Fellemberg avait fait établir dans ses établissements agricoles à Hofwyl, près de Berne, des irrigations par conduites souterraines, pour humecter les prairies en temps sec, lorsque la terre spongieuse des marais se fendillait, ou tant que
56o LES IRRIGATIONS.
le gazon n'était pas encore assez feutré pour permettre l'arrosage superficiel. Les rigoles souterraines servaient à deux fins; à écouler les eaux comme des drains, ou à les retenir pour Phumectation ; à cet effet, elles étaient coupées de place en place par un massif de glaise, traversé lui-même par un drain servant de communication et pouvant se fermer à l'aide d'un tampon mobile. Pour faire remonter l'eau, il suffisait de boucher au tampon le tuyau situé au-dessous de la place à humecter, et l'eau venant par la rigole, s'élevant jusqu'à niveau, s'introduisait par infiltration dans le sol. Les savants rapporteurs de l'exploitation d'Hofwyl regardaient cette méthode d'irrigation, dès 1810, comme trop dispendieuse et ne présentant pas de grands avantages (1). Les parties fertilisantes que l'eau charrie sont précipitées et perdues; dans les terres argileuses, l'effet est presque nul, et dans les terres légères également.
Chadwick, secrétaire du premier Board of Health (conseil général de salubrité), reprit en 1839 l'idée de Fellemberg et préconisa l'arrosage des prairies par infiltration, à l'aide de tuyaux de poterie où circuleraient les liquides des égouts et des vidanges, dans le but de fertiliser la couche inférieure du sol arable. Mais cette idée ne tarda pas à dévier en système d'aspersion, par suite des efforts de Smith, de Deanston, membre influent du même Board of Health. Smith proposait en effet a d'arroser à l'aide de tuyaux ajustés bout à bout « et munis d'une lance à l'extrémité, sous une pression « de 40 mètres de hauteur, partout où l'irrigation par « les moyens ordinaires ne pourrait pas s'établir (2). »
(t) Rapport à Son Exe. le Landamman et \à la diète des Cantons suisses sur les établissements agricoles Fellemberg, à Hqfivyl^ par Heer, Crud, Meyer, Tobler et Hunkeler, Paris-Genève, in-8°, 1808.
(2) A. Ronna, De l'utilisation des eaux dégoût en Angleterre, 1866, p. 6b.
LES IRRIGATIONS. 56i
Nous mentionnons plus loin le système tu bulaire devenu un moment l'objet d'une vogue très grande pour la distribution sur le sol des engrais liquides.
L'ingénieur Duponchel, favorable à l'irrigation souterraine qui tend à soulever la terre pour l'aérer, au lieu de la tasser comme font les arrosements superficiels, a appliqué en i85i, à l'esplanade de Montpellier, un système consistant en une conduite étanche formée de tuyaux de poterie de o,n,o8 de diamètre, posée à i mètre de profondeur dans le sol et parallèlement à chaque rangée d'arbres. En face de chaque arbre part un branchement de im,5o de longueur, allant jusqu'aux racines et simplement bouché par un tampon en terre cuite, qui laisse un vide annulaire par lequel l'eau peut s'échapper. Des robinets d'arrêt de om,o6 de diamètre divisent la conduite en cinq tronçons de ioo mètres de longueur, rachetant ensemble une pente de 3 mètres. Un robinet spécial permet la vidange du dernier tronçon. La manœuvre consiste à ouvrir successivement chaque robinet, après que les arbres du tronçon ont été suffisamment humectés, et finalement le robinet de vidange (i).
Seppageen Californie.— En Californie, à cause de la grande perméabilité du sol et du prix élevé de l'eau, la plupart des vignes et des vergers occupant de grandes surfaces sont irriguées à l'aide de conduites souterraines. Cette méthode a même reçu le nom spécial de seppage.
Clay signale dans son rapport à la Commission anglaise d'enquête sur l'agriculture (2), une vigne de 120 hectares , située à Daviesville, près de Sacramento, où le procédé du seppage est installé en grand. Comme
(1) Annales des ponts et chaussées, t. XIII, 1857.
(2) Royal Commission on agricultural intercsls, 1 88 1 ; Reports of the assis" tant commisxioncrs, p. 819.
l'eau ne pouvait pas être amenée par des canaux jusqu'au vignoble, sans entraîner des frais énormes, une machine à vapeur fut placée sur les bords du cours d'eau pour mouvoir une pompe qui élève l'eau à raison de 120 hectolitres par minute, dans un réservoir d'où elle est conduite par des tuyaux en ciment. De ces tuyaux de om,2o de diamètre partent parallèlement de plus petits drains, à la distance de 5 mètres les uns des autres. Sur les drains sont disposés, tous les 5 mètres, des orifices qui laissent échapper l'eau. Les conduites sont enfoncées à on,,6o dans le sol, et comme la pente a été bien exactement calculée, l'infiltration s'effectue uniformément. Clay observe cependant que les points extrêmes, faute de bouches de dimensions suffisantes, ne sont pas aussi complètement arrosés, et que les vignes n'y sont pas aussi luxuriantes.
Le prix de l'installation, machine, réservoir et tuyaux compris, a été de 85o francs par hectare pour les 40 premiers hectares, et s'est abaissé à 5oo francs pour le reste du vignoble. Dans une contrée où le raisin a un débit inusité, une dépense pareille est tout à fait justifiée par les bénéfices de la production.
O'Meara a également exposé le système employé à los Angeles, en Californie, par M. Hamilton, pour l'arrosage des orangers (1).
Les tuyaux en ciment de Portland sont placés à une profondeur de 5o à 60 centimètres au-dessous de la surface, parallèlement aux rangées d'arbres. En face de chaque arbre, le tuyau est pourvu d'une bonde à orifice conique de 6 à 9 millimètres de diamètre, à travers laquelle l'eau trouve une issue. Chaque bonde est enveloppée par un tuyau vertical s'adaptant libre-
(1) Loc. cit. ; Bullet.Minist. agric, i885.
ment à la partie supérieure de la conduite principale et débouchant à la surface. Ce tuyau vertical protège la bonde et permet l'inspection de l'orifice. Quant aux tuyaux de distribution, ils communiquent avec le réservoir par des robinets que Ton ouvre, ou que Ton ferme, suivant les nécessités de l'arrosement. L'eau ne remontant pas jusqu'à la surface , s'infiltre jusqu'aux racines, sans qu'il se forme de croûte au soleil et que Tévaporation fasse subir de trop grandes pertes d'eau.
La dépense est évaluée en moyenne à 5oo francs par hectare. Les tuyaux s'installent au moyen d'une machine très simple qui permet à trois hommes de mettre en place 5oo mètres par jour.
De Savignon complète cette description en indiquant que pour l'irrigation des vergers et des vignes en Californie, les tuyaux ont om,io de diamètre et sont placés à om,8o de profondeur. Les regards établis de distance en distance, peuvent être ouverts ou fermés à volonté, moyennant un obturateur garni d'une tige qui dépasse le sol et règle l'écoulement (i).
La méthode par aspersion est celle que pratique surtout la culture jardinière; c'est l'irrigation horticole par excellence.
La submersion est peu employée en horticulture; car beaucoup de plantes potagères ne supportent pas que leur pied trempe dans Teau d'arrosage, même si elle est claire. Quant à l'eau trouble, particulièrement l'eau argileuse, elle est nuisible à toutes les cultures sur planches;
(i) Bull. Min. agric, 1882.
c'est pour ce motif que Ton a recours à l'arrosage sur billons.
Outre que l'infiltration exige des quantités d'eau qu'il serait impossible de distribuer aux végétaux sans établir des canaux et des rigoles, elle ne permet pas, comme l'aspersion, de mouiller les tiges et les feuilles, et de rendre aux plantes, après les longues journées de soleil, la vigueur qui convient à leur végétation et assure leur maturité.
D'ailleurs, les avantages précieux dont sont dotées certaines localités, sous le rapport des eaux vives ou des canaux, ne se rencontrent pas dans tous les terrains consacrés au jardinage; l'aspersion s'impose alors, soit comme arrosage à bras, soit comme arrosage par tonneaux, ou par tuyaux.
Arrosage à bras. — L'arrosage à bras s'opère à l'écope, ou à l'arrosoir. Dans l'un et l'autre cas, il est indispensable que les rigoles transportent l'eau à portée du jardinier, pour lui éviter des parcours et une fatigue inutiles, en plus du travail opiniâtre auquel il doit se livrer. Ces rigoles sont souvent revêtues en maçonnerie, en ciment, ou simplement en terre glaise battue. Dans les parties qui n'ont pas besoin d'arrosage, les rigoles sont remplacées par des conduits de briques, rectangulaires ou triangulaires, qui peuvent être dirigés en ligne droite à travers le terrain, dans le but d'alimenter les bassins et les tonneaux où le jardinier plonge ses arrosoirs.
Les arrosoirs sont de formes différentes (fig. 337}; ceux qui conviennent spécialement à la culture maraîchère ont une gerbe large, percée de trous assez grands pour laisser échapper l'eau sous forme de grosse pluie. Les arrosoirs à côtés plats sont en raison de leur forme plus faciles à transporter que les arrosoirs cylindriques, ou à
ventre arrondi. La disposition de l'anse rend à poids égal leur charge plus légère. Avec les arrosoirs anglais, la forme aplatie et la position horizontale de la gerbe permettent de régler mieux la distribution pour les végétaux en pleine terre
D'après Ysabeau (i), les maraîchers des environs de Paris arrosent le sol calcaire qu'ils exploitent, à raison de 3 arrosoirs de 1 2 litres de contenance par mètre carré ; mais certaines cultures exigent bien au delà de 36 hectolitres par are.
Fie. 337. — Arrosoirs cylindrique et plat, a anse.
Dans les localités où il n'est pas possible d'avoir des rigoles à eau courante pour l'arrosage; où l'installation de conduites spéciales avec cuves en pierre, assez rapprochées, recevant l'eau à l'aide de robinets, est trop dispendieuse, on a recours à une installation plus primitive, adoptée d'ancienne date par les maraîchers parisiens. Cette installation consiste en tonneaux cerclés en fer, goudronnés et enterrés le long des plates-bandes, qu1 dépassent de om,20 la surface du sol. Les tonneaux communiquent entre eux par un conduit continu qui règne le long de chaque rangée. Chaque tonneau est relié,
( 1 ) Maison rustique du XIX9 siècle, l. V . p. 1 6.
séparément avec ce conduit, au moyen d'un tuyau en grès avec ajutage. L'eau puisée en A par un manège ou manivelle (i), est versée dans le premier tonneau B, et delà circule dans le conduit qui permet d'emplir à volonté le nombre de tonneaux en rapport avec les besoins du service (fig. 338). Chaque tonneau muni de sa cannelle , est disposé dans une cavité carrée que recouvre une planche mobile (voir le détail fig. 338).
Des bassins en ciment, à l'épreuve de la gelée, remplacent avantageusement les tonneaux; leur bord dépasse le sol de om,5o.
Écope. — L'écope ou la pelle allongée, est l'instrument usité dans quelques localités pour l'aspersion des légumes. C'est avec une véritable dextérité que, dans les hortillonnages d'Amiens, les jardiniers enlèvent l'eau avec leur pelle à long manche, et la font retomber sous forme de pluie sur les planches de leurs potagers.
L'hortillonnage de la vallée de la Somme qui occupe plus de ioo hectares, en amont et en aval d'Amiens et des communes voisines, est basé sur l'exploitation des marais tourbeux ou aires, depuis la plus haute antiquité. Ces aires sont séparées les unes des autres par des canaux qui servent à la fois de rigoles d'arrosage, de clôtures et de voies de communication pour les bateauxpirogues qui portent les mannes de légumes à la ville. Les canaux de 2 m. de largeur s'étendent d'un bras à l'autre de la Somme; quant aux aires, d'une longueur indéterminée, elles ont une largeur de 3 ou 4 mètres au plus, c'est-à-dire la largeur que l'on peut arroser au moyen d'une pelle, ou d'une écope, en puisant l'eau dans le canal.
Avant de donner les premiers labours au mois de
(i) Voir tome I, liv. VI, p. 555.
mars, on cure les canaux où se jettent tous les déchets de légumes pour qu'ils s'y décomposent, et avec les
Fie. 338. — Installation des maraîchers de Paris tour l'arrosage a bras.
vases on recharge les aires, ou on redresse les berges. Arrosage au tonneau et à la pompe. — L'arrosage à bras est absolument impraticable sur un terrain
d'une grande étendue, exigeant une grande masse d'eau souvent renouvelée. Dans ce cas, le tonneau substitué à l'arrosoir et à l'écope peut rendre de grands services.
En supposant qu'un ouvrier de force ordinaire, travaillant 10 heures par jour, puisse, à raison de deux arrosoirs par minute, remplir et vider 14,400 litres; deux hommes avec un tonneau de 1,200 litres, sur un trajet assez court, pourront facilement débiter 48,000 litres d'eau en 10 heures, soit 24,000 litres par homme. La différence est telle, en faveur de la journée de travail du tonneau d'arrosage, que le prix d'achat et d'entretien de l'appareil est bien vite amorti; d'ailleurs, il n'y a pas lieu d'établir dans ce cas des bassins ou des conduites , mais uniquement une bonne pompe pour remplir le tonneau.
Tonneaux. — Dans beaucoup d'exploitations rurales d'Angleterre, de Belgique, d'Allemagne, etc.; en Flandre, comme en Toscane et en Suisse, les eaux fertilisantes et les engrais liquides sont transportés et répandus dans les champs par des tonneaux attelés à des chevaux, des bœufs ou des mulets. Le tonneau est le plus souvent posé sur un chariot derrière lequel on a mis transversalement une caisse en bois , à fond percé de trous qui laissent échapper le liquide; ou bien, le robinet projette l'eau sur une planche inclinée, ou un champignon, etc., pour la faire rejaillir en pluie sur une largeur de im,56à 2 mètres.
Des dispositions nombreuses et variées témoignent de l'importance de ce mode de distribution. Nous nous contenterons d'indiquer, parmi les types de tonneaux usités en Angleterre, celui de Coleman et Morton, avec pompe et distributeur annexes (fig. 339), dont le cube varie de 400 à 1 ,000 lit. ; et celui employé par Vidalin ( 1)
(1) Journ. agric. prat., i858. t. F, p. 342.
pour l'arrosage direct à l'aide des liquides de vidange (fig. 340) ; il est muni de son entonnoir, d'une vanne pour
Fie. 339. — Tonneau arroseur avec pompe (Coleman et Morton).
Fig. 340. — Tonneau arroseur, système Vidalin.
la sortie, d'un levier régulateur et d'une planche servant à la dispersion du liquide. Le cintrage de l'essieu permet d'abaisser le centre de gravité, d'augmenter la stabilité,
« UFIVEBBIT1J
et de pouvoir gravir les pentes en pays de montagnes. La contenance est d'environ 600 litres. Le tonneau de Carbonnier-Pauchet (Oise), connu sous le nom de pneumatique-arroseur, est construit en forte tôle, et le système d'arrosage laisse fort peu à désirer, quelle que soit la disposition du terrain , le liquide étant toujours très également répandu dans la largeur du train des roues (fig. 341).
Une des plus récentes innovations consiste dans la vi-
Fig. 3 + i
Tonneau pneumatique-arroseur.
dange des tonneaux d'arrosage parle milieu. A cet effet, une cloison intérieure (fig. 342) s'étend dans le sens de la longueur, entre la circonférence et le centre du tonneau où elle se recourbe. La première moitié du contenu se vide naturellement vers le centre, tandis que pour vider l'autre moitié, on fait tourner le tonneau cylindrique à l'aide d'un pignon qui engrène avec un segment denté extérieur. En outre, le tonneau étant suspendu très bas sur le châssis en fer, acquiert une stabilité qui permet de monter les côtes. Le tonneau Reeves, établi d'après cette innovation, a mérité le prix
dans les épreuves du concours de Bedford, en 1874 : sa contenance est de 450 litres (1).
Pompes, — Les pompes d'arrosage avec réservoir, montées sur brouette, ou sur chariot, appartiennent à de nombreux types que nous n'avons pas l'intention de décrire. Les pompes Noël offrent une grande solidité, en même temps qu'elles sont très simples; dans le type (fig. 343) le rendement à l'heure varie entre 9,000 et 12,000 litres;
Fie. 342. — Croquis du tonneau Reeves, vu en coupe.
l'aspiration s'opère à l'aide de tuyaux en caoutchouc à spirale (2). Les pompes Samain (fig. 344) à système rotatif, montées sur brouette en fer à une seule roue, pour des contenances de 2,000 à 3, 000 litres, et sur brouette en bois, jusqu'à 9,000 litres, rendent également de bons services. La pompe Beaume, spéciale pour l'arrosage, donne un rendementà l'heure de 2,5oo litres, avec une projection de 17 mètres horizontalement, ou de 12 mètres en hauteur.
(1) Journ. Roy.Agric. Soc. o/England.% vol. X, 1874, p. 675.
(2) Les pompes NoCl à large débit, dites à quadruple effet, ont été représentées fig. 1 43. 1 44 et i.p. tome I, livre VI.
Nous n'aborderons pas les détails de ces appareils, pas plus que des lances, des batteries arroseuses sur roulettes, ou sur supports, etc., qui sont d'un usage journalier pour l'arrosage des pelouses , des espaliers et des plates-bandes, et nous nous contenterons d'indiquer quelques résultats des essais d'épandage des engrais liquides et des eaux d'égout dans les fermes.
Fie. 343. — Pompe d'arrosage Noël.
Système tabulaire — L'irrigation par aspersion a reçu en agriculture un développement inusité , mais de peu de durée, quoiqu'il ait causé beaucoup de ruines, à la suite des efforts tentés en Angleterre pour introduire le système tubulaire, dit de Kennedy. Ce système consistait dans la distribution des engrais liquides, des eaux des égouts et des vidanges des villes, à l'aide de jets fonctionnant par des tubes flexibles, armés de lances et recevant les liquides de réservoirs supérieurs dans les-
quels ils étaient envoyés au moyen de machines. Dès 1842, Henry Thimpson, de Clitheroe, substituait au système d'épandage par chariot, préconisé par le Board 0/ Health, une conduite flexible qui pouvait avoir 75o m. de longueur, formée dé bouts de tuyaux en toile, ayant chacun 27 mètres, que Ton ajustait les uns à la
Fia. 344* ~ Pompe rotative sur brouette, système Samain.
suite des autres, selon les besoins. Peu de temps après, Harvey, de Glasgow, cédant aux instances de Smith de Deanston, installait sur les terres de sa ferme un système tubulaire, en partie souterrain, en partie mobile à la surface, pour utiliser les vinasses de sa distillerie et les purins de sa vacherie. Vers 1848, ce fut le tour d'un agriculteur éminent, Huxtable, de Sulton-Waldron, d'introduire sur Tune de ses terres le transport souterrain au moyen de tuyaux en poterie, et la pro-
jection à la lance des engrais liquides. En 1849 seulement, à l'instigation deChadwick, s'établit à Myer-Mill, dans T Ayrshire, par les soins du fermier F. W. Kennedy, le système complet qui a conservé son nom (1).
Dès lors, de nombreuses exploitations rurales appartenant aux agronomes les plus renommés : marquis d'Ailsa, duc d'Argyle, lord Stratalhan, Mechi, lord Essex, duc de Sutherland, lord Grey, Telfer, Littledale, Neilson, etc. , appliquèrent le système Kennedy sous toutes ses formes. Les municipalités de Fulham (Londres), de Rusholme (Manchester), Watford, Alnwick, Rugby, Lochend(Édimbourg), ne tardèrent pasàgéncraliserleprocédé pour utiliser le débit des égouts dont les eaux fertilisantes se trouvaient plus ou moins désinfectées par l'épandage sur le sol. En 1857, une trentaine de fermes étaient arrosées par aspersion tant en Angleterre qu'en Ecosse.
En France, après quelques applications, bientôt abandonnées dans l'Orne, le Pas-de-Calais, etc., le système tubulaire fut essayé sur la ferme de Vaujours, en 1857, par Moll, pour l'épandage des liquides de vidanges de Paris. Malgré la subvention et les marques d'intérêt données à cet essai par la Ville de Paris et par le ministre de l'agriculture, la Société de Vaujours dut se liquider quelques années plus tard, après avoir dépensé Un capital de plus de 200,000 francs en tentatives infructueuses, sur environ 90 hectares (2).
Nous n'avons pas à retracer ici les causes de l'insuccès général du système tubulaire. Les dépenses d'installation et les frais de distribution et d'entretien , hors de toute proportion avec la plus-value que l'on devait attendre d'une irrigation absolument incomplète, sur
(1) Barrai, Irrigations ; Engrais liquides, etc., 1862. p. 102.
(2) A. Ronna. loc. cit.. p. 68.
de grandes surfaces, suffisent pour les expliquer. Autant l'engouement avait été vif pour le système, devenu l'objet de publications nombreuses, d'instructions détaillées et de comptes-rendus pleins de brillantes promesses, autant la déception fut profonde, dès qu'il fallut faire entrer en ligne de compte l'intérêt du capital dépensé et les frais d'aspersion. Partout où c'était possible, l'irrigation ordinaire fut reprise; ailleurs, on dut passer par profits et pertes les machines, les réservoirs, les pompes, les tuyaux et les lignes volantes.
Ferme de Rugby. — A Rugby, où les égouts débitent par jour environ i,ooo mètres cubes, correspondant à une population de 8,000 âmes, les tuyaux nécessaires à l'arrosage de 190 hectares de prairies furent posés sur 9 kilomètres de longueur, soit 47 mètres environ par hectare, dans la ferme Newbold-Grange, propriété de M. Walker, qu'exploitait M. Congreve. Ces tuyaux avaient o", 1 52 de diamètre et leurs branchements oIU,076. Les robinets au nombre de 66, représentaient une prise pour 3 hectares; à chaque robinet se liait une conduite en gutta-percha de om,070 de diamètre et de 127 mètres de longueur, que complétaient deux lignes volantes de 90 mètres de longueur.
Cette installation fig. 345 exécutée en 1 853 d'après les prescriptions du Board of Health, avait coûté en tout 75,000 francs, ou 3q5 francs par hectare. M. Walker, le propriétaire concessionnaire des eaux, évaluait la dépense annuelle à i2,5oo francs par an, dont la moitié pour la distribution seulement, en dehors de l'intérêt du capital de premier établissement.
Les mille mètres cubes par jour ne pouvant servir à arroser que 4 hectares, à raison de 25o mètres cubes par hectare, il fallait consacrer 47 jours à l'irrigation des 190 hectares, c'est-à-dire attendre 47 jours avant de
Fig. 345. — Plan de la ferme de Rugby installée pour le système tudulaire.
pouvoir répéter l'arrosage sur un hectare; le volume d'eau correspondant à peine à om,02 de pluie.
L'égout de Rugby avait été construit pour diriger les eaux dans la rivière Avon ; mais à moins de pluies d'orage, ou d'un empêchement imprévu , il débouchait sur la ferme, dans un réservoir en briques, de i5,n,20 de diamètre et de im,66 de profondeur. De ce réservoir, une machine à vapeur de 12 chevaux de force, faisant marcher une pompe ordinaire de om,3o de diamètre et om,6o de course, refoulait les eaux dans les tuyaux souterrains, à une élévation de beaucoup supérieure au niveau de la plus grande partie du terrain situé à 6 mètres de hauteur.
Les tuyaux en fonte, de 2m,70 de longueur et om,076 de diamètre intérieur, s'emboîtaient les uns dans les autres au moyen d'un renflement à l'une des extrémités. Des robinets permettaient de diriger sur telle ou telle branche l'eau qui jaillissait par les prises. A cet effet, un tuyau courbe partant de la conduite souterraine et formant chaque prise (A, fig. 346), était fermé, quand on n'arrosait pas, au moyen d'une soupape à boulet que la pression intérieure forçait à appuyer contre l'orifice extérieur, recouvert d'une plaque de fonte c, vissée avec des écrous. Quand on devait arroser, un tube flexible a était placé dans un collier b (B, fig. 346) sur une tubulure avec plaque de recouvrement c\ remplaçant celle en c, et destinée par son rebord à repousser le boulet de la soupape pour permettre à l'eau de jaillir.
Plus tard, on enleva ces soupapes sujettes à s'obstruer, et on laissa libres les orifices; les robinets n'étaient tournés qu'au moment de l'arrosage, et les pompes ne marchaient plus que sur un signal donné. Le tuyau flexible était alors simplement disposé sur une embouchure qu'on substituait au couvercle c (C, fig. 346)* t. 11. 37
Pour distribuer le liquide, on pouvait attacher au bout des 127 mètres de tuyaux de om,070 de diamètre, deux autres longueurs de 91 mètres chacune, formées de tuyaux de om,o38 de diamètre. Des embrasses à écrou servaient à rabouter les tuyaux de om,070, divisés en longueurs de 18 mètres. Les tuyaux flexibles en toile durant trop peu de temps, on les remplaça par des tuyaux en gutta-percha plus résistants, sauf pendant
Fig. 346. — Disposition et détail des prises d'eau a Rugby (fig. 345).
les chaleurs. L'inconvénient des tubes flexibles, en quelque matière qu'ils aient été établis, consistait dans leur engorgement aux points de jonction avec les tuyaux d'aspersion de plus petit diamètre.
Les dépenses d'épandage, à raison de 1,1 36 mètres cubes annuellement, au prix de 62 fr. 5o par hectare, non compris l'intérêt du capital d'établissement, le loyer des eaux, le coût du charbon, de la culture, etc., n'étaient pas couvertes par le produit.
Le plan (fig. 345; indique les terrains de l'exploitation de Rugby que traversent trois voies ferrées, Trent-Valley, London et North-Western , et Rugby à Leaming-
LES IRRIGATIONS. 57g
ton, bordés au N.-E. par le canal d'Uxford. Le tracé des conduites à partir du réservoir A, qui reçoit les eaux d'égout de la ville, indique la situation des prises H, H, H, H, où se branchaient les tuyaux et les lignes volantes (i).
M. Walker renonçant au système tubulaire, appliquait le procédé d'irrigation Bickford, dès 1860, à 160 hectares. En raison du faible volume des eaux disponibles, i,5oo à 2,5oo mètres cubes par hectare et par an, et de la mise en pâture des prairies après la première coupe de fourrage, il est difficile d'évaluer exactement le produit dû au changement de méthode d'arrosage; mais M. Walker estimait au double le rendement et le prix de l'ifectare.
C'est sur six hectares des prairies de Rugby que Sir J. B. Lawes a fait, pour la commission d'enquête du Parlement, les essais que nous avons résumés sur la composition des eaux, avant et après l'irrigation (2). Ces essais qui ont duré trois ans, de 1861 à 1864, ont donné lieu à des conclusions d'un grand intérêt quant aux effets des eaux employées à diverses doses, pour le rendement des prairies arrosées (3).
A partir de 1868, la municipalité de Rugby a entrepris à son compte l'arrosage par déversement sur 20 hectares appartenant à la ferme Walker, et sur 6 autres hectares, en utilisant les eaux de reprise. Les 26 hectares semés en ray-grass ont donné, dès la première année d'exploitation un excédent de bénéfice net qui, malgré les fortes dépenses d'installation, a suffi pour assurer le succès de
(1) H. Austin, Report on the means 0/ utili\ing the sevrage of towns,
(2) Voir tome I, p. 106, et A. Ronna, Rothamsted, 1877, p. n3.
(3) Third Report and appendices of the R. Commission on the sewagc of towns, London, i865.
LES IRRIGATIONS. 58i
l'opération; les eaux d'égout sont d'ailleurs complètement épurées (i).
Ferme de Vaujours. — La terre de Vau jours, prise à bail en 1857 par Moll, dans le but de démonstration de l'emploi des vidanges de Paris par le système tabulaire, comparé à Pépandage au tonneau, comprenait, au milieu de la forêt de Bondy, une surface en clairière de 89 hectares (fig. 347). Sur cette surface, 14 hectares étant cultivés en prairies composées, et 32 hectares en prairies artificielles, le reste était attribué aux céréales, aux racines et à diverses plantes industrielles.
Fie. 348. — Ferme de Vaujours; installation pour l'arrosage au tonneau.
L'engrais liquide amené par bateau sur le canal de TOurcqqui traverse la ferme, était vidé à Sevran, dans un grand réservoir de 25o mètres cubes, formé par un remblai de terre (fig. 348). Du côté du canal, une pompe à manège puisait l'engrais dans le bateau, et du côté opposé du réservoir, les tonneaux venaient se remplir en se plaçant sous un robinet de fond. En dehors de cette installation, une pompe Le testu, mue par une locomobile de la force de 6 chevaux, pouvant élever 25 m. cubes par heure à la hauteur de 40 mètres, alimentait une cuve distribuant l'engrais aux conduites établies sur 1,950 mètres de longueur (rive droite) et
(1) À. Ronna, É goûts et irrigations, 1872, p. 176.
sur 1,100 mètres (rive gauche); en tout 3,o5o mètres de tuyaux en tôle bitumée, de om,io8 de diamètre. Les prises, établies de distance en distance étaient fermées parun robinet-boisseau en fonte, du diamètre de om,o8 1 , représenté dans la figure 349. La tête courbe de ce robinet rendue pivotante à l'aide d'un presse-étoupes, on lui appliquait par un raccord à baïonnette la conduite
Fig. 349. — Ferme de Vaujours; robinet-boisseau a tête pivotante.
mobile servant à faire l'épandage à une distance de 200 mètres du tuyau principal. Cette conduite mobile comportait par élément, en 0, un demi-raccord en bronze; en *, un joint flexible ; en c, un tuyau de tôle de 8 mètres de longueur; et en </, le second demi-raccord en bronze. La manœuvre delà conduite, formée de ces éléments, se faisait comme l'indique la figure 35o.
Pour les parties de la ferme que ne pouvait atteindre l'arrosage à la lance, on recourait au tonneau (du type
Moreau), muni d'un champignon de distribution. Ce tonneau s'alimentait par un tuyau vertical tenu debout à l'extrémité de la conduite mobile, à l'aide d'un hauban de trois perches (fig. 35 1).
L'installation de tout le système exécutée sous la direction de l'ingénieur en chef Mille, s'est élevée à
Fie. 35o. — Ferme de Vaujours; lance d'arrosage et manœuvre.
45,700 francs, se répartissant de la manière suivante :
fr.
Terrassements, tunnels , puits et cuve de 60 m. 8 . 600
Pompes, robinets, locomobiles et transmission. 9. 3 00 Tuyaux (3. 000 m.); 4 vannes pour l'arrêt;
1 2 robinets à clapets ; 12 robinets à boisseau ;
conduite mobile , etc 24. 200
Bateau jaugeant 40 m. et 3 tonneaux 2 . 3oo
Surveillance et frais 1 . 3oo
Total francs. 45 . 700
La dépense revenait ainsi à 519 francs par hectare. Les exercices depuis 1857 n'ayant été clos qu'avec des pertes démontrées, non compris celle de tous intérêts pour un capital d'exploitation de 1 5o,ooo francs, dont 3o,ooo francs en subventions, le système a dû être abandonné et la Société de Vaujours s'est liquidée en 186 1, après avoir établi qu'au prix de 2 fr. 75 par hectare pour l'aspiration et l'épandage à la lance de quatre
mètres cubes, dont un d'engrais de vidange et trois d'eau
de mélange, ce mode de distribution n'était pas viable (i).
Système Browne. — Malgré ces insuccès, en
1872, une compagnie anglaise, British Rivers Irriga-
Fig. 35 1. — Tonneau d'arrosage Moreau, et tuyaux de chargement, a Vaujours.
tion, remettait au jour une méthode d'irrigation due à Isaac Browne, qui rappelait en tous points le système tubulaire. D'après cette méthode, le sol se comportant tel qu'il est, c'est-à-dire sans nivellement, sans billons, ni planches en ados ou rigoles, est sillonné à la
(1) Société pour V application des engrais liquides par le système tubulaire Comptes rendus des exercices / # 5 7 à 1860.
surface, suivant des lignes parallèles, espacées de 9 à 1 o mètres, par des tuyaux en plomb de o™, 3 8 de diamètre. A la distance de om,75, ces tuyaux sont percés de trois ou quatre orifices, et le liquide refoulé par une pompe à vapeur s'en échappe à une hauteur de 3 à 4 mètres pour retomber en pluie sur le sol. Une pression correspondant à 7 ou 8 mètres d'eau donne aux jets une portée de 6 mètres, qui permet d'arroser le terrain entre les lignes parallèles, et de dégager en chasse les tuyaux, en cas d'obstruction.
Des essais tentés à Stoke-Park (Windsor) et à Stortford, il n'est rien résulté qui pût engager à propager un procédé basé sur une première dépense d'environ 1,800 fr. à l'hectare, du fait seul de la canalisation. Quoique la valeur des tuyaux de plomb fût toujours réalisable commercialement aux trois quarts du prix d'achat, et que le système n'exigeât aucune dépense spéciale d'entretien et de manœuvre, il n'a pas tardé à rejoindre dans l'oubli le système Kennedy (1).